Le 1er septembre au soir, un aide de camp du Tsar parut à Vienne:
c'était ce même colonel Tchernitchef qui avait assisté, aux côtés de
Napoléon, à la bataille de Wagram. Il apportait une lettre de son maître
pour l'empereur des Français, une autre pour l'empereur d'Autriche;
après avoir remis la première, il devait aller jusqu'à Dotis présenter
la seconde, puis revenir à Schoenbrünn et s'y mettre aux ordres de
Napoléon. Ce n'était point un négociateur autorisé, pas même un
porte-parole; c'était, suivant l'expression d'Alexandre, «une
navette[181]», destinée à faciliter la correspondance entre les
souverains de France et de Russie.
[Note 181: Rapport n° 48 de Caulaincourt, août 1809.]
Napoléon reçut Tchernitchef le lendemain de son arrivée, à sept heures
du matin, et parut content de le revoir. C'était une figure connue:
grâce aux relations de camaraderie, à la confraternité de bivouac, qui
s'étaient établies entre les officiers de notre état-major et le jeune
colonel pendant la campagne, on arriverait peut-être à tirer de lui
quelque renseignement. Napoléon l'accueillit bien, l'accabla de
questions sur l'empereur Alexandre, s'enquit de ce prince avec
sollicitude et reçut sa lettre avec empressement; elle était conçue en
ces termes:
«Monsieur mon Frère... la possibilité de la paix me fait éprouver une
satisfaction réelle. Mes intérêts se trouvent dans la main de Votre
Majesté; j'aime à placer une confiance entière dans son amitié pour moi.
Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai
souvent répété à Tilsit et à Erfurt sur les intérêts de la Russie par
rapport aux affaires de la ci-devant Pologne, et ce que j'ai chargé
depuis son ambassadeur de lui exprimer en mon nom. Je me réfère au
contenu de la dépêche écrite à la suite de mes entretiens avec lui, s'il
a été exact dans ses rapports. Votre Majesté me rendra la justice qu'en
commençant la guerre contre l'Autriche je n'ai rien articulé d'avance
pour moi; que j'ai commencé cette guerre en ayant déjà quatre sur les
bras, dont deux par suite de mon système d'alliance avec elle. Mon plus
grand désir est que tout ce qui puisse nuire à cette alliance soit
écarté, afin qu'elle puisse se consolider de plus en plus. Je le répète
à Votre Majesté, j'aime dans une circonstance aussi importante à compter
formellement sur son amitié pour moi. Votre Majesté voit toute la
franchise et tout l'abandon de confiance que je mets en elle; j'ai droit
d'espérer qu'elle en usera de même envers moi. Je charge le porteur de
cette lettre de remettre également à l'empereur d'Autriche celle que je
lui adresse. Il reviendra ensuite attendre les ordres de Votre
Majesté[182].»
[Note 182: Cette lettre, ainsi que celle à l'empereur d'Autriche, a
été publiée dans la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480-481, en
note.]
Cette lettre était très formelle en certains points, très vague sur
d'autres. Une première conclusion se dégageait de sa lecture: l'empereur
Alexandre ne se ferait point représenter aux conférences; après avoir
abandonné à Napoléon le poids de la guerre, il lui laissait la
responsabilité de la paix; il lui confiait l'intérêt russe et le plaçait
entre ses mains. Cet intérêt se rapportait exclusivement à la Pologne.
On le savait déjà, mais Alexandre le répétait à nouveau, y revenait par
trois fois, avec une insistance émue, et laissait entendre très
nettement, quoique par allusions, que rien dans le traité ne devait
favoriser ni annoncer le rétablissement du royaume aboli. Seulement, il
ne disait point ce qui aurait à ses yeux cette signification et cette
portée. Par exemple, se considérerait-il comme lésé, menacé, mis en
péril, par le fait seul d'une extension de l'État varsovien, alors même
que la Russie obtiendrait des compensations et des gages? Posant un
principe négatif, il négligeait d'en tirer lui-même des conséquences
positives. Ses paroles antérieures, auxquelles il se référait,
conservaient le même caractère de généralité, et Tchernitchef, que
Napoléon fit tâter par Savary, ne put ou ne voulut rien dire. L'Empereur
demeurait réduit aux conjectures tant qu'un courrier de Caulaincourt,
faisant réponse à l'instruction du 12 août, ne serait point venu
commenter et interpréter les paroles du Tsar.
Cette réponse de l'ambassadeur, Napoléon la désire maintenant avec plus
d'impatience. «Quand présumez-vous qu'elle arrivera[183]?» écrit-il à
Champagny, dès qu'il a vu Tchernitchef et reçu son message. Le même
jour, il veut que son plénipotentiaire à Altenbourg réserve plus
explicitement la question de la Galicie: «ces pays, dira une note
annexée au protocole, doivent être l'objet d'une discussion
particulière[184]...» Pour l'instant, que Champagny nourrisse le débat
avec Salzbourg et l'Ens, avec les provinces illyriennes, en ajoutant la
demande de trois cercles en Bohême: «Il faut vertement insister, écrit
l'Empereur, pour que la négociation se suive sur ces trois bases, ce qui
nous donne huit jours pour voir définitivement le parti qu'il y aura à
prendre sur la Galicie[185].» Et de nouveau son esprit travaille sur
cette épineuse question, qui semble s'obscurcir en s'aggravant: «J'ai
plusieurs projets, dit-il, mais je ne consentirai jamais à exposer à la
vengeance de la maison d'Autriche ceux qui nous ont accueillis dans
cette province. Du reste, le plus profond secret sur la Galicie, et
exiger impérieusement qu'on négocie sur les trois bases[186].»
[Note 183: _Corresp._, 15733.]
[Note 184: _Id._, 15744.]
[Note 185: _Id._]
[Note 186: _Id._ Napoléon pouvait compter sur l'obéissance de son
ministre. M. de Champagny ne se bornait pas à écarter de ses entretiens
la question réservée, il attendait un ordre pour se permettre d'y
penser: «Je ne crains pas d'être pénétré sur la Galicie, écrivait-il à
l'Empereur; moi-même je m'abstiens de former une opinion jusqu'au moment
où j'aurai reçu les ordres de Votre Majesté.» Lettre du 24 août.]
Regrettant que le message russe ne lui permette pas encore de formuler
toutes ses exigences, il veut au moins s'en servir pour peser sur les
Autrichiens, pour les pousser aux concessions. Il est bon de leur faire
savoir que la Russie ne viendra pas au congrès, qu'elle se désintéresse
de leur sort, qu'elle les laisse isolés en face du vainqueur. Champagny
est chargé de faire cette communication à Metternich; il laissera même
croire que la Russie est parfaitement d'accord avec nous sur les
conditions de la paix, et qu'en cas d'hostilités nouvelles la
coopération de son armée nous demeurerait pleinement assurée. Napoléon
lui-même s'efforce d'accréditer cette opinion par les faveurs qu'il
prodigue publiquement à Tchernitchef. Le jour où il l'a reçu en
audience, il l'invite à déjeuner, le fait asseoir à sa table avec le
vice-roi d'Italie, avec le prince de Neufchâtel, avec trois maréchaux,
lui adresse plusieurs fois et familièrement la parole. Il l'emmène à la
parade, au spectacle, le montre à ses côtés, l'affiche, et par le soin
qu'il met à le faire figurer dans son escorte, se pare de son intimité
avec l'empereur de Russie[187].
[Note 187: Rapport de Tchernitchef, dans le _Recueil de la Société
impériale d'histoire de Russie_, XXI, 306-307.]
Le lendemain, il est vrai, Tchernitchef devait pousser une pointe chez
l'ennemi pour porter la lettre à l'empereur d'Autriche. Ne pouvant
empêcher cette fugue, on chercha au moins, de notre côté, à éviter tout
contact prolongé entre le Russe et les Autrichiens. Pour aller de Vienne
à Dotis, Tchernitchef devait traverser Altenbourg. Pendant les quelques
heures qu'il passa dans cette ville, Champagny s'empara de lui et le
tint dans une douce captivité. Il lui dit «tout plein de belles
phrases[188]» pour l'empêcher de voir Metternich, et le pressa
d'accélérer sa course. «M. de Tchernitchef, écrivait le ministre
français à son maître, avait eu quelque envie de s'arrêter pour un bal
que je donne dans ce moment. J'ai préféré qu'en se rendant à Dotis, il
n'eût vu que moi. Il a déjeuné avec moi. Sa voiture est restée attelée à
ma porte pendant une heure. Une prolongation de séjour l'aurait mis dans
le cas de voir M. de Metternich, et on aurait pu dans le public
soupçonner qu'il était chargé de quelque message secret pour ce ministre
de l'empereur d'Autriche[189].» Par surcroît de précaution, Tchernitchef
fut conduit jusqu'aux avant-postes ennemis sous une escorte de dragons
français, chargée de faire autour de lui service d'honneur et bonne
garde.
[Note 188: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 311.]
[Note 189: Champagny à l'Empereur, 28 août 1810.]
À Dotis, la vue de l'uniforme russe fit sensation, et généraux,
dignitaires, princes, de s'empresser autour de Tchernitchef, chacun
d'eux essayant de surprendre sur son visage ou dans ses paroles le
secret de la Russie, tous cherchant à s'étayer d'elle dans leur trouble
et leurs divisions. Autour de l'empereur François, dans l'étroite
résidence où le monarque fugitif abritait son infortune, la vie de cour
s'était transportée tout entière, avec les intrigues, les luttes, les
rivalités qui en sont inséparables. Sur le parti définitif à prendre,
c'était toujours un tumulte d'avis discordants: les militaires opinaient
pour la paix, les civils réclamaient la guerre. À ceux-ci, la lenteur
des négociations d'Altenbourg fournissait un argument, en laissant
croire que Napoléon ne voulait pas la paix ou la voulait à des
conditions inacceptables. Puis, les partisans de la résistance
trouvaient près du souverain un utile auxiliaire: l'Impératrice était de
leur avis, et cette princesse, ardente, passionnée, nerveuse, «presque
belle[190]», déterminait souvent son mari, moitié par l'ascendant de sa
gentillesse et de sa grâce, moitié par la fatigue de scènes répétées.
D'ailleurs, dans cette cour fantasque, parmi les personnages en état de
peser sur les affaires, chacun était mené. Le vice-chancelier Stadion se
laissait gouverner par son frère, un abbé belliqueux: l'Empereur, comme
tous les princes à la fois orgueilleux et timides, sensibles à la
flatterie et craintifs des supériorités, avait le goût des subalternes;
il se livrait à son secrétaire, le Hongrois Baldacci, qu'il méprisait et
écoutait; l'Impératrice avait pour directeur politique un comte Palfy,
qui avait gagné sa confiance en lui vouant un culte sentimental et
chevaleresque. Toutes ces influences s'exerçaient actuellement en faveur
de la guerre et tendaient à l'emporter. Stadion, un instant écarté,
venait d'être rappelé, d'opérer une rentrée triomphante; ministres et
courtisans parlaient très haut de s'armer d'héroïsme et de reprendre la
lutte, sans se préparer avec sérieux à cette suprême aventure.
[Note 190: Parole de Metternich, relevée par Champagny dans une
lettre à l'Empereur en date du 3 janvier 1809. Archives nationales, AF,
IV, 1675.]
Ce fut dans ces dispositions que l'empereur François lut la lettre
d'Alexandre apportée par Tchernitchef. Cette lettre, communiquée au
préalable à Napoléon, était courte, polie, et toute de formules. Le Tsar
conseillait discrètement la paix, émettait en faveur de cette solution
un voeu platonique, s'excusait, vu la distance, de n'y pouvoir
contribuer: «Il m'eût été bien consolant, disait-il, d'offrir mes bons
offices et d'opérer une réunion d'intérêts et d'amitié entre l'Autriche,
la France et la Russie[191].» Il affirmait ainsi ses sympathies pour
l'intérêt autrichien, mais, par une habileté de rédaction, il ne le
séparait point, dans l'expression de sa sollicitude, de l'intérêt
français. De telles paroles prouvaient qu'il n'interviendrait pas en
faveur des vaincus, non qu'il agirait contre eux avec plus d'efficacité;
sa lettre n'était point pour fixer dans un sens ou dans l'autre les
résolutions de l'Autriche.
[Note 191: Voy. la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480.]
Elle produisit pourtant un effet. Du jour au lendemain, le langage des
plénipotentiaires autrichiens à Altenbourg se modifia. Après s'être
tenus jusqu'alors, dans leurs communications officielles, sur une
réserve absolue, se bornant à combattre et à discuter nos exigences, ils
mirent une sorte de précipitation à produire des offres, en les faisant
porter exclusivement sur la Galicie. Dans cette province, ils avaient
reconnu dès le premier jour le point de dissentiment entre la France et
la Russie, le point de réunion entre la Russie et l'Autriche. Néanmoins,
ils avaient évité d'abord, comme nous-mêmes, d'en prononcer le nom.
Comptant que la Russie se présenterait au congrès, ils attendaient
qu'elle fût là pour entamer la question sous ses auspices et s'en faire
un lien avec elle. Apprenant qu'elle s'abstenait, ils ne voulurent point
tarder davantage à engager l'affaire, et se montrèrent disposés à nous
abandonner une partie de la Galicie. En nous incitant à prendre de ce
côté, ils espéraient jeter pour l'avenir une semence de discorde entre
Napoléon et Alexandre, réveiller même dès à présent les défiances du
Tsar, stimuler son inertie, forcer son attention et peut-être son
intervention. Puis, comme la Galicie, toujours en état de rébellion
latente ou déclarée, était, de toutes les possessions autrichiennes,
celle qui leur tenait le moins au coeur, ils n'eussent pas demandé mieux
que de solder avec elle les frais de la guerre. C'est ainsi que
Metternich et Nugent, au cours de chaque conférence, renouvellent
désormais et graduent leurs concessions dans le Nord; vainement le
représentant français fait-il la sourde oreille et se refuse-t-il à les
comprendre, ils insistent, ils répondent à M. de Champagny, qui parle
d'Illyrie, de Basse-Autriche ou de Bohême, en jetant à ses pieds
quelques lambeaux de la Pologne[192].
[Note 192: Champagny à l'Empereur, 5, 7 et 9 septembre 1809.]
L'empereur d'Autriche, il est vrai, n'espérait pas se rédimer
entièrement à ce prix et désirait savoir, avant d'opter pour la guerre
ou de se résigner à la paix, quel était sur tous les points le dernier
mot du vainqueur. Pour le renseigner à ce sujet, il ne comptait plus sur
sa mission d'Altenbourg; là, il lui paraissait que les plénipotentiaires
n'avaient pas su imprimer au débat une allure régulière et suivie; comme
Napoléon, François se plaignait de ses représentants: «Vos lettres,
écrivait-il à Metternich, me font l'effet d'avoir la fièvre tierce: un
jour, vous m'écrivez qu'il n'y a rien; le jour suivant, vous m'envoyez
quelque chose qui a l'air d'être une ouverture, mais sur laquelle on ne
peut prendre aucune détermination[193].» Mal engagé, le débat risquait
de se traîner indéfiniment, sans aboutir. Mais serait-il impossible, en
s'adressant directement à Napoléon, par-dessus la tête de son
plénipotentiaire, de pénétrer jusqu'à sa pensée intime et profonde?
L'empereur François lui écrivit en personne, et chargea l'un de ses
aides de camp, le général comte de Bubna, de porter sa lettre à
Schoenbrünn. Il s'y bornait à protester contre toute exigence excessive;
en conversation, Bubna devait aller plus loin, amener Napoléon, s'il se
pouvait, à désigner une bonne fois et nominativement les territoires
qu'il entendait retenir, à décliner la totalité de ses prétentions.
[Note 193: Champagny à l'Empereur, 1er septembre 1809.]
Arrivé à Vienne le 9 septembre, Bubna fut frappé des dispositions qu'il
remarqua dans l'entourage impérial, chez tous les membres de
l'état-major français. Ces vainqueurs étaient tristes; chez ces hommes
grandis par la guerre, la lassitude de combattre devenait extrême, et il
n'en était pas un seul qui n'eût envisagé avec douleur et dégoût une
reprise de carnage. Établis dans la capitale ennemie, ils ne
ressentaient point la joie et l'orgueil du triomphe, près de ces
hauteurs d'Enzersdorf et de Wagram, où les attaques étaient «encore
dessinées par les cadavres à demi ensevelis[194]». À Vienne, dans cette
ville remplie d'un appareil guerrier, encombrée de troupes, «étincelante
de casques et de cuirasses[195]», tout le monde aspirait à la paix,
Autrichiens et Français. Pour arriver à l'Empereur, Bubna dut passer,
pour ainsi dire, à travers une haie de maréchaux, de généraux, de
dignitaires, qui souhaitaient bon succès à sa mission conciliatrice.
[Note 194: _Souvenirs du feu duc de Broglie_, I, 74.]
[Note 195: _Id._]
L'Empereur ne se trouvait pas dans des dispositions sensiblement
différentes. Sans doute, plutôt que de renoncer à affirmer et à
consacrer sa victoire par d'éclatants avantages, il risquerait tout,
pousserait son armée jusqu'au fond de l'Autriche; mais il souhaitait
vraiment que cette extrémité lui fût épargnée. Autour de lui, il
percevait nettement de sourds murmures et des malédictions à voix basse,
il sentait croître la désaffection des siens, monter la haine des
peuples. L'impatience le gagnait peu à peu de se montrer triomphant à sa
capitale, qui avait un instant douté de sa fortune, et de ressaisir
l'opinion par sa présence. Puis, ayant voulu tout étreindre à la fois,
s'étant attiré de tous côtés des difficultés et des embarras, ayant
violenté et séquestré le Pape, réuni Rome à l'Empire, à l'heure même où
il luttait sur le Danube et laissait derrière lui l'Espagne en révolte,
il avait hâte de finir avec l'Autriche, pour reprendre et terminer ses
autres entreprises. Ce désir de brusquer un dénouement pacifique, il ne
le dissimulait guère: devant Tchernitchef, revenu près de lui, il
montrait sa répugnance pour une nouvelle campagne, et déclamant: «Du
sang, disait-il, toujours du sang. Il y en a eu déjà trop de répandu...
Et puis, ajoutait-il en changeant de ton et se livrant davantage, je
voudrais m'en retourner à Paris[196].»
[Note 196: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 317.]
De plus, cette négociation où il n'avait pas ses coudées franches, où il
lui fallait faire face à l'Autriche et traiter obliquement avec la
Russie, où il devait à chaque pas, avant de pousser ferme contre
l'adversaire, jeter un regard de côté vers Pétersbourg, consulter,
interroger Alexandre, scruter cette vivante énigme, l'importunait
extrêmement, et il trouvait que cette Russie qui arrêtait tout, qui
entravait la paix après s'être effacée pendant la guerre, se faisait
payer bien cher pour d'inutiles services. Mais comment suppléer à cette
alliée incommode? L'Autriche, il est vrai, s'offrait à nous tenir lieu
de Russie, au prix d'une paix sans cessions, au prix d'une complète et
généreuse amnistie. Par la bouche de Metternich, par celle de tous les
officiers qui avaient pu approcher l'Empereur, elle parlait d'alliance,
demandait qu'on mît à l'épreuve la valeur et la fidélité de son
concours. Pourquoi, après tout, ne pas tenter cette expérience? Dans la
dernière campagne, l'Autriche avait témoigné d'énergie et de vitalité;
son armée s'était bravement, noblement comportée, et nos adversaires
d'Essling ne s'étaient pas montrés inférieurs à ceux d'Eylau. Certes,
l'Autriche pourrait devenir pour notre politique un auxiliaire précieux,
le point d'appui véritable, si elle n'avait son gouvernement.
Qu'attendre, en effet, d'un souverain tel que l'empereur François, chez
lequel les préjugés tiennent lieu de volontés? Qu'attendre d'un prince
faible devant l'intrigue, jouet des factions, circonvenu par des hommes
haineux et corrompus? «Il est toujours de l'opinion du dernier qui lui
parle, et ceux qui auront toujours de l'influence sur lui sont Baldacci
et Stadion[197].» Mais on dit cet empereur fatigué de régner, envahi de
lassitude et de dégoût. Eh bien! qu'il s'immole au salut de ses peuples,
qu'il s'offre en victime expiatoire, qu'il descende du trône pour y
placer un homme ferme, pacifique et sensé, comme le grand-duc de
Würtzbourg, Napoléon tendra loyalement la main à ce nouveau souverain,
lui rendra toutes les provinces de la monarchie, pardonnera à l'Autriche
revenue de ses erreurs et fera avec elle une alliance «pour finir les
affaires du continent[198]», en évitant du même coup de se brouiller
avec la Russie, que n'inquiétera plus la perspective d'un déplacement de
frontières en Pologne. Plusieurs fois déjà cette idée a effleuré son
esprit; aujourd'hui, elle l'attire, le sollicite davantage, et devant
Bubna qu'il a fait entrer, qui l'écoute, il poursuit tout haut son rêve,
s'y complaît et s'y livre.
[Note 197: _Corresp._, 15778 et 15832.]
[Note 198: _Id._, 15832.]
«S'il y avait, disait-il, un empereur à la bonne foi duquel je puisse me
fier, comme le grand-duc de Würtzbourg ou l'archiduc Charles, je
rendrais toute la monarchie autrichienne et n'en retrancherais
rien[199].» Bubna répondit que, si l'empereur François était persuadé de
cette intention, il abandonnerait le trône à son frère; toutefois, en
sujet fidèle, il crut devoir défendre son maître, dont il affirmait la
droiture et les volontés pacifiques: «On ne me trompe pas deux fois»,
reprit Napoléon, et il rappela le passé: l'empereur François venant à
son bivouac au lendemain d'Austerlitz, s'accusant, s'humiliant,
protestant de son repentir, donnant sa parole d'homme et de souverain
qu'il ne recommencerait plus la guerre; puis, moins de quatre ans après
ce serment, se jetant avec toutes ses forces sur la France occupée en
Espagne. À ces amers souvenirs, il se montait, s'exaltait; il en venait
aux métaphores étonnantes et aux comparaisons extraordinaires: «Je veux
avoir affaire à un homme qui ait assez de reconnaissance pour me laisser
tranquille ma vie durant. Les lions et les éléphants ont souvent montré,
dit-on, des preuves frappantes de la puissance de ce sentiment sur leur
coeur. Il n'y a que votre maître qui n'en soit pas susceptible[200]...
Que l'Empereur cède le trône au grand-duc de Würtzbourg, je restitue
tout à l'Autriche sans rien exiger[201].»
[Note 199: _Id._, 15778.]
[Note 200: _Corresp._, 15778.]
[Note 201: _Id._, 15816.]
Toutefois, s'il émet, à plusieurs reprises et avec force, le désir d'une
substitution de souverain, il n'en fait point l'objet d'une demande
expresse; il sent qu'une telle proposition est difficile à formuler; il
peut accepter le sacrifice de l'empereur régnant, à peine le provoquer,
non l'exiger. D'ailleurs, il croit peu à l'abnégation de ce monarque,
surtout des hommes qui l'entourent et le dominent; il se rend compte
qu'il caresse une chimère, et bientôt la réalité le ressaisit. La
réalité, c'est qu'il se trouve en présence de l'Autriche vaincue et non
changée, toujours hostile, gouvernée par nos ennemis, aspirant à la
revanche; dans ces conditions, puisqu'il la tient sous lui, inerte et
terrassée, il ne se détournera point d'elle avant de l'avoir
momentanément réduite à l'impuissance, c'est-à-dire avant de l'avoir
mutilée, désarmée et rançonnée. Cependant, pour accélérer la paix, il se
résout à des concessions, en se replaçant sur le terrain d'un
arrangement de principe, destiné à précéder toute spécification de
territoires. Il renonce formellement à l'_uti possidetis_; il n'exige
plus qu'un ensemble de cessions analogue à celui consenti par l'Autriche
après la guerre précédente, au traité de Presbourg. Ayant demandé
d'abord neuf millions d'âmes pour en avoir cinq, il descend à quatre. Ce
qui lui importe au fond, ce n'est point d'arracher à l'Autriche quelques
districts de plus, c'est d'obtenir un succès diplomatique qui atteste et
proclame le triomphe de ses armes. S'il acquiert moins en 1809 qu'en
1805, l'Europe jugera qu'il a été moins vainqueur à Wagram qu'aux
journées d'Ulm et d'Austerlitz: «il fera six campagnes[202]» plutôt que
d'encourir cet amoindrissement de prestige. Que l'Autriche, au
contraire, se déclare prête à renouveler son sacrifice de Presbourg, et
la paix pourra être, non pas conclue, mais décidée en peu de jours.
[Note 202: Note de Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne,
384.]
C'est à cette résignation qu'il convient d'incliner la cour de Dotis,
par le moyen de Bubna. Ce dernier, si on sait s'emparer de lui, peut
nous devenir un précieux instrument, et aussitôt Napoléon met en jeu
tous les ressorts qui doivent lui livrer cette âme de soldat. Par une
accumulation de détails techniques, il prouve à Bubna qu'il est
invincible, inexpugnable dans Vienne, «en état de tenir dix ans»; puis,
redevenu facile et gracieux, il flatte et enjôle l'officier autrichien,
lui parle de ce qu'il entend, métier, campagnes, histoire militaire,
valeur comparée des généraux et des armées, «de Jourdan, de Pichegru,
des Russes[203]». Après l'avoir tenu tour à tour sous la terreur et sous
le charme, il le livre à Maret, qui ne le quitte point de deux jours,
poursuit l'oeuvre commencée et se choisit lui-même des auxiliaires. À
Vienne, Bubna a retrouvé, parmi les Français, un compagnon de jeunesse
et de régiment, M. Alexandre de Laborde, passé au service de l'Autriche
pendant la Révolution, rallié aujourd'hui à l'Empire, auditeur au
Conseil d'État et attaché en cette qualité au grand état-major. Laborde
est chargé d'agir sur Bubna, et entre eux un dialogue s'engage sur le
ton d'une intime et familière camaraderie, à la seconde personne: «Mon
cher, dit Laborde, il ne serait pas impossible, si l'on est raisonnable
à votre cour et si tu es en mesure d'après la manière dont on t'a envoyé
ici, que tu parviennes à rendre un grand service à ton pays. Il me
semble que le moment est favorable, et ce moment, il faut le saisir. Il
est assez dans le caractère de l'Empereur de ne se point décider par les
routes communes, lorsqu'on lui montre de l'empressement et du zèle à se
rapprocher.»--«Mon ami, répond Bubna, tu connais si je serais heureux
d'un pareil événement, et pour son importance et pour y avoir
contribué[204].» Les prétentions de l'Empereur sont alors discutées:
Laborde en exalte la modération, la douceur, et Bubna sort de
l'entretien définitivement convaincu, parlant de rentrer tout de suite à
Dotis et «d'arranger l'affaire en vingt-quatre heures[205]». Napoléon ne
lui permet pas encore de repartir, mais le laisse écrire à sa cour,
transmettre et appuyer nos propositions. En même temps, prononçant
l'attaque de tous côtés, se retournant vers les négociateurs attardés
d'Altenbourg, il invite Metternich à admettre la nouvelle base, sans
s'occuper d'autres questions[206]; de cette manière, il compte faire
franchir à la négociation un grand pas, emporter le principe de la paix
et échapper encore à toute désignation de territoires, puisqu'il lui
faut toujours attendre, pour fixer définitivement ses choix, que la
Russie se soit expliquée et que le sphinx ait parlé.
[Note 203: Sa Majesté, écrivait Maret, «lui a même pris l'oreille
avec une grâce familière qui l'a touché... enfin elle lui a fait un
présent qu'il dit de grande valeur». Lettre du 15 septembre 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1675.]
[Note 204: Rapport de Laborde à Maret. Archives des affaires
étrangères, Vienne, 384.]
[Note 205: _Id._]
[Note 206: _Corresp._, 15778.]