MONSIEUR LE DUC,

Je n'ai pas la prétention d'être juge de mes talents, mais je le suis de

ma conscience: elle me dit que j'ai fidèlement rempli mes devoirs. Si

Votre Excellence daignait reprendre l'ensemble de ma correspondance et

de ses réponses, j'ose le répéter, peut-être ne m'attribuerait-elle pas

les inconvénients de l'acte dont elle se plaint; j'ose même croire que

si un peu de bienveillance rapprochait les circonstances des époques,

elle conviendrait peut-être qu'obligé de faire alors une chose annoncée

et attendue avec tant d'impatience, il était difficile de faire mieux:

car si la convention dit plus qu'on ne désire à Paris, elle dit aussi

beaucoup moins qu'on ne voulait et surtout qu'on ne demandait ici. Mes

lettres en font foi. Si celle de Votre Excellence du 25 novembre m'eût

laissé entrevoir ce que porte celle du 30 avril, peut-être aurais-je été

assez heureux pour servir l'Empereur dans cette circonstance comme dans

d'autres. Que Votre Excellence me permette de le lui dire avec

franchise: quoique les éloges ne m'aient pas été dispensés comme le

blâme, l'Empereur a été bien servi, quand on a eu plus de confiance en

moi. Au bout du monde, ballotté par les événements qui se succèdent avec

rapidité, par les circonstances qui changent ou modifient beaucoup de

choses, placé dans une position qu'elles rendent d'autant plus délicate

que je suis plus haut et plus loin, peut-être aurait-il fallu en savoir

beaucoup plus qu'on ne m'en a dit pour deviner ce qu'on voulait. Je

suis, Monsieur le Duc, profondément affecté des expressions de votre

lettre, je le suis, parce que je suis Français et que je ne suis pas de

ces gens qui défendent leurs productions comme leurs enfants. Je mets

toute ma gloire à servir l'Empereur fidèlement, à le servir comme il

veut l'être, je n'ai pas d'autre amour-propre. Je condamne donc la

convention auprès du ministère russe autant que je la défends et son

négociateur auprès de l'Empereur; je puis dire avec vérité que je

sacrifie l'homme à la chose, et que je me dévoue pour amener cette

affaire au point où l'Empereur le désire. Mais l'humilité de l'homme ne

sert pas mieux que la fermeté et le zèle de l'ambassadeur. On ne cède

sur rien, on est blessé; le refrain est toujours le même: que nous

savons depuis longtemps ce que la Russie demandait, que nous lui avons

promis, que Votre Excellence a dit au prince Kourakine que j'étais

autorisé à satisfaire la Russie sur tous les points; _que ce n'est pas

elle qui a fait naître ces difficultés_; qu'enfin on ne peut lui refuser

une réponse. Quelque chose qu'on dise, quelques récriminations qu'on

fasse, quelque ton que l'on prenne, l'Empereur et son ministre en

reviennent toujours là; c'est la même exigence dans le fond, avec le

même ton de conciliation dans les formes. Je ne me rebute pas, mais il

faut, Monsieur le Duc, sentir bien fortement l'empire de ses devoirs et

la reconnaissance que je dois à tant de titres à l'Empereur, pour qu'il

reste encore assez de force et de santé pour résister à des chagrins

aussi peu mérités.

Pétersbourg, le 11 juin 1810.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 64 / 72 题