J'ai à remercier Votre Excellence de la lettre qu'elle m'a fait
l'honneur de m'écrire le 19 mai par M. Duguay.
Je pense comme Votre Excellence qu'il y a de la prévention dans la
manière dont on a envisagé la conduite de nos agents en Valachie, et que
les grands griefs contre eux sont d'avoir donné des nouvelles de l'armée
dans la dernière campagne; mais il y a eu aussi un peu de maladresse de
leur part. On ne verra pas de bon oeil le retour de M. Ledoulx[666]...
Comme j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, il sera
nécessaire qu'elle me fasse connaître la nature de nos rapports avec nos
agents dans les Principautés et les intentions de l'Empereur, afin
d'éviter beaucoup d'embarras s'il survenait de nouvelles difficultés. En
tout j'ai l'honneur de rappeler à Votre Excellence que je suis loin, que
j'ai affaire à des gens qui veulent avec nous se mettre en règle sur
tout; qu'il faut donc pour le bien du service qu'elle puisse m'en dire
plus qu'elle ne m'en écrit ordinairement; les choses étaient toutes
différentes il y a un an.
[Note 666: Consul de France à Bucharest, mal vu par les autorités
russes dans les Principautés.]
La mission de M. de Vatteville a fait plaisir, mais on est blessé du
silence gardé avec le prince Kourakine sur la convention; quant aux
autres objets, on n'y pense pas. Il paraît qu'on tient toujours à l'acte
ou à une réponse officielle, et que la lettre de l'Empereur n'a pas
changé cette intention fort prononcée.
Je ne comprends rien à ce que le prince Kourakine a dit à Votre
Excellence[667], j'y réponds par la lettre que j'ai reçue de lui par son
courrier qui me fait penser que c'est un des mille _on dit_ de Paris. Il
y a deux ou trois mois qu'ils ont couru ici sous d'autres formes: on me
disait rappelé, parce que nous étions au moment de nous brouiller avec
la Russie. Ensuite on a écrit de Dresde et de Varsovie que c'était parce
que l'Empereur était mécontent de moi. Ensuite on m'a fait aller à
Vienne pour remplacer M. Otto. Pour faire cesser ces bruits qui
accréditaient dans le moment les doutes de l'empereur Alexandre sur nos
intentions, je me suis occupé d'arrangements à la campagne, j'ai parlé
d'un voyage à la foire de Makarieff[668] à la fin de juillet; cela a eu
le succès que je voulais, au point que l'Empereur m'a parlé de ce voyage
et m'a proposé de me donner toutes les facilités pour qu'il fût rapide
et aussi agréable que possible. Le comte de Romanzof m'a dit qu'il avait
aussi le projet d'y faire une course en même temps; enfin le ministre
d'Espagne, qui part dans peu de jours avec un congé de deux mois pour
voyager dans l'intérieur, m'y a donné rendez-vous. Voilà les faits à
Pétersbourg; si l'Empereur m'en donne la permission, je ferai cette
course, dans le cas où les affaires le permettraient et où je
n'obtiendrais pas la permission que je préférerais de revoir la France,
au lieu de courir vingt jours pour visiter une foire d'Asie. Quant à
Paris, je ne comprends rien à ces bavardages, et j'aurais laissé au
prince Kourakine le soin et le plaisir de leur accorder assez
d'importance pour en entretenir Votre Excellence, si elle n'avait pas
émis avec lui un doute sur mes rapports avec elle, qui blesse ma
délicatesse. Je ne marche pas par deux routes. Ma correspondance fait
foi que je n'ai rien sur le coeur que je ne dise au ministre de Sa
Majesté; à plus forte raison, je ne lui dissimulerais pas une demande
officielle. Votre Excellence sait quel désir j'ai de revoir mon pays,
combien de raisons m'y rappellent. Mes lettres contiennent à cet égard
le seul voeu qu'il me soit permis d'émettre comme serviteur de
l'Empereur. J'aurais pu faire valoir à l'appui ma santé, qui a beaucoup
souffert du climat, mes intérêts, le dérangement de mes affaires que
chaque jour accroît, et la perte que j'ai faite de mon père, si j'étais
de ces gens qui se font valoir, si je n'avais pas, par devoir comme par
principe, toujours mis de côté tout ce qui m'était personnel, quand il
s'agit du service de mon maître. Sans doute, je ne cache pas à mes amis
le désir que j'ai de les revoir, celui que je témoigne à cet égard, mais
ce voeu se borne là, et je ne m'en suis jamais caché. Si l'intrigue s'en
empare, je n'y suis pour rien. Votre Excellence a entre ses mains toutes
mes demandes sur cela. Que l'Empereur me remplace, je serai le plus
heureux des hommes; qu'il me laisse ici, quelque grand que soit le
sacrifice, je ne me plaindrai pas s'il pense que je puis l'y servir
honorablement et utilement. Vous savez, Monsieur le Duc, que ce ne sont
pas les difficultés qui me rebutent. Voilà ce que je désire et ce que je
pense. Je ne m'occupe que de mes devoirs et remplis le plus sacré de
tous en rendant toujours un compte fidèle des événements...
[Note 667: Allusion à un bruit de Paris d'après lequel Caulaincourt
aurait demandé son rappel et eût été sur le point de l'obtenir.]
[Note 668: C'était la foire dite actuellement de Nijni-Novgorod.]
Pétersbourg, le 18 août 1810.