II

Il ne paraît point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait

hésité sur la conduite à tenir: son siège était fait et ses résolutions

arrêtées d'avance. Il admettait encore les obligations résultant pour

lui du pacte conclu à Tilsit et de son état de guerre avec la

Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'exclusion des navires incontestablement

anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins

scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que

Napoléon avait portées contre les neutres par simple décret et lui

déniait le droit de légiférer pour l'Europe.

D'ailleurs, si Napoléon était fondé à soutenir en fait que la presque

totalité des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le

seul moyen d'atteindre cette ennemie était de la frapper dans ses plus

utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur

de son argumentation. Tandis qu'il prétendait défendre à autrui tout

commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un

intérêt national, d'opérer avec elle quelques transactions directes. Des

navires français, munis par lui de _licences_, introduisaient dans les

îles Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre

industrie; ils rapportaient en échange quelques denrées coloniales, dont

notre pays eût pu difficilement se passer. Récemment, un de ces

bâtiments à licence avait été vu dans un port russe; le gouvernement de

Saint-Pétersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic légalement

frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant délit de contravention à

ses propres principes.

Napoléon, il est vrai, était en droit de répondre qu'il n'avait jamais

interdit et qu'il avait même recommandé à ses alliés du Nord l'emploi

des licences; que le commerce autorisé par ce moyen, dépendant

exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait être régi et

gouverné par eux de manière à consoler leurs peuples sans procurer à

l'ennemi de soulagement appréciable, au lieu que l'irruption des neutres

dans les ports russes, telle qu'elle se préparait, annulerait en grande

partie les effets du blocus. Il était vrai encore que l'empereur

Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous

rapports directs avec l'Angleterre et fermé aux produits de son empire

leur principal débouché, avait imposé à ses sujets un sacrifice aussi

brusque et plus onéreux que le supplément de rigueur réclamé

aujourd'hui. Mais il était en 1807 dans la ferveur de son zèle

napoléonien, il croyait à la vertu de l'alliance et en attendait de

magiques résultats; sans être matériellement courbé sous le joug, comme

les autres souverains, il était moralement assujetti. À la fin de 1810,

désabusé de l'alliance, pénétré de ses inconvénients et de ses périls,

disposé déjà à se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait

procurés et à gratifier l'Autriche d'une portion des Principautés, il

n'entendait plus, pour un intérêt qui lui devenait étranger, aggraver

les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce.

D'ailleurs, il ne désirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur

résistance une dernière garantie contre l'asservissement définitif de

l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spécial et

économique, s'inspira aussi et avant tout de raisons générales. Les deux

empereurs se divisèrent sur les moyens parce qu'ils n'étaient plus

d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus détermina

l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur

querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la conséquence de la

rupture intime qui depuis longtemps s'était opérée entre eux.

Déjà Roumiantsof avait exposé à Caulaincourt que l'adoption des nouveaux

tarifs en Russie serait impraticable et funeste: «L'Empereur était

disposé, avait-il dit, à faire tout le mal possible à l'Angleterre, mais

il ne fallait pas s'en faire à soi-même plus qu'à son ennemi[635].» Dès

nos premières instances sur la question des neutres, Alexandre s'en

expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues conférences. Ses paroles

furent douces, mesurées, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser

aucun doute sur ses dispositions négatives. Depuis trois ans, disait-il,

il avait constamment dépassé les devoirs que lui imposaient les traités

et son amitié pour l'Empereur: «Tout avait prouvé, actions, paroles,

écrits, quel intérêt il mettait à faire tout ce qui pouvait être utile

ou même agréable à son allié[636].» Il avait nui aux Anglais plus que

quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait à rester seul juge

des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures

recommandées pouvaient être bonnes et efficaces en d'autres pays: elles

ne cadraient point avec les intérêts, les besoins de la Russie; cette

nation ne saurait se plier, sans éprouver une gêne intolérable, à des

règles établies et façonnées pour autrui: «Nous ne pouvons, disait le

Tsar à Caulaincourt, nous faire faire un habit à votre taille[637].» Il

ajoutait que les neutres étaient traités dans les ports de Russie en

suspects; leur nationalité réelle et la provenance de leur chargement se

vérifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrôle s'opérait avec

rigueur, il était confié à des hommes spéciaux, choisis à raison de leur

incorruptible sévérité; l'Empereur se réservait lui-même de revoir les

pièces et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait à

cette oeuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre

qu'il n'existât point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents

à discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure

générale, à tous les bâtiments de commerce qui paraîtraient au large.

[Note 635: Caulaincourt à Champagny, 8 octobre 1810.]

[Note 636: Caulaincourt à Champagny, 5 octobre 1810.]

[Note 637: _Id._, 9 novembre.]

Ayant reçu la lettre de l'Empereur apportée par Tchernitchef, il réitéra

dans sa réponse, pour la centième fois, ses protestations habituelles.

Il remerciait Napoléon de son message: «Ce que Votre Majesté, disait-il,

veut bien m'y exprimer de sa politique comme de ses sentiments

personnels pour moi m'a causé le plus grand plaisir par la conformité

que j'y retrouve avec ceux que j'ai voués à Votre Majesté et qui sont

inaltérables. Comme elle, je n'ai rien de plus à coeur que la

continuation de l'alliance qui lie les deux empereurs et qui assure la

tranquillité de l'Europe. Aussi Votre Majesté a pu se convaincre que

rien de mon côté n'a été négligé pour prouver en toute occasion les

principes que je professe pour l'union la plus étroite entre nous.»

Quant aux moyens pratiques d'assurer le but de cette union, Alexandre

glissait sur la controverse soulevée. Il laissait discrètement

apercevoir la distinction qu'il établissait entre les Anglais et les

neutres, mais feignait de croire que Napoléon n'avait voulu lui parler

que des premiers, et d'ailleurs niait en fait l'apparition des convois

signalés. «Les mesures contre le commerce anglais, continuait-il, se

poursuivent avec vigueur, les nombreuses confiscations exercées dans mes

ports en font foi. Depuis, à peine soixante bâtiments de différentes

nations s'y sont présentés. Il est peu probable que d'autres arrivent

encore, plusieurs des ports se trouvant déjà fermés par les glaces. Du

moins, le nombre ne pourra être que très petit, et la même sévérité

s'observera contre eux. Ainsi les six cents bâtiments dont Votre Majesté

me parlent retourneront en Angleterre[638].»

[Note 638: Lettre publiée par M. TATISTCHEFF, p. 541-543.]

En réalité, il n'est point prouvé que les navires neutres chargés de

produits anglais aient alors forcé l'entrée des ports russes en grande

masse et par brusque effraction. Leur tendance était de se concentrer à

Gothenbourg, devenu de plus en plus leur point d'attache et de

ravitaillement, le quartier général de leurs opérations: de ce point ils

se dirigeaient un à un ou par groupes peu nombreux vers le littoral de

l'empire voisin, où ils trouvaient des facilités d'accès. En même temps

une partie de leurs cargaisons, mise à terre, s'enfonçait dans la

péninsule Scandinave, remontait vers le Nord jusqu'aux rivages du golfe

de Bothnie; après avoir franchi cette mer intérieure, les produits

coloniaux s'introduisaient en Russie, y étaient absorbés ou

redescendaient dans le Sud pour envahir l'Allemagne: c'était par une

infiltration continue que la Russie se laissait à petit bruit pénétrer

et traverser par les denrées prohibées. La clôture des ports suédois

couperait donc le mal dans sa racine, elle frapperait au point de départ

de leur long circuit le négoce et le transit que le Tsar se déclarait

impuissant à interdire tout à fait sur son propre territoire. La

question était en Suède au moins autant qu'en Russie, et Alexandre avait

été le premier à en faire la remarque; quelques semaines auparavant, il

avait dit à Caulaincourt: «Le véritable entrepôt des marchandises

anglaises et de contrebande est Gothenbourg... c'est ce port qu'il faut

fermer. Si l'arrivée du prince de Ponte-Corvo enlève à l'Angleterre ce

débouché, on frappera par là un coup qui se fera réellement sentir dans

la Cité de Londres[639].»

[Note 639: Caulaincourt à Champagny, 9 novembre 1810.]

Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait guère que Napoléon

allait le prendre au mot et le mettre en demeure de coopérer à la

fermeture de la Suède. Placé en présence de cette seconde partie de nos

demandes, il éprouva un vif embarras. Il ne tenait nullement à susciter

un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il désirait ménager les Suédois,

parce qu'il renonçait moins que jamais à conjurer leur hostilité, à

s'attirer ce peuple, et que l'élection de Bernadotte, loin de contrarier

son dessein, semblait décidément propre à le favoriser.

Arrivé enfin à Stockholm dans le milieu d'octobre, le nouveau prince

royal s'y était montré sous un jour rassurant pour nos ennemis. Il

n'avait fait déclarer la guerre aux Anglais que pour la forme, et cette

démonstration n'avait été suivie jusqu'à présent d'aucun effet, d'aucune

confiscation. En même temps, dans ses premiers rapports avec l'envoyé

russe, Bernadotte avait déployé une prévenance et des grâces

singulières: il avait même poussé la délicatesse jusqu'à écrire au Tsar

pour lui exprimer, en fort bons termes, son désir de vivre au mieux avec

ses voisins. De ces avances, fallait-il conclure avec plus de certitude

que l'ancien maréchal n'était nullement «l'homme de l'empereur

Napoléon[640]»? Le fait était affirmé par Tchernitchef, qui invoquait

des souvenirs personnels. Durant ses séjours à Vienne et en France, le

jeune officier avait eu occasion d'approcher le prince de Ponte-Corvo et

le loisir de l'étudier. En lui, il avait flairé un mécontent et un

jaloux, un de ces hommes que les bienfaits et les reproches aigrissent

également, et il jugeait très possible d'exploiter contre Napoléon, au

profit de la Russie, ce trésor de fiel et de ressentiment, en même temps

que les raisons trop réelles qui détournaient la Suède de s'abandonner

complètement à la France. Encouragé par ces avis, Alexandre

s'affermissait depuis quelque temps dans les plus audacieuses

espérances: quel coup de partie s'il pouvait soustraire à Napoléon un de

ses propres lieutenants, transformer en client de la Russie un maréchal

d'Empire, promu au commandement de tout un peuple!

[Note 640: Rapport de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de

Russie_, XXI, 45.]

Mais comment vérifier et cultiver les dispositions du prince royal?

Comment approcher de lui sans donner l'éveil et entamer discrètement la

conversation? La démarche réclamée par Napoléon en fournissait le moyen.

En s'autorisant de nos demandes et sous prétexte de donner plus de poids

aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spécial à

Stockholm, on dépêcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de

la France, cet émissaire aurait l'air d'être venu pour faire les

réprimandes et les injonctions exigées: en réalité, il prendrait

exactement le contre-pied du langage qu'il serait censé tenir; au lieu

de menacer, il aurait à rassurer, à prodiguer de tranquillisantes

paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le

provoquerait à de plus complets épanchements.

Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux

à même que personne de remplir cette commission équivoque. C'était lui

qui devait rapporter la réponse d'Alexandre à la lettre impériale du 23

octobre; il reçut ordre de passer par Stockholm pour se rendre à Paris.

Dans sa lettre à l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce détour en une

phrase qui montrait à quel point l'art des restrictions mentales lui

était familier: «Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru

mériter le contentement de Votre Majesté, c'est lui que j'envoie porter

cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connaître au

gouvernement suédois le désir que Votre Majesté a eu que j'appuie les

démarches qu'elle a faites pour que la Suède rompe avec l'Angleterre,

quoique j'aie déjà la nouvelle que cela se trouve fait.» Prise en soi et

à la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme à la vérité. Oui,

Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle véhémence Napoléon

souhaitait que la Russie fît à la Suède des représentations et des

menaces; seulement, il ajouterait aussitôt et tout bas qu'Alexandre

était parfaitement résolu à ne tenir aucun compte de ce voeu, qu'il

laissait la Suède entièrement maîtresse de ses décisions, libre

d'adopter vis-à-vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et

de se désintéresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet réel de la

mission était de faire savoir que son but apparent ne serait jamais

rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y

conformer, Alexandre espérait se créer des titres à la reconnaissance de

la Suède, jeter les fondements d'une réconciliation et peut-être d'une

amitié durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le même

effort pour se disputer sous main les positions d'où ils pourront

s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, dès que

Napoléon avance une pièce, Alexandre étend aussitôt la main pour s'en

saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la

Pologne et l'Autriche, il cherche en même temps à s'emparer de la Suède;

mais cette fois, par un progrès dans la duplicité, il couvre sa

mystérieuse tentative d'un semblant de déférence aux désirs de

l'Empereur, et le service réclamé par la France lui devient occasion de

la desservir.

Tchernitchef partit pour Stockholm dans les derniers jours de novembre.

Sentant grandir son rôle et croître son importance, ravi d'une mission

qui répondait à ses goûts et à ses aptitudes, il se mit allègrement en

route et lutta avec vaillance contre les difficultés que lui opposèrent

la nature et la mauvaise saison dans cette campagne d'hiver. Durant la

traversée du golfe, il lui fallut cheminer entre les îles d'Aland

«partie à pied sur une glace extrêmement mince, partie à force de

rames[641]»; une tempête le tint bloqué trois jours sur un îlot désert

et ne lui permit d'atteindre Stockholm que dans la nuit du 1er au 2

décembre; il y arriva harassé et transi. L'accueil qu'il reçut dans la

capitale suédoise lui servit de réconfort. Dès son arrivée, il fut

prévenu que le prince royal aurait un extrême plaisir à le revoir; il

fallait seulement que le jeune voyageur, pour se mettre en règle avec

l'étiquette, se fît d'abord présenter à Charles XIII. Tchernitchef

s'acquitta de cette formalité et, au sortir de l'audience royale, fut

conduit chez Bernadotte par le général de Suchtelen, ministre de Russie;

M. d'Engerström, ministre des affaires étrangères de Suède, assistait en

quatrième à l'entrevue.

[Note 641: Toutes les citations, jusqu'à la page 521, sont extraites

des rapports de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de Russie_,

vol. cit., 22 à 48. Les mêmes pièces ont été publiées par M. Arvide

Ahnfeld dans la _Revue historique_, 1888, t. II.]

Dès qu'il eut aperçu Tchernitchef, Bernadotte vint à lui et,

littéralement, se jeta à son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec

effusion. La présence des deux ministres borna quelque temps la scène à

cette pantomime et à des assurances générales d'amitié; cependant, «le

prince s'étant un peu éloigné des personnes présentes», Tchernitchef

trouva moyen de lui glisser qu'il avait à remplir près de lui une

commission propre à empêcher quelque fâcheuse méprise sur les sentiments

de l'empereur russe: en conséquence, il sollicitait de Son Altesse

Royale la faveur d'une audience particulière. Fort intrigué, Bernadotte

fixa le rendez-vous au lendemain dimanche _après le sermon_;--depuis

qu'il avait mis le pied sur le sol suédois, il était devenu luthérien

zélé et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une

religion chère à ses futurs sujets. En attendant, comme il avait

grand'peur de la Russie, il risqua à l'oreille de Tchernitchef une

profession de foi politique à l'adresse de cette puissance: il n'avait

rien tant à coeur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures

relations et ne lui créerait jamais l'ombre d'une difficulté: «Sa

Majesté Impériale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et

l'Occident», sans que la Suède s'en émût; la Suède sentait parfaitement

que de l'empire voisin dépendait sa sécurité; elle pouvait se passer de

tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit très vite, à voix

basse, mais d'un ton chaleureux et pénétré: après quoi, s'étant

rapproché des personnes présentes, le prince «ne parla plus que de

choses indifférentes».

Le dimanche, après le sermon, lorsqu'on se retrouva sans témoins dans

son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des épanchements. Il

allait parler, disait-il, «comme avec ses entrailles». Était-il donc

vrai que la Russie voulût forcer les résolutions de la Suède? Elle n'y

avait déjà que trop réussi, et c'était la crainte d'une intervention de

sa part qui avait amené la déclaration de guerre aux Anglais, mesure

désastreuse pour le pays. Sans doute, il était juste que la Suède «payât

son écot pour la cause du continent», mais pourquoi ne point tenir

compte de sa situation et de ses facultés? Il était impossible qu'elle

se privât plus de huit ou dix mois des denrées alimentaires que lui

fournissait la Grande-Bretagne; quant à toucher aux marchandises déjà

débarquées et emmagasinées, il n'y fallait point songer; le respect dû à

la propriété privée, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste,

Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs

pourraient produire en Angleterre; à ses yeux, l'empêchement à la paix

générale n'était pas là, et, sans prononcer encore le nom de Napoléon,

usant d'une périphrase, il montra le principal obstacle «dans l'ambition

et l'amour-propre du gouvernement français».

À ces mots, gros d'arrière-pensées, Tchernitchef comprit qu'il pouvait

parler sans crainte, que Bernadotte était mûr pour recevoir toutes les

confidences. «M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des

véritables dispositions du prince à l'égard de la France, et voyant

qu'il se livrait à moi comme par le passé, je lui dis qu'il était vrai

que l'empereur Napoléon s'était adressé à Votre Majesté Impériale pour

la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait à la Suède; mais que,

comme depuis la paix de Frédériksham les voeux et l'intérêt politique de

Votre Majesté lui ont fait constamment désirer la prospérité intérieure

de la Suède et la conservation des relations amicales qui existaient

entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les

volontés et les déterminations de la Suède, qui, dans cette circonstance

comme dans toute autre, pouvait se conduire d'après ce que lui

commanderait son propre intérêt, sans que de son côté elle y mît le

moindre obstacle.»

À peine ces paroles eurent-elles été prononcées que la satisfaction et

le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut

soulagé d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour

répondre à tant d'ouverture de coeur, il se mit à parler d'abondance sur

la situation déplaisante et cruelle où le plaçaient les exigences

françaises. Était-ce là le traitement auquel il eût dû s'attendre «de la

part d'une puissance qu'il avait servie utilement et peut-être honorée

pendant trente ans, de la part de l'empereur Napoléon qu'il avait

beaucoup appuyé dans de certains temps et auquel il avait évité bien des

désagréments et embarras»? Ainsi mis en train, il ne s'arrêta plus et

laissa voir, en même temps qu'un coeur tout suédois, les mauvais

sentiments qui couvaient dans son âme contre son ancien compagnon

d'armes, coupable surtout de l'avoir si prodigieusement distancé dans la

carrière où ils avaient ensemble débuté du même pas. À cet égard, un mot

le découvrit tout entier: «Par malheur, dit-il, le sort avait voulu que

de camarade il soit devenu sujet.» Cependant, ajoutait-il, simple

maréchal, il eût rougi de s'asservir à tous les caprices d'une humeur

despotique; à plus forte raison ne tolérerait-il point «de telles

saccades» quand une valeureuse nation lui avait fait l'honneur de le

désigner pour chef; n'était-ce pas assez que d'avoir apporté à ce

peuple, pour présent d'arrivée, une guerre ruineuse? L'idée d'avoir si

mal répondu à la confiance de la Suède le mettait à la torture, faisait

le malheur de sa vie; il ne s'en consolerait jamais. Et la vivacité

emphatique de ses expressions, l'animation de son geste, l'enflure toute

méridionale de son langage, jusqu'à cet accent gascon dont il n'avait

jamais pu se départir, ajoutaient à ces étranges confidences, pour le

Russe qui les recueillait, plus de piquant et de saveur.

Le voyant en si bon chemin, Tchernitchef le laissa aller et n'eut qu'à

le pousser un peu pour obtenir de lui les paroles les plus graves.

Bientôt, désirant reconnaître la bienveillance avec laquelle l'empereur

Alexandre compatissait à ses embarras et sentait sa position, revenant

avec plus de force sur ce qu'il avait dit le jour d'avant, Bernadotte

prit l'engagement d'honneur, en son nom et pour le gouvernement suédois,

«de ne rien faire en aucune circonstance qui pût en la moindre des

choses déplaire» à Sa Majesté de toutes les Russies. Il n'épouserait les

querelles de personne, ne ferait jamais cause commune avec la Pologne et

la Turquie, lors même que l'initiative des hostilités viendrait de

Pétersbourg: «Sa Majesté Impériale pouvait porter ses armes à

Constantinople, Vienne ou Varsovie, sans voir bouger la Suède, dont

l'unique but serait toujours de rester unie à la Russie»; cette

puissance devait désormais la regarder comme «sa vedette fidèle», et

considérer que le nouveau prince royal était «devenu entièrement un

homme du Nord». Deux heures durant, par de semblables discours,

Bernadotte combla Tchernitchef de joie et d'espérances; à la fin,

voulant lui faire franchir un pas de plus dans son intimité, il l'invita

pour le lendemain à un déjeuner sans façon, en tête-à-tête.

Dans l'intervalle de ces conversations, le représentant français en

Suède favorisait inconsciemment les efforts de Tchernitchef et lui

facilitait la tâche. Le baron Alquier était un homme d'activité et de

valeur; malheureusement, ancien membre de la Convention, où il s'était

associé aux pires mesures, il avait gardé de ce passé jacobin quelque

chose de tranchant et d'autoritaire dans l'esprit, de cassant dans la

forme, un défaut absolu de tact, et le tout se traduisait par des

allures de proconsul. Avec cela, une vie privée fâcheuse, un ménage

irrégulier qu'il avait transporté de Naples à Stockholm, l'empêchaient

de se mêler à la société où ses fonctions l'appelaient à figurer. Cette

situation fausse, dont il souffrait, le rendait plus amer, plus

irritable encore; en lui, sous l'habit brodé du diplomate, reparaissait

le révolutionnaire de tempérament et d'humeur, et qui plus est, le

révolutionnaire aigri. Il avait le verbe haut, mordant, agressif, et

passait son temps à mal parler du gouvernement et du pays auprès

desquels il représentait.

Sur le compte du prince royal, il s'exprimait en termes tout à fait

inconvenants: il accordait volontiers que «c'était un bon diable, un bon

homme, non dépourvu de moyens», mais une tête du Midi, chaude,

«volcanique», subissant les impulsions les plus diverses et tournant à

tous les vents; nulle suite dans les idées; peu ou point de caractère,

rien de ce qu'il eût fallu pour dominer une situation difficile, pour

réprimer l'effervescence qui persistait à Stockholm et qui faisait

penser «aux temps de la Terreur en France»; le prince ne saurait jamais

remettre tout en ordre par un bon coup d'État, la seule chose pourtant

«qui pût sauver la Suède». Quant à la nation, M. Alquier la taxait de

légèreté, d'outrecuidance et de rouerie: il infligeait aux Suédois

l'épithète de «Gascons du Nord». Il convenait d'ailleurs que leur

situation était désastreuse, qu'une rupture complète avec l'Angleterre

les réduirait aux plus cruelles extrémités, et il ne cachait pas que ses

instructions lui commandaient à peu près d'exiger l'impossible:

néanmoins, disait-il, puisque telles étaient les volontés de l'Empereur,

il fallait que l'impossible se fît. Il tenait ces discours à tout venant

et particulièrement à Tchernitchef; pour mieux convaincre que la France

disposait de la Russie, il affectait avec l'émissaire de cette cour une

intimité sans bornes, lui témoignait une confiance fort mal placée, et

répandait par toute la ville que l'aide de camp du Tsar était venu à

seule fin de mettre à la raison la Suède récalcitrante.

Ces propos blessants, dont l'écho retentissait aux oreilles de

Bernadotte, l'offensaient gratuitement et l'exaspéraient. Le jour où

Tchernitchef déjeuna chez lui, «il renvoya les domestiques» dès que l'on

fut à table, et aussitôt, en termes pleins d'amertume, fit allusion au

langage que tenait le ministre de France et aux intentions qu'il prêtait

à la Russie. À le trouver si affecté et si chagrin, Tchernitchef jugea

l'occasion particulièrement opportune pour renouveler et accentuer ses

communications consolantes: elles n'en produiraient que d'autant plus

d'effet. Il répéta donc, affirma sur tous les tons que la Russie ne

s'associerait jamais contre la Suède à aucune mesure de coercition et de

rigueur; son maître l'avait envoyé tout exprès pour confier à la

discrétion du prince cette résolution inébranlable.

À ces mots, réconforté de nouveau et ne se possédant plus de joie,

Bernadotte ne sut comment témoigner sa gratitude: il chercha un moyen de

renchérir encore sur ses précédentes assurances; la veille, il avait

donné sa parole d'honneur qu'il n'agirait jamais contre la Russie;

maintenant, il donnait sa parole d'honneur _sacrée_ et parlait déjà de

se lier par écrit. Ensuite, il se posa en victime de Napoléon. Sa vanité

exubérante, faisant tort à son jugement, le jetait parfois en de naïves

erreurs, et c'est ainsi qu'il s'imaginait de bonne foi avoir inspiré de

la jalousie à l'Empereur. Dans toutes les circonstances, disait-il,

celui-ci l'avait placé de manière à le sacrifier, «une gloire de moins

étant très fort son fait»; aujourd'hui, s'il se montrait aussi dur

envers la Suède, c'était sans doute par désir de dominer le monde

entier, mais aussi pour lui faire tort et déplaisir, à lui Bernadotte,

et «par un raffinement de mauvaise volonté à son égard». Et pourtant que

de services le maréchal Bernadotte n'avait-il pas rendus à son ancien

chef? De quels pas difficiles ne l'avait-il point aidé à se tirer? Son

abnégation, son désintéressement dans toutes les circonstances

revenaient sans cesse dans sa bouche, et toutes ses paroles tendaient à

prouver que Napoléon était son obligé et se comportait en ingrat. Mais

le ton adopté récemment avec la Suède, reprenait-il, ne se supportait

pas deux fois, et peu à peu, s'animant, se montant, se grisant de ses

propres discours, il ne se contentait plus de promettre à la Russie une

neutralité bienveillante, il en venait à prévoir une rupture et une

guerre avec la France. Il aimerait mieux «périr les armes à la main

d'une manière honorable que de laisser avilir la nation qui l'avait

choisi pour la gouverner; l'empereur Napoléon ne pouvait pas l'atteindre

si la Russie ne s'en mêlait point; quand même il le pourrait, on verrait

encore quel parti prendraient les soldats français une fois sur le

territoire de Suède; il en était trop connu, aimé et respecté, et les

avait commandés en trop de circonstances pour ne point en partie compter

aussi sur eux».

«Là-dessus, ajoute Tchernitchef dans son rapport, on vint nous

interrompre, et le prince, qui allait à la parade, m'engagea à l'y

suivre.» Devant le front des troupes, Tchernitchef retrouva le brillant

général qu'il avait connu à l'armée du Danube, le chef à l'air martial,

à l'oeil vif, à la taille bien prise, à l'abondante chevelure flottant au

vent. Ce qui frappait surtout en Bernadotte, c'était l'aisance parfaite

avec laquelle il était entré dans son nouveau rôle: rien chez lui qui

sentît le parvenu; pas un mouvement faux ou déplacé. Avec une dignité

tranquille, il inspectait les troupes, figurait devant le peuple

assemblé, recevait des placets, faisait largesse aux pauvres, s'offrait

aux hommages et aux acclamations, comme s'il se fût exercé de tout temps

à ces fonctions de la souveraineté.

Il ne quitta Tchernitchef que pour aller chez le Roi, auquel il

témoignait la plus respectueuse déférence; mais il voulut revoir

l'officier russe dès le lendemain: il le retint cette fois à déjeuner et

à dîner. Avant de se séparer définitivement de lui--Tchernitchef ne

pouvait plus retarder son départ pour Paris--il lui remit une lettre à

l'adresse de l'empereur Napoléon, une autre pour la princesse Pauline;

dans la première, il demandait un peu de temps pour s'acquitter de ses

promesses; dans la seconde, il sollicitait la princesse d'intercéder en

sa faveur. Il pria Tchernitchef de lui rendre à Paris le même service,

de plaider sa cause, d'exposer l'état déplorable de la Suède et

l'indulgence qu'il comportait. Au fond, il craignait encore de rompre en

visière à Napoléon, et parmi les raisons qui le portaient à différer, il

en était une dont il ne fit point mystère à son nouveau confident: «Le

prince, écrivait Tchernitchef, poussa sa franchise jusqu'à me dire que

la Suède étant pauvre, il était encore obligé de se contraindre parce

qu'il avait besoin de retirer jusqu'au dernier écu de ce qu'il possédait

en France.»

Cette réserve prudente ne l'empêchait point, l'instant d'après,

d'envisager les plus héroïques perspectives. Il fallait, disait-il, que

Napoléon se gardât de toucher à la Suède, il y retrouverait une Espagne.

«En électrisant la nation et en la conduisant avec un peu de génie», on

la rendrait invincible, et déjà Bernadotte se voyait réfugié et

inaccessible dans les glaces du Nord, entouré de son peuple fidèle,

donnant au monde un grand exemple de constance et d'intrépidité: il se

composait magnifiquement ce rôle et s'y drapait. Pourtant, si son

imagination lui faisait parfois envisager de telles hypothèses, si sa

verve hâbleuse se plaisait à les développer, il avait trop le sens des

réalités pour s'y arrêter bien sérieusement. Prudent et avisé sous des

dehors fanfarons, il s'était dit au contraire que son pays d'adoption et

lui-même risqueraient moins, suivant toutes probabilités, à se brouiller

avec la France qu'avec la Russie, qu'ils pourraient y gagner tout

autant, et là était en partie le secret de sa contenance. À supposer

qu'une campagne victorieuse rendît aux Suédois la Finlande, ce succès

demeurerait éphémère; il serait le signal de longues luttes où la

victoire resterait en fin de compte aux gros bataillons, à la puissance

qui disposait de quarante millions d'hommes contre quatre. Au contraire,

si la Suède passait condamnation sur la Finlande, si elle renonçait

définitivement à toute reprise sur le continent pour se confiner et se

répandre à l'aise dans la péninsule Scandinave, elle désarmerait

l'hostilité de sa redoutable voisine, s'en ferait une protectrice,

assurerait la sécurité de sa seule frontière exposée; s'isolant de

l'Europe et des grandes affaires, elle se réduirait à une condition plus

modeste, mais plus sûre, fonderait sa tranquillité à venir, sans

préjudice de satisfactions immédiates et fort appréciables. Pour elle,

le mieux n'était-il point de chercher une compensation plutôt qu'une

revanche? Au lieu de regarder obstinément vers l'Est et de fixer la

Finlande, que ne se détournait-elle vers l'Ouest, vers cette Norvège qui

s'offrait à elle comme un dédommagement tout trouvé? Dès son arrivée,

Bernadotte avait entrevu dans ses principales lignes le plan qu'il

devait embrasser par la suite et qui lui fournirait l'occasion d'un rôle

plus profitable que glorieux[642]. Non qu'il eût encore érigé ce système

en règle absolue; porté à s'exagérer l'importance de sa découverte,

Tchernitchef allait trop loin sans doute lorsqu'il annonçait à

Pétersbourg que l'empereur Alexandre pouvait désormais disposer du

prince royal et le mouvoir à son gré[643]. En homme pratique, Bernadotte

tiendrait compte des circonstances, se guiderait d'après leurs

indications. Toutefois, lorsqu'il aurait à se décider, deux éléments

s'associant en lui, une pensée politique et une passion, la conception

renouvelée qu'il se faisait de l'intérêt suédois et sa haine pour

Napoléon, mettraient toujours en faveur de la Russie un poids puissant

dans la balance. Si Tchernitchef s'abusait peut-être en attribuant dès à

présent à ces deux mobiles une force irrésistible, il les avait

parfaitement démêlés l'un et l'autre, et il pouvait s'applaudir à juste

titre de les avoir reconnus et saisis: une telle constatation valait

bien quelques jours de retard dans la remise de la lettre par laquelle

Alexandre opposait aux demandes de la France une réponse poliment

évasive.

[Note 642: Voy. l'ensemble du rapport de Tchernitchef.]

[Note 643: _Id._]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 56 / 72 题