III

Napoléon avait appris très vite, par d'autres voies, que la Russie

refusait d'adhérer pleinement à son système de guerre. Dès les derniers

jours d'octobre, Kourakine avait remis une note dans laquelle son

gouvernement, au lieu de s'expliquer sur la double question des tarifs

et des neutres, s'enfermait dans de vagues promesses de concours et de

vigilance. En même temps arrivaient du Nord des avis significatifs: une

partie des bâtiments qui s'étaient concentrés dans la Baltique et dont

le nombre total était évalué maintenant à douze cents, avaient débarqué

leurs cargaisons en Russie; un immense transit continuait à s'opérer par

cet empire, qui inondait le grand-duché de produits coloniaux et en

approvisionnait l'Allemagne. Sous l'impression de ces faits, Napoléon

ordonne de préparer une réponse à la note de Kourakine: il la veut «fort

polie, fort douce», mais contenant «les vérités qu'il est bon que la

Russie connaisse[644]»; elle reprendra tous nos arguments, renouvellera

nos instances avec une extrême énergie, et conclura ainsi: «Tant que les

marchandises anglaises et coloniales viendront par la Russie en Prusse

et en Allemagne, et qu'on sera obligé de les arrêter aux frontières, il

sera bien évident que la Russie ne fait pas ce qui est convenable pour

faire du tort à l'Angleterre[645].» Après avoir fourni le canevas de

cette note, l'Empereur avait laissé à Champagny le soin de la mettre en

forme, lorsqu'il reçut, pendant la première moitié de novembre, le

compte rendu des conversations dans lesquelles Alexandre s'était

prononcé en principe contre l'éloignement universel des neutres. Devant

cette fin de non-recevoir, qui répondait par avance à sa lettre, il se

sentit fixé; perdant tout espoir d'être écouté et suivi, il comprit que

la Russie ne l'aiderait jamais à consommer l'anéantissement de

l'Angleterre.

[Note 644: _Corresp._, 17099.]

[Note 645: _Id._]

Cette fois, sa colère fut muette et ne se manifesta par aucun éclat.

Comme son intérêt n'est nullement de précipiter la crise, il se contient

et dissimule. Sachant d'ailleurs que ses prétentions manquent de

fondement légal et que la Russie, en repoussant ses demandes, ne lui

fournit contre elle aucun droit, il s'abstient de toute plainte. Même,

ayant renoncé à convaincre Alexandre, il juge inutile de prolonger et

d'envenimer une discussion qui ne peut qu'accentuer prématurément le

désaccord; il remanie, abrège la note préparée pour Kourakine,

transforme en simple déclaration de principes cette ardente

requête[646]. Il ne laisse échapper aucun mot qui trahisse des desseins

hostiles: lorsqu'il reverra Tchernitchef, il lui dira, «d'un ton très

modéré et sans montrer le moindre signe de colère», qu'il s'était cru

obligé de faire savoir à Sa Majesté Russe «la seule manière de réduire

les Anglais, mais que puisqu'elle la jugeait contraire aux intérêts de

son pays, ce qui au fond pouvait être vrai, il n'y attachait plus une

aussi grande importance[647]». S'il ne faut à la Russie, pour se

rassurer sur nos intentions, que des phrases conciliantes, il ne les lui

refusera pas, et Caulaincourt est là pour les fournir: c'est à cette

seule fin qu'il laisse à Pétersbourg cet ambassadeur d'une imperturbable

bonne grâce[648]. Seulement, n'attendant plus rien de la Russie, il ne

tiendra plus aucun compte des intérêts, des susceptibilités d'Alexandre,

dans ce qu'il fera lui-même pour atteindre son but par d'autres voies.

Il appropriera librement aux besoins de sa lutte contre l'Angleterre

tous les pays qu'il occupe et détient; partout il agira, dépècera les

royaumes, déplacera les frontières, répartira et distribuera la matière

humaine au gré de ses spéculations effrénées, comme s'il était seul en

Europe empereur et maître. Ces innovations audacieuses, qui doivent, il

le sait, indisposer plus fortement la Russie, il les réalisera de suite,

avant que la paix avec la Porte ait rendu aux armées du Tsar la pleine

liberté de leurs mouvements. Après cette paix d'Orient qui se fera

apparemment au cours de l'année prochaine, si l'empereur Alexandre se

tient à une attitude passive et résignée, il le laissera à son isolement

et ne s'occupera que de l'Angleterre; il juge toutefois plus

vraisemblable que la Russie, débarrassée de la diversion turque, se

rapprochera ouvertement de nos adversaires, si ceux-ci n'ont point d'ici

là posé les armes, et démasquera des intentions hostiles. Mais lui-même,

à cette époque, se trouvera avoir reconstitué ses forces d'Allemagne et

recréé sa grande armée; il disposera d'une masse d'hommes supérieure à

toutes celles qu'il a jusqu'à présent mises en mouvement, suffisante

pour écarter à jamais la Russie de la scène européenne ou pour la

ramener d'autorité dans l'alliance, et l'idée qu'il faudra en finir par

là, qu'une campagne décisive au Nord s'imposera à lui comme le terme de

ses travaux, s'empare plus despotiquement de son esprit; à ses yeux,

cette perspective déjà entrevue se lève de plus en plus par delà les

entreprises présentes, monte et grandit sur l'horizon, se dessine et se

déploie en traits plus marqués dans le lointain de l'avenir.

[Note 646: Voy. à ce sujet, aux Archives nationales, AF, IV, 1699,

la correspondance de Champagny avec l'Empereur.]

[Note 647: Rapport de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de

Russie_, XXI, 54-55.]

[Note 648: Champagny à Caulaincourt, 5 décembre 1810: «L'Empereur

vous invite à ne rien négliger pour fortifier et rendre durables les

dispositions qu'on vous témoigne: c'est maintenant l'unique but de votre

mission.]

Pour l'instant, c'est une explosion de mesures arbitraires et violentes,

une frénésie de conquêtes, une mainmise plus brutale sur tous les pays

d'où il importe que les Anglais soient exclus et rejetés. Au Sud,

Napoléon juge l'occasion propice pour s'inféoder définitivement

l'Espagne. À l'extrémité de la Péninsule, Masséna a envahi enfin le

Portugal, refoulé l'armée de Wellesley, dépassé Coïmbre, enlevé les

approches de Lisbonne; les dernières nouvelles le montrent à cinq lieues

de cette capitale. Sans doute, derrière l'épais rideau de montagnes qui

cache à la vue les armées aux prises et ne laisse passer que le bruit

confus et grossissant d'une lutte acharnée, il est difficile d'apprécier

la marche et la tournure des opérations. Néanmoins, Napoléon espère à

tout moment apprendre que Masséna est dans Lisbonne, que Wellesley s'est

embarqué avec ses troupes, et que le Portugal est vide d'ennemis. En

prévision de ce succès, il invite le gouvernement de Madrid à ouvrir une

négociation avec les cortès insurrectionnelles de Cadix, à les sommer

une dernière fois de reconnaître la dynastie française et le pacte de

Bayonne: à ce prix, il respectera l'intégrité de l'Espagne; sinon, il la

démembrera pour la punir de lui avoir résisté, annexera les provinces du

Nord et du haut de ses frontières portées jusqu'à l'Èbre, pèsera de tout

son poids sur l'Espagne mutilée. En même temps, toujours enclin à

procéder par masse d'événements, il voudrait qu'avec la soumission de la

Péninsule coïncidât un grand coup sur la mer du Nord et la Baltique.

Après avoir réservé le sort des villes hanséatiques et des territoires

adjacents, par ménagement pour la Russie, il décide de les réunir à

l'Empire. Dès le 14 novembre, trois jours après qu'il a reçu les

réponses négatives d'Alexandre au sujet des neutres, cette volonté est

en lui, bien qu'elle ne doive se manifester à l'Europe qu'un mois plus

tard, par sénatus-consulte.

En substituant à Brème, à Hambourg, à Lubeck, ses préfets à ses consuls

et à ses commandants militaires, la conquête à l'occupation, en plaçant

sous le réseau serré de son administration des contrées sur lesquelles

il n'a exercé jusqu'alors qu'une autorité indirecte, il espère, en même

temps qu'il découragera en Allemagne toute velléité d'indépendance,

mettre plus facilement les pays réunis en valeur et en action pour la

lutte maritime, susciter contre l'ennemi de nouveaux peuples et de

nouvelles forces; surtout, il veut prouver aux Anglais que chaque refus

de traiter, chaque témoignage d'opiniâtreté se paye pour eux par un

désastre irrévocable, par la fermeture définitive à leur commerce de

l'un de ses débouchés nécessaires. Au printemps, il leur a montré dans

une prompte paix le seul moyen de sauver la Hollande et les villes

hanséatiques; le cabinet de Londres est demeuré sourd à cet

avertissement; la Hollande a été réunie. Plus récemment, dans des

conférences à Morlaix pour l'échange de prisonniers, dans des

pourparlers qui pouvaient servir d'acheminement à une négociation de

paix, le ministère anglais n'a montré que mauvais vouloir et raideur; il

faut donc que la menace s'accomplisse tout entière, que les ports

allemands suivent le sort de la Hollande, que la domination française

sur les côtes s'accroisse d'un mouvement continu, fatal, irrésistible, à

mesure que les Anglais s'obstineront à prolonger sur les mers leur

domination usurpée. Cette gradation dans ses oeuvres que Napoléon s'est

toujours fait un principe d'observer, le conduit maintenant à des actes

qui apparaissent comme un défi à la raison et au bon sens. Il arrive à

créer un empire monstrueusement étendu, difforme dans son immensité,

tout en bras, si je puis dire, à partir des Alpes et du Rhin,

s'allongeant sur la côte méditerranéenne jusqu'à dépasser Rome,

projetant d'autre part sur le littoral allemand, du Texel à Lubeck, une

bande étroite de départements français. Par cette double étreinte, il

voudrait embrasser l'Europe centrale, la séparer des Anglais, organiser

tous les rivages du continent en un seul front de défense et d'attaque,

et après avoir décrété la mise en interdit temporaire des îles

Britanniques, les placer en état de blocus permanent. Au Sud, il peut

avancer indéfiniment sans rencontrer de résistance, car il ne trouve

devant lui que des peuples débiles et inertes, déjà assujettis à son

influence. Au Nord, qu'il fasse un pas de plus, et il se heurtera au

seul point solide et résistant qui se présente devant lui dans l'Europe

décomposée, c'est-à-dire à la Russie; déjà, en appuyant à la Baltique la

droite de ses frontières, il porte à la sécurité de cet empire une

atteinte plus flagrante et plus grave que toutes les précédentes.

La réunion des côtes portait d'ailleurs en soi le germe d'un conflit

direct avec la Russie. Pour donner à nos nouvelles possessions plus de

corps et de cohésion, il importait d'associer au sort des domaines

hanséatiques certains territoires qui serviraient à les relier ou à les

arrondir, à nous donner sur le littoral une frontière ininterrompue. Il

fallait amputer de leur partie supérieure le royaume de Westphalie et le

grand-duché de Berg, englober aussi dans l'annexion certaines

principautés, qui se trouvaient, par l'enchevêtrement des États

germaniques, mêlées aux pays à réunir. Parmi ces parcelles vouées à

l'expropriation figurait le duché d'Oldenbourg, mince bande de

territoire qui s'allongeait entre l'Ost-Frise et le Hanovre, et qui

effleurait au Nord le vaste estuaire de la Jahde, déjà occupé et

fortifié par nos troupes. Oldenbourg était l'apanage d'une antique

maison, unie à celle de Russie par des liens de famille: le duc actuel

était oncle de l'empereur Alexandre, qui considérait l'Oldenbourg comme

un fief de sa couronne. Napoléon allait-il traiter ce protégé, ce parent

du Tsar, comme les principicules voisins, c'est-à-dire le déposséder

moyennant indemnité pécuniaire, le médiatiser et le pensionner?

Par un reste d'égards pour l'empereur Alexandre, il consentit à une

exception en faveur de l'Oldenbourg. Il s'arrêta d'abord à l'idée de

respecter cet État: il se bornerait à l'enclaver dans nos possessions, à

le couvrir de nos douanes, à l'enserrer dans notre système militaire et

fiscal, à le préserver ainsi de tout contact avec l'Angleterre, à

l'emprisonner et à le murer dans l'Empire. Cependant cette dérogation à

la règle commune n'avait été admise par lui qu'à regret; la solution de

continuité qui en résultait dans le tracé de notre frontière maritime

répugnait à ses principes et choquait sa vue. Au bout de quelques jours,

il s'avisa que le duc ne refuserait certainement point d'échanger une

ombre de souveraineté contre un établissement moins précaire dans une

autre partie de l'Allemagne. Tandis que l'on préparait le

sénatus-consulte relatif aux villes hanséatiques, il fit examiner la

question de l'Oldenbourg, chercha un équivalent, et crut le trouver à

peu près dans Erfurt et le territoire environnant, restés entre ses

mains, et qui représentaient la sixième partie du duché «pour l'étendue,

le tiers pour la population, et un peu plus que la moitié en

revenu[649]»; au besoin, quelques parcelles avoisinantes pourraient

combler la différence.

[Note 649: Rapport de Champagny à l'Empereur du 10 décembre 1810.

Archives des affaires étrangères, carton relatif au duché d'Oldenbourg.]

Le 13 décembre, le sénatus-consulte fut rendu. Il consacrait la réunion

de la Hollande et prononçait en principe celle du littoral allemand,

sans entrer dans le détail des pays à annexer. En même temps, l'Empereur

déclarait, il faisait même écrire à son ambassadeur en Russie que le duc

d'Oldenbourg aurait à opter entre deux partis: rester sur place avec les

restrictions qui seraient imposées à sa souveraineté par l'établissement

des douanes françaises, ou renoncer à sa principauté et recevoir Erfurt

en compensation[650]. Un envoyé spécial fut chargé de lui proposer cette

deuxième combinaison, mais il était entendu que sa volonté ne serait

aucunement contrainte et qu'il aurait à choisir librement l'un ou

l'autre terme de l'alternative.

[Note 650: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810. Cf. BIGNON,

IX, 362.]

En réalité, cette réserve était de pure forme, et l'Empereur ne mettait

point en doute que l'expression de son voeu ne fût accueillie comme un

ordre. Il se trouva pourtant que le duc, se considérant comme simple

fidéicommissaire de la principauté, ne se jugea pas autorisé à disposer

du bien patrimonial de sa maison; il préféra au riant pays d'Erfurt le

pauvre et sablonneux domaine où avaient régné ses pères; il demanda à y

demeurer, dans quelque condition que ce fût: en termes humbles et

respectueux, il déclina l'échange[651]. Cependant les autorités

françaises, préjugeant sa décision et s'armant des termes généraux du

sénatus-consulte, faisaient déjà irruption dans le duché, mettaient la

main sur l'administration et les caisses. Le duc protesta, au nom de son

droit reconnu par l'Empereur et outrageusement violé; mais Napoléon

n'admit point que la résistance d'un vassal, d'un membre obscur de la

Confédération, pût arrêter l'essor de sa domination et obliger la France

à un pas rétrograde. Par un procédé d'autocrate, il trancha la

difficulté qu'il n'avait point réussi à dénouer. Le 22 janvier 1811, il

signait un décret ordonnant la prise de possession de l'Oldenbourg et

transférant sur Erfurt les droits de la famille ducale. Par ce

déplacement brutal, il contrevenait à l'article 12 du traité de Tilsit,

aux termes duquel les ducs d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg et de

Mecklembourg-Schwérin devaient être «remis chacun dans la pleine et

paisible possession de ses États». Sans intention de brusquer le

conflit--il avait fait questionner le duc de Vicence sur les moyens

d'atténuer le mécontentement qui se produirait à Pétersbourg[652],--mais

dominé et aveuglé par la conviction que sa volonté devait être tenue en

tout lieu pour loi de l'univers, il se rendait coupable vis-à-vis

d'Alexandre d'un manquement direct, gratuit, inutile, d'une offense

caractérisée, que rien ne saurait justifier ni pallier.

[Note 651: Archives des affaires étrangères, Oldenbourg et

Confédération du Rhin.]

[Note 652: Champagny à Caulaincourt, 14 novembre 1810.]

Seulement, trois semaines auparavant, le 31 décembre 1810, avant de

connaître la réunion des villes hanséatiques et le péril de

l'Oldenbourg, d'un mouvement spontané et non provoqué, Alexandre avait

le premier porté à l'alliance une atteinte formelle. L'infraction avait

été commise en ces matières de commerce où Napoléon se montrait

particulièrement ombrageux. À Tilsit, par l'article 27 du traité patent,

les deux parties s'étaient promis, en attendant qu'elles fissent une

convention de commerce, de rétablir leurs relations économiques sur le

pied où elles existaient avant la guerre; c'était remettre

provisoirement en vigueur le traité du 11 janvier 1787, le seul qui eût

été jamais passé entre les deux empires. Cet acte, l'un des derniers et

des plus utiles succès de la diplomatie royale, assurait à nos produits

en Russie un traitement privilégié à certains égards et ne les

assujettissait qu'à des droits modérés. Depuis 1807, le rétablissement

de ce système, combiné avec les engagements pris contre l'Angleterre,

était considéré à Pétersbourg comme l'une des causes de la crise aiguë

que traversaient les intérêts matériels et la fortune publique. Tandis

que la suspension du trafic avec Londres ne permettait plus à la Russie

d'écouler les produits de son sol, les importations françaises, qui se

faisaient par terre, avaient pris un assez grand développement: elles

consistaient surtout en articles de luxe, d'un prix élevé, dont l'achat

attirait hors de l'empire une grande quantité de numéraire, que ne

remplaçait plus l'argent procuré en temps normal par les exportations

maritimes. La balance du commerce, pour employer le langage et se

référer aux doctrines de l'époque, souffrait de ces débours non

compensés, et les conseillers financiers du Tsar attribuaient

principalement à ce motif la baisse considérable du change, qui désolait

la nation et alarmait le pouvoir. À la fin de 1810, Alexandre ne résista

plus à modifier cette situation par un coup d'autorité, quel qu'en pût

être le retentissement sur les rapports politiques de son empire. Sans

consulter ni prévenir Napoléon, il fit élaborer par un comité d'hommes

spéciaux, puis promulgua l'ukase célèbre qui, remaniant l'ensemble des

tarifs douaniers, frappait spécialement la France et modifiait, par

décret, des relations établies par traité[653].

[Note 653: Il est vrai que l'acte de 1787 n'avait été conclu que

pour une période de douze ans, mais l'article de Tilsit ne l'avait-il

pas implicitement prorogé jusqu'à une échéance indéterminée?]

Aux termes de l'ukase, les produits introduits par terre, c'est-à-dire

français, étaient frappés de droits rigoureux ou prohibitifs; le

brûlement des marchandises était ordonné au cas de pénétration

frauduleuse; c'était la guerre économique à la France, la guerre sous sa

forme la plus brutale et la plus injurieuse. Quant aux produits venus

par mer, c'est-à-dire non français, l'ukase leur accordait en principe

un traitement meilleur et ne prononçait en aucun cas la destruction des

marchandises introduites en contrebande. Il allait de soi, à la vérité,

et il était d'ailleurs spécifié que l'application des nouveaux tarifs

était suspendue à l'égard des puissances avec lesquelles la Russie était

en guerre: pour celles-ci la prohibition absolue demeurait la règle. Les

ports restaient donc fermés aux articles notoirement anglais, mais,

d'après l'interprétation donnée à l'ukase par Alexandre lui-même[654],

les dispositions libérales de cet acte s'appliquaient au commerce fait à

bord de navires neutres et spécialement américains, c'est-à-dire à celui

que Napoléon considérait, non sans raison, comme une branche du commerce

britannique, la plus productive de toutes, celle qu'il eût été

indispensable de détruire. L'ukase favorisait par conséquent

l'Angleterre à nos dépens; la rupture commerciale avec la France

s'aggravait d'adoucissements admis au profit de nos rivaux; sous un

double point de vue, le nouveau régime douanier se mettait en révolte

contre les sentiments d'étroite solidarité qui demeuraient

officiellement la règle des rapports. Un homme d'État a dit de nos

jours: «L'hostilité économique est incompatible avec l'amitié

politique[655]»; combien plus en ce temps où Napoléon portait sur le

terrain du commerce son principal effort contre les Anglais et y

concentrait la lutte à laquelle il prétendait associer l'Europe! Sur ce

terrain, s'éloigner de nous et faire un pas vers nos ennemis, c'était

accentuer la scission des intérêts, l'opposition des principes, et, aux

yeux de tous, dénoncer l'alliance[656].

[Note 654: Lettre publiée par M. TATISTCHEFF, 547 à 552.]

[Note 655: Le chancelier de Caprivi. Voy. l'article de M. Paul

Leroy-Beaulieu dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1892 sur

_Les traités de commerce de l'Europe centrale, les conventions

commerciales entre les États d'Amérique et le régime douanier de la

France_.]

[Note 656: Voy. le texte de l'ukase dans le _Moniteur_ du 31 janvier

1811.]

Ainsi Napoléon et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un

de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme

une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser

matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit.

Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment,

comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui depuis dix

mois les éloignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observé certains

ménagements et gardé quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans

l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils

avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier.

Aujourd'hui que Napoléon désespère d'un secours effectif contre

l'Angleterre et qu'Alexandre renonce à retenir intégralement les

Principautés, ils se laissent aller à considérer leurs obligations comme

éteintes et périmées: ils n'y voient plus que des effets survivant à

leur cause et s'en dégagent instinctivement. Dans tout ce qu'il décrète

et opère, Napoléon ne prend plus conseil que de ses convenances et de

ses appétitions; de son côté, Alexandre permet aux intérêts froissés de

son peuple, aux passions comprimées de sa noblesse, de se redresser peu

à peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement à lui et de

dicter ses décisions.

Chez lui, à l'instant où nous sommes parvenus, une circonstance

particulière expliquait cette hardiesse. Ses préparatifs militaires, en

voie d'accomplissement depuis six mois, étaient entièrement achevés: la

Russie était prête. À l'heure où Napoléon ne lui supposait d'autre force

immédiatement disponible que celle retenue sur le Danube, elle avait

réussi, en se couvrant d'ombre et de mystère, par un long effort de

dissimulation et d'activité discrète, à mobiliser et à concentrer deux

cent quarante mille hommes derrière sa frontière de l'Ouest. Alexandre

sait que les effectifs sont au complet, les magasins formés, le matériel

et les approvisionnements réunis: il sait qu'il a en main, «tout

organisées», en état de se battre, vingt et une divisions d'infanterie,

huit de cavalerie, plus trente-deux régiments de Cosaques, le tout

composant deux armées, l'une de première ligne, la seconde à peu de

distance en arrière et prête à rejoindre au premier signal, avec une

réserve de cent vingt-quatre mille hommes[657]. En face de lui, au delà

de la frontière, il n'aperçoit que les cinquante mille Polonais du

duché, et plus loin quarante-six mille Français, disséminés dans des

places ou répartis dans la basse Allemagne, environnés d'alliés d'une

fidélité douteuse. La France n'est donc aucunement en mesure, avant

plusieurs mois, de se porter contre lui, et il peut, sans danger

immédiat, prononcer sa défection économique.

[Note 657: Chiffres donnés par Alexandre lui-même dans deux lettres

à Czartoryski. _Mémoires du prince_, II, 254 et 271. Un rapport de

Joseph de Maistre donne des renseignements analogues. _Corresp._, III,

540.]

Mais laissera-t-il ensuite à Napoléon le temps de préparer et de

consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte inévitable jusqu'à ce

que le conquérant se soit dégagé de l'Espagne, qu'il ait rappelé à lui

toutes ses armées, qu'il en ait organisé de nouvelles, qu'il ait

réoccupé l'Allemagne et confédéré l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui

que la disproportion des forces compense l'inégalité des talents, la

prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'être entreprenants et

audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre

sur un adversaire momentanément dépourvu? En possession des moyens qu'il

a rassemblés pour se défendre, Alexandre éprouve aussitôt la tentation

de les employer à l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois,

plus fort matériellement que Napoléon, mieux armé, en mesure de frapper

le premier et de frapper à l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-même

est pris d'un subit vertige. Le désir de donner le branle à

l'insurrection européenne et de s'en faire le chef, de substituer au

joug de la France l'hégémonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et

soulève son âme. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe

en lui depuis plusieurs mois, arrive à maturité et à éclosion.

L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce à en user, à

profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en

quelques jours, il se décide à passer, des préparatifs de l'action, à

l'action même.

Neuf jours après l'ukase, le 8 janvier 1811, connaissant la réunion des

villes hanséatiques, mais ignorant encore la prise de possession de

l'Oldenbourg, c'est-à-dire le grief particulier et personnel que

Napoléon lui fournit, il s'ouvre à son confident, et sa correspondance

avec Czartoryski, jamais interrompue, prend une activité, une précision,

une importance toutes nouvelles. Ce n'est plus un conseil qu'il cherche,

une idée vague qu'il soumet aux réflexions d'un ami, c'est une série de

questions qu'il pose, auxquelles il demande réponse, et un plan complet

qu'il dévoile.

Son but, c'est de renverser en Europe le pouvoir usurpé de la France;

son moyen, c'est d'abord de prononcer la reconstitution de la Pologne,

de s'en déclarer roi, de jeter en même temps sur Varsovie cent mille

Russes, qui seront «renforcés tout de suite par cent mille autres[658]»,

et auxquels les soldats du duché seront invités à se réunir. Si cette

fusion s'opère, la première ligne des défenses françaises se trouvera du

même coup anéantie, la Vistule dépassée, Dantzick isolé et tourné: la

Russie, rassurée par la parole de Bernadotte contre toute crainte de

diversion sur son territoire, pourra atteindre l'Oder et paraître à

l'entrée de l'Allemagne. Là, fortifiée immédiatement de la Prusse, elle

présentera une masse de trois cent trente mille combattants, qui sera

portée à plus de cinq cent mille «si l'Autriche, moyennant des avantages

qu'on lui offrira, entre de même en jeu contre la France[659]». En

Allemagne, la patience semble à bout; à la vue des armées libératrices,

l'entraînement sera universel et la défection contagieuse; le

patriotisme exaspéré, la haine de l'étranger, l'amour de l'indépendance,

vaudront sans cesse à la coalition de nouveaux membres; ces nobles

passions, qui faisaient jadis la force et le ressort des Français,

combattront aujourd'hui avec la Russie et, changeant de camp,

déplaceront la victoire. Mais le concours des Polonais du duché, au

début de l'opération, est indispensable pour en assurer le succès et

même la possibilité. C'est entre les mains de ces cinquante mille hommes

que se trouve placé, en définitive, le sort de l'Europe. Seront-ils au

premier qui leur offrira, «non la probabilité, mais la certitude de leur

régénération[660]»? Peut-on attendre d'eux, si on réalise toutes leurs

espérances, qu'ils rompent à ce prix leurs attaches avec Napoléon et se

décident à un changement de front instantané? Alexandre est prêt à leur

donner une parole solennelle, à leur promettre une constitution

libérale, une patrie qui comprendra, avec le duché, les provinces

russes, et qui s'accroîtra vraisemblablement de la Galicie autrichienne;

mais il tient, avant de rien tenter, à acquérir la certitude de leur

adhésion. Que Czartoryski parle donc, avec les précautions convenables,

aux principaux chefs de la nation et de l'armée, à ceux dont la

discrétion est certaine, qu'il sonde leurs coeurs, qu'il leur fasse part

des propositions russes, qu'il recueille leurs engagements. Dès

qu'Alexandre aura reçu les réponses et les garanties nécessaires, il

donnera le signal, et le grand oeuvre s'accomplira[661]. En attendant, il

se charge d'entretenir la quiétude de Caulaincourt et de donner le

change à Napoléon: il ne lui en coûte point d'inspirer une trompeuse

sécurité au monarque dont il s'est tant de fois proclamé l'ami et qu'il

médite aujourd'hui d'assaillir par surprise. La légitimité du but excuse

à ses yeux le choix des moyens, et l'acte initial de l'entreprise, cette

restauration de la Pologne qui effacera la grande iniquité du passé, le

séduit par un côté de magnanimité, de désintéressement et de justice. Il

ira à ses fins par les voies du mensonge et de la ruse, mais il se plaît

à l'idée de commencer par une mesure réparatrice la délivrance de

l'Europe, et son extraordinaire projet l'explique tout entier, le montre

sous tous ses aspects, à la fois généreux, chimérique et faux.

[Note 658: Lettre d'Alexandre en date du 25 décembre (ancien style)

1810, publiée à la suite des _Mémoires du prince Czartoryski_, II,

248-253]

[Note 659: _Id._]

[Note 660: Lettre du 25 décembre.]

[Note 661: _Mémoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 248,

278.]

Aucun indice ne permet de supposer que cette conspiration ait été ourdie

de connivence avec l'Angleterre. Alexandre savait que le jour où il se

déclarerait contre la France, la paix et l'alliance avec Londres ne

seraient plus qu'une formalité; il admettait ces conséquences naturelles

de son évolution, mais n'entendait point les précipiter et s'enchaîner

par avance. En se détachant de nous, il agissait de sa propre

initiative, et Napoléon le soupçonnait à tort de s'asservir

graduellement à une impulsion étrangère.

Au reste, il ne paraît point qu'en ces conjonctures décisives la

diplomatie et l'intrigue britanniques aient développé une énergie, une

vigilance, une audace exceptionnelles. Les hommes qui gouvernaient à

Londres, jetés par la maladie de George III dans un chaos de

difficultés, placés entre un roi fou et un régent décrié, en butte aux

attaques virulentes de l'opposition, à la révolte des intérêts lésés,

aux plaintes de la Cité, entourés d'un peuple sans pain et d'un commerce

aux abois, ne s'arrachaient aux embarras de l'intérieur que pour revenir

aux absorbants soucis de la guerre dans la Péninsule. Même, en face de

l'Angleterre qui craignait pour ses derniers soldats et redemandait son

armée, ils désespéraient parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne.

Cependant, dans ce péril extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à

solliciter, à accepter même la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause

britanniques, et rarement hommes d'État ont opposé à la violence

déchaînée des événements, aux assauts réitérés du sort, plus admirable

exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces

hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un passé

glorieux, d'une intelligence supérieure; les successeurs de Pitt, qui

s'appellent aujourd'hui Parseval, Eldon, Liverpool, Camden, n'ont hérité

que de sa constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils

portent en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils

puisent dans ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les

égale aux plus grands. Sans chercher à rompre ou à détourner par de

savantes manoeuvres l'effort de l'adversaire, ils se contentent de le

soutenir, s'enferment dans une résistance passive, qui prévaudra à la

longue, et leur victoire finale sur Napoléon sera celle du caractère sur

le génie. Dans son ensemble, la nation les comprend et reste avec eux:

dans le Parlement, malgré la lutte ardente des partis, la majorité ne se

déplace point, et l'Angleterre, devant le péril national, continue à

faire corps et à faire front. Son bonheur et sa gloire sont d'avoir

compris que pour elle durer, c'est vaincre, que Napoléon approche de

l'abîme à mesure qu'il s'élève à de plus vertigineuses hauteurs, que le

joug imposé à tous en Europe prépare l'unanime rébellion, que sous

l'apparente soumission des rois et des peuples, sous cette surface

d'immobilité, le mécontentement et l'agitation gagnent en profondeur,

que les intérêts meurtris, les dignités humiliées, les consciences

violentées s'insurgeront à la première occasion et reviendront contre

l'oppresseur sous forme d'armées innombrables et furieuses. Sans

apercevoir encore à l'horizon ces masses qui se portent à son aide,

l'Angleterre sent qu'elles doivent venir, qu'elles sont en route; son

effort se borne à tenir jusqu'à leur arrivée, et elle reste sur place,

attend de pied ferme, immobile, inébranlable, héroïquement inerte; c'est

la tactique de Waterloo, pratiquée à l'avance par tout un gouvernement

et tout un peuple. Et déjà, à l'insu même de ce peuple, ses prévisions

commencent à se réaliser: déjà se préparent et s'acheminent les secours

qui doivent desserrer le blocus, sauver le commerce de l'Angleterre et

dégager son armée. En Portugal, Wellesley tient encore; déjouant

l'espoir de Napoléon et dépassant l'attente de ses propres concitoyens,

il a arrêté Masséna sous les lignes de Torrès-Védras, et l'impétuosité

de nos soldats, l'ardeur lassée du plus habile et du plus heureux de nos

généraux, se sont brisées contre ce mur. Frémissant devant l'obstacle,

le vieux maréchal dépêche des officiers à Paris, réclame des renforts,

se récrie sur l'insuffisance de ses moyens; en réalité, pour recommencer

et faire aboutir cette campagne avortée, il faudrait que Napoléon se

porte lui-même dans la Péninsule et y engage toute sa puissance. Or, les

complications du Nord, en se manifestant plus tôt qu'il ne l'avait

pensé, vont l'arracher définitivement à l'Espagne. Il a cru pouvoir

atteindre et courber l'une des extrémités du continent avant que l'autre

tente de lui échapper; des deux parts à la fois, ses calculs se trouvent

en défaut et ses combinaisons manquent. Le Midi ne se soumet pas, le

Nord se relève, et voici que de ce côté s'annonce la grande diversion:

la Russie est sur pied, elle n'attend plus que le succès de sa tentative

auprès des Varsoviens pour dépasser ses frontières et descendre en

Allemagne avec des forces patiemment accumulées.

Quelque épais que fût le nuage dont elle s'enveloppât, il était

difficile de tromper longtemps la vigilance de l'Empereur. Dès le mois

de décembre, à certains avis qui lui viennent, il dresse l'oreille,

perçoit mieux le bruit des travaux qui se poursuivent sur la Dwina et le

Dniester. S'il n'en conclut pas encore que la Russie se dispose à

l'offensive, il se sent confirmé dans l'opinion qu'elle prépare sa paix

avec l'Angleterre et qu'elle espère la conclure impunément, à l'abri de

ses frontières fortifiées et couvertes. Comme il est plus loin que

jamais d'admettre la paix sans l'alliance, si le tsar Alexandre, après

avoir déserté sa cause, ne lui déclare pas la guerre, c'est lui-même qui

la fera et la commencera. Dans ce but, il lève la conscription de 1811,

qui lui permettra en un an de reconstituer au chiffre de quatre cent

mille hommes ses effectifs disponibles, mais il juge inutile d'aviser

encore à aucune mesure de préparation immédiate. En janvier 1811

seulement, la nouvelle de l'ukase, les cris d'alarme des Polonais, qui

apercevront à travers leur frontière des mouvements suspects, le feront

se retourner précipitamment vers le Nord et recomposer de suite, avec

des éléments pris de toutes parts, une armée d'Allemagne.

Désormais ses ordres se succéderont, précis, multiples, journaliers,

embrassant l'ensemble et le détail. Infatigablement diligente, sa

volonté va en toute hâte diriger des hommes vers le point menacé,

prendre les trois divisions de Davoust pour noyau d'une grande

concentration, transformer ce corps en armée, échelonner cette armée sur

le littoral allemand, de l'Elbe à l'Oder, avec Hambourg pour point

d'appui et Dantzick pour poste avancé; entasser à Dantzick soldats,

vivres, munitions, matériel, développer les défenses de la place, en

faire le pivot de toutes les combinaisons futures; enfin, derrière les

troupes et les positions de première ligne, masser d'autres forces,

faire peu à peu monter et surgir du milieu de l'Allemagne une armée

telle que les temps modernes n'en auront jamais connu, une armée qui

sera les deux tiers de l'Europe militaire, disciplinée par une main de

fer, se formant et marchant au commandement d'un homme. Il est vrai que,

malgré ce déploiement surhumain d'activité et de prévoyance, les

premiers mouvements ordonnés, ne devant s'achever qu'à la fin du

printemps ou dans l'été de 1811, n'eussent point mis notre avant-garde à

l'abri d'une surprise et l'eussent laissée en présence de forces

infiniment supérieures, si l'empereur de Russie avait pu donner suite à

ses desseins. Mais l'exécution du plan conçu par ce monarque dépendait

d'une condition qui échappait à sa volonté, la connivence des Polonais

du duché. Repoussé par les auxiliaires qu'il s'est cherchés, Alexandre

reconnaîtra la chimère et le néant de ses calculs, renoncera à profiter

de son avance, laissera la puissance militaire de la France en Allemagne

se recomposer sous ses yeux, regagner et recouvrer le terrain abandonné,

s'avancer par échelons du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe à l'Oder, de l'Oder à

la Vistule, se lever enfin et se dresser menaçante contre les frontières

de la Russie; et les deux empires géants se trouveront face à face,

debout tous deux et en armes, rapprochés à se toucher, affrontés à

travers l'Europe.

Comme Napoléon n'a pas l'intention d'attaquer avant 1812, comme

Alexandre n'osera plus attaquer, ils vont s'immobiliser l'un par l'autre

et s'attendre. Des négociations vont s'ouvrir, se prolonger seize mois;

peuvent-elles aboutir? Ce qui sépare les deux empereurs, c'est moins un

dissentiment inconciliable en soi qu'un long malentendu. Alexandre s'est

armé, il s'est préparé à agir parce qu'il croit que Napoléon a décidé le

rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites, c'est-à-dire le

démembrement et la déchéance de l'empire russe. Or, nous avons constaté

à des témoignages multiples, concluants, échelonnés au cours de cette

histoire, que si Napoléon reconnaissait dans la Pologne un moyen, il n'y

voyait nullement un but; il ferait la guerre avec les Polonais et par

eux, il ne la ferait jamais pour eux. Il s'apprête à marcher contre les

Russes parce qu'il les soupçonne de le trahir pour l'Angleterre, de lier

partie avec son ennemie jurée, et nous avons vu qu'Alexandre, s'il

inclinait à se rapprocher des Anglais par terreur de la France, évitait

encore de se livrer à eux. Cette erreur de deux potentats, qui va

coucher les cadavres par centaines de milliers sur les plaines du Nord,

de franches explications peuvent-elles la dissiper? Peuvent-elles

ramener en arrière les armées prêtes à s'entre-choquer, rénover la

confiance et restaurer l'union? Suspendue en fait sans avoir été

officiellement rompue, l'alliance peut-elle reprendre son cours et

remplir ses destinées? Au contraire, l'hostilité est-elle irrémédiable,

parce qu'elle ne résulte pas seulement de griefs particuliers, mais

qu'elle trouve aussi sa cause dans l'ensemble des situations prises?

Entre Napoléon, qui concentre en lui et pousse à ses dernières limites

la force d'expansion de la France révolutionnaire, et la Russie, en qui

s'est réfugié l'espoir de l'ancienne Europe, faut-il dans tous les cas

que le déchirement s'opère? Malgré la solidarité qui existe entre les

deux États pris dans leur situation normale, malgré cette parité

d'intérêts que Tilsit avait proclamée, que l'avenir devait reconnaître,

et que les deux empereurs ne cesseront d'affirmer au milieu même de

leurs différends, faut-il que le sort des armes décide si Napoléon

reconstituera en Occident l'unité romaine ou si l'Europe refluera sur la

France au signal d'Alexandre? Quels que soient chez l'un et chez l'autre

l'entraînement des passions et la force des impulsions antérieures, ils

hésiteront néanmoins devant la responsabilité pour laquelle les ont

marqués leur grandeur et leurs fautes. À l'heure où leur main s'occupera

à mettre en mouvement des millions d'hommes pour une oeuvre de sang, leur

âme par instants se troublera, passera par des combats et des crises;

mais ces évolutions intimes n'apparaîtront qu'à de rares initiés et

jamais complètement. Entre eux, une invincible méfiance, doublée chez

Napoléon d'un pernicieux orgueil, les empêchera toujours d'aborder de

face le sujet de leur querelle; s'opposant des griefs apparents, ils

oseront à peine se montrer le véritable point du litige et les moyens de

transaction qui leur viennent à l'esprit: craignant de se compromettre

et de se livrer, voulant être devinés plutôt qu'entendus, ils

poursuivront leur controverse à demi-mot et par allusions; se cachant à

leurs contemporains de leurs efforts parfois sincères pour trancher sans

combat le conflit dont la solution porte en elle les destinées futures

de l'Europe, ils laisseront à l'histoire seule le droit de suivre les

péripéties et d'interroger les pièces de ce grand procès.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 57 / 72 题