II

En quittant l'Empereur, Alexandre lui avait laissé son ministre des

affaires étrangères, le comte Roumiantsof, l'homme d'État qui, après

Spéranski, avait le plus de part à sa confiance et approchait le plus

près de sa pensée. Roumiantsof devait s'établir à Paris pour quelque

temps, afin d'y suivre conjointement avec notre ministre des relations

extérieures M. de Champagny, la négociation de paix à laquelle avait été

invitée l'Angleterre. Il précédait le nouvel ambassadeur de Russie, le

prince Kourakine, désigné pour remplacer le comte Tolstoï, rendu à sa

vocation militaire. En attendant Kourakine, Roumiantsof représenterait

le Tsar à Paris, sans discontinuer ses fonctions ministérielles.

En lui, Napoléon voyait moins un intermédiaire avec les Anglais qu'un

trait d'union avec la Russie. S'il réussissait à séduire Roumiantsof et

à le capter, ne pourrait-il s'en servir pour gouverner et vivifier

l'alliance? Il ordonne donc que tout soit mis en oeuvre pour charmer le

ministre voyageur, que le séjour de Paris lui soit rendu fertile en

agréments, fécond en satisfactions, que tous ses goûts y soient caressés

et flattés. Roumiantsof est épris d'art et de littérature, c'est un

érudit et un curieux; il faut que nos musées, nos collections, nos

établissements scientifiques s'ouvrent largement devant lui: il sera bon

de lui en détailler les beautés, de lui en expliquer l'organisation;

tout objet qu'il aura paru remarquer lui sera généreusement offert. Il a

la passion des livres: on lui composera une bibliothèque d'ouvrages

rares. L'Empereur veut qu'il se plaise à Paris, qu'il y prenne ses

habitudes, qu'il y prolonge volontairement sa mission. Il l'y installe,

le confie à ses ministres, le recommande à leur sollicitude, puis, après

un rapide coup d'oeil sur l'intérieur de l'Empire, va prendre au delà des

Pyrénées le commandement de ses armées et les mettre en action.

En Espagne, il est vainqueur partout où il rencontre l'ennemi et peut

l'aborder; ses étapes se comptent par des batailles gagnées. Contre les

cent mille hommes de troupes réglées que lui oppose l'insurrection, il

refait en grand la manoeuvre d'Austerlitz; après avoir laissé les ennemis

s'avancer sur ses deux flancs, affaiblir leur ligne en la prolongeant,

il pousse contre leur centre, l'enfonce à Burgos, se rabat sur leur

gauche, qu'il fait sabrer à Tudela par le maréchal Lannes, tandis que

Soult se charge de la droite et la disperse au combat d'Espinosa. Peu

après, la charge de Somo-Sierra dégage la route de Madrid. Le 4

décembre, l'Empereur est maître de cette capitale, dédaigne d'y entrer

et se borne à y rétablir l'autorité de son frère. La guerre eût été

finie, si nous n'avions eu affaire qu'à un gouvernement, si le peuple ne

fût resté debout dans toutes les provinces, pour renouveler la lutte.

Les armées régulières de l'Espagne ont été battues et pulvérisées:

d'autres armées naissent de cette poussière, et la résistance se

perpétue en se disséminant. Au moins Napoléon espère-t-il employer le

temps qui lui reste à passer dans la Péninsule en frappant un grand coup

sur l'armée anglaise, sortie du Portugal et aventurée en Castille; par

un ensemble d'opérations concentriques, il se dispose à l'envelopper et

à la prendre. Malheureusement, la fortune moins complaisante ne lui

ménage plus l'occasion de succès décisifs et surtout ne lui permet plus

d'achever ses victoires. Se rejetant brusquement en arrière, l'armée du

général Moore échappe au filet et se dérobe à un désastre. Napoléon se

jette aussitôt sur ses traces, la serre de près dans les montagnes de la

Galice, lui prend ses traînards, ses bagages, ses magasins, la pousse

furieusement vers la côte, où il espère l'anéantir avant que des

vaisseaux anglais en aient recueilli les débris. Cependant, peut-il

s'égarer longtemps dans cette extrémité lointaine de la Péninsule, privé

de communications régulières avec la France, absent en quelque sorte de

l'Europe? Un soir, pendant une halte, des courriers le rejoignent à

travers mille périls; à la lueur d'un feu de bivouac, il lit les

dépêches qui lui sont présentées, et aussitôt une vive préoccupation se

peint sur ses traits[6]. D'importantes nouvelles le rappellent en

arrière: sur divers points de l'Europe, les événements ont marché;

l'Angleterre, l'Orient, l'Autriche surtout, la Russie enfin réclament

son attention et peuvent lui commander d'immédiates résolutions. On le

voit alors s'arracher à la poursuite des Anglais, laisser à Soult le

soin d'achever leur déroute, rétrograder sur Benavente, puis sur

Valladolid: dans cette ville, où il «peut recevoir les estafettes de

Paris en cinq jours[7]», il s'arrête, s'établit et, tournant le dos à

l'Espagne, fait front à l'Europe.

[Note 6: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 27.]

[Note 7: _Corresp._, 14684.]

Les nouvelles qu'il avait reçues en route, celles qui lui parvinrent à

Valladolid, portaient d'abord que les Anglais mettaient à l'ouverture

des pourparlers certaines conditions que repoussaient son ambition et

son orgueil. Ils exigeaient que l'Espagne insurgée fût admise au débat,

par l'organe de ses juntes, et traitée en puissance reconnue[8]. En même

temps, l'Autriche semblait de plus en plus disposée à se déclarer pour

eux, et l'avis de ses agitations, de ses mouvements, arrivait de toutes

parts.

[Note 8: _Id._, 14643.]

C'est d'abord notre ambassadeur à Vienne, le général Andréossy, qui

signale un mauvais vouloir persistant et des apprêts de guerre. Tandis

que le cabinet se dérobe toujours à la reconnaissance du roi Joseph et

refuse de fournir ce gage, les réserves et les milices, soi-disant

convoquées pour une période d'exercices et de manoeuvres, sont retenues

sur pied, et toutes les forces de la monarchie demeurent mobilisées.

Andréossy ne se prononce pas encore sur le caractère offensif de ces

mesures, mais il constate dans la société une recrudescence de passions

hostiles et surprend partout l'écho de colères qui s'enhardissent. Les

salons lui déclarent la guerre; ils l'ont toujours traité en suspect;

ils le traitent aujourd'hui en ennemi. Les ministres l'évitent; quant à

l'Empereur, il ne lui adresse que de brèves et sèches paroles, toujours

les mêmes, auxquelles l'ambassadeur répond sur le même ton: «Sa Majesté,

écrit Andréossy à la date du 13 décembre, m'a demandé, suivant son

usage: _Que fait votre maître?_--Réponse: _Je n'en ai de nouvelles que

par les feuilles publiques, mais je le crois à cheval_. La conversation

ne s'est pas engagée plus avant[9].»

[Note 9: Andréossy à Champagny. Cette dépêche, comme tous les autres

extraits de la correspondance d'Autriche que nous citons dans ce

chapitre et le suivant, est tirée des archives des affaires étrangères,

Vienne, 381 et 382.]

La cour de Vienne, il est vrai, vient de renvoyer à Paris son

ambassadeur, le comte de Metternich, absent depuis l'été. Comme

toujours, Metternich tient un langage doucereux et vague; il multiplie

les protestations pacifiques; mais dès qu'on le presse un peu, dès qu'on

cherche à obtenir un gage des intentions qu'il annonce, son embarras se

trahit. Pour le pénétrer, M. de Champagny lui a demandé s'il apportait

la reconnaissance des nouveaux rois: «silence de M. de Metternich. Il a

cependant senti qu'il fallait aborder la seule affaire qui existe

maintenant entre les deux gouvernements, et, après un petit moment de

préparation, il a commencé, avec l'air le plus embarrassé du monde, une

phrase qu'il n'a pas finie. Il s'est repris pour en commencer, sans la

finir davantage, une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, et

après une suite de mots qui n'avaient aucun sens, il est arrivé à me

dire: _Mais... mais... le général Andréossy a déclaré cette forme

inadmissible_. J'ai compris qu'il voulait excuser le refus ou le retard

de la reconnaissance... Je dois dire à Votre Majesté que je n'ai jamais

vu à M. de Metternich, qui a ordinairement un ton aisé et positif, tant

d'embarras dans la contenance et un langage aussi confus et aussi

entortillé[10].»

[Note 10: Champagny à l'Empereur, 3 janvier 1809. Archives

nationales, AF, IV, 1675.]

De cet entretien, le secrétaire d'État français emporte la conviction

que la cour de Vienne n'attend «que le moment d'oser». Attendra-t-elle

ce moment, «comme les peureux», jusqu'à ce qu'il soit passé? C'est

l'espoir du ministre, mais sa confiance dans un défaut d'énergie chez

l'adversaire est démentie par d'autres rapports. Des observateurs placés

sur les flancs de l'Autriche, nos agents à Trieste, en Bavière, en Saxe,

signalent dans les provinces frontières des armements fiévreux,

précipités, des préparatifs d'entrée en campagne. Déjà, dans toutes les

parties de l'Europe, la diplomatie viennoise lève le masque, fait cause

commune ouvertement avec les Anglais, et ce concert d'intrigues démontre

que la maison d'Autriche, passée à la solde de nos ennemis, va exécuter

en leur faveur une nouvelle diversion.

Pour faire face à un assaut plus probable, à un danger plus imminent,

l'Empereur ordonne de Valladolid des levées et quelques mouvements. Il

renforce les corps laissés en Allemagne, rapproche l'un d'eux du Danube,

envoie à Eugène un plan pour la défense de l'Italie; il invite les

princes de la Confédération rhénane à compléter leurs contingents, sans

les rassembler encore; il prépare enfin, annonce son retour à Paris, et

fait remonter vers les Pyrénées quelques détachements de sa garde[11].

[Note 11: _Corresp._, janvier 1809.]

Ces mesures, il est vrai, ne sont prescrites qu'à titre de précautions:

elles seront révoquées si l'Autriche se calme, et même l'Empereur ne se

résout pas dès à présent à faire refluer vers le Nord toutes les troupes

qu'il a destinées à la soumission définitive de l'Espagne et à des

entreprises directes contre l'Angleterre. Ce sont ces dernières surtout

qui restent son espoir secret et sa pensée de prédilection. À demi

tourné vers l'Autriche, il ne détache pas tout à fait son regard des

contrées où l'Angleterre lui donne prise et s'offre à découvert: son

attention reste partagée entre la ligne du Rhin et des Alpes, où il lui

faut se mettre en défense, l'Espagne, où il presse le siège de Saragosse

et organise une expédition contre l'Andalousie, la Méditerranée enfin et

l'Orient, où le ramènent d'audacieuses velléités d'offensive. L'Orient

le sollicite à nouveau, en paraissant se rouvrir de lui-même à une

intervention. Les courriers qui ont annoncé les dispositions menaçantes

de l'Autriche ont en même temps donné l'avis d'une révolution de plus à

Constantinople. Le vizir Baïractar, qui durant quelques mois a montré et

incarné l'autorité aux yeux des Ottomans, vient de périr dans une

sédition, sous les débris de son palais en flammes; plus que jamais, la

soldatesque fait la loi, et ce progrès dans l'anarchie semble rapprocher

pour la Turquie l'heure fatale de la dissolution. En prévision de cet

écroulement, le moment n'est-il pas venu de réserver et d'occuper

certaines positions d'un intérêt majeur pour la lutte finale contre

l'Angleterre? En même temps que Napoléon signe l'appel aux souverains de

la Confédération, il ordonne à Toulon un rassemblement de forces

navales; il décrète qu'il aura dans ce port, au 1er mars, une escadre de

soixante-quinze voiles, prête à porter «dans un point quelconque de la

Méditerranée» trente-deux mille hommes, équipés et munis pour une

expédition lointaine[12]. Ostensiblement, ces préparatifs sont dirigés

contre la Sicile, mais l'Empereur confie à son ministre de la marine

qu'il assigne à la flotte «une destination plus importante[13]: il vise

la Sicile et frappera ailleurs. Est-ce Alger qui le tente, ou l'Égypte,

cette Égypte qu'il a rêvé tant de fois de ressaisir, d'où il pourra

exclure les Anglais de la Méditerranée orientale, les dominer en Asie et

les menacer aux Indes? Sans livrer encore le secret de ses intentions,

il laisse entrevoir de vastes projets: «Cette escadre de la

Méditerranée, écrit-il à Decrès, m'intéresse au delà de ce que vous

pouvez penser[14].» Deux divisions retirées d'Allemagne l'année

précédente, celles de Boudet et de Molitor, seront appelées à former le

corps expéditionnaire, si elles n'ont à se reporter dans le Nord. En

attendant que la situation se dessine, Napoléon les retient près de

Lyon, d'où elles pourront remonter dans la direction du Rhin ou

descendre vers la mer. Il ne s'arrachera qu'à la dernière extrémité, en

cas de nécessité absolue, à son duel avec l'Angleterre pour «se battre

sans raison[15]» contre l'Autriche, et, tout en voyant approcher une

nouvelle guerre dans le centre de l'Europe, en se préparant à la

soutenir, il ne se résigne pas encore à ne pouvoir l'empêcher.

[Note 12: _Corresp._, 14630, 14669, 14675, 14676, 14677.]

[Note 13: _Id._, 14665.]

[Note 14: _Id._, 14630.]

[Note 15: _Id._, 14864.]

C'est qu'il n'a pas renoncé à s'aider de la Russie pour contenir et

paralyser l'Autriche. Plus que jamais, il remarque que cette puissance

écarte de ses prévisions l'hypothèse d'un concert effectif entre les

deux empereurs. Faux calcul évidemment, puisque Alexandre a contracté à

Erfurt des devoirs positifs et s'est obligé à nous secourir en cas

d'attaque. Seulement, comme le Tsar n'a pas suffisamment manifesté ses

intentions, l'erreur où l'on est à Vienne s'explique, demeure plausible,

et c'est dans un doute persistant sur l'attitude finale de la Russie que

Napoléon surprend toujours le secret de l'audace autrichienne.

À cet égard, la correspondance de Vienne fournissait des indices et des

preuves. Andréossy, il est vrai, non plus que l'Empereur, ne pouvait

connaître les motifs principaux qui fondaient la confiance de

l'Autriche; il ignorait les propos d'Alexandre à Erfurt et les

confidences traîtresses de Talleyrand. Mais, sans compter ces causes de

rassurance, l'Autriche en avait d'autres, et celles-ci se montraient au

grand jour. Entre la société de Pétersbourg, foncièrement hostile à la

France, acharnée à ébranler l'oeuvre de Tilsit, et l'aristocratie

viennoise, il y avait communauté affichée de passions, de rancunes,

d'espérances, accord pour l'intrigue, et la coalition des salons

semblait précéder celle des gouvernements.

En Autriche, si le Tsar avait ses représentants, la Russie mondaine et

opposante avait aussi les siens, et ceux-ci tenaient à Vienne une place

considérable. C'étaient un certain nombre de Russes haut placés, hommes

en vue, femmes élégantes, qu'une hostilité trop prononcée à la politique

française d'Alexandre avait éloignés de Pétersbourg et qui étaient venus

apporter sur les rives du Danube leurs passions et leur langage

d'émigrés. Ce groupe d'exilés volontaires, trait d'union entre les deux

capitales, avait pour chef le comte André Razoumowski, «le plus haut et

le plus fat des hommes[16]». Ambassadeur du Tsar en Autriche jusqu'en

1807, Razoumowski y avait été l'agent principal et le moteur des

coalitions. Après Tilsit, relevé de ses fonctions, il s'était entêté

dans les haines que son maître semblait avoir répudiées: il était resté

à Vienne, et là, grâce à une situation puissamment établie, il avait

organisé et menait avec éclat sa guerre privée contre la France. Les

salons de ses compatriotes, où il trônait et donnait le ton, s'ouvraient

exclusivement à nos ennemis; la haute noblesse du pays, les chefs de

l'administration, y venaient chaque soir et, dans ce milieu,

recueillaient des paroles d'encouragement. Loin d'apaiser l'ardeur

guerroyante de l'Autriche, les membres de la colonie moscovite se

plaisaient à l'attiser, en promettant un revirement très prochain dans

la politique de la Russie. Suivant eux, de graves événements se

préparaient à Pétersbourg; en s'attachant à un système réprouvé par

l'opinion et la conscience publiques, Alexandre Ier s'était

particulièrement exposé aux dangers qui menacent en tout temps le

pouvoir et la vie d'un tsar. Aujourd'hui, disait-on, la patience des

mécontents était à bout; une révolution de palais était imminente; cette

crise, certains prétendaient l'avoir toujours prophétisée: ils la

montraient annoncée de longue date par des avis reçus, par des signes

caractéristiques, et rappelaient ces mots écrits par une dame de Moscou

à l'une de ses amies de Vienne, dès le début du règne: «Je viens

d'assister au couronnement de l'empereur Alexandre; j'ai vu ce prince

précédé des meurtriers de son grand-père, côtoyé par ceux de son père et

suivi des siens[17].»

[Note 16: _Documents inédits_.]

[Note 17: Dépêche d'Andréossy, 13 décembre 1808.]

À entendre les plus modérés parmi les Russes de Vienne, sans qu'il soit

besoin de recourir aux moyens extrêmes, au «remède asiatique[18]», leur

gouvernement rentrerait de lui-même dans ses voies naturelles;

l'empereur Alexandre était dégoûté de l'alliance française; ses yeux se

dessillaient, la grâce le touchait, et le plus léger effort suffirait

pour le rattacher définitivement à la bonne cause. Différents faits

semblaient donner raison à ces pronostics. Dans les salons de Vienne,

les membres de la légation russe écoutaient sans sourciller les propos

les plus vifs contre la France et se gardaient d'y contredire. Après

Erfurt, le comte Tolstoï, ancien ambassadeur à Paris, avait passé par

Vienne pour se rendre à l'armée du Danube; à Vienne, comme ses

sentiments anti-français étaient connus, il avait reçu grand accueil et

était devenu pour un temps l'homme à la mode; avec une imperturbable

assurance, il s'était alors porté garant de la bienveillance de son

gouvernement, et ses paroles avaient paru emprunter à l'éclat de son

rang, à ses fonctions passées, à ses attaches connues avec l'entourage

intime du Tsar, un caractère presque officiel[19]. Relevant ces divers

symptômes, les rapprochant des incidents qui avaient accompagné et suivi

l'entrevue d'Erfurt, le cabinet autrichien se refusait plus que jamais à

prendre au sérieux l'alliance franco-russe; il n'y voyait qu'un vain

épouvantail, une apparence prête à s'évanouir, et même la situation lui

avait paru assez favorable pour en venir avec Alexandre à une

explication directe. L'un des personnages les plus en vue de

l'aristocratie autrichienne, le prince Charles de Schwartzenberg, venait

d'être désigné pour aller en qualité d'ambassadeur à Pétersbourg, où

l'empereur François n'entretenait depuis quelques mois qu'un chargé

d'affaires. Le prince allait partir: on augurait avantageusement de sa

mission, et l'on comptait que son éloquence, dissipant les derniers

scrupules d'Alexandre, aurait le pouvoir d'achever une conversion déjà

fort avancée.

[Note 18: Joseph DE MAISTRE, _Mémoires et Correspondance_, p. 322.]

[Note 19: Dépêches d'Andréossy, 13 et 24 décembre 1808, 15 janvier

1809.]

Pour déjouer ces menées, pour couper court à ces espérances, il

suffisait pourtant qu'Alexandre, s'il était résolu à tenir ses

engagements, s'en exprimât hautement, avec netteté, sur un ton qui

n'admettrait ni contestation ni réplique; que la correction, l'énergie

de son langage fît taire tous ceux, Autrichiens ou Russes, qui osaient

préjuger sa déloyauté; qu'il s'affirmât à la fois maître chez lui et

prêt à intervenir avec autorité hors de ses frontières, pour réprimer ou

punir toute atteinte à la paix continentale. Napoléon revenait donc à

l'idée, vainement poursuivie à Erfurt, d'obtenir d'Alexandre qu'il

menaçât l'Autriche. Pour convaincre le Tsar, il disposait désormais

d'arguments plus nombreux, plus frappants, fournis par les

circonstances. Lors de l'entrevue, l'Autriche n'avait pas encore

manifesté par des signes indiscutables sa volonté de combattre; un doute

pouvait être légitimement conservé sur ses projets. Mais ce qui s'était

passé à Vienne depuis Erfurt, les armements continués, le ton pris par

la société, par le cabinet, tout, en un mot, ne prouvait-il pas jusqu'à

l'évidence l'intention ferme et préconçue de faire la guerre?

L'événement donnait raison à Napoléon contre les scrupules d'Alexandre,

et il était difficile d'admettre que ce monarque, à le supposer de bonne

foi, se refusât aujourd'hui aux démarches dont il avait naguère contesté

l'utilité.

Ce service, il importait que la Russie nous le rendît au plus vite,

avant que l'Autriche se fût livrée à des actes qui la compromettraient

irrévocablement; il était indispensable que, dès à présent, les deux

cours alliées s'entendissent pour accentuer, pour combiner leur langage,

et l'un des motifs qui précipitaient le retour de Napoléon en France,

était le désir d'entamer et d'accélérer cette négociation. S'il court de

Valladolid à Paris, c'est qu'il veut trouver encore Roumiantsof dans

cette capitale. Persuadé désormais de l'inanité des tentatives auprès de

l'Angleterre, le ministre russe annonce son départ; il se dit rappelé en

Russie par d'impérieux devoirs. Avant qu'il nous échappe, Napoléon veut

le voir, lui parler, le convaincre de la nécessité d'agir à Vienne avec

force et sans retard[20].

[Note 20: _Corresp._, 14690.]

Dès à présent, avant de quitter l'Espagne, il adresse au Tsar un appel

direct. De Valladolid, il fait partir un de ses officiers d'ordonnance,

M. de Ponthon, qui s'acheminera en toute hâte vers Saint-Pétersbourg.

Cet officier est chargé d'une lettre pour l'empereur Alexandre, où

Napoléon se rappelle au souvenir de son allié et lui envoie ses souhaits

de nouvel an; il en reçoit une autre pour le duc de Vicence[21]. Dans

cette dernière, qui est une instruction pressante, Napoléon prescrit à

son ambassadeur de faire sentir à Alexandre l'urgence d'une action

diplomatique à deux et en trace le plan. Il faut que le cabinet de

Pétersbourg rédige avec Caulaincourt une remontrance commune; cette

pièce sera conçue en termes péremptoires; elle portera à l'Autriche

sommation de discontinuer ses armements et de se remettre en posture

pacifique. Les représentants des deux puissances à Vienne, l'ambassadeur

de France et le chargé d'affaires russe, la présenteront ensemble, sous

forme de notes identiques. Ils recevront en même temps pour instruction,

s'ils ne jugent point pleinement satisfaisante la réponse qui leur sera

faite, de quitter Vienne sur-le-champ, de leur propre initiative, d'un

même mouvement, sans attendre de nouveaux ordres, et ce départ

simultané, que suivront, s'il y a lieu, de plus imposantes mesures,

pourra faire réfléchir l'Autriche et lui inspirer une salutaire

terreur.[22]

[Note 21: Rappelons que M. de Caulaincourt avait reçu au printemps

de 1808 le titre de duc de Vicence.]

[Note 22: Rapport de Caulaincourt en date du 22 février 1809. Nous

rappelons que les lettres de Napoléon à Caulaincourt, pendant la mission

de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance et ne nous sont

connues que par les réponses qui s'y réfèrent point par point. Toutes

les lettres et tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur, cités

dans ce volume, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697, 1698 et

1699.]

Déjà et par avance, Napoléon annonce et répand qu'il est sûr de la

Russie, que cette cour marche à sa suite, qu'elle envisage la situation

comme lui et s'unira à tous ses mouvements. Dans chacune des lettres

qu'il dicte pour ses frères, pour son beau-fils, pour les souverains

allemands, il associe Alexandre aux sentiments qu'il exprime et lui fait

contresigner ses violentes diatribes contre la maison d'Autriche. Il

mande à Eugène: «Les nouvelles que je reçois de tout côté me disent que

l'Autriche remue; la Russie est aussi indignée que moi de toutes ces

fanfaronnades»; à Jérôme: «L'empereur d'Autriche, s'il fait le moindre

mouvement hostile, aura bientôt cessé de régner: voilà ce qui est très

clair. Quant à la Russie, jamais nous n'avons été mieux ensemble.» Il

écrit au roi de Saxe: «Je prie Votre Majesté de me dire ce qu'elle pense

de cette folie de la cour de Vienne. La Russie est indignée de cette

conduite et ne peut la concevoir.» S'adressant au roi de Wurtemberg, il

parle à la fois en son nom et en celui du Tsar: «Nous ne pouvons rien

concevoir, dit-il, à cet esprit de vertige qui s'est emparé de la cour

de Vienne[23].» Il emplit le monde du bruit de ses effusions avec la

Russie, espérant que l'écho va en retentir à Vienne et y porter

l'épouvante. Avec une audacieuse assurance, il s'arme contre

l'adversaire qu'il veut intimider des résolutions supposées d'Alexandre:

avant de les connaître, il les préjuge et les publie.

[Note 23: _Corresp._, 14715, 14721, 14722, 14731.]

Ainsi, jouer de la Russie pour contenir et terrifier l'Autriche, telle

redevient sa pensée dominante. À ce but convergent tous ses efforts, et

certes n'est-ce point un médiocre sujet d'observation que de le voir,

dans cette oeuvre de politique préventive, devancer de soixante ans le

plus redoutable adversaire que la France ait rencontré devant elle au

cours de ce siècle, et en quelque sorte lui tracer la voie. À la veille

de nos derniers désastres, en 1870, le ministre qui se fit

l'incomparable artisan de la grandeur prussienne, prêt à s'engager

contre nous, craignait que l'Autriche mal réconciliée, gardant au coeur

l'amertume d'une défaite récente et d'un traitement rigoureux, ne se

levât contre lui et ne mît la Prusse entre deux adversaires. Il comprit

alors que la Russie, par sa proximité, par sa masse, par son aspect

imposant, était mieux à même que quiconque d'exercer à Vienne une action

paralysante; il obtint d'elle, en faisant luire à ses yeux le mirage de

l'Orient, en la flattant d'avantages plus apparents que réels, qu'elle

immobiliserait l'Autriche et la frapperait d'interdit; c'était

exactement le rôle que Napoléon, usant de procédés identiques, avait

essayé de suggérer au Tsar pendant l'entrevue d'Erfurt, qu'il lui

proposait à nouveau en janvier 1809, et c'était à cette épreuve,

renouvelée dans des circonstances plus critiques, plus pressantes, qu'il

attendait et jugerait Alexandre.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 10 / 72 题