Une simple neutralité, sans un mot d'encouragement, c'était peu pour le
parti qui mettait tout son espoir dans le nom et l'appui de l'Empereur.
Bernadotte s'en contenta; il quitta Paris, se retira dans sa terre de La
Grange et s'y tint fort tranquille de sa personne, tout en faisant
travailler de son mieux à Stockholm; il écrivit plusieurs fois à
l'Empereur, mais se bornait à lui communiquer les nouvelles, à le tenir
au courant, sans solliciter de réponse à ses lettres[575]. MM. de Wrède
et de Moerner, ainsi que leurs affidés, étaient plus exigeants; ils
eussent voulu obtenir une parole, un signe d'approbation qui deviendrait
pour eux un gage de succès. Afin de surprendre ce secours, ils crurent
devoir mettre dans la confidence le ministre de Suède à Paris, le baron
de Lagelbielke, qui seul était en droit d'agir officiellement et de
questionner. En apprenant l'étrange intrigue ourdie à ses côtés, M. de
Lagelbielke demeura stupéfait et ne sortit de son étonnement que pour
tomber dans un abîme de réflexions. Hostile au fond à la France, il ne
pouvait approuver les aspirations du maréchal: d'autre part, fort
ménager de ses intérêts personnels, il jugeait imprudent de se brouiller
avec un parti qui peut-être représentait l'avenir et qui triompherait
certainement, pour peu que tel fût le voeu de Napoléon. Désirant régler
sa conduite au mieux de sa fortune, il n'eut désormais qu'une pensée,
qu'un but, savoir si l'Empereur s'intéressait ou non au succès du
maréchal, si Sa Majesté était dans l'affaire. Les audiences qu'il obtint
du souverain ne l'ayant point renseigné, il se tourna vers le secrétaire
d'État, se mit à poursuivre M. de Champagny en tous lieux, au ministère,
dans le monde, au bal. Le 1er juillet, à la fête de l'ambassade
d'Autriche, qui devait finir si tragiquement, il fendait la foule des
invités pour arriver jusqu'au duc de Cadore, cherchait à le faire parler
et n'en obtenait que des phrases évasives: «Nous laisserons aller les
choses... j'ignore complètement la pensée de l'Empereur...», et bientôt
le duc «se détournait pour répondre ou saluer ailleurs[576]». Mais le
Suédois s'attachait à lui, essayait de rappeler son attention, lorsque
le cri sinistre: «Au feu!» retentissant de toutes parts, vint forcément
rompre l'entretien. M. de Lagelbielke dut renoncer à satisfaire sa
curiosité, et le mutisme observé vis-à-vis de lui le mettait au
désespoir; il l'attribuait à un parti pris d'indifférence et de dédain
pour la Suède: «Nous sommes par trop méprisés ici», disait-il
douloureusement[577]. Entre temps, à la fin de juin et dans les premiers
jours de juillet, il dépêchait à Stockholm plusieurs courriers; il
signalait les incidents survenus, la formation du parti Bernadotte, mais
se trouvait hors d'état de fournir aucun éclaircissement sur les
volontés de l'Empereur.
[Note 575: Cette correspondance, qui se compose de courts billets,
est conservée aux Archives nationales, AF, IV, 1683-85.]
[Note 576: GEFFROY, 1289.]
[Note 577: Rapport confidentiel au ministre, signé Fournier.
Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
En Suède, durant la même période, le gouvernement était loin de prendre
au sérieux la candidature du maréchal, bien que celle-ci commençât de
faire son chemin dans les rangs inférieurs du peuple et de l'armée; il
n'en brûlait pas moins de s'entendre désigner, parmi les autres
concurrents, le préféré de l'Empereur, et son impatience s'accroissait
sous le coup de plus pressantes alarmes. À Stockholm, les instincts de
désordre et d'anarchie qui couvaient dans la populace venaient de faire
explosion. Le 20 juin, le corps du prince royal avait été ramené dans la
capitale. Pendant le passage du convoi, le comte de Fersen, grand
maréchal du royaume, sur qui se concentraient d'iniques soupçons, avait
été arraché du cortège et massacré par une bande de forcenés; c'était la
démagogie qui entrait en scène, avec son accompagnement de violences et
d'attentats. Terrifiés par ce spectacle, Charles XIII et son conseil se
tournaient plus anxieusement vers Napoléon, cherchaient en lui le dieu
sauveur, celui qui d'un mot pouvait apaiser les passions soulevées,
réunir sur un nom quelconque les opinions éparses et refaire l'unité
morale de la nation. Dans leur angoisse, ils s'adressaient au seul
Français qu'ils eussent devant eux, c'est-à-dire à l'humble secrétaire
de légation qui faisait fonction de chargé d'affaires. M.
Desaugiers--c'était le nom de cet agent--se voyait importuné de visites,
pressé de questions, supplié de livrer une parole qui serait reçue comme
un ordre: la Suède se mettait aux pieds de Napoléon, demandait à
connaître ses intentions, afin de s'y conformer, et ne sollicitait que
le droit d'obéir: «Que l'Empereur nous donne un de ses rois, et la Suède
sera sauvée[578]», disait le premier aide de camp du Roi, M. de
Suremain, à Desaugiers, et il se refusait à admettre que le chargé
d'affaires lui-même ne possédât pas le secret de sa cour.
[Note 578: Dépêche citée par ERNOUF, 257.]
Ce n'était que trop vrai, cependant, car M. de Champagny, pour mieux
répondre aux intentions négatives de l'Empereur, avait cru bien faire en
rompant toute correspondance avec Desaugiers, en le laissant isolé et
comme exilé dans son poste lointain. Étonné et humilié de ce silence,
Desaugiers s'évertuait, ainsi que tout le monde, à saisir, à deviner une
pensée qui semblait se proposer comme une énigme; à défaut de notions
précises, il en était réduit à recueillir et à interpréter les plus
légers symptômes, à interroger les moindres bruits, à chercher dans les
gazettes l'opinion de son gouvernement. En ce moment, l'article paru le
17 juin dans le _Journal de l'Empire_ tomba sous ses yeux. On n'a pas
oublié que cet article, écho d'une première et fugitive tendance,
s'exprimait en termes sympathiques sur le compte du roi de Danemark.
Cette vague indication répondait aux préférences personnelles de
Desaugiers: comme la plupart de nos agents à l'étranger, il subissait
l'empire de la tradition et en était demeuré aux principes de notre
ancienne politique; il jugeait utile de réunir en masse compacte les
États Scandinaves pour endiguer la puissance russe. Encouragé par le
langage du journal officieux, il s'imagina répondre à la pensée de sa
cour en agissant dans le sens de ses propres aspirations. Conjuré par
tous les Suédois qui l'entouraient de dire son mot, de jouer son rôle,
il n'eut point la sagesse de s'y refuser; il délia sa langue, et les 4
et 5 juillet fit par deux fois sa profession en faveur du roi de
Danemark et de l'union des couronnes, en présentant cette mesure comme
un moyen de défense et de lutte contre la Russie.
«Votre pays, dit-il aux Suédois, est aujourd'hui à la merci des
Russes... Il n'est pas impossible que la bonne intelligence vienne à
cesser entre eux et nous. Si alors vous n'êtes pas plus forts qu'à
présent, c'en est fait de la Suède, quarante mille Russes suffiront à la
conquérir. Si au contraire vous opérez la réunion, le Nord change de
face. Quatre-vingt à cent mille hommes que le royaume uni pourra opposer
aux Russes seront plus que suffisants pour les contenir. Si l'Empereur
est forcé de les combattre, il les vaincra, comme il a vaincu ses autres
ennemis, et la paix qu'il dictera vous rendra la Finlande, si vous ne
l'avez pas déjà reconquise. Qui sait même si Pétersbourg ne dépendra pas
un jour du royaume de Scandinavie[579]?...»
[Note 579: Dépêche du 6 juillet, citée par M. GEFFROY, 1284.]
Lorsque Desaugiers se permettait ce langage, il lui eût été difficile de
prendre plus complètement le contre-pied des intentions actuelles de
l'Empereur. Avant tout, Napoléon tenait à ménager les Russes, au moins
dans la forme; c'était dans ce but qu'il s'abstenait de soutenir
Bernadotte. D'autre part, il n'entendait pas nuire au maréchal et
favoriser ses concurrents. Or, voici que notre chargé d'affaires, par la
plus malencontreuse des inspirations, s'avisait de proposer une
candidature autre que celle de Bernadotte, et de l'appuyer par des
motifs blessants et injurieux pour la Russie. Cette double méprise
explique le courroux de l'Empereur quand il lut la dépêche par laquelle
Desaugiers rendait compte fort innocemment de ses imprudentes
déclarations. D'une phrase tonnante, il foudroya l'infortuné chargé
d'affaires: «Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny le 25
juillet, je ne puis vous exprimer à quel point je suis indigné de la
lettre du sieur Desaugiers: je ne sais par quelles instructions cet
envoyé a pu se croire autorisé à tenir des propos si extravagants. Mon
intention est que vous le rappeliez sur-le-champ[580].» Et la réprimande
s'étendit jusqu'au ministre, coupable d'avoir laissé Desaugiers sans
direction, de l'avoir abandonné aux égarements de son imagination, au
lieu de lui prescrire impérativement le silence.
[Note 580: _Corresp._, 16712.]
Pour réparer autant que possible l'effet produit, l'Empereur fit partir
M. Alquier, cette fois définitivement[581]. Quittant aujourd'hui Paris,
ce ministre ne pouvait plus arriver en Suède qu'à la fin d'août,
c'est-à-dire après l'élection, qui devait s'accomplir dans la première
quinzaine du mois; il n'y jouerait donc aucun rôle, ce qui convenait à
son maître, mais il serait chargé de dire et de répéter, quel que fût
l'événement, que l'Empereur aurait préféré en somme le prince
d'Augustenbourg, c'est-à-dire le candidat neutre et terne par
excellence[582]; ce voeu rétrospectif et par suite essentiellement
platonique avait pour but de dégager notre responsabilité vis-à-vis de
la Russie, sans qu'il pût influer sur un résultat antérieurement acquis.
[Note 581: _Id._]
[Note 582: _Id._]
En effet, le 25 juillet, la diète électorale s'était assemblée dans la
ville d'OErebrö. À cet instant, le gouvernement royal demeurait plus
perplexe, plus désorienté que jamais. Les paroles de M. Desaugiers ne
l'avaient point tiré de doute, car Charles XIII avait reçu en même temps
la lettre du 24 juin, par laquelle l'Empereur semblait se prononcer pour
le frère du feu prince. En présence de ces indices contradictoires,
comme d'autre part Napoléon avait évité de donner à Bernadotte le
moindre signe de sympathie, le cabinet de Stockholm se jugea autorisé à
suivre ses premières inspirations et à faire réussir la candidature
Augustenbourg[583]. Pour aller à ce but, il employa des voies détournées
et usa d'une subtile stratégie.
[Note 583: _Rapport sur les événements qui ont précédé l'élection du
prince royal de Suède_, par M. DESAUGIERS: Archives des affaires
étrangères, Suède, 294. Pendant la tenue de la diète, Desaugiers
ignorait encore son rappel et n'avait pas quitté Stockholm.]
Son premier effort s'employa contre Bernadotte, dont la candidature
prenait décidément consistance. Par son côté à la fois démocratique et
militaire, elle plaisait aux masses, dont elle enflammait le
patriotisme; elle était acclamée dans les réunions populaires et «les
cabarets[584]»; mais le Roi, la cour, «le grand monde[585]» conservaient
les plus fortes préventions contre le soldat de fortune et ne lui
pardonnaient point ses antécédents révolutionnaires. Pour le mettre en
échec, le gouvernement feignit de se rallier au choix de Frédéric VI. Ce
prince, que sa qualité de Danois rendait antipathique à la plus grande
partie de la nation, disposait pourtant dans la diète de nombreux moyens
d'influence; en peu de jours, avec l'appui du pouvoir, sa chance fit de
tels progrès que les partisans de Bernadotte, se sentant distancés,
crurent devoir s'effacer et renoncer à la lutte. Rassuré de ce côté, le
gouvernement changea immédiatement ses batteries: la candidature danoise
n'avait été entre ses mains qu'une arme destinée à battre en brèche le
crédit de Bernadotte; cet effet obtenu, il se mit à détruire l'oeuvre
qu'il avait lui-même édifiée. Il ne lui fut pas difficile, en réveillant
les souvenirs détestés qu'avaient laissés dans le pays la domination
danoise au seizième siècle et l'union de Calmar, de provoquer contre
Frédéric VI un mouvement d'opinion assez fort pour rendre son succès
impossible. Le Danois se trouvant évincé, après avoir lui-même mis le
Français hors de cause, la candidature Augustenbourg, repoussée depuis
quelque temps à l'arrière-plan, reparaissait au premier et restait seule
en ligne sur le terrain déblayé; c'était à ce résultat que le parti de
la cour voulait finalement en venir. Aussitôt il démasque ses
intentions, fait donner ses réserves. Le général Adlersparre est appelé
à OErebrö: c'est un vétéran des luttes électorales, «un homme habitué à
manier les esprits et à maîtriser les suffrages[586]». Sous son
impulsion, le comité formé dans le sein de la diète afin de préparer les
décisions de l'assemblée et de lui présenter un candidat, se prononce
pour le prince d'Augustenbourg par onze voix contre une seule, demeurée
fidèle à Bernadotte. Le succès du compétiteur recommandé par la cour
semble assuré, le dénouement préjugé et acquis, lorsque, à la dernière
heure, un bruit s'élève, se répand, se propage comme une traînée de
poudre: chacun se répète que Napoléon a parlé, qu'il désire, qu'il veut
Bernadotte, et qu'il le désigne aux suffrages de la Suède.
[Note 584: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 257]
[Note 585: _Id._]
[Note 586: Rapport de Desaugiers.]
Ce bruit était un mensonge et le fait d'un imposteur. À l'époque où
quelques Suédois avaient improvisé à Paris la candidature du prince de
Ponte-Corvo, un Français nommé Fournier s'était activement mêlé à leurs
manoeuvres. Ancien négociant, il avait habité Gothembourg et y avait même
rempli les fonctions de vice-consul, puis avait dû abandonner ce poste à
la suite d'opérations malheureuses, où il avait laissé son avoir et
beaucoup de sa considération. Le commerce lui ayant mal réussi, il
cherchait dans la politique un moyen de rétablir sa fortune: l'élection
de Bernadotte lui avait paru une affaire à lancer, et il s'y était donné
corps et âme. Adroit et insinuant, il avait su se glisser jusqu'à
l'hôtel des relations extérieures et avait même surpris l'entrée du
cabinet ministériel; le duc de Cadore, sans se faire illusion sur son
compte, s'était pris à le considérer comme un de ces hommes qui trouvent
utilement leur emploi dans les besognes occultes de la politique.
Au bout de quelque temps, Fournier eut l'art de persuader au ministre
que la France trouverait avantage à tenir un observateur dans la ville
de Suède où se réunirait la diète, et ce fut ainsi qu'il obtint
permission de se rendre à OErebrö en qualité de personnage muet, chargé
uniquement de voir, d'écouter, de signaler à Paris les incidents de la
lutte. Pour faciliter son introduction en Suède et l'accomplissement de
sa tâche, M. de Champagny lui remit une pièce dite _passeport
diplomatique_ et poussa la complaisance jusqu'à la libeller de sa main.
Ainsi muni, Fournier se mit immédiatement en chemin, non sans avoir pris
d'autre part les commissions et les instructions de Bernadotte. Peu de
temps après, il est vrai, M. de Champagny sentit son imprudence et
craignit d'avoir livré à un homme peu sûr une arme dont il ne lui serait
pas impossible d'abuser. Au plus vite, il écrivit à notre légation de
Stockholm, afin de se dégager de toute solidarité avec le vice-consul
congédié. Par malheur, cette précaution venait trop tard: tandis que la
lettre de désaveu courait après lui, Fournier, qui avait pris l'avance,
débarquait en Suède et atteignait OErebrö le 11 août, quelques jours
avant la date fixée pour l'élection.
À peine arrivé, il transforme et dénature impudemment son rôle: simple
émissaire du maréchal et agent d'observation pour le compte du ministre,
il se pose en porte-parole de la France. Son langage est celui-ci: le
gouvernement de l'Empereur souhaite le succès du prince de Ponte-Corvo;
comme de hauts intérêts à ménager ne lui permettent point d'exprimer
ouvertement ce voeu, il a dû recourir à un intermédiaire officieux et
modeste pour le porter à la connaissance de la diète. À l'appui de ses
dires, Fournier présente son passeport, montre l'écriture ministérielle,
s'en sert pour s'accréditer dans la confiance des Suédois. Il a apporté
aussi d'autres pièces, une lettre écrite par le maréchal, un portrait
représentant «le jeune fils de Bernadotte jouant avec l'épée de son
père»; de ses divers moyens de propagande, il sait tirer un merveilleux
parti. En une nuit, il fait reproduire la lettre à des centaines
d'exemplaires; son logis se transforme en officine d'où sortent à tout
instant brochures, images, chansons patriotiques, dialogues populaires,
qui inondent la ville et circulent dans les rangs de la diète; des
libelles répandus à profusion font appel aux passions et aux haines
nationales, s'attachent à présenter le succès du héros français comme
une défaite morale pour la Russie et un commencement de revanche. En
même temps, les quatre ordres de la diète, noblesse, clergé, bourgeois,
paysans, sont successivement entrepris; cédant à des arguments
appropriés, chaque classe de la nation en vient à s'imaginer que
Bernadotte nourrit pour elle une prédilection particulière et fera son
bonheur. Par-dessus tout, la pensée que Napoléon s'est montré derrière
son lieutenant, qu'il a rompu le silence et manifesté ses intentions,
stimule les dévouements, décourage les résistances, fait cesser toute
opposition, et en quarante-huit heures, avec une promptitude à peine
croyable, le courant se forme, grossit, se précipite, emporte tout sur
son passage[587].
[Note 587: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263-264. GEFFROY,
1291-1294. Rapport de Desaugiers.]
Seul, le vieux roi résistait; il ne se résignait point à subir pour
héritier un parvenu de l'épée auquel Napoléon n'avait pas même fait
faire un premier stage sur le trône, en lui confiant l'un des États à sa
disposition. Les ministres, sentant la nécessité de céder au torrent,
députèrent au Roi M. de Suremain, pour le raisonner et le fléchir.
Suremain le trouva fatigué par une nuit d'insomnie, portant sur ses
traits l'empreinte de ses préoccupations. «Je ne sais plus qui choisir,
disait-il. Je m'étais arrêté au prince d'Augustenbourg; c'est mon
cousin, c'est le frère du défunt. Cela ne peut plus avoir lieu,
vous-même m'avez parlé contre. À présent, ne viennent-ils pas avec leur
Bernadotte! Ils disent que l'Empereur le veut. Son chargé d'affaires
agit en sens contraire. Lagelbielke n'en mande pas un mot de Paris. Il y
a de quoi devenir fou... Pardieu! Si l'Empereur veut que je prenne un
général français, il peut bien l'articuler plutôt que de vouloir me le
faire deviner. Ne m'avez-vous pas dit qu'il n'aimait pas Bernadotte?
«--Oui, Sire, cela était si connu que, l'hiver dernier, pendant mon
séjour à Paris, on me conseillait de le voir très peu.
«--Que pensez-vous de lui? Gustave Moerner le porte aux nues[588].
[Note 588: Il s'agissait ici d'un Moerner autre et plus qualifié que
le lieutenant accouru à Paris.]
«--Il m'est impossible de juger des qualités essentielles d'un homme
avec lequel je n'ai eu que des rapports de société. Il est bel homme,
très poli, s'exprime avec une grande facilité. Sa tournure est vraiment
distinguée.
«--Rien qui sente la Révolution?
«--Je ne m'en suis pas aperçu. Il a bonne réputation en France: on ne le
compte pas au nombre des pillards.
«--Quand il aurait toutes les qualités possibles, songez-vous au
ridicule de prendre un caporal français pour héritier de ma couronne?
«--Sire, j'en conviens, et cela me choque autant que vous. Mais il faut
songer au danger qu'il y aurait d'être forcé de le faire...
«--Croyez-vous donc qu'on puisse me forcer?
«--Sire, songez à l'état malheureux de ce royaume et à votre âge.»
«Il me questionna encore longtemps, ajoute Suremain dans son récit, sur
le prince de Ponte-Corvo, sur son origine, sur son fils, sur sa femme.
Je lui dis ce que j'en avais appris. En me quittant, il me dit avec
émotion: «Je crains bien qu'il ne me faille avaler le calice... Dieu
seul peut savoir comment tout cela finira[589].»
[Note 589: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 264-267.]
Cinq jours après cette conversation, le conseil des ministres, muni de
l'autorisation royale, présentait officiellement Bernadotte, et le 21
août les quatre ordres de la diète l'élisaient, persuadés qu'ils
obéissaient à une consigne venue des Tuileries et qu'ils votaient pour
le candidat de l'Empereur. Ainsi, compromis et découvert par une série
de maladresses et d'intrigues, Napoléon portait la peine d'une politique
qui s'était faite à dessein obscure et voilée, qui avait négligé
systématiquement de s'affirmer. Un mot de lui, prononcé au début, eût
tout empêché, la faute de Desaugiers, l'envoi imprudent de Fournier, les
manoeuvres décisives de ce «courrier magicien[590]». Au lieu d'arrêter
par cette parole salutaire l'entreprise naissante de Bernadotte,
Napoléon avait préféré la laisser se poursuivre et courir sa chance; il
s'était réservé d'en tirer profit, tout en se défendant et en
s'abstenant réellement d'y participer; mais personne n'avait cru à cette
abnégation surprenante, à cet effacement d'une volonté que l'Europe
s'était habituée à chercher et à trouver partout, à sentir
perpétuellement agissante. Comme l'Empereur n'avait point parlé, chacun
s'était arrogé le droit de parler pour lui; finalement, un personnage
infime et décrié lui avait prêté le mot qui avait départagé la Suède, et
son nom, audacieusement usurpé, avait fait l'élection.
[Note 590: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263.]
À la nouvelle des événements, Napoléon manifesta une surprise et un
déplaisir qui n'étaient pas entièrement simulés. Il pensa aussitôt à la
Russie, à l'émoi qu'y occasionneraient l'élection et les circonstances
qui l'avaient accompagnée; son premier mouvement, s'il faut en croire
certains témoignages, fut de tenir pour non avenu un résultat vicié par
la fraude: il eût défendu à Bernadotte de se rendre au voeu de la diète
et l'eût retenu en France[591]. Il eut le tort de ne point persévérer
dans cette intention et craignit, s'il repoussait la Suède qui semblait
se jeter dans ses bras, de l'éloigner à jamais et de la rendre à nos
ennemis. Il permit donc à Bernadotte d'accepter, composa ses traits pour
le recevoir, lui fit un accueil plein de grandeur et de bonté, et le
laissa partir comblé des marques de sa munificence, après avoir obtenu
de lui la promesse formelle de rompre avec l'Angleterre et d'entraîner
la Suède dans le système continental. Dès à présent, il songeait à
l'effet de stupeur que produirait à Londres le succès inattendu du
maréchal; il espérait que l'Angleterre en éprouverait une surprise
douloureuse, peut-être accablante, et cette idée le consolait de tout,
en réjouissant ses haines; il prononça devant Metternich une phrase qui
éclaire sa conduite: «Dans tous les cas, dit-il, je n'ai pu me refuser à
la chose, parce qu'un maréchal français sur le trône de Gustave-Adolphe
est un des plus jolis tours joués à l'Angleterre[592].»
[Note 591: ERNOUF, 267, d'après SÉMONVILLE et MARET.]
[Note 592: METTERNICH, II, 392.]
Acceptant le fait accompli, il se mit en devoir d'attester à la Russie
qu'il n'y avait pris aucune part. Cette fois, il ne se borna point à de
simples assurances, voulut fournir des preuves et se justifier pièces en
main. Il communiqua au Tsar sa correspondance avec le roi de Suède, qui
avait eu trait exclusivement au prince d'Augustenbourg; il signala le
rappel de Desaugiers comme une satisfaction donnée à son allié; il fit
insérer au _Moniteur_ un article contenant le récit exact des incidents
survenus à OErebrö. Il mandait en même temps à Champagny: «Vous écrirez
au duc de Vicence que je ne suis pour rien dans tout cela, que je n'ai
pu résister à un voeu unanime, que j'aurais désiré voir nommer le prince
d'Augustenbourg ou le roi de Danemark. Vous appuierez sur ce que cela
est l'exacte vérité, qu'il doit donc le déclarer d'un ton noble et
sincère sans y revenir; que si l'on élevait quelque doute, il doit
continuer à tenir le même langage, car cela est vrai, et qu'on doit
toujours soutenir la vérité[593].» Cependant, quelque soin qu'il mît à
accentuer et à multiplier ses protestations, il ne s'abusait guère sur
leur portée: il se rendait compte que la Russie y ajouterait peu de foi,
qu'elle se sentirait dans tous les cas surveillée et serrée de plus près
par la puissance française, et qu'un pas nouveau, peut-être décisif,
venait d'être franchi dans la voie de la désaffection.
[Note 593: _Corresp._, 16876.]
Pendant la tenue de la diète, la cour de Russie s'était enfermée de son
côté dans une réserve et une impassibilité absolues; elle aussi avait
évité scrupuleusement d'intervenir, comme si elle eût voulu laisser les
intrigues françaises se développer à l'aise et s'accumuler les griefs.
Napoléon avait déclaré plusieurs fois que, s'il excluait par principe le
prince d'Oldenbourg, il laissait le Tsar parfaitement libre d'en user de
même avec Bernadotte; Alexandre n'avait point profité de cette faculté,
et son indifférence avait surpris l'Empereur.
Quand le résultat fut connu, il y eut à Pétersbourg un soulèvement de
l'opinion: jamais les salons n'avaient retenti d'invectives plus
violentes contre la France: «Cette époque, écrivait plus tard
Caulaincourt, est une des plus délicates que j'aie eu à passer
ici[594].» Comme toujours, le calme du souverain fit contraste avec ce
déchaînement d'hostilités: Alexandre tenait encore à se dégager de toute
solidarité apparente avec des passions auxquelles il se laissait chaque
jour un peu plus gagner et reprendre. Au fond même, il semble avoir
envisagé l'événement survenu avec moins d'appréhension que son
entourage. Dès à présent, sa perspicacité n'avait-elle pas entrevu que
Bernadotte ne se ferait nullement à Stockholm l'instrument et la main de
l'Empereur; qu'un Français mécontent, disposé à la révolte, valait mieux
pour la Russie sur le trône de Suède que tout autre compétiteur? Ce qui
accuse en lui cette arrière-pensée, c'est qu'un de ses officiers porta
immédiatement au maréchal, à Paris même, des paroles de félicitation et
presque de bienvenue. À ce message, la réponse ne se fit pas attendre;
elle vint par voie détournée. Avant de quitter Paris, Bernadotte ne
dissimula point qu'il n'apporterait dans le Nord que des volontés
résolument pacifiques: il croirait bien servir sa patrie adoptive en
résistant aux aspirations belliqueuses qui s'étaient servies de son nom
et qui avaient prétendu l'ériger en candidat de la revanche: «Je connais
les épines de cette place, dit-il en parlant de son nouveau poste; ce
n'est qu'un petit parti qui m'a choisi, non pas pour mes beaux yeux,
mais comme général et avec la convention tacite de reconquérir la
Finlande: mais entreprendre une guerre pour cet objet, c'est une folie à
laquelle je ne donnerai pas les mains[595].» Ce propos fut tenu devant
Metternich, qui le transmit à Vienne: là, il fut recueilli par
Schouvalof, communiqué par lui à Pétersbourg, où il vint fournir une
première justification aux espérances d'Alexandre. À demi rassuré sur le
fait, le Tsar n'en fut pas moins alarmé et irrité de l'intention qu'il
crut démêler chez l'Empereur, celle de se ménager de nouveaux moyens
d'attaque et de diversion, d'environner la Russie d'ennemis, de liguer
et d'ameuter contre elle tous les États secondaires du Nord et de
l'Orient; sous l'impression de cette pensée, ses défiances s'accrurent,
s'exaspérèrent, et le résultat de l'aventure qui avait ouvert à
Bernadotte le chemin d'un trône, fut de nous aliéner plus profondément
la Russie sans nous livrer la Suède.
[Note 594: Caulaincourt à Champagny, 10 novembre 1810.]
[Note 595: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810.
Archives de Saint-Pétersbourg.]