L'ÉLECTION DE BERNADOTTE

Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la

guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de

salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et

la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du

système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion

de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de

Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves

allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de

cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un

réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer

du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions

commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt

des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce

royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage

immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France;

le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince

royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi

Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette

candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur

du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le

_Journal de l'Empire_.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour

de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre

de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince

d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Moerner à Paris.--Un groupe de

Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur

l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des

intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer

Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se

présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé;

abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour

obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers

Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du

chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète

d'OErebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier

_magicien_.--Manoeuvre finale qui décide le succès de

Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte

élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste

à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de

l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son

arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près

l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la

Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire

confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à

Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie

et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la

politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et

échec final de la négociation entamée par le comte

Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation

entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs

desseins éventuels sur la Pologne.

I

C'était sur le rivage septentrional de l'Europe que Napoléon livrait aux

Anglais sa grande bataille économique. Le sud du continent, c'est-à-dire

l'Italie conquise et étroitement gardée, l'Illyrie annexée, l'Espagne

ensanglantée et misérable, la Turquie privée de communications

terrestres avec les autres pays, n'offraient à l'expansion de nos rivaux

que des débouchés inaccessibles ou restreints; au contraire, le Nord les

laissait accéder par de multiples voies aux principaux centres de

consommation. À cette époque où tout atteignait des proportions

démesurées, la défense élevait ses moyens à hauteur de l'attaque: tandis

que Napoléon jugeait possible d'investir un royaume comme une place de

guerre et de lui interdire toutes relations avec l'extérieur, des États,

des peuples entiers s'employaient à favoriser la fraude et faisaient

métier de contrebande. La Hollande, malgré son roi français, servait

d'entrepôt aux Anglais; plus loin, les embouchures des grands fleuves

allemands offraient aux produits de l'ennemi de vastes réceptacles; plus

loin encore, les riverains de la Baltique, protégés par leur

éloignement, croyaient pouvoir impunément repousser ou éluder les

obligations du blocus. C'est sur tous ces pays qu'il faut maintenant

agir et peser; c'est là que Napoléon doit proscrire et poursuivre les

articles manufacturés de l'Angleterre, s'il veut réellement mettre en

chômage ce vaste atelier où s'approvisionne l'Europe.

Il s'est avisé d'ailleurs d'un moyen plus prompt encore et plus sûr à

ses yeux d'en finir avec son ennemie. Depuis quelque temps, les Anglais

ont fondé leur principal espoir d'enrichissement sur une spéculation

unique, tentée en grand, sur un gigantesque coup de commerce. La

Révolution et les guerres qui l'ont suivie, en leur donnant l'empire des

mers, les ont rendus maîtres de tous les marchés extraeuropéens; en

particulier, les événements de 1808 leur ont ouvert les colonies

espagnoles et livré un monde à exploiter. Désormais, le trafic des

denrées coloniales est passé sous leur dépendance; c'est d'eux seuls ou

du moins avec leur permission que l'Europe peut recevoir le sucre des

Antilles, le café, les épices, les cotons d'Amérique, tous ces articles

passés dans sa consommation usuelle. Profitant de cette situation, les

Anglais ont voulu se faire les seuls marchands et fournisseurs de

denrées coloniales: ils ont acheté en bloc les produits des deux Indes,

espérant les revendre à l'Europe avec de gros bénéfices. Tentés par

l'appât du lucre, leurs maisons de commerce, leurs établissements de

crédit et de finance se sont aventurés audacieusement dans cette voie;

les titres et billets qu'ils ont émis, encaissés et négociés par la

banque d'Angleterre, ont pour garantie les sommes à provenir des ventes

prévues et escomptées. Si Napoléon empêche ces ventes, s'il obtient que

l'Europe se ferme aux produits coloniaux devenus la propriété presque

exclusive de l'Angleterre, qu'elle s'en passe et s'en prive, ces

marchandises reviendront engorger les magasins de Londres et resteront

pour compte à l'acheteur; invendues et invendables, elles se

déprécieront; le papier auquel elles servent de gage subira le même

discrédit; ce sera l'arrêt de toutes les transactions, l'universelle

banqueroute; au lieu d'un capital réalisable en argent, avec profits

assurés, l'Angleterre n'aura plus entre les mains qu'un poids mort,

encombrant, tombé au dernier degré de l'avilissement, et elle se

trouvera dans la situation du spéculateur qui, ayant employé tous ses

fonds à l'achat d'une valeur unique et aléatoire, éprouve un désastre

irrémédiable par la baisse de cette valeur. C'est à procurer ce

résultat, à contrarier l'opération tentée sur les marchandises

coloniales que Napoléon applique aujourd'hui et emploie principalement

le blocus; tout se réduit pour lui, par un ensemble de manoeuvres

colossales, supposant la complicité de l'Europe entière, à ruiner

l'affaire puissamment montée où les Anglais ont engagé et jouent leur

fortune.

Spécieuse et irréalisable, l'idée n'était pas nouvelle, et le Comité de

salut public l'avait formulée comme le seul moyen de terminer à notre

avantage la guerre sans merci qui s'était ouverte entre la France et

l'Angleterre[558]. Ce fut le destin de Napoléon que de trouver la France

orientée dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractère fut de

l'y précipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son

génie et de ses succès fut de donner aux plus chimériques conceptions de

ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la réalité

sur la forme de leurs rêves.

[Note 558: En 1795, dans une série d'instructions à l'envoyé de

la République en Hollande, le Comité montrait que le but à atteindre

était «d'exclure les Anglais du continent».--«Privée de ses immenses

débouchés, disait-il, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs

qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses

marchandises coloniales et asiatiques. Ces denrées, invendues, tombent à

bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils

ont voulu vaincre les Français par la disette.» Albert SOREL, _L'Europe

et la Révolution française_, III, 389.]

Après Iéna, maître des côtes depuis Naples jusqu'à Dantzick, il a pu

rendre son décret de Berlin, constitutif du _blocus continental_

proprement dit, interdisant l'accès du littoral au pavillon britannique

et prohibant l'importation directe des denrées. Les Anglais ont détourné

ce coup en donnant pour réponse au décret de Berlin leurs célèbres

arrêts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont obligé tous les

neutres, c'est-à-dire les navires des États d'Europe et d'Amérique non

engagés dans la lutte, à reconnaître, sous peine de saisie, leur

suprématie maritime, à leur payer tribut et à prendre d'eux licence de

naviguer. Ces permis de circulation, il les ont désormais réservés, à de

rares exceptions près, aux seuls bâtiments qui ont consenti à se charger

de denrées coloniales leur appartenant, à porter ces produits sur le

continent et à les y verser pour leur compte. Les navires neutres et

spécialement américains ont dû se faire les facteurs du commerce

britannique; l'importation des denrées n'a pas cessé, et seul le

véhicule, le moyen de transport a changé. Alors, opposant la violence à

la violence, Napoléon a riposté aux arrêts du Conseil par un second

décret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considérant que

l'Angleterre s'est subordonné et asservi tous les neutres, il les a

déclarés dénationalisés, devenus Anglais, c'est-à-dire ennemis, et comme

tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports.

Jusqu'à présent, ce décret est demeuré, dans la plupart des pays du

Nord, à l'état de principe posé et de simple menace; il s'agit

aujourd'hui de procurer réellement et de généraliser son application. Le

jour où aucun bâtiment neutre ne trouvera plus accès dans les ports du

continent, les denrées coloniales auront perdu leur dernier moyen

d'introduction et de débit: l'Angleterre sera domptée.

Seulement, décréter l'exclusion absolue des neutres, après celle des

Anglais, c'est décider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime,

c'est suspendre la vie économique de tous les peuples, c'est leur

imposer des souffrances au-dessus de leur résignation et de leur

patience. En s'attaquant à la masse incompressible des intérêts,

Napoléon se heurte à une force qui se dérobera à ses prises. Faibles et

terrifiés, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obéir,

mais conservent de secrètes complaisances pour l'Angleterre: ils

promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun État ne

saurait se prêter de bonne foi à tyranniser ses sujets pour le compte

d'un maître étranger, à se faire l'instrument de leur torture. Et

forcément, pour supprimer les résistances, Napoléon en vient à supprimer

ce qui résiste, c'est-à-dire les gouvernements, à procéder par

expropriation, à saisir les provinces, à confisquer les royaumes, à

avancer toujours et à prendre insatiablement, interprétant et appliquant

avec une violence fébrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur

fondamentale commise par la Révolution, lorsqu'elle a soudé l'intérêt de

l'Europe à celui de l'Angleterre en adoptant un système de conquêtes

également inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait à

subjuguer la première pour vaincre la seconde, ne se démontre mieux

qu'en 1810. À cette époque, les conséquences ultimes s'en dégagent, se

précipitent, s'accumulent, vont à l'extrême, assez choquantes pour

frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes.

Jusqu'à présent, Napoléon s'est astreint dans le Nord à la frontière

acquise par la République, tracée autour de l'ancienne Belgique, mais

comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, obligé

de peser davantage sur la Hollande, qui cherche à lui échapper, il

pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle

de l'ancienne Gaule que pour la dépasser. Entraîné par son but, qui se

recule sans cesse, il empiète immédiatement sur les pays voisins, se met

à suivre et à côtoyer indéfiniment le littoral, à prolonger la France

sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir à sa

frontière, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la

Baltique, et il atteint ce paradoxal résultat d'approcher matériellement

la Russie, d'en venir presque à la toucher, nivelant tout sur son

passage, courbant les résistances et échelonnant les haines.

Au printemps, la Hollande, menacée d'annexion, n'a obtenu un sursis et

prolongé son existence qu'en cédant ses provinces cisrhénanes, en

promettant de s'employer énergiquement contre l'Angleterre, en acceptant

les plus onéreuses servitudes. Le Roi a signé ce pacte, mais ne se

résout point à l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenimés,

jusqu'à ce que Louis-Napoléon, n'osant résister ouvertement à son frère

et ne se résignant point à violenter ses sujets, s'efface et

disparaisse. Le 9 juillet, Napoléon prononce par décret la réunion de la

Hollande, l'enlace aussitôt de ses douanes et l'interdit aux Anglais.

Pour cette suppression d'un État deux fois séculaire, il ne fournit aux

autres cours et en particulier à celle de Russie que de brèves

explications. De son côté, Alexandre garda le silence: «il ne me dit pas

le mot sur la Hollande», écrivait Caulaincourt[559]. Quelque ému que fût

le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intérêt

de la Russie n'était pas suffisamment en cause, et le coup avait frappé

trop loin d'elle.

[Note 559: Rapport n° 99, août 1810.]

Au delà de la Hollande, Napoléon rencontre des États qui n'intéressent

pas moins sa politique et son système. L'Ost-Frise, les principautés et

duchés de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires

hanséatiques sont le prolongement géographique des Pays-Bas. C'est la

même nature indécise, amphibie, où deux éléments se confondent et

empiètent l'un sur l'autre; ce sont les mêmes côtes basses,

sablonneuses, à fleur d'eau et partout accessibles, où le sol s'émiette

en milliers d'îlots, où la mer pénètre par des golfes profonds et

d'innombrables découpures: point de contrée plus propre à favoriser les

surprises de la contrebande et les débarquements clandestins. À

l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conservé des

postes d'observation et de relâche; en face de l'Elbe, sur le rocher

d'Helgoland, ils ont installé un dépôt de marchandises, fortifié et

insaisissable, qui déverse périodiquement son trop-plein sur les côtes

d'alentour.

Maître de la Hollande, Napoléon n'est plus disposé à tolérer ces

incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et

qui confinent à ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une

étroite solidarité entre la Hollande et le littoral hanséatique.

Naguère, il s'était complu à l'idée de les réunir sous le même sceptre,

de prolonger jusqu'à Hambourg l'apanage de Louis et d'insérer un grand

royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et

l'Allemagne, pour les mieux séparer. Par cette création, il comptait

aussi, en rattachant à un État étranger des populations germaniques,

affaiblir en elles l'idée renaissante de nationalité et de patrie,

«dépayser davantage l'esprit allemand[560]». À présent qu'il s'est

substitué à la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et

pousser jusqu'au delà de l'Elbe sa propre frontière? S'il réalise cette

seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprimé en

trois mois la moitié de la distance qui le sépare de la Russie et

portera au comble les appréhensions d'Alexandre.

[Note 560: Lettre publiée par le prince Napoléon dans son ouvrage:

_Napoléon et ses détracteurs_, 238-245.]

Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays

hanséatiques, réserve leur attribution définitive, songe même à marquer

près de l'Ems le tracé définitif de sa frontière[561], et se borne à

assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'exécution de ses

décrets. Il échelonne d'Emden à Lubeck les trois divisions de Davoust,

les range face à la côte, sur une triple ligne, les emploie à faire

office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et

de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrières

qu'il oppose à l'invasion des produits britanniques.

[Note 561: _Corresp._, 16853.]

Exclu de la Hollande, contrarié sur la mer du Nord, le commerce anglais,

sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est là

qu'il faut désormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi

continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napoléon le

suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il

enjoint au Danemark, à la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les

bâtiments chargés d'articles coloniaux[562]. Bientôt après, par ses

décrets du 5 août et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter à tous les

États allemands, il frappe ces denrées du droit énorme de cinquante pour

cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises

capturées en mer, toutes autres demeurant prohibées; en fait, elle doit

s'appliquer aux articles introduits par tolérance, sans que le vice de

leur origine puisse être clairement démontré. Ce régime a pour but

d'enrichir le fisc aux dépens de la contrebande; c'est aussi un moyen de

rejoindre dans l'intérieur des terres les marchandises qui ont forcé les

lignes d'investissement, celles qui se sont amassées sur le continent,

de n'en permettre la circulation et le débit qu'à des prix ruineux pour

l'Angleterre[563]. Napoléon exige désormais qu'en Allemagne et en Suisse

toutes les places de commerce soient visitées, tous les magasins forcés

et fouillés, toutes les marchandises saisies ou exercées en masse. Après

avoir soumis ses sujets à une fiscalité sans exemple, il la propose et

l'impose comme modèle aux États feudataires. Son autorité se multiplie

sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est

soumis, les environne de clôtures, comprime leurs mouvements, les tient

dans un réseau étouffant de prescriptions et de défenses, et sous le

poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halète et

ne respire plus.

[Note 562: _Id._, 16713.]

[Note 563: Sur l'application et le mécanisme de ce système, voy.

spécialement THIERS, XII, 182-190.]

Les nouveaux décrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au

moins en ce qui concernait l'étranger, le principe de la fermeture des

ports. Ils paraient aux défaillances du passé, mais n'en admettaient

aucune dans l'avenir, et si Napoléon se jugeait impuissant à empêcher

tout à fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout où il

pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entouré d'une ligne de

circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il

s'aperçut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les

produits anglais et altérait toute l'économie du système. Entre la

Prusse et les duchés de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande

étroite de territoire, une fraction de la Poméranie restait aux Suédois:

c'était tout ce qu'ils avaient conservé de leurs vastes possessions en

Allemagne, un débris ou plutôt un souvenir de l'empire créé par

Gustave-Adolphe. Lorsque Napoléon leur avait accordé la paix le 6

janvier 1810, il leur avait restitué la Poméranie, sous la condition

qu'ils déclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient à toutes

les exigences du blocus. Malgré cet engagement positif, la Poméranie,

avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y

trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour

s'insinuer dans les contrées voisines. De plus, la Suède proprement dite

et péninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui

prêtait un précieux concours; si la presqu'île Scandinave, pauvre et

dépeuplée, ne fournissait point par elle-même aux articles prohibés un

débouché considérable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui

de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser,

s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tâter les côtes

allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y

trouvait un point d'appui et des facilités d'offensive; dans la

Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions

infiniment accrues, les mêmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord.

C'est ce vaste entrepôt, avec son prolongement en Allemagne, en

Poméranie, que Napoléon veut aujourd'hui fermer, et la Suède prend dans

ses préoccupations une place essentielle. Seulement, à côté de la Suède,

il retrouve la Russie; s'il établit trop ouvertement son autorité à

Stockholm, il rejoindra par l'extrême Nord l'empire qu'il effleure déjà

par le duché de Varsovie; créant un second point de contact, il doublera

les occasions de heurt et de discorde.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 50 / 72 题