Entre Napoléon et Alexandre, tout froissement nouveau retentissait de
suite au point douloureux et sensible de leurs rapports: l'événement de
Suède aggrava la question de Pologne, la fit plus aiguë et plus
brûlante. Les deux empereurs, il est vrai, jugèrent inutile d'y revenir
dans les communications courtoises et vides qui s'échangeaient entre
eux; ils s'abstinrent de rouvrir une discussion épuisée. Ce fut dans
leur for intérieur qu'ils se préoccupèrent encore davantage de la
Pologne. Prévoyant mieux qu'ils auraient à s'en servir l'un contre
l'autre, ils la prirent de nouveau pour objet de leurs méditations
intimes, voire même de quelques tentatives mystérieuses, firent un pas
de plus sur le terrain des manoeuvres sourdement hostiles où ils se
rencontraient et se côtoyaient à leur insu.
Considérant que la guerre devient plus probable, Napoléon regarde de
plus près aux moyens de la faire, et pénétrant par la pensée dans
l'arsenal où sa politique se tient des armes toujours prêtes, il y
retrouve en premier lieu la Pologne. Il songe au parti qu'il aura à
tirer des Varsoviens et de leurs compatriotes de Russie, si la crise
éclate. Alors, pour donner l'impulsion à ces peuples et surexciter leur
ardeur, il pourra devenir utile de leur montrer la patrie sous une forme
reconnaissable et tangible: cette restauration que l'Empereur n'admet
toujours qu'à titre de ressource éventuelle, s'imposera peut-être comme
la première opération de la campagne. Mais cette mesure soulève des
questions et des difficultés d'ordre divers; il est temps de les
envisager, d'y faire face, d'aménager l'Europe de telle sorte que la
Pologne puisse y trouver et y reprendre naturellement sa place. L'idée
si souvent et si gratuitement prêtée jusqu'alors à Napoléon prend forme
en lui pour la première fois; elle vient sur ses lèvres: le 20
septembre, devant Metternich, qui reste à ses côtés en observation et
l'oreille aux écoutes, il se hasarde à dire: «Le jour où je me verrais
forcé de faire la guerre à la Russie, j'aurais un allié puissant et
considérable dans un roi de Pologne[596].»
[Note 596: _Mémoires de Metternich_, I, 109.]
Par ces mots, il justifiait enfin et rétrospectivement les défiances
d'Alexandre. Seulement, s'il eût pu lire lui-même dans l'esprit du Tsar,
il y eût retrouvé sa propre arrière-pensée, parvenue à un degré au moins
égal de développement. Aujourd'hui, Alexandre inclinait plus
sérieusement à suivre les avis de Czartoryski, à réaliser le rêve des
Varsoviens, à faire ce qu'il accusait et soupçonnait Napoléon de vouloir
faire, à reformer et à s'agréger la Pologne, afin de la transformer
entre ses mains en instrument d'offensive. Depuis quelque temps, il
s'est cherché de nouveaux intermédiaires avec les Polonais dans leur
nation même; des personnages importants ont été prévenus, initiés; le
projet a pris assez de précision et de consistance pour qu'il en soit
parlé couramment dans certains milieux, pour que l'écho en revienne à
nos agents. L'un d'eux, lancé en explorateur sur les confins de
l'Autriche, de la Turquie et de la Pologne, passant à Varsovie en
novembre, va écrire de cette ville: «Il est un plan affectionné
par-dessus tout par l'empereur de Russie et dont la préparation est
confiée au comte Jean-Séverin Potocki, et qui ne laisse pas que de
partager les opinions dans les provinces russes polonaises: c'est le
rétablissement du royaume de Pologne avec son indépendance, ses
privilèges, mais uni à l'empire de Russie à perpétuité, comme l'Italie
l'est momentanément à la France. Ce plan est bien connu ici malgré les
efforts des Russes. Il ne les séduit pas, mais il flatte trop leur
égoïsme et leur paresse pour ne pas trouver des partisans parmi les
grands seigneurs des provinces russes polonaises, qui y sont fort
enclins. Il sera d'ailleurs fortement soutenu par les Grecs fanatisés.
On invitera le grand-duché de Varsovie à se réunir à la majorité. Tel
est le plan que la Russie se propose de mettre au jour au premier signal
de guerre, et il serait dans ce cas très important de le prévenir, car
il les divisera ou tout au moins les amènera à se combattre entre
eux[597].»
[Note 597: Archives des affaires étrangères, Pologne, 326. Le même
rapport plus développé se retrouve aux Archives nationales, AF, IV,
1699. L'agent était M. de Thiard, ancien chambellan de l'Empereur. Voy.
ses instructions au n° 16811 de la _Correspondance_.]
Que la France ou la Russie prît l'initiative de ressusciter la Pologne,
celle des deux qui tenterait l'entreprise aurait à compter avec un
tiers: il faudrait pressentir, consulter, désintéresser l'Autriche, la
mettre avec soi sous peine de l'avoir contre soi. À l'opération
projetée, l'Autriche perdrait presque infailliblement ce qui lui restait
de la Galicie; ce membre détaché de la Pologne tendrait invinciblement à
se ressouder au corps, la partie irait d'un mouvement irrésistible se
fondre et s'absorber dans l'unité refaite. Pour réconcilier l'Autriche
avec ce sacrifice, il importait de lui présenter d'amples
dédommagements, de lui offrir en échange de son établissement précaire
en Galicie de plus solides acquisitions: c'était avec elle une question
d'indemnité à débattre. Pour commencer, on ne pouvait trop tôt se
ménager à Vienne de nouveaux moyens d'accès et de confidence. Chacun de
son côté, simultanément et secrètement, l'Empereur et le Tsar vont
s'appliquer avec plus de soin à rapprocher d'eux l'Autriche et à
l'attirer dans leur jeu.
Si Napoléon avait prononcé devant Metternich le nom de la Pologne,
c'était afin de sonder ce ministre. Il s'expliqua dans la suite de
l'entretien. Cette fois encore, il n'a pas en vue de signer une alliance
et de se procurer un concours armé; il est plus détaché que jamais de
cette idée. Observant ce qui se passe à Vienne, le fond d'amertume et de
défiance qui y subsiste irrémédiablement, il ne croit guère à la
possibilité de faire marcher côte à côte et de bon coeur Autrichiens et
Français, vaincus et vainqueurs de Wagram. Ce qu'il demande toutefois,
c'est plus qu'une simple neutralité, c'est une connivence et une
complicité passives, garanties par l'adhésion anticipée de François Ier
et de ses conseillers aux remaniements que l'avenir pourra commander.
Dans ce but, il cherche à s'entendre dès à présent avec eux sur leur
future compensation. De toutes ses possessions perdues, il n'en était
point que l'Autriche désirât plus passionnément recouvrer que les côtes
et les ports de l'Adriatique. Déjà Napoléon avait dit à Metternich:
«Tout peut revenir, ces points-là sont _des bouts de cheveux pour
moi_[598].» Lorsqu'il eut fait allusion à une renaissance possible de la
Pologne, il ajouta: «Repousseriez-vous un jour des conférences ayant
pour but d'amener l'échange d'une partie égale de la Galicie contre ces
provinces?... Si je puis éviter la guerre avec la Russie, tant mieux;
sinon, il vaut mieux avoir prévu les conséquences de la lutte[599].»
Là-dessus, il insista longuement sur les avantages qui résulteraient
pour l'Autriche de la réincorporation du littoral. À ce prix, il ne
réclamerait pas une coopération active; la manière dont les Russes
l'avaient secondé en 1809 l'avait, disait-il, dégoûté des coalitions. Il
ne demandait même pas, il ne voulait point de réponse à ses
insinuations. Dans le cas où l'empereur François admettrait en principe
l'idée de l'échange, ce monarque n'aurait qu'à vendre graduellement les
domaines de sa couronne en Galicie; à ce signe, Napoléon comprendrait
que l'Autriche ne refusait pas de s'entendre avec lui sur les résultats
possibles d'une crise à prévoir.
[Note 598: _Mémoires de Metternich_, II, 365.]
[Note 599: _Id._, I, 110-111.]
Nanti de cet aveu, Metternich considéra que sa mission exploratrice
était remplie et se prépara à quitter la France. Il se sentait fixé sur
le point qu'il avait pris à tâche d'éclaircir; il disposait désormais
d'une base pour édifier toutes ses combinaisons; d'après les dernières
paroles de l'Empereur, il avait compris que le conflit avec la Russie,
dont il avait si curieusement observé la genèse, se produirait suivant
toutes probabilités. Cette crise, qui dominait l'avenir, rouvrait à
l'ambition de sa cour de vastes perspectives. Placée entre les deux
belligérants, sur leur flanc, l'Autriche ne trouverait-elle pas
l'occasion de jeter dans la balance le poids décisif? Par contre, toute
imprudence au début la mettrait en péril de mort et l'exposerait à périr
dans la formidable collision qui se préparait: elle ne pourrait, le cas
échéant, prononcer avec utilité son action qu'après l'avoir tout d'abord
et très soigneusement réservée. Pour le moment, Metternich ne voyait
d'autre conduite à suivre que d'accéder aux désirs de l'Empereur,
d'admettre le troc de la Galicie contre les provinces illyriennes, sans
participation active à la lutte, et il conseillerait à son maître cette
résignation profitable. En se plaçant sur ce terrain, l'empereur
François n'aurait pas à se brouiller irrévocablement avec les Russes et
à prendre parti contre eux; il se garderait la faculté de leur revenir
et de suivre la fortune, si jamais l'inconstante déesse passait dans
leur camp, mais en même temps il s'assurerait des garanties et quelques
avantages pour le cas infiniment plus probable d'une victoire française.
C'était beaucoup que d'avoir amené Napoléon à tenir compte dans toutes
les hypothèses de l'intérêt autrichien, et Metternich revenait à Vienne
avec confiance, heureux d'y rapporter ce bienfait et se flattant d'y
recevoir bon accueil.
À Vienne, il ne trouva qu'une désagréable surprise. Quelles ne furent
pas sa stupéfaction, sa colère, d'apprendre qu'une mystérieuse intrigue,
nouée à son insu pendant les derniers temps de son absence, risquait
d'anéantir tous les fruits de sa mission et de rejeter l'Autriche dans
la plus périlleuse des voies! Cette fois encore, la Russie avait pris
les devants sur la France: agissant depuis quelques semaines à Vienne
avec un redoublement d'ardeur, elle y avait fait d'étonnants progrès.
Plus ambitieuse que Napoléon, elle demandait une alliance, le cabinet
autrichien semblait près de l'accorder, et ce qu'il y avait pour
Metternich de plus pénible, de plus mortifiant dans cette aventure,
c'était que son propre père, laissé par lui en arrière pour le
représenter dans le conseil, pour lui garder la place, avait échappé à
sa direction et s'était laissé prendre aux filets de la diplomatie
moscovite. Le ministre intérimaire s'était permis d'avoir une politique
à lui, diamétralement opposée à celle du ministre en titre, retenu au
loin par une fructueuse ambassade; tandis que le fils se rapprochait de
la France à pas comptés, avec une prudente circonspection, le père se
livrait brusquement et presque inconsciemment à la Russie.
Le vieux prince de Metternich manquait totalement de la souplesse
nécessaire pour imiter le jeu où excellait son fils, pour se tenir en
équilibre entre la France et la Russie, en penchant un peu vers la
première, sans s'abandonner tout à fait: il avait d'abord incliné plus
que de raison du côté français; n'ayant point trouvé là le point d'appui
que recherchait sa débilité, il se laissait aujourd'hui retomber
gauchement dans les bras de la Russie. Son idée fixe était toujours de
sauver les Principautés. Bien que les Russes eussent brillamment terminé
leur campagne d'Orient par la victoire de Batynia et l'occupation de
plusieurs places, il se reprenait de plus en plus à l'espoir de les
amener à se modérer eux-mêmes, à diminuer leurs prétentions sur le
Danube, en leur offrant sur d'autres points une alliance et des
garanties.
Cette tendance, nous l'avons vu, avait été reconnue par le comte
Schouvalof, qui avait reçu ordre d'en profiter. Pour arriver jusqu'au
prince de Metternich, Schouvalof se lia avec son homme de confiance, M.
de Hudelist, employé de haut rang à la chancellerie aulique. «Quoique
vivant en voyageur, écrivait-il, je l'engageai à accepter un dîner sans
façon: il y vint, en ayant probablement reçu la permission[600].» En
dînant, on causa, on se fit des confidences, et Hudelist finit par dire
que, si la Russie désirait un rapprochement, l'Autriche «ferait la
moitié du chemin[601]». À ce mot, le cabinet de Pétersbourg répondit en
proposant immédiatement un traité secret. Il s'agissait d'un acte
modeste en soi: chacune des deux cours s'engagerait simplement «à
n'assister qui que ce soit[602]» contre l'autre. Mais la pensée des
Russes allait plus loin que leurs propositions écrites. Ainsi Schouvalof
était chargé, en même temps qu'il présenterait le projet de traité, de
réitérer l'offre de la Valachie orientale «en échange de quelques
parties de la Pologne[603]». Ce serait créer un précédent utile; il
était bon d'habituer les Autrichiens à se dessaisir et à trafiquer de
leurs territoires polonais. Puis, on se disait à Pétersbourg qu'une fois
l'Autriche liée par une signature, par un pacte quelconque, il serait
facile de l'attirer plus complètement à soi: l'intimité, la confiance
renaîtraient, on en viendrait à marcher d'accord en toute circonstance.
Cette arrière-pensée se trahit dans une lettre particulière du
chancelier Roumiantsof à Schouvalof, pleine de cajoleries à l'adresse du
prince de Metternich et de son gouvernement: «Sa Majesté, dit-il, avait
en quelque sorte prévenu la démarche que la cour de Vienne vient de
faire près d'elle. Tant mieux: l'amitié des deux empereurs, puisque l'un
et l'autre en avaient si bien senti l'utilité, n'en sera que plus forte;
c'est tout ce que je désire. L'Empereur est très satisfait de vous,
Monsieur le comte, et il s'attend que vous achèverez ce que vous avez si
bien commencé. Veuillez, je vous prie, remercier le prince de Metternich
du bon souvenir qu'il me conserve. Je me rappelle avec plaisir cette
époque où nous étions ensemble, et je professe ici bien volontiers que
j'ai souvent tiré beaucoup d'avantages de ses lumières et de son
expérience. Combien ne serais-je pas flatté, s'il était dans notre
étoile à tous les deux de ramener maintenant cette ancienne et heureuse
époque à laquelle les deux cabinets ne faisaient rien sans se
concerter[604]!»
[Note 600: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre 1810.
Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 601: _Id._]
[Note 602: Roumiantsof à Schouvalof, 16-28 septembre. _Id._]
[Note 603: _Mémoires de Metternich_, II, 397.]
[Note 604: Lettre du 16 septembre 1810. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
Ainsi amorcée, la négociation prit rapidement tournure. Metternich le
père avait fait son rapport à l'empereur François, qui approuvait et
laissait faire. La seule difficulté était la question des Principautés,
que l'Autriche voulait traiter concurremment avec celle de l'alliance:
elle désirait obtenir des Russes une promesse de renoncement partiel ou
au moins l'assurance qu'ils la laisseraient se porter médiatrice entre
eux et les Turcs et dire son mot sur les conditions de la paix.
Schouvalof n'était autorisé à prendre aucun engagement de ce genre.
Néanmoins, le ministère autrichien inclinait à conclure; déjà le pacte
de simple neutralité se transformait en traité de défense mutuelle, et
tout s'acheminait à une reprise de liaison entre les deux anciennes
cours impériales, lorsque le retour inopiné de Metternich le fils, qui
reprit aussitôt la direction des affaires, vint tout interrompre[605].
[Note 605: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre, 5-17
octobre 1810. BEER, _Geschichte der orientalische Politik OEsterreichs_,
244-248. MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 72-77.]
Averti de ce qui se préparait, Metternich ne perdit pas un instant pour
se jeter à la traverse. Il ne fit que toucher barre à Vienne, courut en
Styrie où se trouvait l'empereur François, obtint que le faible monarque
considérât comme non avenu le rapport «provisoire» du ministre
intérimaire et qu'il décidât le rejet des propositions russes.
Là-dessus, Metternich rentra à Vienne, vit Schouvalof, et, dans un
langage très doux, très courtois, fleuri d'expressions gracieuses, mais
au fond parfaitement net, coupa court aux espérances de cet envoyé.
L'Autriche, dit-il, n'était en position de contracter d'engagement avec
personne. Il affirmait--et c'était vrai--n'avoir rien signé avec la
France; il prétendait que ses préférences de principe et ses
inclinations de coeur le portaient vers Pétersbourg, mais le moment
était-il venu de trahir et de manifester ces sentiments? Entre les
souverains autrichien et russe, l'amitié était de fondation, la
confiance reposait sur de longues traditions d'intimité et des intérêts
communs: qu'était-il besoin de se compromettre par un traité, qui
n'échapperait pas à Napoléon? Quant à l'échange des territoires,
Metternich le déclina avec autant d'énergie que Schouvalof en mit à le
proposer. En somme, il rompit les pourparlers, reconquit ainsi la pleine
liberté de ses mouvements et dégagea l'Autriche des liens où elle allait
maladroitement s'emprisonner[606].
[Note 606: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810.
Archives de Saint-Pétersbourg. BEER, 248-49. METTERNICH, II, 395-99.
MARTENS, 72-77.]
Outré de cette déconvenue, Schouvalof songea un instant à s'acharner, à
tenter d'autres voies, à agir malgré et contre Metternich. N'existait-il
pas à la cour de Vienne, dans ce milieu étrange où se croisaient tant
d'influences diverses, quelques intermédiaires des deux sexes à employer
auprès du maître? L'Empereur aimait sa femme, appréciait fort
l'archiduchesse Béatrice, soeur de l'Impératrice, gardait un reste
d'affection au vieux Metternich, consultait volontiers le comte Zichy et
témoignait toujours d'une inconcevable faiblesse pour son secrétaire
Baldacci, considéré comme le mauvais génie de la dynastie. Schouvalof
songea successivement à ces divers personnages et à d'autres encore.
Toutefois, les ayant passés en revue, il se convainquit qu'aucun ne
présentait les conditions voulues pour mener à bien l'opération délicate
qui serait confiée à ses soins, pour mettre en échec le crédit du
puissant ministre; les quelques coups de crayon qu'il consacre à chacun
d'eux, dans une dépêche irritée où il se déclare obligé de quitter la
partie, composent un tableau peu flatteur de l'entourage du monarque:
«L'Impératrice, dit-il, a beaucoup d'esprit et voudrait se mêler des
affaires, mais son auguste époux l'en éloigne. Le prince de Metternich
n'ira pas directement contre son fils; de plus, il ne dira jamais à
l'Empereur que la leçon qu'il aura étudiée, et encore en oubliera-t-il
la moitié. Hudelist ne peut quelque chose qu'auprès du prince.
L'archiduchesse Béatrice craint de se mêler des affaires et de voir son
nom dans le _Moniteur_. Le comte de Sickingen pourrait parler, mais il
est bien avec des personnes qui tiennent au comte de Metternich. Tout le
reste n'y peut rien, excepté Zichy, qu'il faudrait acheter, et Baldacci;
ce serait le dernier moyen à employer[607].»
[Note 607: Schouvalof à Roumiantsof, 17-29 novembre 1810. Archives
de Saint-Péterbourg.]
Peu après cette campagne brillamment commencée et mal terminée,
Schouvalof, dont les fonctions n'avaient jamais été que provisoires, fut
rappelé; un ambassadeur régulier, M. de Stackelberg, était déjà arrivé à
Vienne. Stackelberg essaya à plusieurs reprises de rentrer en matière.
Chaque fois, Metternich se déroba, déclinant les entretiens, fuyant les
rendez-vous, se faisant insaisissable, paraissant tout entier au plaisir
de retrouver Vienne, ses amis, ses relations, se montrant plus occupé de
plaisirs que d'affaires. Depuis son retour, fidèle à ses habitudes
mondaines, il se répandait beaucoup et se laissait voir dans tous les
milieux. Comme s'il eût voulu atténuer le déplaisir que causeraient à
Pétersbourg ses procédés évasifs, il fréquentait les salons russes de
Vienne, où Razoumovski et autres continuaient à tenir bureau
d'intrigues; sobre de paroles avec les négociateurs attitrés que lui
dépêchait le Tsar, il se dédommageait avec les dames russes, se mettait
pour elles en frais spéciaux de galanterie; à l'heure où il refusait
d'écouter Schouvalof et Stackelberg, on crut remarquer que ses
assiduités auprès de la princesse Bagration prenaient un caractère
particulièrement vif; c'était ce qu'il appelait «travailler à la
conciliation[608]». Avec cela, il entretenait les rapports les plus
intimes avec l'ambassadeur français, qui ne tarissait pas en éloges sur
son compte. Par ces mouvements divers et exécutés avec une égale
désinvolture, il restait également fidèle au plan qu'il s'était tracé:
se faire bien venir de Napoléon, sans s'ôter les moyens, le cas échéant,
de se reporter ailleurs et de rentrer en grâce auprès de la Russie.
[Note 608: _Correspondance de M. Otto_, novembre et décembre 1810,
_passim_.]
Cette cour, il est vrai, avait espéré mieux que des politesses,
enveloppant un refus de traiter; son dépit s'exhala en termes acerbes.
La correspondance de ses agents ne ménage plus les épithètes
désobligeantes à Metternich; elle prend vivement à partie cet homme
d'État, qui jusqu'alors avait obtenu de ses contemporains plus
d'attention que d'estime. Schouvalof le jugeait «plus finasseur que
fin»; Stackelberg, qui avait le trait mordant et la plume acérée, voyait
en lui l'homme lige, le client, la créature de Napoléon, et attribuait à
sa conduite les motifs les moins avouables: rappelant son rôle dans
l'affaire du mariage, son séjour prolongé à Paris, il en concluait que
son but prémédité était d'asservir l'Autriche aux volontés françaises.
«Combien, ajoutait-il, cette présomption n'acquiert-elle pas plus de
force lorsqu'on a tout lieu de croire que l'existence politique de ce
ministre tient à l'intimité avec un gouvernement dont la protection le
sauve de l'effet sur le souverain, sinon de la déconsidération publique,
au moins du manque de considération indispensable dans un poste aussi
éminent! Et pour n'en citer qu'un motif, que penser en effet d'un
ministre dont on est à deviner les heures d'occupation, tant il est
adonné aux plaisirs de la société? On a dit du duc de Choiseul que ce
n'était pas dans son cabinet de travail qu'il avait le plus utilement
servi Louis XV; cela est très vrai, mais les affaires les plus
importantes de ce ministère avaient été traitées dans le salon du
ministre et non dans des boudoirs[609].»
[Note 609: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives
de Saint-Pétersbourg. Les bulletins de police parisiens rapportaient à
la même époque que Metternich n'était «pas plus considéré que
Talleyrand». Archives nationales, AF, IV, 1508.]
L'empereur Alexandre, de son côté, devait garder rancune au ministre qui
avait si prestement éconduit la Russie, à l'heure où elle se croyait
sûre de ressaisir l'Autriche. Pourtant, le Tsar se refusait encore à
désespérer de cette puissance; s'il ne pouvait l'avoir pour auxiliaire,
ne saurait-il éviter au moins de l'avoir pour ennemie? Peu à peu, par
une coïncidence curieuse et pourtant naturelle, Alexandre en viendra à
envisager les rapports à établir avec l'Autriche exactement sous le même
point de vue que l'empereur des Français: renonçant provisoirement à
l'idée d'une alliance, il se rabattra sur celle d'une neutralité
bienveillante, assurée à l'avance et largement rémunérée. Il ne
demandera plus aux Autrichiens que de le laisser faire, de ne s'émouvoir
et de ne s'étonner de rien, de considérer sans alarme ce qui pourra se
passer autour d'eux, en Pologne par exemple, de se résigner au besoin à
perdre la Galicie, moyennant d'équitables dédommagements; ces
équivalents, il les désignera, comme Napoléon, en Orient, montrera au
loin cette proie abandonnée à toutes les convoitises. Napoléon a parlé
des provinces illyriennes, Alexandre finira par offrir la plus grande
partie des Principautés[610]. C'est qu'ils sentent également que
l'Autriche une fois mise hors de cause, éloignée et payée, il deviendra
plus facile, au premier de fixer le dévouement des Polonais, au second
de tenter leur fidélité. Ainsi, lors même qu'ils traitent avec
l'Autriche, ils pensent à la Pologne: autour d'elle évolue leur
diplomatie souterraine et tournent toutes leurs combinaisons de défense
ou d'attaque; c'est à la retenir ou à la capter que s'emploient
mystérieusement leurs efforts; il semble que l'un comme l'autre ait
indispensablement besoin d'elle pour accaparer à son profit les chances
de l'avenir. Tous deux commandent pourtant aux armées les plus
nombreuses et les plus belles qui soient dans l'univers; s'ils le
veulent, des millions de soldats vont se lever à leur voix, obéir à leur
geste. Néanmoins, tant de moyens ne suffisent pas à leurs yeux pour
décider la victoire. Chacun d'eux estime que sa supériorité dépend du
concours spontané d'une nation opprimée, trois fois spoliée, aux deux
tiers captive, mais en qui s'affirme un principe de survie et de libre
expansion. Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins
encore à se donner une armée de plus qu'à enrôler dans leur parti une
grande force morale et à l'attirer sous leurs drapeaux: c'est un hommage
involontaire qu'ils rendent à la puissance de l'idée et au droit
méconnu. Spectacle étrange que celui de ces deux potentats, dont l'un
dispose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre
possède un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les
faveurs d'une poignée d'hommes aspirant légitimement à reformer un
peuple, comme si, entre tant d'éléments de force matérielle et de succès
qu'ils s'opposent l'un à l'autre, ce grain de justice et de bon droit
pouvait faire pencher la balance!
[Note 610: BEER, 250-51. MARTENS, 78-79. METTERNICH, II, 417.]