MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE

Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les

Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances

données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux

partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle

de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux

engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de

l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute

conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre

Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans

les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de

Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances

aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la

princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo

di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte

Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte

plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume;

notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en

villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet

ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait

l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition

de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de

l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne

renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec

l'empereur Alexandre.--Redoublement d'efforts contre l'Angleterre;

blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de

Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne

navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de

l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie

officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission

secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence

mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le

Dnieper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et

offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une

rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter.

I

La note finale à Kourakine avait été dictée le 4 juillet. Dans la soirée

du lendemain, Metternich se fit conduire à Saint-Cloud et insista pour

être admis au coucher de Sa Majesté, à laquelle il avait d'intéressantes

communications à porter. Un avis, reçu la veille à l'ambassade et venu

de Bucharest par la voie de Vienne, annonçait que l'armée russe du

Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlevé Silistrie, bloqué le grand

vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties

centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaçaient Varna,

après avoir dépassé la ligne des Balkans. C'étaient là de graves

nouvelles dont il importait que l'empereur Napoléon eût la primeur, et

Metternich, en se rendant à Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait

des bulletins arrivés du théâtre de la guerre[500].

[Note 500: _Mémoires de Metternich_, II, 364.]

En l'apercevant, Napoléon congédia tout le monde. Aux premiers mots de

l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute déployée.

Des épingles, piquées sur la partie représentant le bassin du Danube,

indiquaient les positions des belligérants, la direction des différents

corps, et prouvaient avec quel intérêt l'Empereur suivait les opérations

de la guerre russo-turque. D'après les renseignements fournis par

Metternich, il déplaça ses épingles, marqua les progrès des Russes; ceci

fait, il resta plus d'un quart d'heure à examiner la carte, à se rendre

compte, sans dire une parole, attendant de s'être bien pénétré de la

situation nouvelle pour en tirer les conséquences. Tout d'un coup, il

lança son diagnostic; la campagne était perdue pour les Turcs; il ne

leur restait qu'à souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec

quelque émotion: «Voilà la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont

forcés de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais

dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts

sont communs.» Et il répéta plusieurs fois: «Oui, voilà l'alliance

véritable entre nous, une alliance basée sur des intérêts communs, la

seule durable[501].»

[Note 501: _Id._]

Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement

données trois semaines plus tôt à l'Autriche, et cette différence de

langage permet d'apprécier à quel point, en ce peu de temps, l'Empereur

s'était éloigné de la Russie, de mesurer l'effrayant progrès de son

détachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-père

et le gendre, ne restait-il qu'à convenir des termes dans lesquels se

formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La

suite de la conversation prouva qu'une telle interprétation dépasserait

la pensée de l'Empereur. S'il s'était exprimé d'abord au présent, afin

de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientôt pour ne

plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se

consacrer à la réfection de ses forces, se reposer avec calme sur

l'avenir: c'était un grand pas de fait que d'avoir constaté l'identité

des intérêts: l'alliance viendrait, elle viendrait à son heure,

sûrement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut

aider à leur réunion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tournés:

«Romanzof, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était

rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement,

parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me

brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que

l'empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se

brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins

distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance

de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout[502].» Et il toucha à

plusieurs reprises «la corde de rapports politiques plus intimes[503]»,

sans manifester dès à présent l'intention de se compromettre par une

signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au

cas où la Russie viendrait totalement à lui manquer; cette hypothèse se

rapprochant, il avait voulu se ménager plus sûrement la ressource qu'il

avait en vue, tenir l'Autriche par une espérance plus positive, mais non

s'enchaîner à elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le

liaient encore à la Russie et qu'il était décidé, malgré tout, à ne pas

rompre le premier.

[Note 502: _Mémoires de Metternich_, II, 365.]

[Note 503: _Id._]

À Vienne, au moins dans certains cercles, on était plus pressé, on

voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napoléon était

envisagé comme une nécessité d'urgence. Les succès des Russes y avaient

produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'était leur

établissement dans les Principautés confirmé à bref délai par une paix

conquérante: cette mainmise sur le Danube inférieur compléterait

l'investissement de la monarchie, déjà cernée du côté de l'Ouest par

l'Allemagne et l'Italie françaises; après l'Occident, c'était l'Orient

qui se fermait, et quelque prévu que fût ce résultat, l'Autriche se

révoltait à son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance

indéfinie, serrée dans cet étau, elle éprouvait un insupportable

malaise, et l'idée d'une tentative suprême pour se dégager, pour se

garder une issue, pour écarter les Russes du Danube, traversait tous les

esprits.

Sur le moyen à employer, les avis se partageaient, et des dissidences

profondes, violentes, se manifestaient. La haute société, demeurée

hostile à la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant

d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne

montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec

la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu'à s'entendre, et

l'apparition de M. d'Alopéus à Vienne semblait confirmer ces dires. Cet

agent, dont nous avons vu le départ de Pétersbourg et parcouru les

instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. Là, à

remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son séjour, sous

des motifs d'intérêt privé et de famille qui ne trompaient personne, il

était aisé de reconnaître que Naples n'aurait jamais sa visite et que

Vienne était le théâtre assigné à son activité. Il s'était fait

présenter à l'Empereur, aux archiducs; il murmurait à leur oreille des

paroles de conciliation, mais c'était surtout dans le monde, dans les

salons, qu'il cherchait à «recruter des prosélytes[504]» et n'y

réussissait que trop bien. Le terrain lui avait été préparé à merveille

par son ami et ancien collègue Razoumovski; celui-ci l'avait fait

précéder d'une réputation d'habileté, de génie politique, l'avait

annoncé comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie

russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels

auspices, Alopéus avait été accueilli dans les milieux les plus fermés;

il y était fêté, cajolé; il s'y posait en adversaire irréconciliable de

la France, et parlait sans ménagements d'une nouvelle ligue pour la

délivrance de l'Europe. Auprès d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient

les intérêts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans

renoncer à de justes prétentions, l'Empereur son maître avait à coeur de

ménager les intérêts et les susceptibilités de l'Autriche; il lui ferait

la part belle dans tout arrangement définitif.--Pourquoi, reprenaient à

l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre à

profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas

obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en

Occident[505]?

[Note 504: Otto à Champagny, 7 juillet 1810.]

[Note 505: _Correspondance de M. Otto_, juin-juillet-août 1810,

_passim_.]

Tout autre et non moins vivement exprimée était l'opinion des

personnages qui s'étaient attachés, par principe ou par intérêt, à la

famille Metternich. Ceux-ci, comme le ministre lui-même, croyaient à

l'utilité d'un rapprochement temporaire, mais étroit, avec la France. En

l'absence de leur chef, faiblement remplacé par son père, ils

exagéraient encore ses tendances. Dans la crise présente, ils ne

voyaient de salut qu'en Napoléon; à les entendre, il fallait au plus

vite, en se livrant à l'Empereur, le détacher de la Russie et obtenir

qu'il opposât son _veto_ à l'annexion des Principautés.

Moins nombreux que l'autre, recruté dans un milieu social moins élevé,

ce parti l'emportait depuis le mariage dans le conseil du souverain; il

détenait le pouvoir, mais n'avait pas eu le temps de s'y affermir. Si

l'empereur François semblait incliner de bonne foi vers la France, nos

adversaires ne négligeaient aucun effort pour le ressaisir. Ils le

poursuivaient à toute heure, en tout lieu; c'était contre le repos de ce

monarque, las de politique et ami de ses aises, une conspiration

permanente. Pendant un récent voyage en Bohême, il avait été en butte à

de continuels assauts. Allait-il aux eaux de Baden, près de Vienne,

chercher la santé et la solitude, il voyait surgir autour de lui des

émissaires dont les propos le laissaient incertain et troublé. Conscient

de sa faiblesse, peu sûr de lui-même, il eût voulu qu'un engagement en

bonne forme avec Napoléon le mît en garde contre ses propres

défaillances et contre d'importunes obsessions; il aspirait à se lier, à

s'enchaîner, à abdiquer un libre arbitre dont il craignait de faire

mauvais usage. Il disait à notre ambassadeur: «Les intrigues n'auront un

terme que lors de la signature d'un traité d'alliance[506].» Profitant

de ces dispositions, le parti Metternich fit décider que des paroles

positives seraient adressées à Napoléon et son intervention sur le

Danube officiellement requise.

[Note 506: Otto à Champagny, 19 juillet 1810.]

Dès le commencement de juillet, le vieux prince de Metternich s'ouvrit à

notre ambassadeur: signalant avec amertume les progrès de la Russie, il

concluait de là à l'avantage «d'un concert entre la France et l'Autriche

pour mettre un terme aux empiétements de cette puissance barbare qui

pesait sur toute l'Europe et menaçait de la subjuguer[507]». Les jours

suivants, M. Otto n'entendit que déclamations sur le péril moscovite,

«sur cet esprit de conquête qui, depuis la Laponie jusqu'à la mer Égée,

menaçait de tout engloutir[508]». Il s'agissait à toute force de

dégoûter Napoléon de la Russie, de détruire ce reste d'alliance qui

rendait «la position de l'Autriche extrêmement gênante», de l'aveu même

de ses ministres. La Russie, disait le prince de Metternich, ne serait

jamais pour nous une amie sincère; chez elle, «quelles que puissent être

les dispositions personnelles de l'empereur Alexandre, les hommes les

plus influents favoriseraient toujours l'Angleterre[509]». Pour lever le

masque, elle n'attend que d'avoir terminé sa guerre avec les Turcs et

mis hors de combat ces alliés traditionnels de la France. Comme preuve

de cette intention, des agents officiels ou officieux viennent nous

signaler la «conduite louche» du cabinet de Pétersbourg et son jeu en

partie double, l'opposition qui existe entre ses déclarations publiques

et les manoeuvres secrètes de ses agents: ils vont jusqu'à dénoncer

«l'allure étrange de M. d'Alopéus, qui paraît avoir été envoyé plutôt

par le roi Georges que par l'empereur Alexandre[510]». Ces intrigues,

ajoutent-ils, troublent la société de Vienne et minent le crédit du

parti français; le ministère actuel est animé des meilleures

dispositions, mais pourra-t-il se soutenir contre la poussée des

éléments hostiles, si la France ne lui permet de s'étayer d'elle?

L'occasion est unique pour s'emparer définitivement de l'Autriche et

fixer ses principes; mais que l'empereur Napoléon se hâte de la saisir,

sans quoi on ne répond plus de rien: «Tout ceci tient à un fil, disait

le prince de Metternich; il faudrait bien peu de chose pour le

rompre[511].» En même temps, les flatteries personnelles à l'adresse de

Napoléon redoublaient, et l'empereur François ne s'y épargnait point,

avec son habituelle bonhomie. Il s'émut, s'attendrit, à la nouvelle que

Marie-Louise allait le rendre grand-père: parlant du futur roi de Rome,

il prononça ces mots qu'il devait trop oublier: «Cet enfant trouvera

toujours en moi les sentiments d'un père[512].»

[Note 507: _Id._, 6 juillet 1810.]

[Note 508: _Id._, 12 juillet.]

[Note 509: Otto à Champagny, 6 juillet.]

[Note 510: _Id._, 12 juillet 1810.]

[Note 511: _Id._]

[Note 512: _Id._, 8 août.]

Lorsque le terrain eut été ainsi préparé, la mission autrichienne en

France fut chargée d'aller au fait et de soulever très nettement la

question des Principautés. Ignorant si le comte de Metternich, qui

annonçait et ajournait perpétuellement son retour, n'avait point quitté

Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au

prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles à

la date du 17 juillet, serait que Napoléon voulût s'unir à l'Autriche

pour empêcher toute usurpation des Russes sur le cours inférieur du

Danube; une remontrance commune suffirait probablement à atteindre ce

but: l'Autriche appuierait volontiers cette démarche par des mouvements

militaires, des démonstrations, mais il était indispensable que Napoléon

engageât l'affaire diplomatiquement et élevât la voix le premier:

c'était à obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les

efforts de l'ambassade[513].

[Note 513: BEER, _Geschichte der orientalische Politik

OEsterreich's_, 232.]

Cette fois, la provocation était directe. Avec hardiesse et sans

vergogne, l'Autriche reprenait le rôle auquel elle s'était déjà et

discrètement essayée: elle sollicitait Napoléon de rompre le pacte

d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore à Paris

lorsqu'y arrivèrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent

communiquées par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis,

Metternich n'approuvait pas la précipitation de son père et de son

souverain; il eût préféré que l'Autriche attendît l'Empereur, au lieu de

courir à lui; il essaya néanmoins de remplir les intentions de sa cour.

Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hiérarchique,

s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-même

et la posa en ces termes: «L'Empereur est-il décidé à maintenir dans

toute leur étendue les engagements qu'il a contractés à Erfurt, ou se

prêterait-il à faire de commun accord avec nous une démarche à

Pétersbourg qui pût sauver les Principautés[514]?»

[Note 514: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]

La réponse de Napoléon fut péremptoire: «J'ai contracté des engagements,

dit-il, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces

engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la

France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir

maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif

direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien

me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements.

Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je

brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances

ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je

l'avais contracté[515]?»

[Note 515: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]

Derrière ce langage plein d'honneur, il y avait une arrière-pensée

politique. Napoléon n'était pas fâché qu'Alexandre s'appropriât les

Principautés, parce que cette acquisition désunirait plus sûrement les

empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irréparable. Leur

antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas

Danube: c'était là que la Russie, dans sa marche vers le Sud,

rencontrait et coupait la dernière voie qui restât ouverte à l'expansion

autrichienne: l'intérêt des deux États se heurtait violemment à ce

confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principautés

demeurait indécis et le procès pendant, il était à craindre qu'un

compromis n'intervînt et ne conciliât les prétentions rivales. Mais que

les Russes missent la main sur l'objet du litige, définitivement lésée

par eux, l'Autriche se sentirait du même coup rejetée vers nous;

Napoléon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui

faisaient quelque jour une nécessité de la rechercher.

Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance,

matérielle ou morale, dans la crise présente; il les exhorta à se

résigner, à s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne

leur défendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en

guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire,

observant une stricte neutralité; mais était-il de leur intérêt de

risquer isolément cette levée de boucliers? Il ne le pensait point et ne

leur en donnerait certainement pas le conseil. À l'entendre, le mieux

serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principautés,

qu'elle conseillât aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi

une guerre qui prenait des proportions inquiétantes. Toutefois, fidèle à

la tactique adoptée depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich

sortît de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de

laisser l'avenir entr'ouvert à l'espérance. S'il considérait la question

des Principautés comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais

de lui-même, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en

se déclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette défection

serait immédiatement punie par la perte des avantages rapportés

d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans

notre amitié, pourrait succéder aux droits que nous leur avions reconnus

sur les Principautés. Alors, mais alors seulement, Napoléon ne se

refuserait pas à reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui

hors de cause: «Si le cas arrivait, dit-il à Metternich, que les Russes

voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur

coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises

sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez

compter sur moi; vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous

communiquerai les miennes.» Et il rompit l'entretien sur ce mot

suggestif[516].

[Note 516: _Mémoires de Metternich_, II, 375-376.]

Dès à présent, il croyait devoir ménager aux Autrichiens quelques

consolations moins hypothétiques pour le chagrin qu'il leur causait. Se

rencontrant, sans le savoir, avec l'empereur Alexandre, il leur offrait

un protectorat sur la Serbie; il les engageait à se mêler aux affaires

de ce pays, à y étendre leur influence, à glisser au besoin quelques

troupes dans Belgrade[517]. Enfin, il était un point sur lequel il

admettait éventuellement un concert immédiat de mesures. Grisés par

leurs succès, voyant à leurs pieds la Turquie défaillante, les Russes

n'allaient-ils pas dépasser la limite qui leur avait été tracée? Ne

s'enhardiraient-ils point jusqu'à réclamer des Turcs, outre les

Principautés, quelques territoires sur la rive droite du Danube? Ne

prétendraient-ils pas conserver au delà du fleuve certains points

stratégiques, des forteresses à titre de gage, des têtes de pont, le

moyen d'annuler cette grande barrière qui allait devenir l'unique

sauvegarde de l'empire ottoman? Le cabinet de Pétersbourg avait promis

en 1808 de se contenter des Principautés et de ne point toucher au reste

des possessions ottomanes: respecterait-il cet engagement dans sa lettre

et son esprit? «Je veux le croire, disait Napoléon à Metternich; mais

l'appétit vient en mangeant, et je ne me permets plus de suivre les

calculs du comte de Romanzof[518].» Pour le cas où la Russie

témoignerait la moindre velléité d'empiéter sur la rive prohibée, son

parti était pris: il se mettrait résolument en travers de ce dessein et

prononcerait aussitôt son évolution vers l'Autriche.

[Note 517: _Id._, 362, 370-373, 376.]

[Note 518: _Mémoires de Metternich_, II, 370.]

Il avait déjà fait toucher mot de cette hypothèse par son ambassadeur à

Vienne[519]. Dans ses entretiens intimes avec Metternich, il fut plus

net, plus carré: «Si les Russes, dit-il, devaient vouloir rompre nos

engagements en les excédant, je me croirais libre, et vous pouvez

compter sur moi de toutes manières[520].» D'ailleurs, il n'entendait

point agir par surprise et fit à Pétersbourg sa profession de foi: «Je

verrai avec plaisir, écrivait-il, que la Turquie fasse sa paix en cédant

la rive gauche du Danube, cela me convient. Mais la Russie violerait ses

engagements avec moi, si elle gardait quelque chose sur la rive droite

et si elle se mêlait en quelque chose des Serviens. Autant je vois avec

plaisir la Russie finir avec la Turquie, autant je me montrerais peu

satisfait si elle gardait la rive droite; une seule place forte retenue

par la Russie sur la droite du Danube annulerait l'indépendance de la

Porte et changerait entièrement l'état des choses.» Malgré tous les

efforts de l'Autriche pour le faire dévier du terrain d'Erfurt, il

continuait à s'y placer, s'y maintenait opiniâtrement, mais se refusait

à le dépasser d'une ligne.

[Note 519: Champagny à Otto, 23 juillet 1816.]

[Note 520: _Mémoires de Metternich_, II, 376.]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 46 / 72 题