J'ai déjà eu l'honneur d'accuser à Votre Excellence la réception de ses
courriers des 10 et 12 février; je me suis conformé à ses ordres; fidèle
à mes devoirs, j'obéis avec un zèle, un dévouement absolus. Je me
bornerais là dans ma réponse à Votre Excellence, comme je le fais dans
mes démarches, si sa lettre du 10 février, en rappelant quelques
expressions de ses précédentes dépêches, ne contenait pas en fait un
reproche pour moi qui m'affecte d'autant plus sensiblement que je crois
avoir, dans cette occasion, comme dans toutes, donné à Sa Majesté plus
d'une preuve de mon exactitude et de ma fidélité. Que Votre Excellence
daigne se rappeler les autres expressions de ses mêmes lettres des 24 et
25 novembre: «_Que je ne dois pas me refuser à signer la convention
qu'on demande, pourvu qu'elle n'ait pour objet que de rassurer contre le
rétablissement de la Pologne et l'agrandissement du duché de Varsovie,
etc. En général, vous ne vous refuserez à rien de ce qui aurait pour but
d'éloigner toute idée du rétablissement de la Pologne, etc., etc.
L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser l'empereur de Russie,
surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité_[665].» Les cinq points
de ma dépêche du 7 novembre sont connus de Votre Excellence. C'est en
partie la base dont on est parti ici; quant à l'article 5, on l'a exigé
comme une conséquence naturelle du traité de Vienne et des assurances
données par Votre Excellence elle-même au comte de Romanzof. Votre
Excellence a d'ailleurs pu se convaincre par toutes mes dépêches pendant
la guerre que c'était là non moins que l'idée du rétablissement de la
Pologne l'objet des craintes de la Russie. N'ayant pour instructions que
vos lettres, les paragraphes précités vous disent assez, Monsieur le
Duc, si j'ai été au delà des ordres de l'Empereur; les miennes n'ont
cessé de répéter que la Russie voulait des assurances _positives_. C'est
à ces lettres que Votre Excellence m'a fait l'honneur de répondre par la
sienne du 25 novembre qui m'autorise à prendre la mienne du 7 du même
mois pour base, et certes les restrictions qu'indiquait le traité de
Tilsit et que sous-entendait votre lettre, quoique demandées et presque
exigées par la Russie, n'ont pas été comprises dans la convention. Votre
Excellence se rappellera encore combien j'étais peu empressé de la
conclure. Il ne m'appartient pas de juger les ordres qu'on me donne,
j'obéis à Pétersbourg comme je le ferais à Paris, mais j'ose vous
l'observer, Monsieur le Duc, un peu plus de confiance en moi, les
véritables intentions de l'Empereur un peu mieux connues de son
ambassadeur, et il pourrait le mieux servir. Je ne me permets point de
justifier la convention, je me borne à prier Votre Excellence de mettre
sous les yeux de Sa Majesté les ordres qui me l'ont fait conclure et qui
sont ma justification; je ne tiens dans le monde qu'à prouver à mon
maître que je le sers avec dévouement et fidélité et surtout avec
exactitude. S'il pouvait en douter un moment, ma carrière serait finie,
car ce n'est ni l'ambition ni la fortune qui m'attachent à lui, et je me
tiendrais bien plus récompensé par un mot de satisfaction que je n'ai
jamais pu l'être par ses bienfaits. Si Votre Excellence se met pour un
moment à ma place, à huit cents lieues de ma cour, isolé, sans le
moindre encouragement depuis trois ans que je lutte dans des
circonstances qui n'ont pas toujours été faciles, je puis le dire
uniquement soutenu par mon zèle, elle sentira mieux que je ne l'exprime
ce que j'éprouve de chagrin, non de ce que cet acte n'est pas ratifié,
mais de ce que l'Empereur ait pu penser que j'ai été au delà de ses
intentions, quand j'ai, j'ose le dire, la conscience de m'être tenu en
deçà même de la réserve qui m'était prescrite. Je ne puis confier mes
chagrins qu'à Votre Excellence; ce sont ceux d'un homme d'honneur
réellement affecté, mais pas découragé, et qui défend les intérêts de
son maître avec plus de chaleur que son propre honneur.
[Note 665: Voy. la page 185.]
Pétersbourg, le 1er juin 1810.