L'avertissement donné à Pétersbourg était superflu, car Alexandre ne
désirait rien de plus que la Moldavie et la Valachie. Loin de vouloir
donner à la guerre d'Orient un développement inattendu, il n'aspirait
qu'à s'en débarrasser au plus vite, afin de retrouver la libre
disposition de ses forces, et l'Occident lui inspirait trop de craintes
pour lui laisser le loisir de rêver à de problématiques conquêtes au
delà du Danube. En elle-même, la question d'Orient ne portait donc point
matière à conflit et ne viendrait pas doubler la question de Pologne
pour tendre davantage les rapports.
Malheureusement, le différend qui n'existait point dans le fond,
Roumiantsof le suscita dans la forme. Ce vieillard aigri, qui n'en était
plus à compter ses déceptions, résistait moins que jamais à épancher sa
bile; il continuait d'émettre à tout propos des réflexions maussades.
S'il déclara que Sa Majesté Russe, après comme avant ses succès, était
décidée à ne signer qu'une paix conforme aux stipulations d'Erfurt, il
se prit à insinuer que l'empereur Napoléon ne se piquait pas d'une
fidélité aussi rigoureuse à ses engagements: il croyait savoir,
ajoutait-il, que la France n'était pas étrangère aux difficultés que les
Russes avaient rencontrées en Orient; n'avait-elle point, par de
secrètes démarches à Constantinople, encouragé la Porte à prolonger sa
résistance? Cette accusation reposait sur des présomptions téméraires ou
des renseignements inexacts, car Napoléon, sans imposer aux Turcs la
cession des Principautés, la leur avait plusieurs fois conseillée, et
nous avons vu qu'il avait ses raisons pour la souhaiter. En tout cas, il
était au moins inutile et inopportun, à l'heure où la Russie semblait
sur le point de recueillir le principal bienfait de l'alliance, de
contester rétrospectivement la sincérité et le mérite de nos
concessions.
Cette chicane provoqua chez Napoléon un nouvel afflux de colère. C'était
lui manquer, s'écria-t-il, c'était méconnaître son caractère et sa
puissance que de lui prêter de petits moyens et de mesquins procédés: sa
manière n'était pas de retirer subrepticement d'une main ce qu'il
dispensait de l'autre. Roumiantsof eût dû le savoir, lui qui avait vécu
à Paris et vu comment s'y traitaient les affaires. «Ce ministre, dit
l'Empereur, a tout à fait désappris ce pays-ci. Il se plaît à nous
insulter de toutes les manières. La faute en est au duc de Vicence, qui
ne lui répond pas _ad hoc_[521].» Et il trouve décidément que
Caulaincourt manque de riposte, que c'est l'ambassadeur des heures
sereines plutôt que des temps troublés, et il songe à le remplacer.
Mieux inspiré, le duc eût répondu que l'Empereur, s'il avait voulu
s'opposer aux progrès des Russes, l'eût fait à la tête de toutes ses
armées; l'Empereur ne subit point l'annexion des Principautés; elle
s'opère par sa volonté expresse, par l'effet de sa munificence, et il
n'a pas tenu à lui qu'elle ne fût depuis longtemps consommée. Est-ce sa
faute si la Russie, par une suite d'opérations languissantes, a laissé
traîner un résultat qu'un peu de vigueur eût nécessairement emporté?
D'ailleurs, c'est une habitude chez elle que de s'en prendre à autrui
des conséquences de ses fautes, et tout ceci n'est que la suite du
système constamment mis en oeuvre: se plaindre au lieu d'agir. Ce système
«larmoyant», Napoléon se donne l'air de l'imputer exclusivement à
Roumiantsof; dans le fond, il ne le reproche pas moins à Alexandre et
l'en tient responsable. Son jugement sur le Tsar se confirme,
s'accentue: décidément, il ne voit en lui qu'inconsistance et faiblesse,
sous d'aimables dehors, et ne reconnaissant plus aucun côté viril à ce
prince qui se lamente et s'affole, qui éprouve à tout instant le besoin
d'être consolé et réconforté, qui appelle à l'aide dans ses embarras au
lieu de puiser son secours en lui-même, dans de mâles résolutions, il se
met à le mépriser comme une femme[522].
[Note 521: _Corresp._, 16706.]
[Note 522: «Je n'ai jamais vu des gens comme ceux-là, disait-il à
Metternich; ils sont toujours à se plaindre; moi, je ne me plains
jamais; je laisse la plainte aux femmes et j'agis.» _Mémoires de
Metternich_, II, 372.]
Au reste, la Russie ne lui fournit de tous côtés que sujets de déplaisir
et d'humeur. En ces jours de juillet et d'août 1810, il perçoit en
Allemagne, dans cette contrée qu'il a cru à jamais pliée au joug, un
murmure hostile, un chuchotement de mauvais augure, et ce sont des voix
russes qui s'élèvent, hardies et frondeuses, au milieu de l'universel
silence. Tandis que la Russie se ferme elle-même aux étrangers, dresse
devant eux, à toutes les portes de son empire, d'infranchissables
obstacles, elle ouvre largement ses frontières à ses propres sujets,
pour qu'ils aillent porter au loin leurs passions antifrançaises, leur
esprit de dénigrement, et toute une partie de sa noblesse est
perpétuellement en voyage. Pendant l'été, cette société nomade se pose
et se fixe dans les villes d'eaux d'Allemagne, dans les fraîches vallées
de Saxe et de Bohême: Toeplitz, Carlsbad, Egra, Baden, deviennent ses
résidences préférées. À ces universels rendez-vous affluent en même
temps les oisifs et aussi les mécontents de tous pays; des ministres
congédiés, des rois en disponibilité y promènent leur ennui, et un monde
interlope y coudoie la haute société européenne. Dans ces stations
cosmopolites où la médisance et l'intrigue sont le grand remède au
désoeuvrement, le ton est donné par les Russes, par les dames russes
surtout; elles y viennent par essaims et emplissent ces lieux sonores
d'un bourdonnement continu. Élégantes, raffinées, suffisamment
spirituelles, menant grand train, affichant l'opulence, elles réunissent
sans difficulté autour d'elles, grâce à la liberté de relations et
d'allures qu'autorise la vie des eaux, des éléments nombreux et
disparates; chacune d'elles se forme un cercle, improvise un salon, et
le public qui leur fait écho les entend tenir contre nous des propos
envenimés, lancer de perfides suggestions, et débiter d'un ton mièvre
des paroles de haine.
Toutes ont le désir de paraître informées, la passion de jouer à la
femme d'État: il n'en est pas une qui ne se prétende initiée au secret
des cours, qui ne se pose en Égérie d'un personnage de premier rang, qui
n'affirme tenir de bonne source des renseignements sûrs. D'un air
mystérieux qui aiguise la curiosité, les yeux baissés, elles laissent
tomber de leurs lèvres à peine ouvertes des demi-confidences, qui se
traduisent au dehors sous forme de fausses nouvelles et de bruits à
sensation. Il s'agit toujours de rupture imminente entre la France et la
Russie; l'empereur Alexandre, dit-on, connaît aujourd'hui ses intérêts
et sait où sont ses véritables amis; il se rapproche de l'Angleterre, il
dispose de la Prusse et de l'Autriche, et l'Europe doit s'attendre à le
voir reparaître sous les traits d'un libérateur, menant contre le
parvenu corse la croisade des rois. À intervalles périodiques, ces
rumeurs renaissent, se répandent, se propagent, font passer dans l'air
un vent d'orage et courir d'un bout de l'Allemagne à l'autre de sourds
frémissements.
Il y a là un danger pour l'ordre napoléonien, une cause de trouble et
d'insécurité. Si les clameurs des Polonais à Varsovie tiennent
l'empereur Alexandre en de perpétuelles alarmes, le langage des Russes
en Allemagne indispose Napoléon et lui fait froncer le sourcil; il se
rappelle que ces attaques légères ont maintes fois précédé et annoncé de
plus sérieuses prises d'armes, que cette petite guerre a toujours
préparé la grande. D'ailleurs, il est un endroit où les menées russes
créent dès à présent à notre politique de sérieux embarras, s'attaquent
directement à elle et la tiennent en échec; c'est cette ville de Vienne
où il importe surtout que notre influence s'affermisse et domine[523].
[Note 523: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810;
_id. de M. de Bourgoing_, ministre à Dresde, archives des affaires
étrangères, Saxe, 79 et 80.]
À Vienne, il est inutile de se le dissimuler, hormis l'Empereur, hormis
le cabinet, qui vient de s'offrir, tout demeure ou redevient hostile, au
moins dans les hautes classes, et cette opposition de la noblesse, dans
le plus aristocratique des États, laisse notre crédit vacillant et
précaire, sans autre base que la volonté d'un monarque irrésolu et
l'existence fragile d'un ministère. C'est la situation de Pétersbourg
après Tilsit, avec les mêmes dangers, les mêmes particularités
choquantes. Notre ambassadeur, qui représente le premier potentat du
monde et le gendre de l'Empereur, n'a point de situation en dehors d'un
cercle étroit et purement officiel. Cordialement accueilli à la Burg,
craint et flatté par les ministres, il est à peine subi par la société,
où brillaient et régnaient naguère les fringants ambassadeurs de la
royauté française. M. Otto souffre de cette différence, sans oser la
signaler ouvertement à Paris; mais des avis particuliers en informent
très crûment l'Empereur: «L'éloignement pour l'ambassade de France,
écrit l'un des secrétaires au duc de Cadore son parent, est toujours le
même: M. Otto, malgré les prévenances et les frais qu'il fait avec toute
la mesure possible, n'a encore pu vaincre cette réserve qui est
inséparable des personnes qu'il désirerait voir dans sa société
habituelle et dont il pourrait tirer quelque avantage. Il ne réussira
donc pas à remettre la maison de l'ambassadeur de France à Vienne sur le
pied où elle était du temps de M. de Noailles et du baron de
Breteuil[524].»
[Note 524: M. de La Blanche au duc de Cadore. Archives des affaires
étrangères, Vienne, 385 _bis_. MM. de Breteuil et de Noailles avaient
été ambassadeurs de Louis XVI à Vienne.]
En vain M. Otto cherche-t-il à éblouir une société frivole par la
magnificence de son train: en vain cet homme simple et grave, ce
protestant austère contraint-il ses goûts pour se montrer élégant et
fastueux. C'est en pure perte qu'il prodigue l'argent, ouvre ses salons,
décore et embellit sa résidence, se met en dépense d'imagination pour
offrir aux Viennois des divertissements variés et de continuels
changements à vue; on vient à ses fêtes, comme à un spectacle, on y
porte une curiosité dédaigneuse, on le reçoit à peine et jamais dans
l'intimité. Cherche-t-il à former des liaisons plus étroites, dès ses
premières avances, un mot froidement évasif le glace et l'arrête, et la
fière aristocratie de Vienne, obligée par le malheur des temps de frayer
avec l'agent de Bonaparte, ne perd pas une occasion pour lui faire
sentir qu'il n'est point du même monde et maintenir les distances. Ainsi
manquent à notre envoyé ces précieux moyens de s'informer, d'observer,
d'agir, que fournissent à un ambassadeur bien posé la fréquentation et
la pratique du monde: «Il est fâcheux de dire, reprend le correspondant
de M. de Champagny, qu'il faut encore bien des années avant qu'un
ambassadeur de France à Vienne puisse trouver dans la société cette
source de renseignements qu'un mot seul développe, quand on a, comme M.
Otto, l'esprit juste et insinuant. Je crois même qu'une alliance
politique ne changerait pas encore l'allure de la société, peu disposée,
dans sa puissance, à entrer dans le nouveau système de son souverain.»
Et les préjugés de caste, les amers souvenirs du passé, ne suffisent pas
à expliquer cette résistance; les salons autrichiens obéissent à un mot
d'ordre étranger; ce sont les Russes de Vienne, Razoumovski et son
groupe, qui font le vide autour de notre ambassadeur, organisent contre
lui l'exclusion et entretiennent le blocus.
L'audace de ces personnages ne connaît plus de bornes, depuis qu'ils
sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son système et revenir
insensiblement à leurs idées. Vis-à-vis de tout ce qui touche à la
France, leur éloignement est manifeste, scandaleux: «Ils m'évitent,
écrit Otto, comme si nos deux gouvernements étaient en guerre[525].» Le
représentant officiel du Tsar est par eux blâmé et discrédité, à raison
des rapports extérieurement amicaux qu'il entretient avec la mission
française. Aux yeux du monde, le véritable ambassadeur de Russie n'est
pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte André Razoumovski.
Celui-ci conserve les prérogatives sociales du rang qu'il n'a plus et
les possède à un plus haut degré qu'aucun de ses prédécesseurs. Tout
contribue à rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il
s'est créées dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la
grande fortune qu'il dépense royalement, la protection éclairée qu'il
accorde aux arts et surtout à la musique, chère aux Viennois, sa
générosité dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu'à ses dettes
immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de
payer. À Vienne, chacun s'est habitué à le voir briller et primer
partout; c'est une figure connue, familière à tous, presque
indispensable, et la capitale lui rend en popularité tout ce qu'elle
doit à sa présence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un
musée de chefs-d'oeuvre qui attire les étrangers: pour l'étendre et
l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a relié au
Prater par un pont construit à ses frais sur le Danube; il a transformé
tout un quartier, lui a donné la vie et lui laissera son nom[526]. Ses
fêtes font sensation et réunissent des attraits variés; on s'y rencontre
avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manière en toutes choses d'agir
grandement, son habileté à organiser réunions et plaisirs, le mouvement
et l'entrain qu'il répand de toutes parts, contrastant avec les allures
plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une
véritable puissance qui se lève contre nous, lorsque Razoumovski se
proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la
France[527].
[Note 525: Lettre du 7 juillet 1810.]
[Note 526: Il y a encore à Vienne une rue et une place Razoumovski.]
[Note 527: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810,
spécialement la dépêche du 16 octobre. VASSILTCHIKOFF, IV, 384-424.]
Dans la campagne qu'il mène, il a pour principal auxiliaire une femme,
la princesse Bagration. Ce rôle politique auquel plusieurs grandes dames
russes aspiraient alors, où d'autres se sont exercées depuis, la
princesse Bagration le jouait réellement. Certains hommes de notre
époque ont pu connaître et observer sur son déclin cette célébrité
mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre à elle-même,
obstinément attachée aux traditions et aux usages d'autrefois, fidèle
aux toilettes vaporeuses, à l'élégance maniérée et aux attitudes
languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du
siècle, offrant le type attardé d'un temps qui avait été celui de sa
jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de
Vienne: elle y réunissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible,
ses fidèles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de
privilégiés, où nul profane n'était admis, l'opinion et la mode se
faisaient; il y était décidé souverainement quelles étaient les
relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait éviter; il
y était décrété que l'ambassade française n'était pas de bon ton, que la
fréquenter de trop près serait manquer aux principes, aux convenances,
et tout le monde de se conformer à cet arrêt, moins encore par
conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blâme ou
des sarcasmes: «On eût tourné en ridicule quiconque eût été vu en
société intime chez l'ambassadeur de France[528].»
[Note 528: Otto à Champagny, 7 juillet.]
Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient
également les autres armes de la propagande anti-française: là
éclataient à tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupéfiants,
propres à révolutionner la ville[529]; là se montaient des cabales
contre les hommes actuellement au pouvoir; là prenait naissance l'ardeur
d'opposition qui envahissait peu à peu toutes les parties de la société,
provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire à
M. Otto, de son ton sentencieux: «L'esprit d'anarchie, relégué des clubs
populaires, s'est réfugié dans les cours[530].» En somme, une poignée de
Russes gallophobes s'est constituée à l'état de parti influent dans la
monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de désordre,
d'instabilité, et la présence persistante parmi ces factieux d'un agent
régulier, revêtu par son gouvernement d'un caractère public, de ce M.
d'Alopéus, ministre à Naples en résidence à Vienne, encourage et
fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et
la sanction du Tsar.
[Note 529: «Avant-hier encore, écrivait Otto le 4 août, il ne
s'agissait de rien moins que d'une révolution à Paris et de la fuite de
S. M. l'Impératrice et Reine, que l'on disait déjà arrivée à
Strasbourg.»]
[Note 530: Otto à Champagny, 12 juillet.]
Alopéus n'annonce même plus son départ pour l'Italie. Il laisse entendre
qu'il se trouve bien à Vienne, qu'il désire y prolonger son séjour, et
demeure imperturbablement. S'il a peu d'accès auprès des personnages en
place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est même
signalé à la police et surveillé par elle, il achève avec Razoumovski de
«corrompre l'esprit de la société». Il reçoit d'ailleurs des renforts,
en voit arriver de tous côtés. La saison s'avançant, nos agents
constatent à Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'étrangers; ce
sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que
Strogonof et Novossiltsof, sont connus à la fois pour leurs relations
particulières avec l'empereur Alexandre et pour leur animosité contre la
France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrêtent à
Vienne pour prêter main-forte à leurs compatriotes établis dans le pays
et exercer, sur ce terrain où la lutte semble rouverte entre les alliés
de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napoléon
s'entend dénoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces
irréconciliables adversaires qui depuis dix ans mènent leurs intrigues à
l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui
reconnaît-il? Son frère de race et son ennemi juré, celui dont le nom
seul éveille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes,
Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparaît ostensiblement à Vienne, qui y
promène son uniforme d'officier russe, ses épaulettes de colonel au
service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence
impunément ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser
d'elle et en fait l'instrument de passions inavouées; après l'avoir mis
temporairement en congé, il semble que l'empereur Alexandre l'ait
rappelé à l'activité.
À ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'âme, Napoléon ne
résiste plus à sévir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut réprimer
l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice
lui-même. Il réclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en
laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion[531]; au moins
prétend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui
interdire la terre.
[Note 531: _Corresp._, 16722.]
Il décide que le Tsar sera averti de cette démarche: il lui fera sentir
en même temps la convenance de désavouer Razoumovski, de le rappeler en
Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va
formuler, c'est un voeu qu'il exprimera. Il fournit à Champagny les
éléments d'une dépêche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la
corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe à l'empreinte de sa
pensée et de son style, en fait deux fois son oeuvre: c'est bien lui qui
parle lorsque la dépêche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les
termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'étonne de lui voir porter les
couleurs d'un monarque ami: «Il est étrange que la Russie décore ainsi
les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi
déclaré de l'Empereur son allié.» Quant à «M. de Razoumovski», il
«recommence à Vienne le rôle qu'il y a déjà joué... Vienne serait
tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle
n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans
cesse la guerre, parce qu'il la désire, était privé de son chef.
L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales
envers l'Empereur notre maître et envers l'empereur d'Autriche, s'il
rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a
été son ambassadeur, qui doit à la famille impériale une fortune
immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre
son maître, contre l'Empereur qui lui donne asile et se déclare
ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle
conduite est un outrage à la majesté souveraine et doit être réprimée.
Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une
demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure à sa propre
dignité et à son caractère journellement offensé par l'insolence d'un de
ses sujets[532].»
[Note 532: Champagny à Caulaincourt, 30 juillet 1810.]
Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhérents,
Napoléon apprit un nouveau méfait de ces agitateurs. Non contents de
poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent à des actes
d'hostilité matérielle, à de véritables voies de fait, et viennent de se
signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan,
envoyé à Napoléon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son
pays: il était accompagné d'une mission française à destination de
Téhéran, dirigée par M. Outrey, composée d'un personnel assez nombreux
et pourvue de papiers d'État. Les Russes de Vienne, postés sur le chemin
de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le
prince Bagration, mari de la princesse, est apparu à point pour
corrompre l'un des interprètes attachés à la mission: il l'a déterminé à
quitter le service de France pour celui de Bussie, à s'enfuir au
quartier général du feld-maréchal Kamenski, sur le Danube, et à emporter
avec lui toutes les pièces de la correspondance entre les gouvernements
français et persan. Si le déserteur n'eût été ressaisi à Bucharest par
les soins de notre consul, cette importante collection eût été
frauduleusement livrée aux Russes et jugée par eux de bonne prise.
Cette fois, Napoléon porte plainte officiellement: il fait passer une
note à Kourakine. La minute de cette pièce est curieuse à observer. Dans
son projet, le duc de Cadore, après avoir exposé les faits, a éprouvé
quelque embarras à en dégager la conclusion, c'est-à-dire la nécessité
pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler
Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice présumé de
l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user
longuement de formules préparatoires; il a fait du style et de la
rhétorique. Napoléon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles
inutile: prenant lui-même la plume, il biffe, il sabre, et çà et là, de
son écriture affreuse et à peine déchiffrable, jette sur le papier un
mot qui prend la place d'une phrase. À la fin, relisant le paragraphe,
il le trouve décidément faible et prolixe, l'efface en entier et à
l'amplification ministérielle substitue quelques lignes d'une impérieuse
vigueur:
«J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le
prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire à
la volonté du gouvernement russe. À cette occasion, je dois prier Votre
Excellence de faire connaître à son gouvernement qu'il s'est établi à
Vienne une coterie composée de Russes ou d'étrangers qui ont servi la
Russie et se disent à son service, d'hommes qui se déclarent les amis
des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent à
rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillité du
continent. Ils ont deux fois réussi à exciter la guerre, et cet objet
est encore le but avoué de leurs sacrilèges efforts et de leurs viles
intrigues. À la tête de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie
à Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose
agréable au gouvernement français s'il rappelle de Vienne ces individus
et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demandé satisfaction
à Vienne si ces étrangers n'avaient été protégés par leur caractère
d'officiers et d'employés russes. La France, l'Autriche, l'empereur de
Russie lui-même n'ont pas de plus grands ennemis que ces
intrigants[533].»
[Note 533: 6 septembre 1810. Archives des affaires étrangères. Cf.
_Corresp._, 10814, et aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les lettres
écrites par le ministre à l'Empereur au sujet de cette note.]
Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptômes d'un mal dont le
principe est ailleurs, Napoléon en est venu à désirer avec la Russie une
explication générale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la
voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de liberté et de
franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troublé
l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prétend montrer que
sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme à tort, que ses
griefs sont mal fondés, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de
légitimes suspicions: il lui fera connaître qu'elle joue son rang de
grande puissance, sa situation européenne, en provoquant une rupture, en
rappelant sur elle l'orage qui s'en est naguère détourné. De nouveau, il
éprouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler: à des coups
d'épingle, il va répondre par des coups de massue.
En ce moment, il se trouvait avoir un Russe à sa portée. Ce n'était
point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de
son horrible accident: sans reparaître à la cour, Kourakine était allé
achever sa convalescence à la campagne, au château de Clichy, où il
s'était fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre à
ridiculiser son infortune[534]. Mais son frère, le prince Alexis
Kourakine, chargé de porter le compliment du Tsar à l'occasion du
mariage, n'avait pas encore reçu congé. Il semblait, à la vérité,
uniquement occupé à jouir de Paris, à y prolonger un séjour d'agrément
et de curiosité, et ne s'était point donné pour but, imitant la conduite
d'un autre envoyé extraordinaire, prenant modèle sur Metternich, de
faire servir une mission d'apparat à l'avancement des affaires. Il
vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se créer des
relations utiles, fréquentait un monde interlope. Les rapports de police
parlaient beaucoup de lui, racontaient en détail ses promenades
nocturnes au Palais-Royal, ses étonnements un peu naïfs au milieu des
plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute idée
de ses goûts et de ses talents. N'importe! puisque Napoléon dispose de
ce personnage, il se servira de lui pour faire passer à Pétersbourg des
paroles qui pourront arrêter l'empereur Alexandre sur la pente où il
glisse et qui constitueront un plus impérieux rappel aux devoirs de
l'alliance.
[Note 534: «Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina
toute une procession pour effectuer son déménagement. Tous ses
domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tête;
lui-même était porté dans un fauteuil doré, enveloppé dans une robe de
chambre en velours, un chapeau de paille sur la tête. Derrière le
fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se
terminait par ses secrétaires particuliers et ses valets de chambre.
Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricité,
il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le représente
de profil, étendu sur une chaise longue, et une main passée dans un
bandeau. La gravure porte cette légende: «_Le prince Alexandre Kourakine
dans son état de Lazare de l'Écriture sainte_, à Paris, en août 1810.»
VASSILTCHIKOFF, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conservé aux
Archives nationales.]
Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, à
Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou
plutôt un fougueux monologue. Très vivement, il prend à partie le
gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a
toujours présentes à l'esprit, toujours sur le coeur, les doléances
antérieures de ce ministre et ses insinuations récentes. Il ne conçoit
rien, dit-il, à ces plaintes journalières, aussi ridicules par leur
objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en
Russie n'eût jamais dû les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir
point arrêté le chancelier dès les premiers mots et d'avoir souffert ce
ton. «M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit
l'Empereur, et cela gâte M. de Romanzof[535].» Quant à lui, il ne
supportera plus ces observations malséantes; elles supposent une
supériorité qu'il ne reconnaît à personne. La Russie oublie apparemment
la situation où elle se trouvait à l'époque de Tilsit, de quel abîme l'a
tirée la générosité du vainqueur, par quelles promesses elle s'est
rachetée. Médite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements?
l'Empereur serait induit à le supposer, en la voyant se créer comme à
plaisir des prétextes de mécontentement et de querelle.
[Note 535: Cette citation et les suivantes jusqu'à la page 424 sont
tirées de la dépêche en date du 30 juillet 1810 par laquelle Champagny
rapporte à Caulaincourt, en grand détail, la conversation de l'Empereur
avec le prince Alexis.]
Quel est en effet l'objet qui puisse réellement les diviser, elle et
lui? Est-ce l'Orient? Le traité d'Erfurt a tout prévu, tout spécifié; il
permet aux Russes de porter leur frontière jusqu'au thalweg du Danube
sans dépasser d'un pouce de terrain la ligne médiane des eaux, et ce
n'est point de ce texte précis, indiscuté d'ailleurs, que saurait surgir
un sujet valable de contestation et de brouille.
Reste, il est vrai, la Pologne, cette source éternelle de difficultés et
de froissements. Ici, Napoléon rappelle qu'il a offert toutes les
garanties désirables. À l'aide de ses arguments habituels, il démontre
cette vérité à Kourakine, il l'oblige à en convenir. Il récapitule les
motifs qui l'ont amené à repousser une formule injustifiable, à
suspendre le débat, et faisant allusion au crime du partage, à ce crime
dont la France a été naguère la spectatrice impuissante et qu'on
voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette à son interlocuteur
ces vibrantes paroles:
«Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour
l'empereur Alexandre, j'ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux
pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manière qui
indignerait la France et m'aliénerait tous les Polonais. Le sang
français ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de
la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation; ce
serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui
pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duché de
Varsovie, mais je n'ai pu ôter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis.
Si la Russie n'avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son
armée en mouvement, elle aurait occupé elle-même la Galicie, et le duché
de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme
dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duché de Varsovie a donc
été le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je
pouvais me plaindre de cette lenteur des armées russes; je ne l'ai pas
fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas même
l'ombre d'un grief?»
Après ces discours enflammés, tenus sans ordre, au hasard de
l'improvisation, entrecoupés de radoucissements subits, de protestations
pacifiques et même amicales, l'Empereur voulut qu'une version condensée
de l'entretien fût expédiée à Caulaincourt, accompagnée de commentaires
propres à montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait à ce que
l'ambassadeur connût parfaitement sa pensée et s'en imprégnât, afin d'y
mieux conformer à l'avenir son attitude et son langage.
Cet exposé de principes et d'intentions laisse percer à chaque ligne le
soupçon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit à nouveau
l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement à rentrer dans son
orbite. «Votre guerre à l'Angleterre est-elle chose sérieuse?» a dit
Napoléon à Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit
les trouver en partie dans les événements d'Espagne. La guerre de la
Péninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la
défection, en portant atteinte au prestige de nos armes et à leur renom
d'éternel bonheur. En Espagne, malgré un vaste déploiement de forces,
malgré la présence de Masséna, les résultats se font attendre: point de
ces coups qui mettent à bas la confiance de l'ennemi et décident en un
jour le sort d'une campagne; des opérations traînantes, des sièges
meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une
résistance universelle: chez les nôtres, quelques symptômes de
découragement et de dégoût, l'indiscipline parmi les hommes, des
divisions dans le commandement, des maréchaux qui ne savent ni commander
en chef ni obéir. Dans le Midi, Soult agit isolément: il a conquis
l'Andalousie, mais manqué Cadix; avec ses trois corps d'armée, Masséna
n'a pas encore entamé le Portugal, ni pris contact avec les Anglais.
Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que
pas à pas, obligés d'emporter chaque ville quartier par quartier,
morceau par morceau; à Girone, à Tortose, les Français vont retrouver
Saragosse. Cette marche lente et pénible n'échappe pas à l'attention de
l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succès en
revers, nos revers en désastres, emplissent le continent de bruits
imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu'à Pétersbourg; c'est
elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son
jugement. «M. de Romanzof, s'écrie l'Empereur, éprouve l'influence des
miasmes.» Peut-être cet homme d'État songe-t-il à imiter l'exemple donné
en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupée ailleurs ou
au moins pour opérer sans danger son évolution vers l'Angleterre,
peut-être estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice.
C'est de cette erreur qu'il faut le détromper; il importe donc de lui
apprendre que la France est prête à la guerre, en état de la faire tout
de suite, avec des moyens écrasants. Napoléon l'a dit à Kourakine, il le
répète à Caulaincourt: «Et qu'on ne croie pas, Monsieur, écrit
Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la
guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il
en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'armée d'Italie est
encore tout entière. L'Empereur pourrait, au moment où la guerre
éclaterait, se présenter sur le Niémen avec une armée plus considérable
que celle qu'il avait à Friedland: son intime union avec l'Autriche lui
permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, déjà fort alarmée
du progrès des armes russes en Turquie.
«L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprécie et
regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais
il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de
l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amènerait tout de
suite la déclaration de la guerre, et l'Empereur serait tenté de croire
qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans
ses propos, semble attribuer à la faiblesse de Sa Majesté ce qui est le
résultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgré elle que la
Russie obtient la Valachie et la Moldavie.»
À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale
que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu
cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander
grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait
dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui
contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des
territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un
concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix.
Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne
subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et
Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les
avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés
conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se
retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en
guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans
ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses
avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en
retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a
peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre
dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la
Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de
ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune
guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII,
entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires,
pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et
un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne
et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès
qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec
l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme,
c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances;
c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental,
l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point
d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis
indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la
pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des
opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération
décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et
cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en
rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses
passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique,
poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la
raison[536]». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle
renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à
ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il
trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la
certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à
conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux
dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier
lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier
une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se
redresse et résiste, de trancher violemment le noeud des difficultés à
mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée.
[Note 536: MICHELET.]
Est-ce à dire qu'il souhaite cette guerre et la prémédite de sang-froid?
Certainement, il ne la veut pas immédiate. Éclatant aujourd'hui, elle le
mettrait, quoi qu'il en dise, dans un sérieux embarras, car l'Espagne
dévore ses armées, appauvrit son trésor, et ne laisse entre ses mains
que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prétend en
mesure de dresser contre la Russie une armée de quatre cent mille
hommes, il anticipe sur les possibilités de l'avenir. Sans doute, ce
n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le résultat de
prévisions et de supputations précises. Il aperçoit en France, au sein
des générations qui s'élèvent, assez d'hommes pour compléter ses
effectifs au total qu'il indique et qu'a déjà marqué son imagination
calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent
pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira à les
ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre
cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent
momentanément dépourvu qu'il juge plus nécessaire d'enfler la voix, de
payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se
transformer en réalité à l'échéance d'une année, il espère ralentir les
résolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie où elle
s'égare, peut-être même l'arrêter tout à fait, et non seulement
ajourner, mais éviter la guerre.
S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre à rassurer, à
convaincre, à flatter même. Il explique ses violentes sorties par la
force de son attachement: «C'est parce que l'Empereur est ferme et
sincère dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de
justice.» À demi brouillé avec le cabinet de Russie, il persiste à se
dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de
son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il évite de mêler le nom du
Tsar à d'irritants débats, comme si leurs relations devaient se tenir
dans une sphère plus élevée et plus sereine, planer au-dessus des
controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le
point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre
interposé au devant du maître, il peut s'escrimer à l'aise, sans
qu'Alexandre éprouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce
monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il
s'applique surtout à garder le contact avec lui, à ne pas rompre la
correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine
sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout
en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince,
tout en ratifiant d'un mot jeté en passant ces âpres déclarations, de
réitérer avec chaleur l'expression de ses sentiments: «Ceux que je porte
à Votre Majesté, écrit-il, comme les considérations politiques de mon
empire, me font désirer chaque jour davantage la continuation et la
permanence de l'alliance que nous avons contractée. De mon côté, elle
est à l'épreuve de tout changement et de tout événement. J'ai parlé
franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de détail. Mais
je prie Votre Majesté de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui
parlera de mon amitié pour elle et de mon désir de voir éternelle
l'alliance qui nous lie[537].»
[Note 537: _Corresp._, 16852.]
Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reçut en audience
de congé, l'entretint, l'entreprit à nouveau, tâcha de faire passer en
lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour
des motifs étrangers à sa lutte contre l'Angleterre. Ne désespérant
point, malgré tout, de dissiper le fantôme qui s'était levé entre les
deux empires, il s'offrait encore à tranquilliser Alexandre au sujet de
la Pologne, pourvu qu'il n'en coûtât rien à son orgueil et à sa méfiante
prudence. Ce qu'il eût préféré, c'eût été que la Russie renonçât à toute
garantie et se résignât à le croire sur de simples paroles. Pourtant,
désire-t-elle de lui l'assurance solennelle et écrite que le
rétablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prêt à
livrer en ce sens une déclaration, à lui donner la plus large publicité.
Il dit à Kourakine: «Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il
rédige un article de journal, je l'insérerai tel quel au
_Moniteur_[538].» Pour le cas où la Russie reprendrait l'affaire de la
convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir
absolue; constant à ne plus vouloir de traité, il ne renonçait pas à
trouver autre chose, à découvrir un expédient à effet qui offrirait
l'apparence d'une solution; même, paraît-il, il tenait en réserve, comme
réponse à de nouvelles demandes, un coup de théâtre dont il ne confiait
pas le secret à son ambassadeur: «L'Empereur vous engage à ne plus
traiter cette affaire, écrivait Champagny au duc de Vicence, et à
renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si
elle revient à l'Empereur, Sa Majesté se propose de lui donner une
nouvelle face et de la traiter d'une manière grande et inattendue, mais
son voeu serait toujours qu'il n'en fût plus question.» Cette réserve,
qui marquait sa répugnance croissante à se lier par un engagement
quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pensée d'encourager chez
les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de
mettre une sourdine à leurs clameurs, réprimait le zèle inconsidéré de
quelques-uns de ses aides de camp appartenant à cette nation, démentait
les bruits répandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans
leur ôter l'espérance[539].
[Note 538: Paroles rapportées par Alexandre à Caulaincourt. Rapport
n° 103 de l'ambassadeur, septembre 1810. Cf. le récit des entretiens
avec Kourakine dans Solovief, _L'empereur Alexandre Ier_, 208-209,
d'après les rapports du prince.]
[Note 539: Il faisait écrire au résident français dans le duché: «Sa
Majesté vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est
nécessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce
qui pourrait inspirer des défiances aux voisins du duché et spécialement
à la Russie, ou nourrir contre eux des animosités dans le duché même, en
un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation à la
guerre.» 6 juillet 1810. Archives des affaires étrangères, Pologne,
326.]
En somme, l'idée d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement
apparue. Ce conflit suprême lui semble de moins en moins improbable; il
commence à le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est résolu à ne
s'armer que contre une Russie réfractaire à ses engagements, il s'est
dit pourtant que le succès d'une telle entreprise anéantirait partout
jusqu'aux dernières velléités de contradiction et de révolte, qu'elle le
dispenserait d'avoir des alliés, c'est-à-dire de reconnaître des égaux,
le laisserait seul debout au milieu de l'Europe à genoux. Le rêve
monstrueux de l'universelle domination, fondée sur l'abaissement de la
dernière puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de
son aile; une vision funeste s'est levée à ses côtés; elle l'appelle, le
tente, mais ne l'a pas encore maîtrisé complètement et ne détourne que
par instants ses regards de leur objet normal.
Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et
constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis
qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Français; au lieu de se
détourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit à l'Angleterre et
la saisir corps à corps. Après l'échec des négociations de paix entamées
au printemps, il a ordonné contre sa rivale une reprise d'efforts, avec
des moyens nouveaux, perfectionnés, démesurément accrus: c'est à coups
de confiscations et de saisies, par une guerre de décrets et de tarifs,
qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant à
l'extrême les ressorts de cette machine compliquée et redoutable, en lui
faisant développer toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages,
il espère porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser
leur opiniâtreté. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera
d'autres, qu'il prépare et organise de longue main; au delà de la
campagne économique qu'il mène aujourd'hui, il en entrevoit une autre,
toute militaire, une série d'opérations de vive force; à supposer qu'il
ne réussisse point à réduire l'Angleterre par un rigoureux
investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rêve éternel de sa
vie. Il rend à la marine une attention passionnée, s'occupe sans cesse
de munir ses arsenaux et de recréer ses escadres. Dans tous ses ports,
dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse
les armements, pousse les constructions, dispose peu à peu des flottes
de combat et de transport, et ces levées nouvelles qu'il emploiera
contre la Russie, si la rupture a lieu, il préfère les ranger en
imagination sur le bord des côtes, prêtes à prendre la mer, à se
transformer en multiples armées de débarquement. Il veut une de ces
armées à l'embouchure de l'Escaut, une à Boulogne, une à Cherbourg, une
en face de la Sicile, la plus forte à Toulon. Son plan pour l'avenir,
c'est son plan de 1808, renouvelé et remanié d'après les circonstances,
c'est-à-dire un système combiné de diversions et d'attaques, un ensemble
de mouvements dont la simultanéité et la concordance assureront
l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout à coup, sur un signe de
sa main, surgisse de nos côtes une gerbe d'escadres, destinée à
s'épanouir sur tous les Océans et à atteindre les contrées diverses où
l'Angleterre s'offre à nos prises. Contre cette puissance diffuse, il
faut agir en tous lieux; c'est en menaçant partout que l'Empereur se
donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales.
Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage à
deux cent mille soldats, il pourra inquiéter ou frapper l'Écosse,
l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brésil, la Sicile, et en même
temps, par la surprise de l'Égypte, se rouvrir la route des Indes:
«Quand aurai-je, écrit-il, les moyens de porter en Égypte, par exemple,
quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux
mille chevaux d'artillerie et de cavalerie[540]?» Ces victoires
d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnées et dont l'enivrement lui
reste à connaître, ces conquêtes dont le résultat immédiat sera la fin
des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent
possibles, réalisables dans un délai de deux ans: voilà toujours les
perspectives qui le séduisent et l'attirent, qui brillent à ses yeux
d'un fascinant éclat et illuminent l'avenir. Et c'est l'année fatale,
c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: «C'est
là mon plan de campagne pour 1812, écrit-il à Decrès; il ne faut point
perdre de vue que c'est à ce résultat qu'il faut arriver[541].»
[Note 540: _Corresp._, 16916.]
[Note 541: _Corresp._, 16916.]
Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever à demi, craignant de
ce côté une diversion, il tient à se mettre en mesure de la repousser ou
de la prévenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au delà du
Rhin, s'il laisse son armée d'Allemagne réduite aux trois divisions de
Davoust, il croit devoir prendre «à tout événement[542]» certaines
précautions stratégiques. Sous ce point de vue, il considère d'un oeil
plus vigilant le duché de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe
de le mettre à l'abri d'une surprise. Très secrètement, il demande au
Roi grand-duc de lui faire connaître l'état des troupes, la situation
des places, la quantité d'armes existant dans le pays: «Dans le temps où
nous vivons, écrit-il, les circonstances commandent la prudence[543].»
Il désigne les points à fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin,
sorte de réduit central où peut s'appuyer et se prolonger la résistance.
Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur
Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas échéant, distribués à la
population[544]. Fidèle à ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en
elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe
moins à la façonner en nation qu'à l'organiser en armée. À l'aspect du
péril qu'il voit poindre à l'horizon, il éprouve le besoin de mieux
assurer sa première ligne de défense et de fortifier ses avant-postes.
[Note 542: _Id._, 16811.]
[Note 543: _Id._, 16762.]
[Note 544: _Id._, 16812.]