MONSIEUR LE DUC,

Je dois des remerciements à Votre Excellence de la lettre qu'elle a eu

l'obligeance de me faire passer, de ses bontés pour M. de Rumigny, et de

l'intérêt dont elle m'assure; ma santé en a plus besoin que jamais.

Veuillez vous rappeler souvent de mes instantes demandes et les mettre

de nouveau sous les yeux de l'Empereur.

La position est ici toujours la même. Je crois les dispositions bonnes;

la méfiance et l'inquiétude n'ont pas changé, vous êtes notre

thermomètre. Le retour de M. de Czernicheff[670] améliorera-t-il cette

situation? On ne m'a rien témoigné, mais il m'a été facile de voir qu'on

est blessé; est-ce de ce qu'il a rapporté, est-ce de la lettre dont

Votre Excellence l'avait chargé pour moi, je l'ignore encore. On se

plaint que nous ne témoignons point de confiance; nos doutes, les

annonces de nos journaux que _de nombreux bâtiments arrivent en Russie_,

tandis qu'il n'en est pas entré quinze avec chargement depuis le 15

septembre, sont appelés de la mauvaise foi. On y voit un projet de

proclamer d'avance des griefs pour former l'opinion et la préparer à des

changements. On a la conviction qu'on a plus fait qu'aucune puissance et

que nous-mêmes dans l'intérêt du système contre l'Angleterre. On se

vante d'avoir sacrifié à ce but son commerce, son change et même, à un

certain point, sa sûreté, en nous aidant loyalement contre l'Autriche,

tandis que nous profitions de ce concours pour ressusciter la Pologne,

malgré les engagements pris. Le gouvernement se croit des droits à notre

reconnaissance et l'empereur Alexandre à la confiance de l'empereur

Napoléon. Voilà l'opinion du cabinet. Quant à sa marche, elle ne varie

pas, les formes et les dispositions antianglaises sont les mêmes. Les

glaces ont fermé Cronstadt, les autres ports ne tarderont pas à l'être;

il paraît d'ailleurs que les hommes qui y sont les surveillent

réellement et se sont persuadés que l'Empereur veut être obéi sur ce

point.

[Note 670: L'aide de camp Tchernitchef.]

Quant à la marche des affaires, je crois que quelques changements dans

les lettres qu'on peut voir[671] et quelques cajoleries dans les formes

les rendraient plus faciles. Le ton de la menace rendrait plus dissimulé

et n'obtiendrait rien ici. On peut nous craindre, aussi n'irait-on pas

nous chercher. Mais on a en même temps trop d'amour-propre et trop aussi

le sentiment de sa force chez soi pour nous céder sur certaines choses.

En énonçant cette opinion, je ne dis qu'une vérité dont plusieurs années

m'ont convaincu. L'éducation et le caractère de l'empereur Alexandre le

rendent très impressionnable et sensible aux bonnes formes, et dans ce

genre, on ne peut que lui rembourser ce qu'il avance. Il veut être un

chevalier dans ses relations politiques; pourquoi changer cette bonne

disposition, qui est le correctif de la dissimulation presque obligée

des princes, quand il y a au fond de ce caractère une opiniâtreté qu'il

faut se garder de heurter? L'Empereur, notre auguste maître, ne se doute

peut-être pas jusqu'à quel point il pourrait servir ses intérêts avec

des ménagements sur la Pologne et quelques procédés pendant que sa

politique irait toujours son train.

[Note 671: Il s'agit des lettres ministérielles qui étaient

expédiées avec intention de manière à pouvoir être décachetées et lues

par la police russe.]

Je dois revenir sur les lettres que Votre Excellence m'adresse dans

l'intention que le ministère russe les lise, parce qu'à la distance où

nous sommes, cette manière de se parler a l'inconvénient de manquer

d'à-propos. Je ne puis pas faire qu'on soit ici content de tout et que

vous le soyez par conséquent de moi, mais soyez sûr que je ne manque ni

de nerf, quand il en faut pour réussir, ni de fierté s'il était

nécessaire de rappeler au nom de qui je parle; je connais mon terrain et

crois avoir fait mes preuves. Pour en finir sur les lettres, et certes

ma réflexion n'est pas dans mon intérêt, je pense qu'il y a moins

d'inconvénient à me faire frapper trop fort qu'à frapper vous-même, car

le mécontentement peut s'escompter à mes dépens.

En entrant dans tous ces détails avec Votre Excellence, je crois remplir

les devoirs d'un fidèle serviteur de l'Empereur et d'un homme qui désire

être vraiment utile au département dont elle est le chef.

Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous rappeler encore, Monsieur

le Duc, que je me meurs ici, que je ne suis plus propre à y servir

l'Empereur, et qu'un pauvre diable lancé loin de lui et des siens et au

bout du monde a besoin de revoir la France après trois années d'exil et

de tribulations politiques qui ne sont ni de son goût, ni dans son

caractère.

Pétersbourg, le 15 décembre 1810.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 68 / 72 题