III

Tandis que Napoléon commençait à envisager l'hypothèse d'une guerre

entre la France et la Russie, Alexandre continuait à la prévoir, et son

action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche,

entamée depuis quatre mois, déjà sensible et palpable à Vienne, où elle

nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se développait. Le

rejet définitif du traité, la rupture de la négociation, les éclats et

les violences de Napoléon, n'étaient point pour suspendre ces hostilités

indirectes: Alexandre y persévérait avec ardeur, mais jugeait utile de

mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance.

Vis-à-vis de Napoléon, il affecte désormais un air de résignation calme,

presque souriante, et les rapports reprennent une apparente sérénité, à

l'instant où la mésintelligence devient plus profonde et où l'abîme se

creuse. Alexandre n'insiste plus sur le traité; il évite de reproduire

ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napoléon

«quereller Roumiantsof[545]» sans prendre fait et cause pour son

ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et même de

cordialité: «Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance[546].» Ces

protestations ne l'empêchaient pas de nous disputer âprement le terrain

à Vienne et à Varsovie, soit à l'aide de sa diplomatie officielle, soit

par de mystérieux intermédiaires. Lorsque ses agents le compromettaient

par un zèle trop bruyant, il les désavouait, les rappelait, mais les

remplaçait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi.

[Note 545: Rapport n° 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.]

[Note 546: Rapport n° 101, août 1810.]

En Autriche, Alopéus avait préparé les voies en agissant sur l'esprit

public, mais il n'avançait point auprès des gouvernants, auxquels il

avait déplu, et son activité turbulente avait donné l'éveil à la France.

Cette mine se trouvant éventée, il parut nécessaire de la remplacer par

une autre. Où l'agent officieux avait échoué, le représentant officiel

ne désespérait point de réussir. Par la correction apparente de son

attitude, Schouvalof avait dépisté nos soupçons et donné le change à M.

Otto, qui se félicitait de trouver au moins un Russe sincèrement attaché

au système. En fait, Schouvalof était un ennemi, un adversaire d'autant

plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de

représenter à son gouvernement l'urgence de se préparer à une lutte

décisive, suprême, «qui commencerait du côté de la France, disait-il,

dès que les affaires en Espagne seraient terminées[547]».

[Note 547: Schouvalof à Roumiantsof, 20 août-1er septembre 1810.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres

autrichiens un élan moins marqué vers la France, un léger recul.

Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours privé de Metternich,

manquant de direction, croyant à la nécessité d'un secours extérieur

pour se consolider au dedans, placé entre Napoléon, qui montrait peu

d'empressement à profiter de sa bonne volonté, et la Russie, qui le

sollicitait tout bas, sentait parfois la velléité de se rejeter vers

cette dernière. Il inclinait d'autant plus à ce parti que les succès des

Russes en Orient ne s'étaient pas soutenus, qu'ils avaient été suivis

d'assez sérieux échecs, et que cette tournure nouvelle des opérations,

en éloignant la paix avec les Turcs, rendait à l'Autriche le temps et la

faculté de réclamer des concessions sur le Danube, à envelopper dans un

accord d'ensemble. Le ministère de l'empereur François ne décourageait

donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci émettait le désir de voir

renaître entre les deux cours l'intimité d'autrefois et se former une

coalition latente.

Schouvalof fit part à son gouvernement de ses espérances: pour réponse,

il reçut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses félicitations. «Sa

Majesté, lui écrivait Roumiantsof le 29 juillet, a observé avec une

satisfaction particulière l'opinion que vous énoncez sur ce que le

moment actuel serait propice à resserrer les liens d'amitié qui

subsistent entre les deux anciennes cours impériales: c'est là tout ce

que Sa Majesté désire, parce qu'elle a toujours été persuadée de

l'utilité réelle qui doit réciproquement en résulter. Les instructions

dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de

vous écrire par son ordre, font également foi du désir bien sincère de

ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la mésintelligence

momentanée qui a divisé les deux cours, et de rétablir dans toute leur

étendue ces anciennes relations de bonne amitié qui les ont unies

pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce

but ne peut manquer d'être très agréable à Sa Majesté[548].» Ainsi,

renouvelant ses moyens, la Russie revient à la charge et réitère ses

tentatives. Schouvalof va se mettre à l'oeuvre; toutefois, opérant dans

des parages dangereux, semés d'écueils, il ne s'aventurera qu'avec

prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons à signaler que dans

quelques semaines le résultat de ses manoeuvres.

[Note 548: Roumiantsof à Schouvalof, 14-26 août 1810. Archives de

Saint-Pétersbourg.]

La négociation replacée aux mains de son intermédiaire naturel, la

présence de M. d'Alopéus à Vienne devenait inutile et gênante: il

restait à le faire disparaître, en expliquant du mieux possible à

Napoléon comment la mission de ce personnage, destiné au poste de

Naples, s'était accomplie tout entière en Autriche. Alexandre se tira

ingénieusement d'embarras: M. d'Alopéus, dit-il à Caulaincourt, se

dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris à Pétersbourg qu'il

avait eu, par sa conduite passée, la mauvaise fortune de déplaire à

l'empereur Napoléon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on

renonçât à l'employer auprès d'un roi beau-frère de Sa Majesté; il avait

reçu l'ordre de s'arrêter en chemin; ainsi c'était par pure déférence

pour le monarque ami qu'il avait été retenu à Vienne, d'où il allait

revenir à son point de départ[549].

[Note 549: Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses

plénipotentiaires aux congres de Châtillon et de Vienne; il le fit

prince.]

Dans sa retraite, Alopéus n'eut pas à entraîner Razoumovski; ce dernier

servait trop utilement la Russie à Vienne pour qu'elle se résignât à le

rappeler et le condamnât à l'inaction: Alexandre éluda nos demandes sous

de spécieux prétextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cessé d'être

Russe pour se faire Autrichien; il s'était dénationalisé par son

établissement à l'étranger: c'était un déserteur, un transfuge; sa

patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer

sur lui une juridiction à laquelle il s'était soustrait par son exil

volontaire[550].

[Note 550: Rapport n° 101 de Caulaincourt, août 1810.]

Quant à Pozzo, il parut impossible de le faire rester à Vienne, car le

gouvernement autrichien, toujours empressé à déférer aux voeux de

l'Empereur, se préparait à prononcer son expulsion. Impuissant à le

soutenir, Alexandre essaya de présenter cet abandon forcé comme une

complaisance méritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, déclara qu'il

ne le connaissait plus, qu'il lui avait retiré le droit de porter

l'uniforme, qu'il l'avait définitivement exclu de son service; mais il

ne fit en réalité que de le déplacer et lui assigna, au sortir de

Vienne, une autre destination: il ne renonçait pas à utiliser en secret

les talents et les haines de celui qu'il désavouait publiquement. Devant

Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez dédaigneuses pour

s'exprimer sur le compte du «nommé Pozzo»; il le signalait comme un de

ces hommes «dont on avait pu se servir pendant la guerre;

aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congédiés, m'en tenant

strictement à l'alliance et ne voulant aucune espèce de rapports avec

l'Angleterre[551]». C'était précisément auprès de l'Angleterre que Pozzo

allait être employé; il reçut commission de porter au représentant de

cette cour à Constantinople de premières et furtives paroles de

conciliation.

[Note 551: _Id._]

Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un désarmement

réciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition préalable de sa

paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne

détourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore à une

réconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait à limiter, à

circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre

spéciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo

sur Constantinople et de lui faire la leçon: «Je ne vois pour lui,

disait-il, d'autre asile qu'à Constantinople sous l'égide de la mission

britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a à prendre;

je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire

une confidence, mais encore comme venant de vous-même et ayant bien soin

de ne pas compromettre le moins du monde le ministère de Sa Majesté:

c'est que vous savez que la mission anglaise près la Porte ottomane fait

tout ce qu'elle peut pour empêcher que les Turcs fassent la paix avec

nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur,

c'est-à-dire par la persuasion où elle est qu'une des conditions sans

lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec

l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majesté se propose d'obtenir la

paix sans se mêler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec

les puissances étrangères[552].» En finissant, la dépêche insinuait que

le cabinet de Londres, s'il était bien inspiré, favoriserait

l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait

au Tsar de rendre à ses troupes du Danube une destination plus conforme

aux intérêts de l'Angleterre, c'est-à-dire de les ramener dans le Nord,

vers la Pologne, et peut-être d'y tenir en échec la puissance française.

[Note 552: Archives de Saint-Pétersbourg, lettres de Roumiantsof à

Schouvalof, n° 76.]

En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner

les habitants et les soustraire à notre influence, se poursuivant par

démarches individuelles auprès de certains personnages, auprès de

certaines familles, est moins facile à saisir que les menées

diplomatiques et mondaines de Vienne; il se révèle pourtant à quelques

indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions

réitérées à l'empereur François par l'intermédiaire de Schouvalof, il en

était une qui accusait les desseins éventuels d'Alexandre sur la

Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale,

c'est-à-dire une partie de ces Principautés qu'il considérait comme

siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la

Bukovine, province en partie polonaise, située au sud-est de la Galicie

et incorporée depuis trente-six ans à la monarchie des Habsbourg[553].

En ajoutant à ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se

donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait séduire, il aurait

plus de chances d'en être écouté le jour où il se présenterait comme

destiné à la reconstituer dans toutes ses parties et à la rassembler

sous son sceptre.

[Note 553: BEER, _Geschichte der orientalische Politik

OEsterreich's_, 244.]

Dans le même esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses

sujets polonais: il passait à leur égard par des alternatives de

sévérité et de clémence, voulant à la fois étouffer en eux toute

velléité de révolte et se les attacher. Cette tactique était de bonne

guerre; ce qui l'était moins, c'était la façon dont il continuait à

s'expliquer avec les Polonais sur le traité: ce pacte de mort qu'il

n'avait pu surprendre à l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le

bruit fut répandu par les autorités russes que le traité avait été

signé, que Napoléon avait ainsi abandonné les Polonais, qu'il les avait

livrés et vendus, qu'il s'était rendu à jamais indigne de leur

sympathie. Après avoir signalé les efforts divers de la propagande

antifrançaise, un de nos agents à Varsovie ajoutait: «Un autre moyen de

découragement employé par les Russes et qui même a de l'influence ici,

c'est la publication d'une convention secrète conclue à Pétersbourg par

laquelle l'Empereur promet à la Russie de ne jamais travailler au

rétablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille

hommes de l'armée du grand-duché et de s'opposer à de nouvelles

distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se

réalisant, cela fait croire à l'existence et donne quelques inquiétudes.

J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes

les lettres des provinces russes polonaises en parlent[554].»

[Note 554: Archives des affaires étrangères, Pologne, T. 326.]

Derrière ce réseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour

couvrir ses approches, elle commençait à préparer ses moyens militaires,

et peu à peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes.

Dès août 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratégiques à prendre

en cas de rupture, et il permettait à un officier allemand de lui

adresser un plan de campagne contre la France[555]. Dans le même temps,

un bruit sourd s'élève de toutes les provinces baltiques et

lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupée à remuer des

terres, à réparer et à armer des places, à développer leur enceinte, à

les lier les unes aux autres par de longues chaînes d'ouvrages; il

s'agit avant tout d'organiser en deçà des frontières un vaste système de

fortifications, de protéger les parties centrales de l'empire, de

couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se

fait avec hâte, avec fièvre; ce ne sont point des mesures d'utilité

permanente, mais de précaution immédiate, les préparatifs d'une guerre

en vue. À l'instant où Napoléon invite pour la première fois les

Varsoviens à se retrancher, certains témoignages nous montrent les

travaux russes en pleine activité à Dunabourg, à Riga, où ils se

poursuivent «nuit et jour, par ordre supérieur[556]». Le mois suivant,

en septembre, le long de la Dwina et du Dniéper, dans l'intervalle qui

sépare les deux fleuves et marque le point vulnérable de l'empire, des

profils de redoutes, des formes de camps retranchés surgissent du sol et

rapidement s'ébauchent.

[Note 555: HAÜSSER, _Deutsche Geschichte_, III, 529.]

[Note 556: Lettre datée de Mittau le 23 août 1810. Deux rapports en

date des 16 et 19 septembre donnent des détails plus circonstanciés.

Archives nationales, AF, IV, 1653.]

Mais Alexandre ne se borne pas à jalonner par des ouvrages ses futures

lignes de défense et d'appui: il ordonne des réunions et des mouvements

de troupes. Ici, c'est incontestablement lui qui prend l'avance. Dans la

seconde moitié de 1810, avant que Napoléon ait remué un homme, les corps

russes postés près de la frontière et tenus en état de mobilisation

permanente sont rejoints par d'autres; des renforts arrivent, les

effectifs grossissent; insensiblement, des armées se forment. Seulement,

dans le vaste et muet empire où tout bruit s'amortit, où le silence est

une tradition et une loi, aucun indice perceptible au dehors ne trahit

ce glissement d'hommes et de matériel vers le bord du pays. À

Pétersbourg, notre ambassadeur demeure enveloppé de prévenances;

dépourvu de tout moyen sérieux d'information, séparé de la nation par la

barrière infranchissable de la langue, il ne voit que le palais et la

cour, où ne s'accuse aucun mouvement suspect, n'aperçoit que ce point

lumineux au milieu d'une nuit profonde. Il ignore, il ne peut signaler à

son maître l'ébranlement des forces russes, qui peu à peu se répandent

et coulent dans les provinces occidentales. Avant la fin de l'année,

sans qu'aucun avis ait donné l'éveil, Alexandre espère avoir sur pied,

prêts à entrer successivement en ligne et tournés vers l'Occident, trois

cent mille hommes, que renforceront au besoin quelques corps tirés de

l'armée du Danube[557]. Il sait que la France n'a pas cinquante mille

soldats au delà du Rhin, mais cette disproportion d'effectifs ne

l'engage qu'à plus d'ardeur pour se mettre le premier en mesure. Ses

troupes rassemblées, attendra-t-il l'adversaire, afin de lui disputer le

terrain pied à pied et de l'attirer dans les solitudes de l'intérieur?

Au contraire, le préviendra-t-il, en se jetant sur le duché pour tendre

la main à l'Allemagne révoltée? Il incline un peu plus à hasarder ce

coup, s'occupe toujours du projet confié à Czartoryski, sans lui donner

encore une forme arrêtée, et chez lui la volonté de se défendre n'exclut

pas la velléité d'attaquer.

[Note 557: Lettres d'Alexandre à Czartoryski, publiées avec les

_Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 254, 273. Cf. BOUTOURLINE,

_Histoire militaire de la campagne de Russie en_ 1812, I, 45.]

De tous ces apprêts, faut-il conclure qu'Alexandre était irrévocablement

résolu à la guerre, qu'il n'attendait, pour la commencer, que le moment

et l'occasion propices? Pas plus que Napoléon, il ne la voulait par

principe et de parti pris; il y allait d'un mouvement irrésistible, sans

fixer d'un regard assuré le but dont il se rapprochait tous les jours.

Ce qui le troublait et le ralentissait, c'était d'abord la crainte de se

heurter à une invincible fortune, à un génie que nul n'avait trouvé en

défaut. Puis, chez ce prince naturellement sensible et humain, peut-être

s'élevait-il un scrupule de conscience, une révolte de pitié à l'idée de

déchaîner encore une fois le fléau destructeur d'hommes.

Malheureusement, la conviction que Napoléon en voulait à sa sécurité,

son horreur croissante pour une politique dont il n'apercevait plus que

les côtés d'iniquité et de violence, une ambition vague de se poser en

vengeur des couronnes et en libérateur des peuples, triomphaient peu à

peu de ses hésitations. Dans la voie où il s'était jeté et qui le menait

à la guerre, il ne s'arrêterait plus, à moins que l'Angleterre ne cédât

avant que lui-même eût atteint le terme de son évolution. La soumission

de notre rivale retiendrait et paralyserait les auxiliaires en train de

lui revenir, immobiliserait l'Europe sous la main de fer qui

l'étreignait, assurerait le triomphe définitif de l'Empereur au milieu

de l'universelle prostration. L'Angleterre succomberait-elle dans la

lutte ardente qui la serrait de plus près et qui touchait à son

paroxysme? Toujours debout, elle chancelait parfois, donnait des signes

d'épuisement. Mais les armes employées pour la frapper risquaient de se

retourner contre la main qui les dirigeait avec une sorte d'exaspération

et de fureur. En ce temps où Napoléon a plié toutes les volontés depuis

les Pyrénées jusqu'au Niémen, enivré d'une force qui ne sent plus sa

limite, il subit de plus en plus le vertige de l'omnipotence; se croyant

tout permis pour compléter son oeuvre, parce que rien ne lui paraît plus

impossible, il multiplie les violences, accumule les fautes et, croyant

se rapprocher de son but, s'achemine à grands pas dans une voie de

perdition. Le système adopté pour fermer au commerce britannique ses

derniers débouchés se traduisait par le plus étouffant despotisme qui

eût depuis longtemps pesé sur les peuples, par une ingérence oppressive

dans le gouvernement des États, par des annexions arbitraires, par une

série d'empiétements en pleine paix et de conquêtes par décret. Ces

usurpations continues, marques de servitude imprimées à l'Europe,

achevaient de troubler et de révolter la seule puissance qui eût

conservé le sentiment et la fierté de son indépendance; elles

rapprochaient Alexandre des résolutions violentes; elles vont ajouter et

rattacher à la question de Pologne d'autres causes de conflit; autour de

ce point central de toutes les difficultés, elles vont grouper des

complications accessoires, et les mesures destinées à ruiner

l'Angleterre, si elles n'atteignent immédiatement leur but, auront pour

immanquable effet de précipiter la rupture avec la Russie.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 48 / 72 题