Dès le mois de mai, Napoléon avait adressé au gouvernement de Stockholm
une note péremptoire et menaçante; il exigeait, en même temps que la
guerre aux Anglais et l'extradition d'un certain nombre d'émigrés
français, la mise sous séquestre des marchandises coloniales entreposées
en Poméranie; faute d'obtempérer sous cinq jours à ces demandes, la
Suède perdrait les bénéfices de son traité, s'exposerait à une rupture
et à un traitement de rigueur[564].
[Note 564: _Corresp._, 16476. Archives des affaires étrangères,
Suède, 294.]
Ces dures injonctions s'adressaient à un État malheureux,
particulièrement éprouvé par la tourmente qui sévissait sur l'Europe.
Jetée par la folie de son dernier roi dans une guerre désastreuse, qui
lui avait coûté la Finlande, la Suède n'était sortie de cette crise,
grâce à un changement de règne, que pour tomber dans d'inextricables
embarras. Aujourd'hui, elle se sentait tirée en sens inverse par deux
intérêts contradictoires, également pressants, qu'il lui était interdit
de sacrifier l'un à l'autre.
Par instinct, par tradition, elle inclinait vers la France, sentait
l'avantage de se rattacher à cette ancienne alliée et de se serrer
contre elle; la protection de Napoléon lui paraissait indispensable pour
résister à la Russie, établie désormais en face de sa capitale, et se
refaire une existence politique. Mais la première nécessité pour un
peuple, avant même de pourvoir à la sécurité et à la grandeur de l'État,
est de vivre, de vivre matériellement, de subvenir aux besoins de chaque
jour. Or, la rupture avec l'Angleterre mettrait littéralement la Suède
dans l'impossibilité de se sustenter. Le commerce avec les ports du
Royaume-Uni était devenu l'une des fonctions normales et essentielles de
sa vie; seul, il permettait aux Scandinaves de mettre en valeur les
richesses de leur sol, d'exploiter leurs forêts et leurs mines, en
ouvrant à leurs bois de construction, à leurs fers, à leurs aciers, un
débouché permanent. En échange de ces produits, l'Angleterre fournissait
à ses tributaires du Nord toute une partie des objets nécessaires à leur
alimentation, des denrées de première utilité, le sel par exemple, que
la Suède ne possédait et ne savait fabriquer par elle-même: une
suspension complète de rapports l'eût soumise à d'intolérables
privations. Entre Napoléon, qui pouvait la briser ou au moins la livrer
aux Russes, et l'Angleterre, qui possédait les moyens de l'affamer, elle
se voyait réduite à ruser, à louvoyer, faisant au premier des promesses
constamment éludées en faveur de la seconde.
Aux angoisses de cette situation s'ajoutaient les difficultés et les
périls d'un lendemain de révolution. À l'intérieur, les passions
n'avaient point désarmé, elles restaient actives, irréconciliables, et
nul n'apparaissait assez fort pour les contenir et les maîtriser. Le roi
actuel, Charles XIII, élevé d'abord à la régence, placé ensuite sur le
trône à l'exclusion de son neveu Gustave IV et de sa descendance, était
âgé, infirme, sans postérité; la Reine était impopulaire et décriée,
soupçonnée des pires intrigues; la branche aînée des Wasa conservait un
parti; les chefs de la noblesse étaient accusés de connivence avec les
Russes et dénoncés aux haines d'une démagogie turbulente, qui colorait
d'un patriotisme exalté ses tendances subversives.
Au milieu de cette confusion et de ces dangers, la Suède cherchait
désespérément un point où se reprendre, où rattacher ses destinées
chancelantes, et sa grande préoccupation était de se refaire une
dynastie, de se donner une race de rois qui succéderait à la branche
cadette des Wasa, après la mort de Charles XIII, et de greffer un rameau
vivace sur cette tige desséchée. Le 14 juin 1809, les États avaient
choisi pour héritier de la couronne Charles-Auguste d'Augustenbourg,
beau-frère du roi de Danemark. Par lui-même, ce prince n'avait rien qui
pût séduire et enlever les coeurs[565]; mais la Suède voyait en lui la
promesse d'un sort plus assuré, le gage de l'indépendance nationale, et
il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'entourât de sollicitude
et de respects. En ce moment, comme l'adversité s'acharne à frapper les
malheureux, un coup de foudre inattendu vint fondre sur la Suède, et ce
fut à l'époque même où Napoléon la mettait plus impérieusement en
demeure de le satisfaire. Le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince
d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la
place. Cette catastrophe, trop soudaine pour être attribuée par la
douleur populaire à des causes naturelles, remettait en suspens l'avenir
de la Suède et le livrait à toutes les incertitudes.
[Note 565: «Le prince royal, écrivait notre chargé d'affaires à
Stockholm, est naturellement sérieux et réfléchi, ne cherche point à
plaire par les petits moyens auxquels les Suédois attachent une grande
importance; il ne dit rien aux femmes, s'ouvre fort peu avec les hommes
et ne sourit presque jamais; en un mot, il ne sacrifie pas aux Grâces,
mais sa vie est consacrée à l'étude.» 11 mai 1810. Archives des affaires
étrangères.]
Il fallait maintenant procéder à l'élection d'un nouveau prince royal,
rassembler à cet effet les États, convoquer une diète, c'est-à-dire
rouvrir une scène de compétitions et de désordres. Au milieu de son
désarroi, le gouvernement s'avisa que la Providence lui avait ménagé un
moyen d'abréger et de simplifier la crise. Le prince qu'il pleurait
avait un frère; en appelant ce jeune homme à remplacer le défunt, en
dirigeant sur lui les suffrages de la diète, en se bornant à une
substitution de personne dans la même famille, on couperait court à la
lutte des intrigues qui de toutes parts se mettaient en mouvement. Le
Roi et son conseil, il est vrai, n'admettaient ce parti que sous une
réserve essentielle. Dans son surcroît d'infortune, la Suède sentait
mieux le besoin de reconquérir les bonnes grâces de Napoléon, d'aller à
lui et de forcer sa protection. N'intéresserait-elle point l'Empereur à
son sort en lui demandant de le fixer, d'approuver et de ratifier par
avance le choix du futur souverain? Apaisé par cet acte d'obédience et
d'hommage, satisfait de voir la Suède se livrer politiquement à ses
inspirations, Napoléon consentirait peut-être à adoucir ses exigences
économiques, à prendre en considération les intérêts et les souffrances
d'un peuple qui voulait être à lui, ne demandant qu'un peu de patience
et de ménagement. Dominé par cet espoir, le gouvernement ajourna toute
décision définitive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Paris un conseil ou
plutôt une direction. Le 2 juin, tandis que le cabinet souscrivait en
principe à toutes les demandes de la note française, le Roi écrivit à
l'Empereur une lettre éplorée; il insistait sur les malheurs qui
accablaient sa vieillesse, indiquait ses préférences, faisait allusion
au second prince d'Augustenbourg, et demandait à Napoléon, en termes
suffisamment explicites, d'agréer ce candidat et de lui donner
l'investiture[566].
Avant de recevoir cette lettre, Napoléon avait appris la mort du prince
royal. Le choix d'un successeur lui importait peu, quant à la personne;
son voeu était simplement qu'il s'élevât en Suède un pouvoir assez fort
pour imposer à la nation la rupture avec l'Angleterre, assez fort aussi
pour ne point subir l'influence et la tutelle de la Russie. Le bruit
public prêtait au cabinet de Pétersbourg l'intention de mettre sur les
rangs un prince d'Oldenbourg, parent des Roumanof: Napoléon excluait ce
choix, mais il était également résolu à ne point patronner un candidat
désagréable au Tsar. Pour fortifier prudemment la Suède, son idée était
toujours de la rapprocher du Danemark, ami de la France sans être ennemi
de la Russie, de l'adosser à ce royaume, déjà maître de la Norvège, de
créer ainsi autour de la Baltique un groupement de forces, une sorte de
fédération scandinave. Le choix du prince décédé lui avait plu, parce
qu'il indiquait chez les Suédois une tendance à entrer dans cette voie.
Aujourd'hui, l'heure n'était-elle point venue d'y marquer un pas
décisif, de préparer à bref délai, non seulement de plus intimes
rapports entre les deux gouvernements, mais la réunion des couronnes? Il
suffirait d'appeler à la succession inopinément ouverte à Stockholm, au
lieu d'un prince danois, le roi de Danemark lui-même, Frédéric VI, et de
placer sur les marches du trône de Suède le monarque qui régnait à
Copenhague. Lorsque Napoléon passa pour la première fois en revue les
candidats possibles, il y eut chez lui, en faveur de ce dénouement, une
courte velléité: c'est au moins ce que semble indiquer un article paru à
la date du 17 juin dans l'officieux _Journal de l'Empire_: l'attention
des Suédois y était appelée sur le roi de Danemark en quelques lignes
assez claires pour avertir et diriger l'opinion.
[Note 566: Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
Quelques jours après, la lettre de Charles XIII arrivait à Paris. La
candidature soumise à l'Empereur ne s'écartait pas sensiblement de celle
qui avait eu tout d'abord ses préférences: elle tendait au même but, de
façon moins directe; sans préparer la réunion des couronnes, elle
reformerait un lien entre la Suède et le Danemark; elle avait sur
l'autre l'avantage d'être plus acceptable pour la Russie, que la
perspective d'une fusion complète entre les États scandinaves eût
vraisemblablement alarmée. Napoléon, sans plus songer au roi de
Danemark, se rallia de bonne grâce au choix du prince d'Augustenbourg.
Il ne prononça point son adhésion en termes formels, ayant adopté pour
principe de ne pas se mêler directement à l'affaire suédoise, mais il
inséra dans sa réponse au Roi, qu'il fit le 24 juin, les phrases
suivantes: «J'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 2 juin. Je prends
une part sincère à tous ses chagrins, et je suis peiné des embarras que
cette nouvelle circonstance lui donne. J'ai eu quelque satisfaction de
voir par sa lettre que la Providence lui a ménagé des ressources... Le
projet de resserrer les liens de la Suède avec le Danemark paraît avoir
des avantages spéciaux pour son pays[567].»
[Note 567: _Corresp._, 16588.]
Notre diplomatie fut chargée de fournir le commentaire de ces
expressions légèrement voilées. La France n'entretenait à Stockholm,
depuis la paix, qu'un simple chargé d'affaires, et si l'Empereur venait
de nommer le baron Alquier son ministre dans cette capitale, il lui
avait enjoint de rester à Paris jusqu'à ce que la Suède eût fait droit à
toutes nos exigences en matière de blocus. Le 24 juin, il envoie à M.
Alquier l'ordre de partir le lendemain, de rejoindre immédiatement son
poste: «Vous lui donnerez pour instructions, écrit-il à Champagny,
d'appuyer chaudement, mais sans me compromettre, le prince de Danemark.»
(Il désignait sous ce terme le prince d'Augustenbourg, apparenté à la
dynastie danoise[568].) En somme, il s'arrêtait à l'idée d'une
intervention active, quoique discrète, en faveur de la solution la plus
simple, la plus correcte, la plus normale, celle qui semblait devoir
reconstituer l'avenir de la Suède sans porter ombrage à la Russie.
[Note 568: C'est ce qui résulte avec évidence d'une instruction
adressée en même temps à notre légation de Copenhague, pour l'engager à
appuyer de son côté le candidat proposé par le roi de Suède. Archives
des affaires étrangères, Danemark, 183. _Corresp._, 16585.]
Le lendemain 25, la lettre était expédiée, M. Alquier faisait en hâte
ses préparatifs de départ, tout se disposait à une action en faveur du
prince d'Augustenbourg, et l'Empereur eût été sans doute fort étonné
d'apprendre qu'à la même heure, en plein Paris, chez un maréchal
beau-frère du roi Joseph, une combinaison toute différente se tramait à
son insu. Peu de jours auparavant, un jeune officier suédois, le
lieutenant Moerner, était arrivé à Paris. Il venait sans commission de
son gouvernement; il ne représentait pas même un parti, mais un groupe,
et c'était une réunion d'amis qui lui avait donné mandat de faire un
prince royal de Suède. Quelques militaires, quelques professeurs à
l'université d'Upsal, désirant avec ardeur la régénération de leur
patrie, admirateurs passionnés de la France et de son armée, avaient
conçu l'idée de retremper la Suède à cette source de vertu guerrière et
d'héroïsme; ils s'étaient mis en tête de chercher dans l'état-major
impérial, chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne et le roi
de demain.
Parmi les maréchaux, leur choix s'était très naturellement porté sur le
seul que la Suède connût autrement que de réputation. Pendant la
campagne de 1807, Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avait eu à
combattre les Suédois en Poméranie; il s'était montré envers eux
adversaire courtois, vainqueur généreux; plus tard, en 1808, chargé
d'opérer une descente en Scanie, tandis que les Russes attaquaient la
Finlande, il avait mis à profit le vague de ses instructions pour
respecter le territoire suédois; il avait préféré ménager d'anciens
alliés plutôt que de vaincre à leurs dépens, et son inaction, qui avait
fort déplu à Pétersbourg, lui avait valu en Suède un commencement de
popularité. C'était donc lui qu'avaient principalement en vue M. de
Moerner et ses amis, et le jeune lieutenant, avec la confiance téméraire
de son âge, s'était offert pour sonder le terrain à Paris, pour proposer
au maréchal de nouvelles destinées et solliciter l'adhésion du
gouvernement français, pour convaincre Bernadotte et Napoléon[569].
[Note 569: _Mémoires inédits de M. de Suremain_, aide de camp du roi
de Suède, cités par le baron ERNOUF, dans un article intitulé: _Comment
Bernadotte devint roi de Suède_. _Revue contemporaine_, mars et avril
1868, 237-269. A. GEFFROY, _Des intérêts du Nord scandinave dans la
guerre d'Orient, élection de Bernadotte_. _Revue des Deux Mondes_ du 15
septembre 1855, 1269-1296]
À Paris, Moerner s'ouvrit d'abord à un ami obscur, au géographe Latapie,
pourvu d'un emploi modeste au ministère des relations extérieures.
Moerner et Latapie, après avoir repris et parcouru ensemble la liste des
maréchaux, convinrent décidément que Bernadotte, qui participait au
prestige de Napoléon sans passer pour un serviteur aveugle de sa
politique, était seul, parmi tant d'illustrations, à réunir les
conditions requises. Le plus difficile était de faire croire en France à
la réalité et à l'importance d'un parti qui n'avait pris forme que dans
quelques têtes «remuées par l'enthousiasme militaire[570]». Ce parti qui
n'existait pas en Suède, on s'avisa de le créer à Paris. Moerner rallia à
son idée le consul de sa nation, M. Signeul, puis le comte de Wrède,
homme de grand nom et de haute allure, envoyé par son gouvernement pour
féliciter l'Empereur à l'occasion du mariage; ce fut M. de Wrède qui se
chargea, le 25 juin, d'aviser Bernadotte et de lui faire les premières
ouvertures.
[Note 570: Lettre de Suremain à notre chargé d'affaires. Archives
des affaires étrangères, Suède, 294.]
Bernadotte ne demandait qu'à régner; il affecta d'abord le
désintéressement qui est de mise et de tradition en pareille
circonstance, puis se laissa convaincre qu'il était indispensable au
salut de la Suède. Peu d'heures après, il était chez l'Empereur,
affirmant qu'un parti puissant le demandait et sollicitant la permission
de se présenter aux suffrages de la diète[571].
[Note 571: GEFFROY, 1285-88, ERNOUF, 254-255.]
L'Empereur l'écouta d'abord avec quelque incrédulité et eut peine à
prendre au sérieux cette candidature inopinée. Pourtant, lorsque les
Suédois de Paris lui eurent fait parler par diverses personnes de son
entourage, dont ils s'étaient acquis le concours, il prit leur demande
en plus mûre considération: il y avait là un élément nouveau qui
surgissait; convenait-il de l'écarter péremptoirement ou de s'en servir?
Quant à appuyer ouvertement ou même secrètement le prince de
Ponte-Corvo, l'Empereur n'y pensait point: il n'avait nulle envie
d'exaspérer les Russes et de les pousser à bout, ce qui arriverait s'il
plaçait de sa main à leurs côtés, en la personne d'un maréchal, non plus
seulement l'influence française, mais la France elle-même. Ce point mis
hors de cause, irait-il plus loin? Interdirait-il à Bernadotte toute
candidature? Au contraire, le laisserait-il agir, sans le patronner ni
le combattre, et lui permettrait-il de courir l'aventure à ses risques
et périls? À chaque parti il reconnaissait des avantages, des
inconvénients, qui se plaçaient devant lui en opposition et en
balance[572].
[Note 572: Les côtés divers sous lesquels il envisageait la question
se montrèrent dans ses entretiens avec Metternich. Voy. les _Mémoires_
de cet homme d'État, II, 365-367, 388-392.]
Il avait des objections de principe contre le choix d'un maréchal:
depuis qu'il avait cru se faire une légitimité par son mariage, il
répugnait à multiplier les parvenus sur les trônes et s'était constitué
le gardien vigilant du droit héréditaire. Il craignait non moins, s'il
permettait à l'un de ses compagnons d'armes, déjà parvenu au sommet de
la hiérarchie militaire, ce prodigieux avancement, d'éveiller chez les
autres des idées d'indépendance et de grandeur qui ne perçaient que trop
chez quelques-uns. Cependant, si sérieuses que fussent ces
considérations, ne devaient-elles point céder dans la circonstance à un
intérêt majeur, celui de laisser la Suède se lier étroitement à nous?
Par le chef français qu'elle se donnerait, l'Empereur trouverait sans
doute plus de facilité à peser sur elle et à la détacher de
l'Angleterre. D'autre part, s'il nous fallait quelque jour combattre les
Russes, la Suède reprendrait immédiatement une autre utilité: elle
aurait à attaquer l'ennemi en flanc, à entraver et à paralyser ses
mouvements. Or, cette diversion serait mieux conduite et plus efficace,
le coup porterait davantage si les Suédois avaient à leur tête un
maréchal d'Empire, instruit à l'école de Napoléon, formé à la grande
guerre, un chef qui leur rendrait la confiance en eux-mêmes,
disciplinerait leur courage mal réglé et leur réapprendrait à vaincre.
À la vérité, ces avantages divers risquaient de rencontrer dans la
personne même du maréchal à élire, du prince de Ponte-Corvo, de très
sérieux obstacles. Napoléon connaissait Bernadotte de trop longue date
pour faire fond sur son caractère et sa fidélité; il prisait ses
qualités militaires, sans l'avoir jamais aimé: en lui, il n'avait trouvé
à aucune époque cet élan de coeur, ce dévouement passionné qu'il
reconnaissait et appréciait chez d'autres maréchaux; il lui reprochait
une arrière-pensée personnelle qui s'était manifestée en beaucoup de
circonstances, un esprit raisonneur et peu maniable, un tempérament
porté à l'opposition, toutes choses qu'il comprenait sous le terme
générique de «jacobinisme». Après avoir comblé Bernadotte de faveurs et
d'argent, sans se l'attacher, il avait dû réprimer plus d'une fois ses
écarts, et il le tenait depuis Wagram dans une demi-disgrâce qui n'était
point pour apaiser les sourdes rancunes du maréchal. Il était donc fort
possible que celui-ci ne se fît pas l'agent docile de nos volontés, et
même Napoléon mettait en lui si peu de confiance qu'il songea un instant
à un autre candidat français, qu'il pensa à proposer le prince Eugène
aux Suédois qui lui demandaient Bernadotte. Eugène s'étant récusé et ne
voulant point changer de religion,--condition indispensable pour régner
à Stockholm,--il fallut revenir au prince de Ponte-Corvo, qui
n'éprouvait à aucun degré les mêmes scrupules[573].
[Note 573: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 260.]
D'ailleurs, si Napoléon ne se dissimulait point les objections
auxquelles prêtait le choix de ce maréchal, il ne les jugeait pas sans
réplique; il y répondait par deux raisonnements, également faux, qui
devaient le conduire à l'une de ses plus funestes erreurs. Il estimait
que la défection de Bernadotte, en admettant qu'elle dût se produire, ne
serait pas immédiate, que le prince continuerait au moins quelque temps
d'obéir à l'impulsion donnée, au mot d'ordre de la patrie, qui était de
s'engager à fond contre l'Angleterre. Or, pour plier nos ennemis et
abattre leur courage, déjà ébranlé par de successives atteintes,
peut-être suffirait-il de leur porter dans le Nord un coup brusque et
rapide, de leur fermer momentanément la Suède. Quant à la Russie,
Napoléon ne mettait pas en doute que le seul bruit d'une rupture entre
cet empire et la France ne réveillât chez tous les Suédois une
exaltation guerrière; pour eux, le Russe était l'ennemi héréditaire,
traditionnel; la perte de la Finlande était une plaie qui saignait
toujours dans leurs coeurs: certes, ils ne résisteraient pas à l'occasion
qui leur serait offerte de recouvrer cette province, en attaquant la
Russie aux prises avec la France, et à supposer que Bernadotte hésitât,
s'inspirât de considérations égoïstes et de calculs inavouables, la
nation l'entraînerait à sa suite et lui forcerait la main: la Suède
serait plus française que son roi français, plus belliqueuse que le chef
militaire qu'elle se serait donné; d'un élan tout spontané, elle
marcherait au canon et viendrait se ranger à nos côtés; à défaut du
gouvernement, le peuple déciderait la guerre de revanche, et Bernadotte,
avec son expérience et ses talents, serait là pour la bien diriger.
Seulement, cette crise dans le Nord que Napoléon voyait arriver sans la
souhaiter, l'élévation de Bernadotte présenterait l'inconvénient capital
de la rendre plus certaine, plus difficilement évitable. Quelque soin
que prît l'Empereur de ne pas faire sentir sa main dans ce qui
s'accomplirait et de ne pas l'y mettre effectivement, il était
impossible que la Russie ne tressaillît point à l'aspect d'un maréchal
d'Empire établi sur ses frontières, posté en face de Pétersbourg, à la
tête d'un peuple d'ennemis: elle s'alarmerait moins si Napoléon laissait
faire que s'il agissait; elle s'alarmerait cependant, et l'alliance ou
ce qui en restait survivrait avec peine à cette nouvelle épreuve. À cet
égard, Napoléon ne se faisait aucune illusion. Malheureusement, il
commençait d'envisager l'avenir avec un fatalisme coupable. À mesure
qu'il sentait Alexandre lui échapper davantage, il jugeait qu'entre eux
l'intimité ne pouvait disparaître que pour faire place au combat, qu'une
force ingouvernable poussait les deux empires l'un contre l'autre; le
temps n'est pas éloigné où il dira: «J'aurai la guerre avec la Russie
pour des raisons auxquelles la volonté humaine est étrangère, parce
qu'elles dérivent de la nature même des choses[574].» Persuadé que la
lutte, si elle devait survenir, éclaterait pour des motifs d'ordre
général, il ne crut pas devoir s'opposer à un événement qui la
rapprocherait sans doute, mais qui lui permettrait de la soutenir avec
plus d'avantages: il n'était pas homme à dédaigner une arme qui
s'offrait à lui, lors même qu'il n'avait point la certitude de s'en
servir. Donc, tout calculé, il ne défendra point à Bernadotte de se
présenter; il s'arrête à ce parti sans enthousiasme, sans savoir au
juste de quel côté doivent incliner ses préférences, en conservant un
fond de scepticisme sur les chances du maréchal; il ne lui prêtera
aucune assistance matérielle ou morale, se détournera de la Suède, la
laissera à elle-même, à ses propres inspirations, afin qu'elle fixe ses
destinées et pèse en même temps sur celles de l'Europe. Par une
exception unique dans sa carrière, comme si les événements qui
l'entraînent étaient si fort au-dessus des calculs humains que son génie
même ne pût les dominer, il se livre à eux, s'abstient d'agir et presque
de vouloir. Sur une question qui risque d'affecter gravement ses
rapports avec la Russie, il abandonne au sort le soin de prononcer et se
confie au dieu aveugle: la partie où il se sent indirectement engagé, il
la laisse se jouer sur une carte de pur hasard; il s'en remet à la plus
fortuite des circonstances, au résultat d'un scrutin populaire, au vent
qui va souffler dans une diète suédoise, de décider s'il aura plus ou
moins sûrement la guerre avec la Russie.
[Note 574: _Mémoires de Metternich_, II, 109.]
Comment concilier cette attitude nouvelle, ce parti pris d'inaction,
avec les démarches prescrites en faveur du prince d'Augustenbourg, avec
la lettre écrite au Roi, avec la mission confiée au baron Alquier? La
lettre était partie, mais elle ne prendrait sa valeur que par
l'interprétation que M. Alquier était chargé d'en donner. Cet envoyé
n'avait pas encore quitté Paris: il reçut ordre de rester. Ainsi
l'Empereur n'aura même pas de ministre en Suède pendant la session de la
diète; il tient volontairement sa diplomatie hors de scène et s'ôte
jusqu'au moyen d'intervenir. Toutefois, pour se remettre à la position
d'immobilité absolue, il lui avait fallu interrompre le geste commencé,
ramener son bras tendu pour agir, et ce mouvement en arrière, par lequel
il laissait le champ libre à Bernadotte, précise sa part de
responsabilité dans les événements qui vont suivre.