LE CONFLIT

Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente

sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au

sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des

principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de

l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix

possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager

des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités

de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de

l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation

sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à

destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il

rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp

Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations

clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec

Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie

géographique_.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de

Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire

indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis

en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède.--Son embarras; espoir

secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à Stockholm;

but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde duplicité.--Intimité

croissante entre l'émissaire russe et le prince royal de Suède: entrevue

officielle, audiences particulières, déjeuner en tête-à-tête, Bernadotte

dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses

discours; sa parole d'honneur et sa parole _sacrée_.--Amertume profonde

contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son maître sur les dispositions

de la Suède.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denrées

coloniales.--Colère concentrée de Napoléon.--Fautes

suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes hanséatiques.--But de

cette réunion.--L'annexion du littoral allemand fait naître la question

de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet État; étroite parenté

entre le prince régnant et l'empereur Alexandre.--Napoléon propose au

duc un échange; sur son refus, il décrète l'occupation de ses

États.--Violation du traité de Tilsit.--Avant de connaître la réunion

des villes hanséatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et

le premier en contradiction ouverte avec les principes de

l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du

commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture économique avec la

France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément au terme de leur

évolution divergente.--Achèvement des préparatifs militaires de la

Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les

trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement à l'idée de

commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le

duché, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences

décisives à Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des

cinquante mille soldats du duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance

passive; la tactique de Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la

Russie obligent Napoléon à se détourner de l'Espagne et à se reporter

précipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance française sur

l'Allemagne.--Motifs qui empêcheront Alexandre de donner suite à ses

plans d'offensive et permettront une reprise de négociation.--La France

et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de

la Pologne; griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts

affirmée en principe.--L'alliance ou la guerre.

I

À l'instant où les deux empereurs, avec un surcroît d'activité discrète,

avisaient éventuellement aux moyens de se nuire, Alexandre Ier disait à

un diplomate connu pour son attachement à la France, M. de Bray,

ministre de Bavière: «J'aime l'empereur Napoléon comme mon frère, je

pense lui avoir inspiré les mêmes sentiments, et l'on doit compter sur

un accord constant entre nos cabinets[611].» De son côté, Napoléon

défendait rigoureusement à ses agents diplomatiques toute démarche,

toute parole de nature «à inspirer le moindre doute sur l'étroite amitié

qui l'unissait à la Russie[612]». De part et d'autre, c'était une

attention égale et soutenue à maintenir les dehors de l'intimité et de

la confiance. Depuis qu'Alexandre et Napoléon avaient renoncé à toucher

mot de ce qui les divisait, aucune parole un peu vive n'avait retenti

entre eux; même, ils avaient encore l'un pour l'autre des regards

caressants et des sourires. Le premier affectait de se rappeler au

souvenir de son allié par des prévenances et des présents; il

choisissait, parmi les chevaux de ses écuries, les plus fins et les plus

rapides pour les envoyer à l'Empereur. À Paris, les représentants du

Tsar étaient mieux traités que tous autres, et si Napoléon faisait

parfois exception à cette règle au profit des Autrichiens, il s'en

excusait bien vite en Russie et exprimait le regret que Kourakine,

perpétuellement empêché, ne fût point en état de recevoir les mêmes

marques de bienveillance et de faveur. «Dites-lui, écrivait-il à

Champagny, que je n'ai pu lui donner, comme je l'aurais désiré, les

preuves de ces sentiments, parce qu'il a toujours été malade; que si

j'ai invité le prince de Schwartzenberg à la chasse à différentes

reprises, c'était par suite des circonstances du mariage d'abord, et

puis parce qu'étant militaire, cela l'amuse beaucoup[613].» Et il

ajoutait: «Vous chargerez le duc de Vicence de déclarer que je suis

ferme dans l'alliance de la Russie et décidé à marcher dans la même

direction.»

[Note 611: Archives des affaires étrangères, Vienne, 12 septembre

1810.]

[Note 612: Champagny à Otto, 11 octobre 1810. Instructions analogues

au comte de Narbonne, en Bavière, 11 octobre 1810.]

[Note 613: _Corresp._, 17023.]

Au reste, les deux cours continuaient à observer la lettre des traités,

à remplir les devoirs stricts et en quelque sorte matériels de

l'alliance. Les ports de Russie restaient fermés aux navires battant

pavillon d'Angleterre: un conseil des prises saisissait, parmi les

prétendus neutres, ceux dont la nationalité britannique ne pouvait faire

l'objet d'un doute et dont le déguisement était par trop grossier. En

France, le gouvernement se piquait, comme par le passé, de traiter en

commun avec la Russie toutes les affaires d'intérêt général. Napoléon

avait instruit le Tsar de ses pourparlers successifs avec l'Angleterre,

avait signalé à Pétersbourg toutes les phases de cette négociation,

comme s'il eût voulu prouver que lui du moins ne conclurait jamais de

paix séparée. Pourtant, malgré ce soin à garder dans les formes une

correction scrupuleuse, à ne fournir contre soi aucun grief positif, il

était impossible de perpétuer indéfiniment dans ses manifestations

extérieures une harmonie qui n'existait plus dans les coeurs; forcément,

la mésintelligence éclaterait un jour, se traduirait par un dissentiment

aigu, et les liens dans lesquels ou s'était engagé, progressivement

distendus, en étaient venus à ce point de fragilité où la moindre

secousse les ferait céder et se rompre. Ce déchirement s'opéra lorsque

Napoléon voulut faire adopter par la Russie les mesures d'extrême

rigueur qu'il avait imposées à ses autres alliés contre le commerce de

l'Angleterre.

Exécutées avec ensemble dans tous les pays qui relevaient de la France,

ces mesures commençaient à porter. L'annexion de la Hollande, la

fermeture des fleuves allemands, la surveillance plus rigoureuse des

côtes, la répression impitoyable de la contrebande, la guerre aux

neutres, les confiscations opérées en Allemagne, l'application des

nouveaux tarifs aux articles tolérés, avaient occasionné à nos ennemis

des pertes irréparables et profondes. L'immense quantité de marchandises

coloniales qui constituait leur capital, ne trouvant plus à se déverser

sur le continent, restait éparse sur les mers, à bord des bâtiments

neutres. Les propriétaires anglais de ces denrées, placés dans

l'impossibilité de les convertir en numéraire, ne savaient plus où se

procurer les moyens de tenir leurs engagements et de faire face à leurs

échéances. À Londres, les sinistres financiers commençaient; des maisons

d'une solidité éprouvée, d'un renom européen, succombaient tour à tour,

et chacun de ces écroulements laissait le crédit de l'Angleterre atteint

et ébranlé. Au même moment, une rupture imminente avec les États-Unis

semblait devoir fermer aux exportations britanniques un de leurs

derniers débouchés. D'autres causes encore, l'accroissement de la dette

publique, une crise ouvrière, la cherté du blé, l'impossibilité de

suppléer à l'insuffisance des récoltes par des achats à l'étranger,

ajoutaient à l'angoisse de ces heures sombres, succédant à une période

de prospérité inouïe. La guerre avait fait la fortune des Anglais: la

prolongation de la guerre préparait leur ruine. Aujourd'hui, dans toutes

les parties de la nation, c'étaient la gêne, l'atonie, l'appréhension de

l'avenir; ce serait demain l'universelle détresse, avec le soulèvement

des masses et la guerre des classes en perspective[614].

[Note 614: Voy. spécialement GREEN, _Histoire du peuple anglais_,

II, 413-418.]

Napoléon connaissait cette situation. Il en suivait les progrès dans les

journaux anglais, qu'il lisait avidement, dans toutes les informations

qu'il recevait de Londres et faisait soigneusement colliger, dans les

débats du Parlement, et à chaque symptôme de souffrance noté chez

l'ennemi détesté, son âme se remplissait de joie. Touchait-il enfin au

but de tout son règne? Ce que n'avaient pu produire les préparatifs de

descente et les coups successivement portés en Europe, le camp de

Boulogne, Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram, l'Allemagne et l'Italie

absorbées, la Russie, puis l'Autriche, vaincues et ralliées, l'Espagne

envahie, la Turquie et les Indes menacées, la guerre économique

allait-elle l'opérer? L'Angleterre allait-elle s'avouer vaincue,

souscrire à cette paix maritime qui préviendrait le retour des guerres

continentales, anéantirait dans leur germe les complications futures,

éclaircirait partout l'horizon, donnerait à la France la sécurité dans

la grandeur? Pour la première fois ce dénouement devenait possible: il

semblait même prochain, imminent, mais à une condition, c'était que nos

efforts se poursuivissent avec un redoublement d'énergie, car le

commerce anglais s'obstinait à la lutte, malgré ses dangers et ses

mécomptes, et ne renonçait pas à franchir les barrières dont Napoléon

travaillait à environner l'Europe.

C'était toujours dans la Baltique que les bâtiments porteurs de denrées

coloniales se réfugiaient et s'entassaient: c'était de ce côté que les

produits prohibés cherchaient désespérément un passage. Des navires de

toute nationalité, principalement américains, escortés et protégés

souvent par des vaisseaux de guerre anglais, circulaient sur la Baltique

par bandes innombrables, par centaines, par milliers, «comme les débris

d'une armée mise en déroute[615]». Ils erraient de rivage en rivage,

frappaient à toutes les portes; repoussés d'un côté, ils se rejetaient

de l'autre. Après avoir inutilement tâté Lubeck, Stettin, Dantzick, et

rencontré partout la France, ils se donnaient maintenant une autre

destination et remontaient plus haut vers le Nord. Où se rendaient-ils?

La Suède leur restait ouverte, mais ne leur offrait plus qu'un abri

précaire, puisque le gouvernement royal d'abord et ensuite Bernadotte,

qui s'acheminait vers Stockholm, avaient fait à l'Empereur de

solennelles promesses. D'ailleurs, pour la plupart des bâtiments

fraudeurs, la Suède était une escale plus qu'un but. En réalité,--des

avis positifs en faisaient foi,--les flottes marchandes qui portaient

les suprêmes espérances de l'Angleterre se dirigeaient vers la Russie,

gagnaient la vaste région où l'exclusion des neutres n'avait pas encore

été prononcée à titre de règle absolue.

[Note 615: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810.]

En Russie, les navires portant pavillon neutre étaient admis à débarquer

leurs cargaisons, pourvu que celles-ci justifiassent en apparence, au

moyen de certificats trop faciles à se procurer, de leur origine

américaine et non britannique. Par cette porte entre-bâillée, des

marchandises appartenant en réalité aux Anglais s'introduisaient sur le

continent; les unes étaient consommées dans les provinces russes; les

autres, continuant leur route par terre, s'acheminant à travers

l'empire, dépassaient ses frontières et se répandaient en Europe. Nos

agents les voyaient arriver en Allemagne par convois immenses, par

véritables caravanes; tout ce qui s'en était débité cette année à la

foire de Leipzick était venu du Nord, apporté sur sept cents chariots.

Si la Russie continuait à accueillir ces produits, à en permettre le

débit et le transit, elle fournirait aux Anglais, en échange de leurs

articles, l'or qui leur permettrait de maintenir leur crédit, de solder

leurs troupes d'Espagne: elle leur donnerait littéralement des armes

pour perpétuer la guerre. Au contraire, que le Tsar se résignât à fermer

entièrement ses ports, à proscrire absolument les neutres, reconnaissant

en eux les agents et les intermédiaires du commerce britannique, il

compléterait l'investissement de l'Angleterre et la réduirait à merci,

en lui ôtant les derniers moyens d'écouler ses produits et de se créer

des ressources. Suivant une parole de Napoléon, la paix ou la guerre

était entre les mains de la Russie, et l'alliance reprenait, manifestait

toute son utilité, à l'heure où des torts réciproques l'avaient altérée

et virtuellement dissoute.

Était-il juste aujourd'hui, était-il rationnel de demander au Tsar un

nouveau et plus pénible sacrifice, une preuve irrécusable de dévouement

et d'abandon, après lui avoir fourni tant de raisons pour craindre et se

défier? Il est vrai que tous les discours de ce prince, toutes ses

lettres, continuaient à exprimer l'ardent et invariable désir de la paix

générale; il affirmait d'autre part qu'il ne serait jamais le premier à

rompre l'accord, et Caulaincourt, par chaque courrier, se portait garant

de cette intention[616]. En faisant appel à ces sentiments, en invoquant

auprès d'Alexandre l'intérêt de l'humanité tout entière, en lui montrant

dans un avenir prochain l'universelle détente et le grand apaisement, ne

saurait-on obtenir de lui une décision essentiellement conforme à

l'esprit du pacte de 1807, dont le but annoncé avait été de courber

l'Angleterre sous l'effort combiné des deux empires? Un instant,

Napoléon se reprit à cet espoir ou voulut du moins tenter cette épreuve.

[Note 616: Nous publions à l'Appendice, sous le chiffre III, les

lettres particulières écrites durant cette période par Caulaincourt au

ministre des relations extérieures: Archives des affaires étrangères,

Russie, 150 et 151. Ces lettres mettent en lumière le beau caractère de

l'ambassadeur, sa courageuse franchise, mais en même temps son erreur

permanente sur les intentions réelles d'Alexandre.]

Dès le 7 septembre, il avait fait proposer aux Russes l'adoption des

nouveaux tarifs sur les denrées coloniales; il attendait à ce sujet une

réponse. Le 13 octobre, il soulève la question des neutres; par deux

fois dans la même journée, il prescrit à Champagny de faire une lettre

au duc de Vicence, de voir Kourakine, d'insister pour la confiscation de

tous les bâtiments porteurs d'articles prohibés[617]. Il ordonne de

transmettre à Pétersbourg une lettre du général Rapp, qui commande à

Dantzick: Rapp a vu se former sur la Baltique de vastes rassemblements,

il annonce que «beaucoup de bâtiments chargés pour le compte de

l'Angleterre se sont dirigés vers les ports de Russie[618]»; couverts

par leurs pavillons multicolores, ils doivent y avoir pénétré et

attendre que l'autorité compétente statue sur leur sort; l'heure est

urgente: c'est l'instant d'exposer la théorie française dans toute sa

rigueur et d'indiquer l'application spéciale que la Russie est requise

d'en faire.

[Note 617: _Corresp._, 17040-17041.]

[Note 618: _Id._, 17041.]

Champagny écrivit à Caulaincourt par courrier extraordinaire. Il

récapitulait les résultats obtenus par le blocus, félicitait la Russie

de saisies récemment opérées, signalait de fâcheuses défaillances, et

poursuivait ainsi: «Dans ce moment, Monsieur, où nous touchons au but

pour lequel tant de sacrifices ont été faits, représentez au

gouvernement russe combien il importe à la cause commune, combien il

importe à la Russie qui désire la paix, de frapper avec la France le

dernier coup qui doit l'obtenir; que l'empereur de Russie ordonne la

confiscation de tous ces bâtiments qui se dirigent vers ses ports. Ils

sont chargés de denrées coloniales, cela seul doit être un titre de

condamnation. Toute denrée coloniale est nécessairement marchandise

anglaise, sous quelque pavillon qu'elle arrive; la confiscation est donc

la suite des engagements pris par les puissances du continent. Elle sera

dans ce moment éminemment utile au continent. Jamais l'Angleterre ne

s'est trouvée dans la détresse qu'elle éprouve, et cette détresse est

surtout l'effet des dernières mesures prises par l'Empereur. Le change

de l'Angleterre baisse journellement, son papier de banque est devenu un

papier-monnaie dont la perte est déjà sensible. Les banqueroutes se

multiplient; celle de la maison Beckers, qui spéculait sur les denrées

coloniales, a été occasionnée par le mauvais succès de ses spéculations.

La catastrophe de M. Goldsmith, _une des colonnes de la Cité_, comme

disent les Anglais, provient aussi, quoique indirectement, de la même

cause. Il s'était chargé d'une grande partie du dernier emprunt fait par

le gouvernement et avait reçu des effets de la dette publique. Les

négociants spéculateurs en denrées coloniales qui attendaient des

retours qui n'ont pas eu lieu, ayant des engagements à remplir, ont été

obligés de se défaire des effets de la dette publique dont ils pouvaient

être porteurs. De là la dépréciation de ces effets, celle des effets de

l'emprunt, et la ruine de M. Goldsmith, qui s'est brûlé la cervelle. Un

retard seul dans la vente des cargaisons destinées pour le nord de

l'Allemagne ou pour la Baltique a occasionné cet effet; quel résultat

n'obtiendra-t-on donc pas si toutes ces cargaisons transportées en

Russie y sont confisquées au moment de leur arrivée! Nous savons par une

voie sûre que la désolation est grande dans le commerce anglais, et que

ses voeux sont maintenant pour la paix, lorsqu'il y a peu de mois encore

il paraissait indifférent à la continuation de la guerre.

«La Suède va être fermée au commerce anglais, et si la Russie se joint à

la France, en prenant et en faisant exécuter rigoureusement la mesure

que vous êtes chargé de lui proposer, le voeu de la paix deviendra le cri

général en Angleterre, et son gouvernement sera obligé d'en faire la

demande.

«Insistez donc sur la confiscation des bâtiments porteurs de cargaisons

de denrées coloniales. Quelque masque qu'ils prennent, quelque pavillon

qu'ils arborent et quelque prétexte qu'ils mettent en avant, ils sont

anglais ou appartiennent à l'Angleterre, et si les ordres de l'empereur

de Russie pour cet objet sont bien exécutés, avec suite et rigueur, ils

vaudront au fisc de Russie une recette considérable, peut-être de

soixante millions, et produiront une forte secousse en Angleterre.

«L'Empereur, Monsieur, attache tant d'importance à cette mesure qu'il a

voulu que j'en fisse l'objet d'une lettre spéciale qui a été mise sous

ses yeux, et en parvenant à la faire adopter dans tout l'empire russe,

vous aurez donné à Sa Majesté une nouvelle preuve du talent et du zèle

que vous mettez à la servir[619].»

[Note 619: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810. Cf.

_Corresp._, 17040 et 17041.]

Peu de jours après l'envoi de cette dépêche, de nouveaux avis arrivent

du Nord; les faits se précisent dans la Baltique. Un vaste convoi de six

cents bâtiments s'est formé à l'entrée de cette mer; il s'est présenté

devant les rivages du Mecklembourg; repoussé par cet État, il s'est mis

à côtoyer le littoral, et tout donne à penser qu'il va en premier lieu

chercher accès dans les ports de la Prusse. C'est là que Napoléon veut

d'abord le rejoindre et l'intercepter. Ardent à cette chasse, il intime

l'ordre à la Prusse d'exclure ou de confisquer les six cents bâtiments:

«S'il en est autrement, ajoute-t-il, j'entre en Prusse; je n'ai pas

d'autre moyen de faire la guerre à l'Angleterre, celui-là est efficace,

et rien ne pourrait m'arrêter[620].» Jamais plus brutale menace n'a

accompagné injonction plus sommaire; jamais la main du vainqueur ne

s'est plus lourdement appesantie sur la Prusse esclave. Mais Napoléon

apprend presque aussitôt que la cour de Potsdam, tremblante et soumise,

a devancé nos désirs et clôturé hermétiquement ses ports. Obligés de

reprendre le large, les six cents navires vont évidemment se rapprocher

de la Russie et y chercher fortune; c'est dans ce dernier asile qu'il

faut poursuivre l'ennemi, le traquer et le forcer. Après avoir mis la

Prusse en demeure de se fermer, Napoléon adjure la Russie de s'emparer

des bâtiments qui lui demandent refuge, de saisir la riche proie que son

allié a rabattue vers elle et poussée dans ses mains. Lorsque l'occasion

est si belle, toute hésitation serait injustifiée et tout scrupule

coupable; que l'empereur Alexandre ne se laisse donc pas intimider par

les cris du commerce, par les clameurs de son peuple; qu'il s'arme de

résolution et d'énergie; à lui l'honneur de frapper le coup de grâce sur

l'ennemi expirant. Le commerce britannique cherche en Russie le salut;

qu'il y trouve sa perte. Un effort, un dernier effort, et l'Angleterre

est abattue: «confisquer ces six cents cargaisons serait la plus belle

victoire qu'on eût remportée sur les Anglais; que la Russie en ait la

gloire et le profit[621].»

[Note 620: _Corresp._, 17062.]

[Note 621: Champagny à Caulaincourt, 23 octobre 1810.]

Formulant ces appels véhéments, Napoléon sentit le besoin, pour

s'assurer l'obéissance d'Alexandre, de lui rendre quelque sécurité.

Était-il devenu tout à fait impossible de dissiper les nuages que les

derniers mois avaient accumulés? Dans son orgueil inflexible et sa

méfiance justifiée, Napoléon répugnait toujours à fournir un gage de ses

intentions, à les attester par un acte de condescendance et de

modération. Par contre, il consentait parfaitement à réitérer ses

explications, à répéter ce qui au fond était sa pensée, à savoir qu'il

ne nourrissait aucun dessein préconçu de scission, «que ses intérêts, sa

politique, lui faisaient désirer la continuation de l'alliance[622]». Il

rompra donc le silence sur les délicates matières qu'il s'est depuis

quelques semaines abstenu d'aborder; encore une fois, il essayera de se

faire entendre et comprendre. Il avait pris le parti d'écrire à

l'empereur Alexandre et de lui renouveler personnellement sa demande; il

voulut en même temps que des paroles à la fois rassurantes et

pressantes, venant directement de lui, servissent à appuyer et à

justifier cette démarche.

[Note 622: Rapport de Tchernitchef à l'empereur Alexandre, octobre

1810. _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. XXI,

17.]

Par qui les transmettrait-il? Quelle que fût sa confiance dans le zèle

et l'activité de Caulaincourt, il préférait s'adresser au Tsar par la

bouche d'un personnage appartenant à ce prince et le touchant de plus

près. L'ambassadeur de Russie, il est vrai, semblait moins propre que

jamais à rapporter exactement et à interpréter avec autorité des paroles

où tout aurait son importance et sa valeur. De jour en jour, le prince

Kourakine donnait des signes plus visibles d'affaissement et de

décrépitude. Il ne réussissait plus à mériter la confiance de sa cour

par aucun service, bornait ses fonctions à écrire, de temps à autre, en

style solennel, de filandreuses dépêches, et ses secrétaires en étaient

réduits, faute d'un travail sérieux, à occuper par les plus singuliers

passe-temps leurs heures de présence à la chancellerie[623]. Mais le

Tsar avait en France un envoyé temporaire, bien autrement actif et

utile. C'était l'un de ses propres aides de camp, ce colonel

Tchernitchef que nous avons vu, durant la campagne de 1809, faire

fonction de courrier entre Pétersbourg et notre quartier général. Comme

Alexandre avait distingué en lui du flair et de la pénétration, le don

de tout voir et de bien voir, il en avait fait son messager ordinaire

auprès de l'Empereur; il venait de le lui renvoyer une fois de plus,

porteur de lettres amicales, et s'était servi de ce moyen pour glisser à

Paris un observateur aussi attentif que dénué de scrupules.

[Note 623: Rapport de police concernant l'ambassade russe, 1er

septembre 1810: «Les secrétaires s'égayent sur le travail qu'on leur

fait faire avec apparat sur des inutilités. MM. de Nesselrode et de

Krüdener sont à la tête des rieurs, et, sous un des derniers plis de

l'ambassadeur, ils ont expédié une pièce de vers de leur façon où le

prince est traduit en ridicule. Pour se mettre à couvert, ils en ont

fait faire de copies à tous les secrétaires, qui en ont envoyé à leurs

amis en Russie.» Archives, nationales, F7, 3724.]

De longue date, Alexandre n'avait rien épargné pour bien placer

Tchernitchef dans la confiance du gouvernement français; ce jeune homme,

disait-il, avait le culte de l'empereur Napoléon, ne tarissait pas en

éloges sur ce qu'il voyait dans ses missions et «en parlait comme s'il

était un Français[624]». Quant à Caulaincourt, il avait complètement

pris le change sur le caractère et les habitudes de l'aide de camp

voyageur: il l'avait signalé à Paris «comme un bon, un excellent jeune

homme», dont il vantait la conduite «discrète et pleine de

circonspection[625]».

[Note 624: Rapport n° 57 de Caulaincourt, octobre 1809.]

[Note 625: Lettres à Talleyrand, 22 janvier et 6 février 1810.

Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]

En fait, Tchernitchef se montrait à Paris aussi remuant que Kourakine

l'était peu; il se répandait dans tous les mondes, non moins ardent à se

renseigner qu'à s'amuser; grâce à beaucoup d'aplomb, joint à beaucoup de

flexibilité et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui

était fort intéressant de connaître, et n'en était plus à compter ses

succès de société. Homme à bonnes fortunes, «grand mangeur de

coeurs[626]», il n'était jamais à court auprès des femmes de compliments

et de phrases, et si quelques-unes, réagissant contre l'engouement

général, le jugeaient «suffisant, fat, mielleux, et par conséquent très

fade[627]», beaucoup trouvaient à sa personne un charme irrésistible: il

se procurait ainsi d'agréables moyens d'information et poussait dans les

boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jetât

plus loin son regard fureteur et étendît ses explorations jusqu'aux

bureaux de la guerre. Déjà, il approchait du ministère dont il faisait

sourdement le siège; il commençait auprès de quelques employés un

travail corrupteur, visait certaines pièces qui lui feraient connaître

le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en

soustraire copie, et, sans respect de son épaulette, se préparait au

métier d'espion[628]. Au reste, son manège n'échappait pas au nouveau

ministre de la police, qui était le général Savary; méfiant par principe

et par profession, Savary avait l'oeil sur lui, mais d'autres ministres

français avaient été si bien enjôlés qu'ils traitaient de rêveries les

soupçons de leur collègue, goûtaient et protégeaient fort Tchernitchef,

devenu à Paris «une petite puissance[629]». Trop fin pour ne pas flairer

dans ses allées et venues quelque intention cachée, l'Empereur le voyait

néanmoins sans déplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et

sans préjugés avec lesquels il est toujours agréable de s'expliquer,

parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour

son porte-parole, et il ne vit aucun inconvénient à exprimer tout haut

sa pensée devant qui était venu l'épier et la surprendre.

[Note 626: Comtesse de CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences sur

Napoléon Ier et Alexandre Ier_, p. 11.]

[Note 627: _Id._]

[Note 628: _Mémoires du duc de Rovigo_, V, 124-132.]

[Note 629: _Id._, 206.]

La cour était alors à Fontainebleau; le 21 octobre, le corps

diplomatique et les principaux membres de la colonie étrangère furent

appelés dans cette résidence et invités à un bal. Pendant l'audience

collective qui précéda la fête, l'Empereur, faisant sa tournée,

s'approcha jusqu'à trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage

quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade où il

se tenait avec l'Impératrice et les princes, il cherchait des yeux dans

la foule l'uniforme russe; dès qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit

appeler; bientôt après, tandis que l'Impératrice s'approchait des tables

de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans

l'embrasure d'une fenêtre, se mit à l'entretenir familièrement et

longuement. D'abord, s'adressant à un militaire, il causa métier; il se

livra à une foule d'observations sur la dernière campagne des Russes

contre les Turcs, appréciant les opérations, critiquant les unes, louant

les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les

exagérations des bulletins, remettant les choses au point, résumant les

résultats obtenus et évaluant les chances futures. À plusieurs reprises,

il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions;

il était facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes

loin de lui, qui consumait et épuisait leurs forces, l'intéressait et le

préoccupait, à quel point il était curieux de savoir quand et comment

elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa

de rompre cet interrogatoire en félicitant Sa Majesté sur ses succès en

Portugal, annoncés au _Moniteur_. Napoléon, qui tenait fort à voir clair

dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent

envisagées de trop près: il répondit très froidement au compliment et

détourna la conversation par une boutade: «Vos généraux, dit-il,

pillent-ils beaucoup[630]?» Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de

pudeur alarmée et répliqué que de pareils excès étaient inconnus dans

les armées du Tsar: «Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas

être franc avec moi; je sais bien que vous n'êtes pas à beaucoup près

aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas à répondre

pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.»

[Note 630: Cette citation et les suivantes jusqu'à la pape 503, à

l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont

tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le _Recueil de la Société

impériale d'histoire de Russie_, t. XXI, p. 1 à 22.]

Après avoir traité des deux empires en particulier, on en vint à leurs

rapports, on parla France et Russie, jusqu'à ce que, la partie de

l'Impératrice finissant, Napoléon congédia Tchernitchef avec beaucoup de

paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au château, l'admit dans

son cabinet, reprit et poussa à fond la conversation de la veille. Dans

ces deux occasions, son langage fut, comme à l'ordinaire, prolixe,

surabondant, décousu, mais parsemé de traits lumineux qui éclairèrent

tour à tour les côtés divers de sa pensée. Pour cette fois, loin qu'il

ait essayé d'en imposer à son interlocuteur, il crut devoir au contraire

jouer cartes sur table et jugea que la suprême habileté serait d'être

audacieusement sincère. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur

la manière dont il avait envisagé et traité jusqu'alors chacune d'elles,

des éclaircissements inattendus, et montra, à quelques réticences près,

où en était sa politique avec la Russie.

Il n'y avait pas à se dissimuler, disait-il, qu'un peu de froid existait

entre les deux cours. Bien que ses sentiments pour la personne de

l'empereur Alexandre n'eussent nullement changé, l'amitié, la confiance,

n'étaient plus les mêmes que par le passé. La Pologne en était la cause.

Ici, reprenant l'éternelle question, Napoléon la traita posément et de

haut, remontant à ses origines, reprochant toujours à la Russie de

l'avoir laissée se soulever en 1809, par ses lenteurs calculées: il

avait subi alors l'agrandissement du duché plutôt qu'il ne l'avait

voulu. Quant à reconstituer le duché en royaume, sa politique n'était

pas là, mais il ne le dirait jamais avec des expressions «que son

honneur lui défendait de prononcer». Sur ce point, aucune illusion ne

devait être conservée: il ne signerait point le traité, qui d'ailleurs,

en lui-même, «ne prouvait rien du tout».

La sûreté désirée, il fallait la chercher dans l'ensemble de ses actes,

dans une saine appréciation de son caractère; c'était mal le connaître

que de lui supposer la passion de toujours entreprendre et guerroyer, à

la manière des conquérants classiques; il avait un but, qui était de

forcer l'Angleterre à la paix, et ne s'en détournerait jamais pour

courir au loin de romanesques aventures; qu'aurait-il à faire de

s'enfoncer dans les glaces de la Pologne, dans les plaines de l'Ukraine?

«Ce serait une ambition d'Alexandre, qui n'était point du tout dans son

genre; la guerre qui lui tenait à coeur était celle des mers; tous ses

voeux tendaient à former une marine imposante. Sa Majesté Russe pouvait

donc être tranquille, tourner en toute sécurité ses forces contre les

Turcs et s'épargner de grandes dépenses en contremandant de nouvelles

levées inutiles; de son côté, il n'avait point appelé la conscription

cette année.» Qu'avait-il de troupes en Allemagne? Les soixante

bataillons du maréchal Davoust. Est-ce avec soixante bataillons qu'on

fait la guerre à la Russie? S'il avait rapproché ces troupes du Nord et

les avait placées entre Hanovre et Hambourg, c'était à seule fin de

surveiller le Weser et l'Elbe. Au reste, il convint que les Polonais

élevaient des retranchements en avant de Varsovie, et ce fut lui qui

parla le premier de ces travaux. Mais les Russes n'avaient-ils point

donné l'exemple par l'activité avec laquelle ils se fortifiaient

derrière leur frontière? Il n'avait rien à y redire, chacun étant maître

chez soi; seulement, il trouvait naturel que les Varsoviens, puisque

leurs voisins se mettaient en mesure, en fissent autant sur leur

territoire; il ne les empêcherait point de se tenir sur leurs gardes,

mais ne les prendrait jamais pour arme d'offensive, et ses discours à

Tchernitchef furent la paraphrase de ces mots qu'il faisait transmettre

en même temps à Pétersbourg par le duc de Vicence: «Je ne nie point que

la Suède et la Pologne ne soient des moyens contre la Russie en cas de

guerre, mais cette guerre n'arrivera jamais par mon fait[631].»

[Note 631: _Corresp._, 17023.]

Au sujet de la Suède, il affirma à nouveau n'avoir contribué en rien à

l'élection de Bernadotte, ce qui n'était que judaïquement vrai: il

indiqua les côtés par lesquels ce résultat lui avait réellement déplu,

en faisant héritier d'un trône «un de ses maréchaux qui n'était point

son parent: cela tournait la tête à tous les autres, qui tous croyaient

avoir des droits à des couronnes». Il eût préféré que la Suède

n'éprouvât aucun changement dans son intérieur, à condition d'embrasser

et de suivre fidèlement le système continental, et il avoua que si, de

ce côté, sa politique avait eu à former un voeu, c'eût été de voir les

royaumes Scandinaves réunis. Quant à la Prusse, il ne s'en occupait que

pour exiger d'elle la stricte application du blocus; il en était

d'ailleurs fort content sous ce rapport, et les Russes auraient tort de

confier leurs secrets à la cour de Potsdam, car celle-ci, par peur, lui

racontait tout. Passant de là à l'Autriche, il toucha quelques mots du

parti Razoumovski, des menées antifrançaises, de ses plaintes, et

ajouta, sans insister, «qu'il n'en aurait pas beaucoup coûté à Sa

Majesté Russe de le satisfaire, sans le peiner par des réponses

évasives». Enfin il mit presque entièrement à découvert ses rapports

avec la cour de Vienne, remontant à leur point de départ et commençant

par revenir, ce qui ne lui était point arrivé depuis sept mois, sur

l'affaire délicate du mariage. En cette circonstance, n'était-ce pas à

la Russie qu'il s'était adressé tout d'abord? L'opposition seule de

l'Impératrice mère, cause de délais prolongés, l'avait obligé à se

reporter vers l'Autriche. Si tout avait été conclu avec cette dernière

«en quelques heures», c'était qu'il avait trouvé dans le prince de

Schwartzenberg «un habile homme», prompt à saisir l'occasion; il n'en

déplorait pas moins que l'alliance de famille eût manqué entre les

maisons de France et de Russie. Il s'étendait complaisamment sur ce

sujet, quand tout à coup, s'avisant que ces regrets n'avaient rien de

flatteur pour Marie-Louise, il reprit: «Ce n'est point que j'aie à me

plaindre de ce qui est arrivé, la femme que j'ai me convient et me

plaît; vous l'avez vue; mais comme chez les souverains la politique doit

entrer dans tout, j'avoue que votre alliance m'aurait bien plus

convenu.»

Au lendemain du mariage, l'Autriche eût été à lui, s'il eût voulu la

prendre; elle le sollicitait et le recherchait, en haine des Russes et

par dépit de leurs progrès sur le Danube. Il fit allusion aux offres qui

lui avaient été adressées plusieurs fois et se vanta à juste titre de

les avoir déclinées. Il n'avait, continuait-il, aucun lien politique

avec l'Autriche, il n'en voulait point, car il sentait que cette

monarchie avait trop souffert de son fait pour lui devenir jamais une

alliée fidèle; même, livrant à moitié le secret de ses derniers

entretiens avec Metternich, dans lesquels il n'avait travaillé qu'à

s'assurer la neutralité autrichienne, il alla jusqu'à dire: «Il y a

moins d'impossibilité à voir la France déclarer seule la guerre à la

Russie que de la lui voir faire conjointement avec l'Autriche.»

D'ailleurs, il ne cachait nullement que son but fût de créer entre les

deux anciennes cours impériales une incompatibilité d'intérêts, un état

permanent de suspicion. S'il avait abandonné au Tsar les Principautés,

c'était moins par sentiment que par calcul, moins par amour de son allié

que par désir de le brouiller avec l'Autriche: le même motif l'engageait

à persévérer dans ses concessions et à appuyer les prétentions de la

Russie sur la rive gauche du Danube.

Ainsi, à l'entendre, il dépendait encore d'Alexandre, en persévérant

dans le système, d'en cueillir tous les fruits: dans ce cas, le règne de

ce prince serait le plus beau, le plus brillant, qu'eût jamais connu la

Russie. N'était-ce point en effet combler les voeux de cette nation,

réaliser ses rêves les plus audacieux, «accomplir son roman,--que de lui

donner la Finlande et le cours du Danube avec l'espoir d'avoir dans peu

la paix maritime, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on se

décidait à prendre des mesures fermes et à l'abri de toute fraude?...

_La Russie était géographiquement l'amie-née de la France_; en le

restant, elle avait l'avantage de s'agrandir et de contribuer en même

temps à obtenir dans peu une paix maritime indépendante du caprice et du

despotisme d'une nation qui, par les mesures prises en dernier lieu, se

voyait à la veille de sa perte; dans le cas contraire, elle se mettrait

de nouveau dans une position où elle n'aurait que des chances à courir;

il savait bien qu'il y en aurait aussi pour lui, mais il était sûr que

si la guerre se renouvelait entre les deux empires, elle serait un

préjudice au vainqueur et au vaincu.»

Au reste, il se disait persuadé que «l'empereur de Russie, de même que

son ministre, ayant été le premier et le seul à le comprendre, Sa

Majesté aurait égard à sa demande dans toutes ses attributions, que pour

cela il fallait absolument abjurer toutes les demi-mesures, qui ne

serviraient qu'à faire languir peut-être un an ou deux la situation des

deux empires et finiraient, sans nul doute, par les brouiller». En

conséquence, il était de toute nécessité que l'empereur Alexandre

repoussât les six cents navires où s'étaient accumulés les débris de la

fortune britannique, qu'il rejetât à la mer ces épaves d'un grand

naufrage, ou que mieux, après les avoir accueillies, il s'en emparât et

les décrétât de bonne prise; cette rigueur, qui profiterait à son

trésor, achèverait le désastre financier des Anglais; la paix

s'ensuivrait sous peu, et l'objet de l'alliance serait rempli. Tel était

le thème que Napoléon reprit sous vingt formes différentes, y revenant à

propos de tout, à travers mille digressions et par les détours les plus

imprévus, l'enrichissant chaque fois de faits, d'arguments,

d'observations nouvelles, jusqu'à ce qu'enfin, en manière de conclusion,

il remît entre les mains de Tchernitchef sa lettre pour l'empereur

Alexandre, rédigée en ces termes:

«Monsieur mon Frère, Votre Majesté Impériale m'a envoyé de si beaux

chevaux que je ne veux pas tarder à lui en faire mes remerciements.

«Les Anglais souffrent beaucoup de la réunion de la Hollande et de

l'occupation que j'ai fait faire des ports du Mecklembourg et de la

Prusse. Il y a toutes les semaines des banqueroutes à Londres qui

portent la confusion dans la Cité. Les manufactures sont sans travail;

les magasins sont engorgés. Je viens de faire saisir à Francfort et en

Suisse d'immenses quantités de marchandises anglaises et coloniales. Six

cents bâtiments anglais qui erraient dans la Baltique ont été refusés

dans le Mecklembourg, en Prusse, et se sont dirigés vers les États de

Votre Majesté. Si elle les admet, la guerre dure encore; si elle les

séquestre et confisque leur chargement, soit qu'ils soient encore dans

ses ports, soit même que les marchandises soient débarquées, le

contre-coup qui frappera l'Angleterre sera terrible: toutes ces

marchandises sont pour le compte des Anglais. Il dépend de Votre Majesté

d'avoir la paix ou de faire durer la guerre. La paix est et doit être

son désir. Votre Majesté est certaine que nous y arrivons si elle

confisque ces six cents bâtiments et leur chargement. Quelques papiers

qu'ils aient, sous quelque nom qu'ils se masquent, Français, Allemands,

Espagnols, Danois, Russes, Suédois, Votre Majesté peut être sûre que ce

sont des Anglais.

«Le comte Czernitchef, qui retourne près de Votre Majesté, s'est fort

bien conduit ici.

«Il ne me reste qu'à prier Votre Majesté de compter toujours sur mes

sentiments inaltérables qui sont à l'abri du temps et de tout

événement[632].»

[Note 632: _Corresp._, 17071.]

En outre de la demande formulée dans cette lettre, Tchernitchef était

chargé d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt

appuierait de son mieux: il s'agissait de la Suède. Depuis quelques

jours, Napoléon était de nouveau et plus mécontent de ce royaume; le

cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait

des prétextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un répit.

Napoléon espérait toujours que Bernadotte, une fois rendu à Stockholm,

tiendrait sa parole et ferait décider la guerre; mais il cherchait en

même temps d'autres moyens pour agir sur la Suède et briser sa

résistance. Il fit à l'envoyé de cette puissance une scène extrêmement

vive: les éclats de sa voix retentissaient jusque dans les pièces

voisines, à tel point que les officiers de service, placés à l'entrée de

son cabinet, crurent devoir s'éloigner par discrétion: «La Suède,

disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette année que

les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prétend-elle donc être seule le

magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denrées

coloniales seront librement versées sur le continent? Non, quand un

nouveau Charles XII serait campé sur les hauteurs de Montmartre, il

n'obtiendrait pas cela de moi[633]!» Cette colère était réelle, mais

surtout calculée, et l'Empereur menaçait d'autant plus qu'il ne pouvait

frapper, la Suède se trouvant par son éloignement, par sa position

presque insulaire, hors de portée et à l'abri de nos coups. Cependant,

n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et

l'atteindre? Notre allié russe, en contact matériel avec elle, ne

pourrait-il exercer sur ses résolutions une contrainte salutaire? Un mot

dit par le Tsar et que la Suède sentirait appuyé par la possibilité

d'une intervention matérielle, un avertissement derrière lequel elle

entreverrait une armée d'invasion, ferait plus que les paroles

courroucées de la France et leur servirait de sanction. Napoléon avait

tonné; il importait qu'au moins la Russie grondât. Alexandre fut donc

sollicité d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition

sévère, de le rappeler à ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et

surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'étaient

entassées dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pensée

de Tilsit, Napoléon cherche à se servir de la Russie pour peser sur le

Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer à leur

commerce ses dernières issues, pour les réduire à une prompte et

humiliante capitulation: «C'est maintenant, écrivait Champagny à

Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succès de ses dernières

mesures lui fait mettre beaucoup de prix à ce qu'elles soient suivies

partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu'à ce qu'elles aient

atteint le but désiré--la paix[634].»

[Note 633: Voy. Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe

pendant le Consulat et l'Empire_, V, 73-75, d'après les Archives des

affaires étrangères. La version suédoise de l'entretien, d'après le

rapport de Lagelbielke, a été publiée en 1813 par le gouvernement de

Stockholm.]

[Note 634: Dépêche du 23 octobre 1810.]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 55 / 72 题