... Dès que nous ne voulons pas la Pologne, la Russie veut l'alliance.
Or, comme il ne peut être dans l'intérêt de notre cabinet de la vouloir,
les affaires marcheront ici d'elles-mêmes, et tout autre, comme j'ai eu
l'honneur de le mander à Votre Excellence, les fera mieux que moi, car
je ne puis empêcher les souvenirs de Tilsit et d'Erfurt de se rattacher
à moi, et ces antécédents de plusieurs années deviennent gênants dans
une marche politique que mille circonstances et tant d'événements ont
nécessairement plus ou moins modifiée, sans qu'elle soit changée. Je
vous le dis en homme convaincu, Monsieur le Duc, les Russes ne pensent
qu'à finir leurs affaires de Turquie (que les généraux ne mènent pas à
bien, quoique l'armée soit belle et bonne); ils ne veulent que jouir de
ce qu'ils auront acquis et pousser le temps avec l'épaule jusqu'à ce que
la paix avec l'Angleterre, objet de tous leurs voeux, rende du bien-être
à tout le monde. L'Empereur est trop sage pour penser à se commettre
avec nous soit par une folle levée de boucliers, soit en ne remplissant
pas ses engagements pour soutenir le système continental; travaillez
donc, Monsieur le Duc, à entretenir en amicales et paisibles
dispositions pendant que le génie de l'Empereur pacifiera la Péninsule.
Ramenez la confiance en persuadant au prince Kourakine et à l'empereur
Alexandre ce que je répète sans cesse, que les affaires d'Espagne, qui
doivent avec le concours des mesures adoptées par nos alliés forcer
l'Angleterre à la paix, sont d'une trop grande importance dans les
grands intérêts qui occupent notre maître pour qu'il ait même la pensée
d'inquiéter la Russie relativement à la Pologne si loin de lui. À mon
grand regret, je ne persuade plus; la conviction ne peut venir que de
vous et, je le répète, par un autre ambassadeur, quoique l'empereur
Alexandre me témoigne toujours une grande bienveillance. À l'égard de ce
prince, il me semble qu'on ne le juge pas ce qu'il est; on le croit
faible et on se trompe; sans doute il sait supporter beaucoup de
contrariétés et dissimuler son mécontentement, mais c'est parce qu'il a
un but dans la paix générale et qu'il espère l'atteindre sans crise
violente. Mais cette facilité de caractère est circonscrite; il n'ira
pas au delà du cercle qu'il s'est tracé; celui-là est de fer et ne
prêtera pas, car il y a au fond de ce caractère de bienveillance, de
franchise et de loyauté naturelle, ainsi que d'élévation de sentiments
et de principes, un acquit de dissimulation souveraine qui marque une
opiniâtreté que rien ne saurait vaincre. Le talent du cabinet et celui
de l'homme qui a à traiter avec lui est donc de deviner cette limite,
car l'Empereur ne la passera pas; les meilleures raisons lui
paraîtraient spécieuses et ne feraient, dès que sa défiance serait
éveillée, que l'armer davantage contre ce qu'il regarderait comme
contraire à ses intérêts. Ne voyant à notre cabinet aucun motif pour
heurter ce prince, aucun intérêt réel pour l'inquiéter, je n'avance rien
de trop en disant qu'il faudrait venir tirer ces gens-ci par l'oreille
pour leur faire entreprendre quelque chose contre nous, et que tout
homme qui apportera de la loyauté dans sa conduite et des formes
convenables, conviendra pour me remplacer et fera même mieux que moi, si
l'Empereur daigne accorder quelque confiance et un peu d'attention à mes
précédentes dépêches et aux réflexions que je me permets de faire ici.
Veuillez donc, Monsieur le Duc, m'obtenir son agrément pour que l'hiver
ne me cloue pas dans mon lit de Pétersbourg. Faut-il absolument que j'y
revienne? J'obéirai! Mais l'Empereur ne peut me refuser d'aller prendre
des bains de Baréges, quand je suis perclus et que l'usage que j'en ai
fait la première année que j'ai été son aide de camp m'a remis sur pied.
J'insiste, parce que je suis très souffrant; j'ose donc me flatter que
l'Empereur jettera un regard d'ancienne bonté sur un de ses anciens
serviteurs, et que Votre Excellence m'annoncera incessamment mon
remplacement.
Pétersbourg, le 15 novembre 1810.