Il ne tenait pas à M. de Caulaincourt que l'Empereur ne fût déjà et
parfaitement renseigné sur les dispositions de la Russie. Pour répondre
au voeu de son maître, l'ambassadeur déployait tout son zèle. Avant même
d'avoir reçu l'instruction du 12 août, il avait essayé de s'éclairer et
de procéder discrètement aux explorations nécessaires. Malheureusement,
il éprouvait quelque peine à pousser cette reconnaissance et n'avait
trouvé d'abord personne à qui parler, le ministre étant absent et
l'Empereur malade.
Depuis quelques jours, le comte Roumiantsof était parti pour la
Finlande: il était allé se rencontrer avec les plénipotentiaires suédois
dans la ville de Frédericshamm, où il se préparait à signer une paix
triomphante qui donnerait définitivement à l'empire la province
conquise, avec les îles d'Aland, et lui vaudrait à lui-même le titre de
chancelier. À la même époque, Alexandre avait dû s'aliter, à la suite
d'un accident de voiture assez grave, et il achevait sa convalescence au
château de Péterhof. Dans la résidence où l'orgueilleuse Catherine avait
tout disposé pour le faste et la représentation, son petit-fils ne
cherchait que le repos et la solitude. À Péterhof, Alexandre aimait la
fraîcheur des hautes terrasses, le silence et la paix des jardins qui
s'inclinent vers le golfe; dans ce décor imposant de marbre et de
verdure, en face de larges et calmes horizons, il se laissait aller à
cette nonchalance de l'esprit que laissent après elles les souffrances
du corps. Chaque jour, M. de Caulaincourt venait prendre de ses
nouvelles et était reçu; une heure, deux heures durant, il restait au
chevet du monarque, et leur causerie, amicale et familière, effleurait
tous les sujets sans se poser sur aucun. Alexandre évitait surtout le
terrain brûlant de la politique européenne; il aimait mieux parler des
réformes que Spéranski lui facilitait à l'intérieur, de ses efforts pour
améliorer la justice, organiser l'administration, créer une Russie
nouvelle sur le modèle de la France napoléonienne; c'étaient ces
grandioses et brumeuses perspectives qu'il se plaisait à envisager, et
peu à peu sa pensée, mobile et fluide, s'échappait du présent, se
perdait dans l'avenir, se fondait en rêverie[207].
[Note 207: Rapport n° 46 de Caulaincourt, août 1809.]
Avec tact et précaution, Caulaincourt essayait de le ramener aux
questions du jour: la plus grave et la plus pressante n'était-elle point
la paix avec l'Autriche? Alexandre parlait alors de cette affaire, mais
ses propos restaient vagues et parfois contradictoires. Tantôt il
affirmait ne rien vouloir, ne rien ambitionner pour lui-même, se bornant
à exprimer le voeu que «l'Autriche ne fût pas trop affaiblie et
abîmée[208]»; tantôt il disait s'en rapporter à l'Empereur «pour lui
assigner la part comme le rang qui lui revenait[209]». Au sujet de la
Galicie, il se montrait à la fois inquiet et réservé, s'abstenait de
préciser ses craintes ou ses désirs: Caulaincourt n'arrivait point à
démêler si l'offre «d'un partage quelconque entre la Russie et le
grand-duché rendrait la question plus abordable[210]».
[Note 208: _Id._]
[Note 209: Rapport du 19 août.]
[Note 210: Caulaincourt à l'Empereur, 19 août 1809.]
Pourquoi chez le Tsar cette difficulté à s'expliquer, ce langage
perpétuellement nuageux? Alexandre portait la peine de sa conduite
ambiguë pendant la guerre, et ses paroles se ressentaient de la
situation fausse où il s'était volontairement placé. S'étant mis dans le
cas d'être tenu en suspicion par les deux partis, il craignait que toute
démarche trop prononcée ne fournît matière contre lui à de nouveaux
griefs. S'il demandait la restitution de la Galicie à l'Autriche, il
aurait l'air de favoriser cette dernière, se compromettrait davantage
aux yeux de Napoléon, prêterait une fois de plus au reproche de
partialité envers nos ennemis. Au contraire, réclamerait-il sa part des
dépouilles de l'Autriche, il paraîtrait consacrer la spoliation de cette
puissance, se compromettrait de plus en plus avec Napoléon,
s'enfoncerait davantage dans des liens dont il n'entendait pas encore se
dégager, mais dont il rougissait déjà aux yeux de son peuple et de
l'Europe. Ce qu'il eût préféré à tout, c'eût été le rétablissement en
Galicie du régime antérieur aux hostilités; dans le cas où la Galicie
changerait de maître, il en désirait pour lui-même la meilleure part,
moins pour la posséder que pour la soustraire aux Polonais; seulement,
il eût voulu que la France lui octroyât spontanément cette acquisition,
qu'elle parût la lui imposer, sans qu'il eût à la désigner et à la
solliciter. Éprouvant une gêne invincible et une sorte de honte à
formuler des prétentions, il s'exprimait par allusions, par réticences,
désirant qu'on le comprît à demi-mot, et il avait affaire,
malheureusement, à un allié trop disposé à ne point le comprendre.
Un jour, le 28 août, Caulaincourt le pressa plus vivement. L'entretien
était revenu de lui-même aux négociations en cours entre la France et
l'Autriche. «Je pense que l'Empereur, dit le Tsar, aura pour principal
but de ne rien faire contre les intérêts de la Russie, principalement
par rapport à la Galicie.» Les vues de l'Empereur, répliqua
l'ambassadeur, sont toujours d'accord avec les intérêts de son allié;
néanmoins, peut-il abandonner les populations insurgées aux rancunes de
l'Autriche? Que l'empereur Alexandre prononce lui-même sur cette
question de loyauté et d'honneur; il est juge infaillible en de telles
matières. «Je ne connais pas, poursuivit l'ambassadeur, les intentions
de mon maître, mais ne déshonorerait-il pas ses armes en abandonnant
ceux qui ont servi sa cause? Peut-il aussi donner à Votre Majesté tout
ce que ses troupes n'ont fait qu'occuper, à mesure que celles du
grand-duché en faisaient la conquête?»
À cette interrogation, Alexandre ne répondit pas tout d'abord; il
réfléchit, reprocha à la France, non sans quelque amertume, d'avoir
favorisé l'insurrection de Galicie, puis finit par dire: «Vous savez que
je ne suis pas difficultueux. Comme particulier, j'admirais l'empereur
Napoléon; comme souverain, je le révère, et de plus je lui suis
véritablement attaché. Je vous parle de confiance. Je ne cherche qu'à
aplanir convenablement les difficultés, éviter les différends, prévenir,
par conséquent, toute cause de guerre; je veux plus, je veux maintenir
l'alliance. Je désire donc m'entendre avec vous, mais d'une manière
convenable pour mon pays et qui assure la tranquillité future de
l'Europe.»
L'AMBASSADEUR.--«C'est aussi le seul désir de l'Empereur. Ses actions,
les paroles que j'ai dites en son nom depuis deux ans, la correspondance
avec la Suède, tout en fait foi. Mais Votre Majesté lui donnera-t-elle
le conseil de livrer à la vengeance de ses ennemis ceux qui l'ont
servi?»
L'EMPEREUR.--«Je vous ai déjà dit ce que je pense là-dessus. Comme je
n'aime pas à élever entre nous une barrière insurmontable, j'ajouterai
que je ne suis pas assez déraisonnable pour m'opposer à ce que le
grand-duché acquière un district de la Galicie, si elle est enlevée à
l'Autriche[211].»
[Note 211: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.]
Encouragé par cette condescendance inattendue, Caulaincourt essaya
d'entamer la question d'un partage inégal entre la Russie et le
grand-duché. Tout ce qu'obtiendrait ce dernier, disait-il, n'en ferait
jamais un État redoutable, le laisserait dans une situation manifeste
d'infériorité et de dépendance à l'égard de sa puissante voisine. Au
contraire, il suffirait à la Russie d'ajouter à ses immenses possessions
quelque parcelle de la Galicie pour que cette acquisition, si minime
qu'elle fût, lui devienne précieuse, car elle constituerait entre ses
mains un premier gage contre le rétablissement de la Pologne. Et
l'ambassadeur, par des moyens indirects, provoquait le monarque à
parler. Il rappelait que la note transmise par Roumiantsof manquait de
précision; il émettait le regret que ce ministre, avant son départ,
n'eût point été autorisé à s'expliquer sur toutes les hypothèses.
Alexandre répondit par ses éternelles manifestations de sympathie et
d'amitié envers l'ambassadeur: il aimait, disait-il, à lui ouvrir son
coeur, à le laisser lire dans sa pensée, et cet épanchement semblait
annoncer une confidence décisive, lorsque le Tsar s'arrêta en chemin et
de nouveau se déroba: «Assurez l'empereur Napoléon, dit-il, que je n'ai
d'autre vue que de m'accorder avec lui, mais je ne puis sacrifier les
intérêts de mon empire. D'après cela, il est trop grand homme d'État
pour ne pas savoir où doit s'arrêter le désir que j'ai de lui
complaire[212].» Et il fut impossible de lui arracher quelque chose de
plus net. Il demandait avant tout qu'on répondît à sa note, qu'on le
rassurât sur l'objet de ses craintes; ceci fait, si les hostilités
recommençaient, il seconderait Napoléon «en franc allié»; l'armée du
prince Galitsyne, accrue, renforcée, agirait avec efficacité et vigueur.
[Note 212: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.]
Caulaincourt plaça le compte rendu littéral de cette conversation dans
un rapport à l'Empereur et dans une dépêche au ministre, en les
accompagnant de ses observations personnelles. Avec quelque insistance,
il faisait valoir l'importance de la concession obtenue: «C'est, je
crois, disait-il, un grand pas de fait que d'avoir amené l'Empereur à
convenir qu'on peut donner quelque chose de la Galicie au grand-duché;
précédemment, tout ce qu'il disait était absolument contraire à cette
idée[213].» Quant aux prétentions territoriales de la Russie,
l'ambassadeur présumait, à certains indices, qu'Alexandre verrait avec
plaisir porter jusqu'à la Vistule les frontières de son empire.
Néanmoins, il se déclarait dépourvu de données suffisantes pour fonder
un jugement et n'espérait plus, avant le retour de Roumiantsof, en
recueillir aucune.
[Note 213: _Id._]
Napoléon reçut l'envoi de son ambassadeur le 12 septembre, deux jours
après ses explications avec Bubna. Ayant lu la dépêche, il éprouva
d'abord quelque déception à la trouver si peu concluante, mais se remit
promptement: après une courte réflexion, il se jugea instruit comme il
désirait l'être, maître de ses décisions et libre d'agir. «Je suis
fâché, écrivait-il à Champagny, que la dépêche de M. de Caulaincourt
soit si insignifiante. Cependant, il me semble qu'elle dit assez[214].»
[Note 214: _Corresp._, 15800.]
Il lui suffisait en effet qu'Alexandre n'opposât point un veto formel à
l'extension du duché; ce fut à ce point seul qu'il eut le tort de
s'attacher. Dans le langage du Tsar, il ne voit, ne relève, ne retient
qu'une phrase, celle qui correspond à ses propres voeux: il va forcer le
sens de cette phrase et négliger les réserves dont elle est entourée.
Suivant son habitude, il s'autorise d'un premier avantage obtenu pour
préjuger immédiatement et arracher de plus graves concessions. Toujours
enclin à violenter ou à surprendre la volonté d'autrui, pour peu qu'il y
aperçoive quelque facilité et que l'adversaire lui donne prise, il juge
que la Russie, du moment qu'elle ne s'est point placée sur le terrain
d'une résistance absolue, se laissera finalement gagner et plier à nos
desseins. Puisqu'elle admet de bonne grâce, se dit-il, un léger
accroissement du duché, elle supportera un agrandissement assez notable
de la même principauté. Assurément, à l'aspect de cet État fortifié,
respirant plus librement dans ses frontières élargies, elle se récriera
peut-être, mais le don de Lemberg, «avec quelque chose encore[215]», lui
fermera la bouche, surtout si l'on ajoute à cette acquisition
l'engagement que le duché ne redeviendra jamais une Pologne. Quant à
dissiper par la suite les restes de sa mauvaise humeur, ce sera affaire
de soins et de procédés. Dans tous les cas, son mécontentement n'ira
point jusqu'à la révolte, et moitié par terreur et contrainte, moitié
par séduction, elle restera dans l'alliance.
[Note 215: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 326.]
Sous l'empire de ces raisonnements fallacieux, Napoléon prit son parti.
Sans doute, il préférerait toujours et de beaucoup que l'Autriche, par
un changement de souverain et une conversion sincère, lui épargnât la
nécessité d'un morcellement; il reproduit, encore à titre de simple
suggestion, mais en termes plus développés, la demande
d'abdication[216]. D'autre part, pour le cas infiniment probable où la
cour de Dotis aimera mieux sauver l'Empereur que l'intégrité de
l'empire, il ne songe plus à réclamer des Autrichiens la Galicie
entière; il n'en prendra que moitié à peine, diminuera d'autant le lot
réservé aux Polonais, mais fera subir à celui de la Russie une réduction
correspondante, maintiendra entre les deux parts le rapport de cinq à un
primitivement indiqué et, par cette distribution inégale de territoires
à ses deux alliés du Nord, complétera l'ensemble des sacrifices imposés
à la puissance vaincue. Le 15 septembre, il renvoie Bubna avec une
lettre écrite en ce sens à l'empereur d'Autriche: le même jour, pour
faire suite aux propositions de principe déjà signifiées à Metternich,
il ordonne d'insérer au protocole des conférences d'Altenbourg un
_ultimatum_ en règle et détaillé, portant répartition des masses
humaines que l'Autriche devra céder. Tout compte fait, il demande un
million six cent mille âmes en Illyrie, quatre cent mille sur le Danube,
deux millions en Galicie, «à partager entre le roi de Saxe et la
Russie». Ce sont là ses exigences finales et le terme de sa modération.
Et maintenant que tout est clair, précis, déterminé, à quelque parti que
s'arrête la cour d'Autriche, le débat peut changer d'allure et
précipiter sa marche. Que les plénipotentiaires se hâtent donc, qu'ils
se mettent à l'oeuvre avec activité et diligence; il importe le plus tôt
possible de placer l'Europe entière, y compris la Russie, en présence du
fait accompli. «Monsieur de Champagny, écrit Napoléon à son ministre, il
faut presser les négociations tant que vous pourrez[217].»
[Note 216: _Corresp._, 15801, 15802.]
[Note 217: _Corresp._, 15817.]