Ouverture des conférences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle
représenter au congrès?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la
marche des négociations; elle est la cause des lenteurs apportées de
part et d'autre à se découvrir et à se prononcer.--Comment la question
de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napoléon ne peut
déterminer les conditions de la paix avant d'avoir pénétré les
sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Idée
d'un partage inégal entre le duché et la Russie.--Enquête confiée au duc
de Vicence.--Avant de se résoudre au principe d'un grand sacrifice,
l'Autriche tient à sonder la Russie et à savoir ce qu'elle peut en
attendre.--Metternich et Nugent.--Arrière-pensée de Metternich: ses
premiers efforts pour substituer l'Autriche à la Russie dans les faveurs
de Napoléon.--Arrivée de Tchernitchef à Vienne.--Lettre
d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar à la table de l'Empereur.--Langage
énigmatique.--Impatience de Napoléon.--La cour de Dotis; conflit
d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de
Bubna à Vienne.--Napoléon subordonne l'intégrité de la monarchie vaincue
à un changement de souverain; première idée d'une alliance avec la
maison d'Autriche.--Rêve et réalité.--Pression exercée sur M. de
Bubna.--L'équivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arrivé à
l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France à son
chevet.--Conversations de Péterhof.--Difficulté d'Alexandre à
s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe à une légère extension du
duché.--Comment Napoléon profite et abuse de cette condescendance.--Son
_ultimatum_ aux Autrichiens.--Résistance de l'empereur François.--Colère
de Napoléon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de
théâtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhère en principe à
l'_ultimatum_ français.--Transfert des négociations à Vienne.--Napoléon
fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature
précipitée de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la
Russie.--Garanties offertes à cette puissance.--Lettre de Champagny à
Roumiantsof; caractère et importance de cette communication.--Faute
commise par Napoléon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne,
la porte à un état aigu et marque le point de départ d'un débat décisif
pour le sort de l'alliance.
I
Au lendemain de l'armistice, l'Empereur s'était rétabli à Schoenbrünn:
c'était maintenant de la résidence des Habsbourg qu'il gouvernait son
empire, remettait l'ordre dans son armée, la répartissait savamment dans
les provinces conquises, surveillait l'Europe et négociait avec
l'Autriche. Depuis le milieu d'août, les plénipotentiaires se trouvaient
réunis dans la petite ville d'Altenbourg, située sur les confins de la
Hongrie, un peu en deçà des limites de notre occupation. À Altenbourg,
M. de Champagny représentait l'Empereur, le comte de Metternich et le
général baron de Nugent composaient la mission autrichienne. Napoléon
traitait comme empereur des Français, comme roi d'Italie et enfin comme
protecteur de la Confédération rhénane, au nom de tous les princes qui
formaient cette ligne et parmi lesquels figurait le roi de Saxe,
grand-duc de Varsovie. Quant à la Russie, sa qualité de puissance
indépendante lui donnait droit de paraître en personne au congrès et d'y
prendre place à nos côtés. Userait-elle de cette faculté?
Interviendrait-elle directement ou laisserait-elle à Napoléon le soin de
conférer et de stipuler pour elle, en l'instituant son mandataire?
L'Empereur lui avait fait dire d'envoyer, si elle y trouvait avantage,
un agent muni de pouvoirs. En attendant qu'elle ait pris parti sur cette
offre, absente des négociations, elle demeure l'arrière-pensée des deux
parties en présence, occupe leur esprit, tient leurs résolutions en
suspens, en les laissant dans l'incertitude sur ce que l'une et l'autre
ont à craindre ou à attendre d'elle, et pèse sur le débat sans y
participer.
Napoléon était résolu à ne dresser le plan de sa paix avec l'Autriche
qu'en tenant compte dans une certaine mesure des répugnances et des
appréhensions d'Alexandre. Sans doute, il posait en principe que le
vaincu devait souscrire à d'amples cessions de territoires, en même
temps qu'à une réduction de ses effectifs militaires et à une lourde
indemnité. Pour la détermination des pays dont il aurait à se saisir,
l'Empereur hésitait entre deux modes de procéder[154]. Il pourrait
rétrécir et diminuer le territoire ennemi sur ses différentes faces,
prendre partout, en Basse-Autriche, sur l'Adriatique, en Bohême, en
Pologne, et entaillant toutes les frontières de la monarchie, la laisser
ouverte et démantelée. Il pourrait aussi, au lieu de pratiquer sur le
corps du vaincu de multiples incisions, l'amputer totalement d'un
membre, séparer de l'empire autrichien l'un des pays, l'une des nations
qui formaient cet assemblage composite. En ce cas, la partie à détacher
semblait toute désignée: il fallait la reconnaître dans cette Galicie
qui s'était ranimée d'une vie propre. D'ailleurs, que l'Empereur
s'arrêtât au premier ou au second système de paix, c'était toujours en
Galicie que l'Autriche aurait à supporter les plus gros sacrifices.
Napoléon se jugeait intéressé d'honneur à ne point replacer sous le
joug, à ne point livrer aux rigueurs de leur ancien maître des peuples
qui s'étaient fiés en lui et compromis pour sa cause. En leur assurant
un régime moins dur, il s'attacherait pour jamais une nation ardente et
dévouée; il ajouterait cette vivante matière à tous les éléments dont il
avait composé sa puissance. Partout ailleurs, l'empire napoléonien ne
gagnerait que des terres; en Galicie, il s'annexerait des âmes, prêtes à
s'unir indissolublement à lui par les liens de la reconnaissance.
Napoléon se faisait donc une loi de détacher la Galicie des possessions
autrichiennes, en totalité ou au moins pour une notable partie.
Seulement, que ferait-il de la Galicie? C'était ici que le désir de
ménager Alexandre, de ne point heurter de front les susceptibilités de
la Russie, gênait et ralentissait ses décisions.
[Note 154: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.]
Son embarras était d'autant plus grand qu'Alexandre et Roumiantsof
n'avaient jamais indiqué positivement comment on devait s'y prendre pour
régler à leur gré le sort futur de la province. On pouvait tenir pour
certain qu'ils n'admettraient à aucun prix une réunion totale au
grand-duché. Sous réserve de ce point essentiel, que prétendaient-ils?
que supporteraient-ils? que voulaient-ils empêcher? À cet égard, la note
remise le 26 juillet par Roumiantsof ne faisait point la lumière.
Accusant la gravité de la question galicienne, elle ne suggérait aucun
moyen de la résoudre; la Russie se plaignait d'un mal torturant,
demandait le remède, mais ne le désignait point. «Vous remarquerez comme
moi, écrivait l'Empereur à Champagny avec quelque humeur, qu'il y a
toujours de l'incertitude dans ce que veut ce cabinet: il me semble
qu'il aurait pu s'expliquer plus clairement sur un projet d'arrangement
pour la Galicie[155].» Dans l'ignorance où on le laissait, Napoléon
flottait entre plusieurs partis et les passait successivement en revue.
[Note 155: _Corresp._, 15676.]
Il songea d'abord à ériger la Galicie en État distinct, en royaume
séparé, et à lui donner pour souverain le grand-duc de Würtzbourg. Ce
prince était frère de l'empereur François, mais admirateur et ami de
Napoléon, dont il affectait de rechercher à tout propos la protection et
les bonnes grâces. Transféré à Cracovie, il nous abandonnerait ses États
d'Allemagne, qui serviraient à payer d'autres dévouements. Quant aux
Varsoviens, ils n'eussent obtenu en ce cas qu'un district, une parcelle
insignifiante de la Galicie, prime décernée à leur courage, et leur
principale récompense aurait été d'avoir libéré leurs frères[156].
[Note 156: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.]
Cet arrangement eût-il été agréé d'Alexandre? Pleinement émancipée,
dotée d'une administration et d'une milice nationales, la Galicie fût
devenue, suivant toutes probabilités, un second duché de Varsovie. Au
lieu de trouver devant elle un État polonais, la Russie en eût rencontré
deux, l'un et l'autre d'étendue médiocre, il est vrai, mais était-ce un
moyen de faire disparaître le péril à ses yeux que de le dédoubler? Il
semble néanmoins, à certaines paroles prononcées tardivement par
l'empereur Alexandre[157], que ce monarque eût envisagé sans trop
d'effroi une Galicie indépendante, sous le sceptre d'un prince étranger.
Par malheur, Napoléon ne s'arrêta guère à cette combinaison; il y
découvrit des inconvénients, des dangers; il craignit que la Galicie,
confiée à un Habsbourg, ne se laissât ramener dans l'orbite de
l'Autriche, ne devînt le satellite de cet empire, et il se sentit
promptement attiré vers d'autres projets.
[Note 157: Caulaincourt à Champagny, 13 septembre 1809.]
Ce qu'il désirait au fond, c'était d'étendre et d'affermir le duché de
Varsovie, cet État qui n'existait que par lui et pour lui, cet
auxiliaire qui avait fait ses preuves. La Russie excluait-elle de parti
pris et par principe tout agrandissement sérieux du duché, quoi que l'on
fît d'autre part pour rétablir l'équilibre des forces dans le bassin de
la Vistule? À plusieurs reprises, Roumiantsof avait paru se prononcer
d'une manière absolue contre un accroissement quelconque du territoire
varsovien, mais il n'avait jamais exprimé cette opinion au nom de son
gouvernement; il ne l'avait point consignée dans sa note; quant au
souverain, même en simple conversation, il n'était jamais allé aussi
loin que son ministre. Il avait indiqué vaguement deux moyens de
solution: «Laisser la Galicie à l'Autriche, ou faire des dispositions
qui ne changent en rien la position de la Russie, qui ne l'inquiètent
d'aucune manière pour sa sûreté, sa sécurité personnelle [158].» Étant
données ces paroles, le Tsar refuserait-il de consentir à l'extension du
duché, s'il se voyait conférer à lui-même un dédommagement immédiat et
des garanties pour l'avenir? Se plaçant dans l'hypothèse où la Galicie
tout entière serait enlevée à l'Autriche, Napoléon pensait à en réserver
la grosse part, les quatre cinquièmes, au grand-duché; le cinquième
restant serait donné au Tsar en toute propriété et lui serait attribué à
titre de présent bénévole, puisque la Russie, n'ayant rien conquis par
elle-même, n'avait droit à rien en stricte équité. Toutefois, le partage
demeurant fort inégal, le Tsar ne manquerait point de s'estimer lésé,
mais Napoléon, pour atténuer la disproportion des lots et combler la
différence, ajouterait au cadeau territorial qu'il ferait à la Russie
des engagements écrits, en bonne et due forme, par lesquels il
écarterait toute crainte d'une restauration totale de la Pologne.
[Note 158: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet 1809.]
Quelque ingénieux que fût cet expédient destiné à concilier des
nécessités opposées, ce projet en partie double, Napoléon ne se
méprenait point sur la difficulté d'y rallier la Russie, de faire passer
l'agrandissement du duché à la faveur de quelques clauses
compensatrices. Aussi, avant de rien décider, voulut-il sonder le
terrain à Pétersbourg, et Caulaincourt fut chargé de ce soin par une
instruction spéciale et développée, envoyée le 12 août. Il ne s'agissait
pas de formuler une proposition, mais de découvrir si elle aurait chance
d'être accueillie, de préparer en ce cas Alexandre à la recevoir, de
l'habituer doucement, avec d'infinies précautions, à l'idée conçue par
l'Empereur.
«Monsieur l'ambassadeur, écrivait Champagny, Sa Majesté m'ordonne de
vous faire connaître ses vues sur un des objets de la négociation qui
vient de s'ouvrir. Les Galiciens ont pris dans la guerre actuelle fait
et cause pour la France, ils ont combattu sous ses drapeaux. L'Autriche
a des vengeances à exercer. L'honneur de la France serait compromis, si
l'Empereur abandonnait au fer et au joug de l'Autriche des hommes qui
l'ont servi. Cela ne peut être ainsi. L'empereur Alexandre a trop de
noblesse dans le caractère pour ne pas sentir ce devoir imposé à
l'Empereur. Sa Majesté n'a d'autres vues que de concilier ce devoir et
la dignité de la France avec les intérêts de la Russie. Tel est le but
de ses pensées actuelles.
«C'est en vain qu'on chercherait des moyens de garantir les Galiciens du
ressentiment de l'Autriche. La souveraineté sur un pays dont on conserve
la possession reste toujours entière, et son exercice ne peut être
restreint par aucune clause de traité. Il n'y en a pas qui ne fût
violée, et chacune de ces violations deviendrait un motif de guerre,
comme chaque vexation exercée sur un Galicien serait pour l'Empereur un
coup de poignard.
«En donnant toute la Galicie à la Russie, ce mal serait prévenu sans
doute, mais le principe sur lequel est fondée l'alliance ne permettrait
pas une telle concession sans une compensation équivalente. Où la
trouver? La Galicie ne peut donc être donnée qu'au grand-duché de
Varsovie. L'Empereur trouve juste d'en laisser une part à la Russie, et
il évalue cette portion à un homme sur cinq, tandis que les quatre
autres resteraient au grand-duché. Cette inégalité est fondée sur la
différence des positions. Si la France était limitrophe de la Galicie,
elle partagerait également avec la Russie; mais elle est loin, elle ne
s'approprie aucune des provinces conquises, elle les donne à la Saxe qui
un jour, changeant de système, pourrait s'unir à la Russie contre la
France. La Russie incorpore au contraire à son empire les provinces
qu'elle acquiert, et les ressources de ces provinces seront dans tous
les temps à sa disposition.»
Après avoir soutenu le principe de l'inégalité à grand renfort
d'arguments contestables, Champagny s'attache à parer des plus
séduisantes qualités le lot réservé à la Russie. On le choisira
limitrophe de cet empire, afin qu'il se soude plus facilement à lui; ce
sera la partie orientale de l'ancienne Galicie, l'arrondissement situé
entre la ville de Zamosc et le Dniester. Une ville importante, celle de
Lemberg, s'y trouve comprise. Les habitants du pays professent en
majorité le culte grec, ce qui les prédestine à devenir sujets de
l'empereur orthodoxe. S'étant ainsi évertué à tenter les convoitises de
la Russie, le ministre s'applique ensuite à calmer ses défiances et
passe au chapitre des garanties: «toutes les mesures propres à
tranquilliser la Russie, dit-il, sur les suites de cet agrandissement du
grand-duché de Varsovie seraient prises par la France. Elle garantirait
à la Russie ses nouvelles possessions; tout ce qui dans les usages du
grand-duché a pu choquer la Russie, comme l'existence d'un ordre de
Lithuanie[159], pourrait être réformé; on remédierait aux inconvénients
qu'on n'avait pu prévoir à Tilsit; la dénomination de Pologne et de
Polonais serait soigneusement écartée.
[Note 159: Depuis 1807, le roi de Saxe, comme souverain de Varsovie,
conférait les décorations des ordres rattachés à l'ancienne couronne de
Pologne.]
«Voilà, Monsieur,--conclut l'instruction,--le texte d'entretiens à avoir
avec le ministère russe. Ces ouvertures, qui exigent le plus grand
ménagement, doivent paraître venir de vous et non de votre cour. Ce sont
des idées que vous mettez en avant. Vous n'êtes pas sûr même des vues de
l'Empereur, mais vous savez que ses principes d'honneur, de loyauté,
d'attachement envers ceux qui l'ont servi, peuvent le faire pencher vers
ce partage. Vous savez aussi que, fidèle à l'alliance de la Russie,
désirant la maintenir par les avantages mêmes que la Russie en retire,
et ne cherchant dans la présente guerre que l'affermissement du repos du
continent et la récompense des efforts faits par ses alliés, il met au
premier rang la Russie, qui certes en aura retiré de grands avantages,
puisqu'elle aura acquis et incorporé à son empire la Valachie, la
Moldavie, la Finlande et dans la Galicie un million de population,
tandis que la France ne se sera pas accrue d'un seul village et n'aura
eu d'autre avantage que celui d'acquitter les dettes de la
reconnaissance.
«Marchez avec mesure, tâtez le terrain, insinuez, discutez, disposez les
esprits à des ouvertures plus formelles, ne montrez ni cartes ni
dépêches, et prévenez les soupçons au lieu d'éveiller les défiances.
«Dans cette dépêche, je suppose la Galicie entière arrachée à
l'Autriche. Si on ne pouvait en obtenir qu'une partie, ce serait
seulement le cinquième de cette partie qui appartiendrait à la Russie,
et elle serait prise de préférence là où la religion grecque est le plus
généralement professée.
«Je reviens sur l'objet de cette lettre pour que vous ne vous y
mépreniez pas. Il n'est pas question de faire une ouverture à la Russie,
encore moins une proposition directe, mais de sonder ses dispositions,
de savoir si l'appât d'un million de population dont elle ferait
l'acquisition pourrait la porter à consentir volontiers à ce partage de
la Galicie. L'Empereur veut avant tout rester en bonne intelligence avec
elle, vous ne devez donc rien hasarder de ce qui pourrait la refroidir
sur notre cause et l'éloigner de nous. La disposer à accéder aux vues
que je vous communique doit être le but de vos efforts. L'Empereur vous
saura gré du succès, mais il vous recommande de ne rien
compromettre[160].»
[Note 160: Champagny à Caulaincourt, 12 août 1809.]
Il était prescrit en dernier lieu à Caulaincourt de tenir son maître au
courant, par des courriers successifs, de ses démarches et de leurs
résultats. Malgré la distance qui sépare Pétersbourg de Vienne, on
pouvait espérer que le premier de ces courriers, en faisant diligence,
arriverait dans vingt à vingt-cinq jours. D'ici là, d'ailleurs, il était
à présumer qu'Alexandre, par une réponse aux dernières lettres de
l'Empereur, par l'envoi d'un plénipotentiaire, par une communication
intime ou officielle, fournirait lui-même un premier éclaircissement.
Napoléon espère être assez promptement fixé, mais, avant d'avoir obtenu
ou surpris une indication, il se juge dans l'impossibilité de parler
clair aux Autrichiens et de leur signifier des exigences précises. Aussi
bien, tout dépend de la complaisance qu'il rencontrera à Pétersbourg; si
la Russie s'oppose à toute extension considérable du duché, il devra
demandera l'Autriche moins en Galicie et plus en d'autres régions; si la
Russie condescend à ses voeux, il pourra faire porter sur la Galicie la
presque totalité des sacrifices que la puissance vaincue aura à subir.
Il invite donc son plénipotentiaire aux conférences d'Altenbourg à
s'enfermer jusqu'à nouvel ordre dans des généralités. Sans doute, il est
bon dès à présent de convenir d'un principe, de faire choix d'une base,
de déterminer combien de territoires l'Autriche devra céder, sans
rechercher quels seront et où seront situés ces territoires. M. de
Champagny aura d'abord à se réclamer de l'_uti possidetis_: l'Empereur,
dira-t-il, se juge en droit d'obtenir une masse de pays égale en
superficie, en population, aux provinces qu'il détient actuellement du
fait de la victoire et de la conquête. À cette prétention exorbitante,
les Autrichiens opposeront vraisemblablement une offre réduite, mais non
moins générale; grâce à des concessions réciproques, les parties
pourront se rapprocher, tomber d'accord sur un chiffre moyen, sur une
somme totale de territoires et de populations qui resteront à spécifier
individuellement dans la suite, s'entendre, en un mot, sur la quantité
sans s'occuper de la qualité. C'est là le terrain où il faut que notre
mission se place et se tienne opiniâtrement, en ayant garde de se
laisser surprendre ou même prêter une seule parole qui soit de nature à
nous nuire auprès de la Russie. Napoléon exige que procès-verbal soit
tenu de tout ce qui se dira aux conférences: des protocoles seront
soigneusement rédigés et, communiqués à Pétersbourg, feront foi au
besoin contre des imputations mensongères et des «bavardages»
intéressés[161]. Au reste, en toute matière, Champagny devra peu parler,
laisser venir l'adversaire, et ne point craindre que la négociation
traîne. «Évitez de paraître pressé», tel a été le dernier mot de
l'Empereur en l'envoyant à Altenbourg[162]. Établi au coeur de
l'Autriche, recevant des renforts, consolidant chaque jour sa position
militaire, épuisant les ressources des ennemis par une occupation
prolongée de leurs provinces, «mangeant et buvant à leurs dépens[163]»,
il ne voit aucun inconvénient à prolonger le débat, et son voeu est de
gagner du temps jusqu'à ce que la Russie lui ait fourni l'un des
éléments indispensables de sa décision[164].
[Note 161: _Corresp._, 15076.]
[Note 162: Parole rappelée par Champagny en écrivant à l'Empereur le
22 août 1810. Toutes les lettres adressées par le ministre au souverain,
pendant les conférences, sont conservées aux Archives nationales, AF,
IV, 1675; la plupart sont fort spirituellement tournées.]
[Note 163: _Corresp._, 15816.]
[Note 164: Cf. WERTHEIMER, II, 402.]
Il se trouvait seulement que l'Autriche avait adopté pareille tactique,
et de même la considération de la Russie entrait pour beaucoup dans ses
calculs. Sous le coup de Wagram, l'Autriche avait plié et demandé grâce;
aujourd'hui, un peu remise du choc, elle ne se sentait pas assez vaincue
pour capituler sans conditions. Au château de Dotis, près Presbourg, où
la cour s'était réfugiée, la guerre à outrance conservait ses partisans,
et l'empereur François n'écartait point l'hypothèse d'une reprise
d'hostilités, pour le cas où le vainqueur prétendrait infliger à
l'Autriche, par une paix trop onéreuse, de mortelles blessures: il
aimerait mieux succomber noblement, les armes à la main, que de signer
un traité qui conduirait la monarchie à une ruine ignominieuse et sûre.
Pour soutenir une lutte suprême, il mettait sa confiance dans la valeur
de son armée, dans le loyalisme de ses sujets, et ne désespérait point
d'un secours extérieur. Il négociait toujours avec la Prusse[165],
comptait sur la brusque diversion que les Anglais tentaient à Walcheren,
sur la diversion permanente de l'Espagne; mais ses regards se tournaient
particulièrement vers la Russie, s'attachaient à pénétrer cette muette
puissance, à percer le mystère de ses intentions. La Russie avait
déclaré la guerre, sans la faire: de cette attitude équivoque,
fallait-il conclure qu'elle désirait sincèrement la conservation et
l'intégrité de l'Autriche? Ne pourrait-on l'amener à se prononcer
davantage, à intervenir au moins diplomatiquement, à limiter les
exigences du vainqueur, en le menaçant d'un abandon total? Tant que la
Russie ne serait pas sortie de son nuage, l'empereur François
n'entendait souscrire à aucun sacrifice trop grave. «Il faudra sonder la
Russie, posait-il en principe, et se mettre en état de recommencer la
lutte[166].» Le 30 juillet, il avait écrit à Alexandre et glissé dans sa
lettre, sous une forme timide, un suppliant appel; il avait exprimé
l'espoir, la conviction, «que les intérêts de l'Autriche ne sauraient
jamais devenir étrangers à la Russie[167]». Si le Tsar refusait de le
comprendre, adorait le succès et s'enchaînait plus étroitement au
vainqueur, il serait temps alors de courber la tête et de s'humilier. En
attendant, l'empereur François dictait en ces termes à ses
plénipotentiaires leur rôle et leur langage: «Les négociateurs tâcheront
de gagner du temps jusqu'à la fin d'août et de profiter de ce répit pour
tirer au clair les intentions de Napoléon[168].»
[Note 165: À Berlin, un agent autrichien insistait vivement auprès
du Roi et de la Reine pour qu'ils se déclarassent: «le Roi s'exécuta en
tranchant l'expression _noch nicht_ (pas encore), et la Reine, qui était
présente, celle de _bald_ (bientôt).» Dépêche de M. de Saint-Marsan, 1er
juillet 1809. Archives des affaires étrangères.]
[Note 166: _Mémoires de Metternich_, II, 307.]
[Note 167: Voy. cette lettre dans la _Correspondance de Napoléon_,
XIX, 479, en note.]
[Note 168: _Mémoires de Metternich_, II, 307.]
Enchaînés par des instructions identiques, les plénipotentiaires
respectifs luttèrent de lenteur, essayant de pénétrer la partie adverse,
se faisant eux-mêmes impénétrables, se cuirassant de leur mieux.
Metternich et Nugent repoussèrent péremptoirement la base de l'_uti
possidetis_, sans vouloir lui en substituer une autre. Ils demandaient
que la France prît l'initiative, parlât la première, désignât
nominativement les territoires qu'elle entendait garder. Champagny
éludait ces instances, multipliait les incidents, et les conférences se
répétaient sans résultat, cérémonieuses et stériles[169].
[Note 169: Les Autrichiens tenaient le langage suivant: «Nous sommes
dans la position d'un homme à qui on veut enlever un membre; ne
devez-vous pas nous dire quel membre vous voulez?»--«C'était M. de
Nugent--ajoute Champagny dans une lettre à l'Empereur--qui faisait cette
comparaison, à laquelle j'ai répondu que lui laisser le choix du membre
qu'il devait sacrifier était lui témoigner des égards. M. de Metternich,
qui trouvait que la comparaison de son collègue clochait un peu, en a
fait une autre: «L'Autriche, a-t-il dit, est plutôt dans le cas d'un
homme qui a reçu un coup de feu à la jambe; n'est-ce pas au chirurgien à
lui indiquer la place où on doit lui couper la jambe?» Je me suis
félicité d'être le chirurgien de l'Autriche.» Lettre du 19 août.]
En dehors des séances, il est vrai, les langues se déliaient un peu, et
une différence significative d'attitude se manifestait entre les deux
plénipotentiaires d'Autriche. Le baron de Nugent, plus militaire que
diplomate, affectait un ton amer et cassant, une susceptibilité
pointilleuse. Au contraire, Metternich montrait quelque abandon et
beaucoup de bonne grâce. Il n'évitait point les occasions de voir,
d'entretenir en particulier M. de Champagny, et celui-ci les lui
fournissait complaisamment. À cette époque où la diplomatie n'avait
point perdu les traditions aimables de l'autre siècle, il n'était pas de
négociateurs qui ne réservassent, au milieu des plus graves ou des plus
douloureux débats, une part de leur temps aux plaisirs de la société. À
Altenbourg, où le congrès attirait quelque mouvement, M. de Champagny
s'attachait à grouper autour de lui tout ce que pouvait fournir, en fait
de ressources mondaines, une ville de province autrichienne. Établi dans
le pays par droit de conquête, il s'efforçait d'en rendre le séjour
agréable aux légitimes possesseurs et leur faisait avec aménité les
honneurs de chez eux.
Dans le château où il s'était logé, il donnait des dîners, organisait
des réceptions. «Les femmes s'attendent que je les ferai aussi danser,
écrivait-il, je ne tromperai pas leur attente[170].» Metternich venait à
ces réunions, y faisait bonne figure, oubliant pour un instant son rôle
de vaincu. Le 15 août, pendant une fête donnée par les Français en
l'honneur de la Saint-Napoléon, il alla jusqu'à porter un toast à la
paix, au grand scandale de son collègue, qui ne comprenait ni n'excusait
de pareilles défaillances.
[Note 170: Lettre à l'Empereur, 17 août, citée par WERTHEIMER, II,
400.]
Metternich avait pourtant expliqué d'avance et il prenait soin
d'indiquer dans toutes les occasions de quelle paix il entendait parler.
Ce n'était point celle que l'empereur des Français semblait vouloir, une
transaction âprement débattue, à signer après un long marchandage et qui
laisserait derrière elle des ferments de discorde: c'était une paix
magnanime, emportant reconstitution pleine et entière de l'Autriche,
remise de toutes les provinces occupées, oubli du passé, réconciliation
durable, en un mot une paix doublée d'alliance, à la manière de celle
qui s'était conclue deux ans plus tôt sur les bords du Niémen.
Depuis les derniers désastres de son pays, Metternich avait su dégager
la leçon des événements, et il ne pouvait s'empêcher de mettre en
parallèle la conduite de l'Autriche et celle de la Russie dans les
dernières crises, pour en tirer matière à réflexion. Depuis dix-sept
ans, se disait-il, l'Autriche s'est dévouée avec une générosité
imprudente au salut de l'Europe; elle s'est obstinée à lutter sans
relâche contre l'éternel vainqueur. Qu'a-t-elle gagné à cette politique
intransigeante? D'avoir été quatre fois envahie, d'avoir vu deux fois
l'ennemi dans Vienne, d'avoir perdu de précieuses provinces, de se
sentir menacée aujourd'hui dans ses parties vitales. La Russie a fait
preuve d'esprit plus avisé; battue à Friedland, elle a souri au
vainqueur, s'est jetée dans ses bras, et au lieu de s'acharner contre
lui à une lutte présentement impossible, s'est attachée à sa fortune,
s'est offerte à l'aider et à le servir.
Par là, elle a gagné premièrement d'assurer son intégrité et son repos;
puis, elle s'est procuré peu à peu de fructueux avantages, et on l'a vue
se fortifier et s'arrondir, alors que tout dépérissait ou succombait
autour d'elle. Cette conduite n'offre-t-elle point un enseignement à
méditer et un exemple à suivre? Sans doute, Metternich était loin de
songer à un rapprochement sincère avec Napoléon; l'idée d'admettre comme
définitivement acquises les conquêtes de la France, la forme nouvelle
donnée à l'Europe, ne lui venait pas à l'esprit. Il estimait toutefois
que l'Autriche, en s'unissant momentanément à l'Empereur, pourrait
échapper aux conséquences de sa dernière défaite, éviter de nouvelles
mutilations et se mettre à même d'attendre dans une position sûre,
commode, avantageuse, l'heure de l'universelle trahison «et le jour de
la délivrance commune[171]»; c'était ce qu'il appelait «travailler au
salut par des moyens plus doux[172]». Imiter la Russie, avec
l'arrière-pensée de prendre sa place dans les faveurs de Napoléon, tel
était aujourd'hui son but, son espoir, et le rêve qu'il caressait eût
été d'attacher son nom à un Tilsit autrichien.
[Note 171: _Mémoires de Metternich_, II, 305.]
[Note 172: _Id._]
Dans ses entretiens particuliers avec Champagny, il revenait sans cesse
à son sujet. Pendant la journée, le soir, à la promenade, au bal, il
multipliait les avances. Invité à dîner, il arrivait de bonne heure, et
d'un ton caressant: «Causons, disait-il, car ce n'est que de cette
manière que nous pourrons faire quelque chose[173].» Et l'on causait à
la manière de «diplomates cosmopolites[174]», dégagés des passions et
des discussions du jour, envisageant les événements d'un point de vue
supérieur et s'efforçant d'en tirer la philosophie. On revenait sur le
passé; l'alliance avec l'Autriche, disait Metternich, eût été pour
Napoléon le vrai moyen d'arriver à ses fins, de pacifier l'Europe et
d'abattre l'Angleterre: «l'Empereur a laissé passer à Presbourg le plus
beau moment de son règne[175].» Cependant, l'occasion perdue ne
saurait-elle se retrouver, et 1809 n'offrait-il pas avec 1805 plus d'un
point d'analogie? La France et la Russie, il est vrai, s'étaient
étroitement associées, mais pourquoi ne pas admettre l'Autriche dans
cette intimité, au lieu de la condamner à une humiliante solitude? «Que
nous ne soyons plus dans la situation d'une personne qui, placée dans
une chambre avec deux autres, voit chuchoter ces deux autres
personnes[176].» On pourrait reprendre d'abord une idée émise par
Napoléon avant la rupture, concerter entre les trois empires un ensemble
de stipulations, une garantie réciproque, et Metternich se disait que
l'Autriche, s'étant glissée en tiers dans l'accord de Tilsit, trouverait
bien moyen de le dissoudre, d'évincer et de supplanter la Russie.
[Note 173: Champagny à Napoléon, 29 août.]
[Note 174: _Id._, 13 septembre.]
[Note 175: Champagny à Napoléon, 13 septembre.]
[Note 176: _Id._, 18 août.]
Dès maintenant, il jugeait utile de desservir Alexandre auprès de
Napoléon et, adroitement, faisait le procès d'une cour dont son
gouvernement requérait en sous-main l'aide et la protection. La Russie,
disait-il, aurait pu empêcher la guerre en prenant dès le début une
attitude nette et tranchée, ce qui n'était que trop vrai et conforme à
l'opinion constamment professée par l'Empereur. Pendant la campagne,
qu'avaient fait les Russes? «Ils n'avaient point tiré un coup de fusil
et n'avaient répandu que le sang polonais[177]», et l'Autriche, par
l'organe de son représentant, allait jusqu'à leur faire grief de nous
avoir si mal secondés contre elle. Ce n'était point la maison de
Habsbourg, ajoutait Metternich, qui eût montré en pareille circonstance
tant de mollesse et de tiédeur; elle était ferme dans ses affections, se
piquait d'une inébranlable fidélité aux engagements une fois contractés;
elle saurait, mieux qu'une cour inconséquente et volage, se faire
l'auxiliaire de grands desseins. «Nous pouvons vous servir comme la
Russie, disait Metternich, et peut-être plus constamment que la Russie,
car notre cabinet n'a pas une politique aussi changeante: faites-nous
entrer dans votre système, et vous serez sûrs de nous. Voilà sur quelle
base, honorable pour nous, utile pour vous, nous avons compté faire la
paix[178].»
[Note 177: _Id._]
[Note 178: Champagny à Napoléon, 18 août.]
Ces paroles, sans laisser Napoléon tout à fait insensible, n'avaient pas
encore le don de l'émouvoir. Il n'admettait pas que le vaincu pût se
racheter autrement que par une dure expiation, et même il commençait à
trouver qu'à Dotis on ne se décidait pas assez vite sur le principe d'un
grand sacrifice. Il avait voulu que la négociation s'acheminât à ce but
d'un pas lent; en fait, elle n'avançait point d'une ligne, et cette
immobilité contrariait l'Empereur en dépassant ses voeux. Il trouvait
surtout que Champagny tardait à lire dans le jeu des adversaires, à
reconnaître jusqu'où irait leur condescendance; il reprochait au
ministre un manque de flair et de perspicacité[179]. Pour mettre la
négociation en mouvement, il consentit enfin à y jeter quelques noms de
villes et de provinces, peu à peu, péniblement, en se laissant tirer les
paroles, en se tenant très loin de la Galicie. Le 24 août, il fit
demander Salzbourg et la ligne de l'Ens; le 29, un gros morceau du côté
de l'Italie, tout ce que conservait l'Autriche autour de l'Adriatique.
En même temps, jugeant que le terrain devait être suffisamment préparé à
Pétersbourg, il faisait écrire au duc de Vicence d'y prendre pied
davantage, de traiter formellement la question de Galicie, sur la base
indiquée. «Expédiez ce courrier sans délai, mande-t-il à Champagny, je
tiens cela pour pressé[180].» Il faut que l'adhésion du Tsar à
l'arrangement projeté, obtenue et connue le plus tôt possible, nous
laisse toute liberté pour aller de l'avant vis-à-vis de l'Autriche. Au
reste, Napoléon espère maintenant que, sous très peu de jours, la lettre
par laquelle Caulaincourt rendra compte de ses insinuations
préliminaires, à défaut de cette lettre un message du Tsar, un indice,
un symptôme quelconque, en laissant apercevoir les dispositions de la
Russie, permettra de dégager l'inconnue d'où dépend la solution du
problème.
[Note 179: On conte à ce sujet l'anecdote suivante. M. de Champagny
avait emmené avec lui pendant la campagne le chef de division La
Besnardière. Celui-ci, étant retourné à Paris après la paix, alla voir
le prince de Talleyrand, son ancien ministre. Pendant la conversation,
le prince demanda si l'Empereur n'avait point paru le regretter et
n'avait jamais parlé de lui. «Non, répondit M. de La
Besnardière.--Comment, jamais!--Une fois peut-être, par allusion, dans
les circonstances que voici. L'Empereur se plaignait de M. de Champagny,
qui n'arrivait pas à découvrir ce que les Autrichiens seraient au fond
disposés à céder. Il dit alors: «Tenez, si j'avais envoyé cet autre j...
f..., je suis sûr que je saurais déjà ce qu'ils ont dans le ventre.»]
[Note 180: _Corresp._, 15706.]