Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre au sortir
d'Erfurt.--Offres de paix à l'Angleterre.--Napoléon veut soumettre
l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons
qui lui font détester l'idée d'une nouvelle guerre et de nouvelles
victoires en Allemagne.--Il craint notamment de réveiller la question
polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est à ses yeux
la grande utilité de l'alliance.--Instructions à Caulaincourt.--Projets
ultérieurs: la Méditerranée et l'Orient.--Tendance d'Alexandre à
s'isoler de l'Europe.--Son imagination se détourne de
l'Orient.--Influence dominante de Spéranski.--Passion
réformatrice.--Spéranski et l'alliance française.--Erreur persistante
sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour
Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof à
Paris.--Campagne de Napoléon au delà des Pyrénées.--Résultats
incomplets.--Retour à Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napoléon
s'opiniâtre à l'idée de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main
de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre
pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de
Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrivée du roi et de la reine de
Prusse; importance attribuée à leur voyage.--Napoléon torture la Prusse;
protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de
la reine Louise.--Le ménage impérial.--Souhait de nouvel an adressé par
Napoléon à Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le
Roi détruit l'intérêt qu'inspire la Reine.--Réapparition et triomphe de
la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napoléon requiert le
concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste
dans un système de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative
à Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg à Pétersbourg.--Alexandre
encourage l'Autriche à la guerre en croyant l'en détourner.
I
A Tilsit, Alexandre Ier avait dit à Napoléon: «Je serai votre second
contre l'Angleterre.» A Erfurt, il lui avait renouvelé ce serment, en
termes solennels, par traité, et les deux empereurs s'étaient promis de
vaincre ensemble celle qu'ils avaient désignée «comme leur ennemie
commune et l'ennemie du continent[1]». Ils offriraient d'abord la paix à
l'Angleterre, la sommeraient de reconnaître la part que l'un et l'autre
s'étaient faite dans l'Europe transfigurée. Si l'adversaire refusait,
ils resteraient unis dans la lutte et la poursuivraient avec toutes
leurs forces jusqu'à ce qu'elle eût procuré la paix dont ils avaient à
l'avance arrêté les bases. Toutefois, ayant posé ce principe, ils
n'avaient réussi qu'imparfaitement à en déduire l'application sous forme
d'engagements précis et de règles communes; en réalité, si leurs
volontés tendaient encore au même but, elles ne s'accordaient plus sur
les moyens de l'obtenir, et bien différente était la conception que l'un
et l'autre se faisaient de l'avenir. Napoléon ne voyait que la guerre
pour conquérir la paix, une paix telle qu'il la voulait et qui serait la
consécration de ses conquêtes; Alexandre espérait que la paix viendrait
à lui, sans qu'il eût à la forcer par des opérations compromettantes.
Napoléon se traçait un plan tout d'action, comportant des mouvements
précipités, multiples, à exécuter successivement dans toutes les parties
de l'Europe et du monde: Alexandre se flattait de goûter dès à présent
en repos les avantages acquis, d'assister aux événements plutôt que d'y
participer, et, en face de l'Europe où partout les haines restaient
ardentes et les passions inapaisées, se plaisait au rêve d'une politique
contemplative.
[Note 1: Préambule du traité d'Erfurt, DE CLERCQ, _Traités de la
France_, II, 284.]
Après l'entrevue du Niémen, assuré momentanément de l'alliance russe,
qui interrompait le cours des coalitions, Napoléon avait cru pouvoir se
retourner contre l'Angleterre, en finir avec elle, l'envelopper et
l'accabler d'événements destructeurs. Convaincu de sa toute-puissance,
emporté par son imagination, perdant le sentiment du réel et du
possible, il avait voulu étreindre et soulever l'Europe, enrôler partout
les forces vives des nations, accaparer toutes les armées, toutes les
flottes, afin de s'en servir pour frapper l'Angleterre sur tous les
points du globe où cette puissance pouvait être abordée et saisie. Dans
cet élan vers l'universelle offensive, le pied lui avait manqué: une
fausse manoeuvre avait fait échouer toutes ses combinaisons et en avait
démontré l'erreur. Tandis qu'il visait l'Orient et s'y cherchait une
action à sa taille, tandis qu'il discutait avec Alexandre le partage
d'un empire, une humble insurrection de paysans et de montagnards avait
commencé contre les usurpations de la force la revanche du droit et de
la justice. En Espagne, la dynastie s'était livrée; la nation, violentée
dans son indépendance sans être maintenue par des masses suffisantes,
s'était levée contre le conquérant: elle avait détruit l'une de ses
armées, rejeté les autres au pied des Pyrénées, ouvert la Péninsule aux
Anglais, reporté sur terre, à nos côtés, la guerre que Napoléon s'était
flatté d'étendre et de disperser sur les mers. Aujourd'hui, il lui
fallait avant tout se relever de cet échec qui avait porté à son
prestige un coup désastreux et qui était apparu à tous ses ennemis comme
un signal de délivrance. Plus l'atteinte avait été sensible, plus il
importait que le châtiment fût exemplaire et prompt. Napoléon ira donc
tout d'abord en Espagne et y ramènera les Français: il veut de sa
personne combattre et soumettre la nation qui a fait douter de sa
fortune, qui a créé derrière lui un ardent foyer de haine et de révolte,
une résistance populaire, acharnée, fanatique, et qui s'est faite la
Vendée de l'Europe.
Cette guerre en avait engendré une autre, puisque la maison d'Autriche,
après avoir tremblé pour elle-même au premier bruit de l'attentat de
Bayonne et précipitamment reconstitué ses forces, cédait maintenant à la
tentation de les utiliser, puisqu'elle venait de prendre la résolution
de se faire elle-même l'agresseur, d'entrer en campagne au printemps de
1809 et d'insurger l'Allemagne. Sans connaître cette décision, Napoléon
la pressentait; il prévoyait le cas où, après une courte expédition en
Espagne, il aurait à se retourner contre l'Autriche et à se mesurer avec
un deuxième adversaire.
Il avait créé lui-même cette situation, ayant fourni à l'Autriche, par
les événements d'Espagne, un motif pour armer et une occasion pour
attaquer. Néanmoins, si responsable qu'il fût de la guerre nouvelle qui
grondait en Allemagne, il souhaitait passionnément de l'éviter. Non
qu'il craignît les généraux et les soldats de l'Autriche. Eux et lui ne
s'étaient-ils point connus et mesurés à Marengo, à Ulm, à Austerlitz?
Cent combats, cent victoires, avaient attesté la supériorité de ses
armes, et si l'Autriche disposait momentanément d'effectifs plus
nombreux que les siens, il avait trop de foi en lui-même, en son
aptitude à découvrir et à créer des ressources, pour redouter
sérieusement l'issue du combat. Mais il ne s'abusait pas sur les
difficultés et les périls de tout ordre où le jetterait une campagne de
plus en Europe, même couronnée d'un éclatant succès. À l'intérieur, elle
achèverait de lui aliéner l'opinion, unanime à blâmer son entreprise
d'Espagne; elle augmenterait le sourd mécontentement qui de toutes parts
couvait contre lui; elle prouverait définitivement aux Français que son
règne était la guerre, la guerre implacable et permanente. Au dehors, si
l'Autriche s'affirmait irréconciliable en descendant pour la quatrième
fois dans la lice, il faudrait, pour nous garantir de son incorrigible
hostilité, lui infliger de profondes mutilations, la supprimer
peut-être, faire le vide au centre du continent et ne laisser devant
nous que les ruines d'un grand empire. Or, par un retour de prudence et
de raison, Napoléon comprenait le danger de bouleverser davantage
l'ancien édifice européen, de briser l'imposante monarchie qui en avait
été longtemps la clef de voûte. Cette destruction apparaîtrait comme un
défi de plus aux royautés légitimes; elle ajouterait à l'inquiétude, à
l'exaspération générales; en particulier, elle risquerait de nous
brouiller avec la Russie. Pour abattre l'Autriche, il serait nécessaire
de faire appel à toutes les activités disponibles, d'ameuter toutes les
ambitions. Les Polonais du duché de Varsovie seraient les premiers à
nous venir en aide, mais il faudrait payer leur concours, permettre la
réunion à leur État des provinces que l'Autriche avait naguère ravies à
leur nation, laisser la Pologne se refaire aux deux tiers, et cette
quasi-restauration réveillerait les alarmes du troisième copartageant,
soulèverait entre la France et la Russie une question mortelle à
l'entente. Napoléon voulait donc s'épargner la nécessité de vaincre
l'Autriche, parce qu'il se sentait exposé à ne remporter sur elle que de
funestes triomphes et qu'il appréhendait, non les chances, mais les
suites de la lutte.
Seulement, il se rendait compte que l'Autriche ne renoncerait à la
guerre que devant la certitude d'être écrasée; il désirait lui en
imposer par un redoublement de vigueur, par des mesures d'éclat, de
sévérité et de force, auxquelles il jugeait indispensable d'associer la
Russie. À ses yeux, l'alliance du Tsar, qui survivrait difficilement à
une crise européenne, restait le moyen de la conjurer. Il n'était pas à
présumer que l'Autriche, si animée, si haineuse qu'elle fût, pût
s'exposer de gaieté de coeur, sans avoir été provoquée ni directement
menacée, à périr broyée entre la France et la Russie. De sa part, une
prise d'armes contre Napoléon isolé ne serait qu'une dangereuse
témérité; une rupture avec la France assistée de la Russie serait un
acte de démence impossible à supposer. Si donc, pensait Napoléon, la
cour de Vienne persiste dans ses desseins, c'est qu'elle ne croit pas à
la fermeté d'Alexandre dans le système français, c'est qu'elle escompte
tout au moins la neutralité de ce monarque. L'attitude d'Alexandre à
Erfurt ne l'avait que trop entretenue dans cette sécurité. Au fond du
coeur, Napoléon ne pardonnait pas à son allié de s'être aveuglé alors sur
des intentions déjà suspectes, de s'être obstinément refusé, en nous
promettant par traité secret son assistance contre toute agression, à
prendre dès à présent vis-à-vis de l'adversaire le ton de la rigueur et
de la menace[2]. Sans savoir que Talleyrand avait livré à l'Autriche le
secret du dissentiment survenu entre les deux empereurs et précipité
ainsi les résolutions guerrières, il ne se dissimulait pas que
l'entrevue avait mal rempli son objet et laissé subsister le danger.
Néanmoins, il voulait encore croire que le Tsar, si les préparatifs
hostiles continuaient, se rendrait enfin à l'évidence, consentirait à
accentuer son langage, «à montrer les dents[3]», exercerait à Vienne une
pression assez forte pour imposer un désarmement. En quittant à Erfurt
le général de Caulaincourt, son ambassadeur en Russie, il lui avait
laissé pour instruction de tenir les yeux d'Alexandre constamment
ouverts sur l'Autriche, de lui dénoncer tout acte inquiétant, tout
mouvement plus prononcé, de l'amener à y répondre par des réunions de
troupes sur la frontière de Galicie, par des concentrations effectuées à
grand bruit. M. de Caulaincourt ne saurait trop répéter que l'empereur
Napoléon, en s'éloignant d'Erfurt pour s'enfoncer en Espagne, s'est
confié en son ami, qu'il lui a commis le soin de surveiller l'Allemagne
et de la tenir en respect: pour que l'alliance remplisse ce but, il faut
qu'elle soit non seulement réelle, mais apparente, qu'elle s'affirme et
s'atteste par des démonstrations extérieures. À l'aide de ces
raisonnements et de ces instances, Napoléon espérait réparer sa
demi-défaite d'Erfurt, reprendre en sous-oeuvre le projet avorté et
enchaîner l'Autriche par le bras de la Russie.
[Note 2: Voy. le t. Ier, 429-440, 493-497.]
[Note 3: _Documents inédits_.]
En même temps, il se flattait d'être à lui-même sa ressource: pour
immobiliser l'Autriche et lui faire contremander ses mesures, il
comptait sur le spectacle d'activité et d'irrésistible énergie qu'il
donnerait en Espagne. Dans les conseils de l'empereur François, chez
tous les gouvernements, chez tous les peuples qui conspiraient contre
nous, c'était une opinion répandue que la guerre d'Espagne absorberait
longtemps notre attention et nos forces, que de longues années n'en
verraient pas la fin. Que cette guerre présumée interminable s'achève en
trois mois, qu'en trois mois l'insurrection soit balayée, les Anglais
jetés à la mer, le roi Joseph remis sur son trône et le pays plié à nos
volontés, que l'Empereur revienne triomphant en France et s'y retrouve
en possession de tous ses moyens, l'ardeur et la confiance de l'Autriche
ne tiendront pas devant cette réapparition. On la verra s'humilier,
rentrer dans l'ordre, s'estimer heureuse de fournir des gages et
d'accepter des garanties. Si Napoléon veut frapper vite et fort en
Espagne, ce n'est pas uniquement pour venger son affront; il attend de
ses victoires un contre-coup accablant au delà du Rhin, et il espère que
la soumission de la Péninsule assurera indirectement la tranquillité de
l'Allemagne.
L'Espagne domptée, l'Autriche comprimée, Napoléon se trouvera dans la
position où il avait espéré se placer au commencement de 1808; il
disposera de l'Europe contre l'Angleterre. Dans ce comble de prospérité
et de puissance, il pourra enfin négocier utilement la reddition de sa
rivale. S'il s'est prêté aux tentatives de paix immédiate concertées à
Erfurt, il ne croit guère à leur succès tant que la révolte espagnole et
le soulèvement de l'Autriche, en laissant à nos ennemis des alliés et
des points d'atterrissement en Europe, les dissuaderont de traiter. Il
entend cependant ne pas rompre les pourparlers dès qu'il en aura
constaté l'inutilité présente; il les fera durer, trainer, afin de
retrouver et de ressaisir ce fil lorsque ses succès militaires et
diplomatiques auront remontré à l'Angleterre la nécessité de céder. Si
elle s'obstine malgré tout à la lutte, alors le moment sera venu de
recourir à ces entreprises écrasantes et gigantesques que Napoléon a
ajournées plutôt qu'exclues et qui demeurent invariablement à
l'arrière-plan de sa pensée. Pour les exécuter, il se réserve dès à
présent quelques moyens, susceptibles de se développer par la suite. Il
ne porte pas au delà des Pyrénées toutes les forces qu'il a retirées
d'Allemagne, il en achemine une partie vers la mer du Nord et veut
reformer un camp de Boulogne, installer en face des Iles Britanniques
cette menace permanente. D'autres corps sont dirigés vers les côtes de
Provence et d'Italie: ils auront, pour peu que les circonstances s'y
prêtent, à inquiéter les ennemis dans la Méditerranée, à prendre contre
eux des postes, des bases d'offensive, à tenter de hardis coups de main,
jusqu'au jour où d'autres armées, rendues disponibles par la cessation
des guerres en Europe, mises à bord de nos escadres reconstituées, iront
atteindre l'Angleterre dans toutes les sources de son commerce et de sa
puissance, aux colonies, dans l'Amérique, dans l'Orient surtout et dans
la vallée du Nil, chemin des Indes. Alors, se retournant vers Alexandre,
Napoléon rouvrira devant lui des horizons aujourd'hui obscurcis;
l'enivrant d'espérances, le fascinant de son génie, l'enveloppant de sa
ruse, il se subordonnera plus étroitement cet allié, l'entraînera à sa
suite et en fera l'instrument de ses desseins. Comme toujours, au delà
des entreprises auxquelles il met actuellement la main, il en conçoit
d'autres, qu'il gradue suivant les nécessités de la lutte et qu'il étage
dans l'avenir. Si la soumission de l'Espagne laisse les Anglais en
armes, le spectacle de l'Allemagne pacifiée, le blocus continental
aggravé, les ports européens plus strictement fermés, auront sans doute
raison de leur constance: si les Anglais résistent à tant
d'avertissements et d'atteintes, il restera à l'Empereur, pour achever
leur désastre, à déchaîner contre eux sur la Méditerranée et l'Orient
une tempête d'événements.
* * * * *
C'était à tort toutefois qu'après avoir acheté la connivence passive
d'Alexandre, Napoléon fondait encore quelque espoir sur son concours, et
les dispositions que le Tsar rapportait d'Erfurt ne répondaient guère à
cette attente. Loin de n'admettre d'autre terme à son action que la paix
avec l'Angleterre, Alexandre lui assignait des limites plus rapprochées
et étroitement marquées. Désormais, il était inébranlablement résolu à
se confiner dans le cercle des intérêts individuels et particuliers de
la Russie, à ne s'en plus écarter; il se bornerait à terminer les deux
guerres qui lui étaient personnelles, celles dont le pacte d'Erfurt
avait à l'avance prévu et spécifié les résultats, à arracher la Finlande
aux Suédois et aux Turcs les Principautés. Encore eût-il préféré devoir
ces conquêtes à la résignation des vaincus plutôt qu'à des efforts
renouvelés, s'épargner la nécessité de combattre à nouveau et de verser
le sang. En Finlande, une trêve avait été conclue, mais l'inflexibilité
du roi Gustave IV, poussée jusqu'à la déraison, ne permettait point
d'espérer qu'il consentît au sacrifice d'une province avant d'avoir
épuisé ses dernières ressources. De ce côté, Alexandre prévoyait que ses
armes auraient à porter des coups sensibles et peut-être accablants. En
Orient, il s'était engagé vis-à-vis de Napoléon à ne reprendre les
hostilités qu'après trois mois; il emploierait ce temps à négocier avec
les Turcs, à réunir un congrès, à tenter un essai de pacification sur la
base de la cession des Principautés. Si la Porte se refusait à cet
abandon, il recommencerait la guerre, porterait sur le Danube toutes ses
forces disponibles, mais n'entendait en distraire aucune part pour
menacer la frontière autrichienne et faire au profit de Napoléon la
police de l'Allemagne. En général, dans les questions où les termes et
l'esprit des traités réclamaient sa coopération, il s'acquitterait en
procédés courtois plus qu'en services effectifs: il fournirait un
inépuisable contingent de paroles aimables, de déclarations tendres, de
professions enthousiastes, mais en tout accorderait à Napoléon l'amitié
du Tsar plus que l'appui de la Russie. Restant en guerre contre les
Anglais, se privant de tout commerce direct avec eux, il ne
participerait plus autrement à une lutte où il ne se reconnaissait qu'un
intérêt secondaire. Quant à reprendre les vastes projets dont on s'était
entretenu l'an passé, à remettre en question le démembrement de la
Turquie, il s'était fait une règle de demeurer sourd à toute suggestion
de ce genre[4]. À jamais, il avait détaché son esprit de ces conceptions
tentatrices et décevantes, et définitivement il avait laissé retomber le
voile sur les perspectives qui l'avaient un instant ébloui. Au dehors,
il s'interdisait désormais d'avoir de l'imagination.
[Note 4: Rapport n° 12 de Caulaincourt à Napoléon, 15 février 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]
Pour lui, le roman de l'alliance était fini; dans cet accord, il ne
voyait plus qu'une opération où il entendait soigneusement limiter ses
risques et réaliser des bénéfices prévus et évalués à l'avance; ces
résultats obtenus, il s'enfermerait chez lui, s'abstiendrait de toute
entreprise extérieure, se retirerait en quelque sorte de l'Europe dans
ses frontières mieux tracées et largement étendues.
Son ambition se tournait vers l'intérieur, et c'était là maintenant
qu'il se cherchait des triomphes. De tout temps, le doux autocrate
s'était proposé de marquer son règne par des innovations bienfaisantes,
d'initier plus complètement son peuple à la civilisation européenne, de
relever le niveau intellectuel et moral de toutes les classes, et où
Pierre le Grand n'avait créé qu'une puissance, de faire une nation. Ce
projet généreux avait enchanté sa jeunesse; plus tard, dans les années
qui avaient suivi son avènement, il s'était composé un ministère secret,
un conseil intime avec lequel il aimait à s'entretenir et à raisonner de
la réforme; mais son ardeur spéculative n'avait abouti alors qu'à de
rares et incomplètes mesures; c'était surtout pour lui le délassement
d'autres travaux, un moyen de se reposer de la réalité dans le rêve. Il
avait le coeur d'un réformateur, il n'en avait point le caractère:
toujours, devant l'immensité et les difficultés de la tâche, ses
résolutions avaient faibli; il lui avait manqué l'énergie nécessaire
pour se mettre à l'oeuvre et le courage d'entreprendre. Voici pourtant
qu'un homme lui était apparu dans lequel il avait reconnu ses propres
aspirations, mieux définies, plus précises, plus susceptibles de se
traduire sous une forme concrète et tangible. À mesure qu'il connaissait
davantage Spéranski et le rapprochait de lui, il sentait mieux que ce
ministre sorti du peuple, étranger à tout esprit de caste, pourrait le
compléter, devenir son secours et sa force. Ardent et mystique penseur,
Spéranski avait de plus la faculté et le besoin d'agir, la vaillance
allègre qu'il faut pour s'attaquer aux préjugés, pour guerroyer contre
les abus, la persévérance dans l'effort et la volonté d'aboutir. Appuyé
sur lui, Alexandre espérait réaliser l'oeuvre à laquelle il mettait sa
gloire. Dans les années qui vont suivre, il ne cessera d'élever
Spéranski; sous le titre de secrétaire du conseil d'empire, il en fera
une sorte de ministre universel, investi en tout du droit d'initiative
et de proposition. Désormais, une étroite intimité de pensée, une
parfaite unité de vues, une collaboration de tous les instants
s'établissent entre le souverain et le ministre, et l'influence de
Spéranski se retrouve dans tout ce qu'Alexandre conçoit ou exécute.
Spéranski n'avait qu'en politique intérieure le goût des expériences
hardies et risquées; il poussait son maître à s'absorber dans les soins
de l'administration et pensait que la Russie devait se régénérer
elle-même avant de s'épandre au dehors. Il appréciait pourtant et
voulait conserver l'alliance, mais il y voyait pour son pays moins un
instrument de conquête qu'un moyen d'éducation. Par elle, il espérait
nouer des rapports intellectuels entre les deux peuples, se mettre
lui-même en mesure d'étudier nos lois, nos institutions, ceux qui en
avaient été les auteurs, la nation enfin qui avait soulevé le monde par
ses idées avant de le bouleverser par ses armes. À Erfurt, il s'était
montré attentif, curieux, interrogateur: il eût voulu tout connaître de
la France, de l'homme extraordinaire qui la gouvernait, et il essayait
de s'assimiler, avec l'esprit des philosophes, la méthode de Bonaparte.
Alexandre lui-même, moins ami de l'Empereur que par le passé, décidé à
se raidir contre les exigences et les séductions de sa politique,
restait son disciple convaincu, en ce qui concernait le gouvernement et
l'ordre intérieur des États. Il demeurait sous l'impression des instants
passés à Erfurt; le souvenir des paroles recueillies, des exemples
donnés, des enseignements que Napoléon lui avait dispensés avec une
verve prodigue, le recherchait et l'obsédait; il subissait encore
l'ascendant et comme l'oppression de cette grande pensée. De là, chez le
Tsar et son ministre, une propension invincible à se chercher en France
des sujets d'étude et d'imitation; de là l'empreinte que portent leurs
créations diverses, leur sénat, leur conseil d'empire, leurs
institutions judiciaires, administratives, financières, scolaires,
toutes d'origine napoléonienne, inspirées de l'esprit latin et
brusquement implantées sur un sol mal préparé à les recevoir. À mesure
qu'Alexandre s'éloigne moralement du conquérant, il s'attache à étudier
de plus près en Napoléon le législateur, le constructeur d'État: il
cherche à lui emprunter ses secrets, ses procédés, et, pour transformer
la Russie, se met à l'école du glorieux despote qui a refait la France.
Tout entier à cette oeuvre de réorganisation et de progrès, Alexandre
n'avait qu'une crainte, c'était que les affaires de l'Europe, dont il
entendait autant que possible se départir, vinssent le réclamer et le
reprendre. Il n'échapperait pas à cette diversion si la guerre, confinée
aujourd'hui en Espagne, se rapprochait de lui, se rallumait au centre du
continent, entre la France et l'Autriche. Aussi désirait-il prolonger la
paix en Allemagne, voyant en elle une condition indispensable de la
tranquillité présente et de la sécurité à venir de la Russie. Non qu'il
tînt pour bon et définitif le régime imposé à l'Europe: il le haïssait
en secret, mais jugeait qu'aujourd'hui tout effort pour le modifier
n'aboutirait qu'à l'aggraver, à faire peser plus durement sur tous la
loi du vainqueur. Puis, l'entrée en campagne de l'Autriche le mettrait
dans le cas de tenir les engagements défensifs qu'il avait contractés
avec la France et au prix desquels il avait acquis la rive gauche du
Danube. Il lui faudrait se soustraire à une obligation positive ou
participer à de nouvelles spoliations, opter entre sa parole et sa
conscience. Son voeu sincère était donc que l'Autriche s'apaisât.
Seulement, persistant à s'abuser sur le caractère des armements exécutés
dans cet empire, il n'y voyait que l'effet de la peur, l'affolement
d'une nation qui se croit menacée et se met instinctivement en défense.
Il restait convaincu qu'à la brusquer et à la malmener il ne gagnerait
rien sur elle; il ne comprenait point qu'en se montrant disposé à la
guerre, il s'épargnerait la douleur de la faire. Ayant tenu aux
Autrichiens, à Erfurt, un langage empreint de bienveillance et de
cordialité, il répugnait à changer de ton vis-à-vis d'eux et se
persuadait toujours qu'il les déterminerait à désarmer, à abjurer toute
pensée d'offensive, en leur répétant qu'il ne permettrait à personne de
les attaquer.
Si la cour de Vienne continuait, malgré ces paroles réconfortantes, à
provoquer le conflit, il l'avertirait amicalement et s'interposerait en
médiateur officieux. Sans doute, elle ne refuserait point de confier ses
intérêts et le soin de sa dignité au monarque qui l'aurait toujours
ménagée, à celui qui aimait à se poser en arbitre chevaleresque des
différends, en juge d'honneur entre les nations, et qui se piquait moins
d'être le souverain d'un puissant État que le premier gentilhomme
d'Europe. Dans tous les cas, il n'aurait recours à la menace qu'à la
dernière extrémité; il craignait, s'il se prêtait trop tôt et trop
docilement aux désirs de l'Empereur, de l'encourager lui-même à
assaillir l'Autriche; il croyait devoir protéger cette puissance contre
elle-même, contre ses propres emportements, mais surtout contre une
ambition toujours en quête de proies nouvelles. Il agirait de même
envers la Prusse. Sans armée, sans argent, sans frontières, cet État
semblait dans l'impuissance de rien entreprendre, mais l'horreur même de
sa situation, jointe à l'irritation des esprits en Allemagne, laissait
parfois craindre de sa part quelque tentative désespérée. Alexandre ne
pousserait pas plus à la rébellion la Prusse que l'Autriche; il lui
recommanderait la patience, mais aurait pour elle des attentions, des
douceurs, et lui laisserait comprendre qu'il ne tolérerait jamais son
écrasement. Il conserverait ainsi les derniers restes de l'ancienne
Europe; il s'assurerait des droits à la gratitude des deux puissances
qu'il aurait peut-être à requérir un jour, si des conjonctures plus
propices, impossibles à prévoir actuellement, lui fournissaient
l'occasion de rétablir sur le continent l'équilibre des forces et la
prédominance morale de la Russie; en attendant, il resterait l'allié de
Napoléon, sans renoncer à se faire le consolateur de ses ennemis.
Dès son départ d'Erfurt, ces deux faces de sa politique se révèlent et
s'accusent. Ramenant à sa suite M. de Caulaincourt, il lui adresse à
toute occasion d'affectueuses paroles qui doivent dépasser l'ambassadeur
et aller jusqu'au maître. Il semble se retourner vers l'allié dont il
vient de se séparer, pour lui adresser des signes d'intelligence et
d'amitié. Cependant, traversant Koenigsberg, il y passe deux jours auprès
du roi et de la reine de Prusse et les laisse convaincus que la Russie,
dans certains cas, peut devenir leur appui et leur sauvegarde. Plus
loin, il a un souvenir pour le ministre français qui à Erfurt l'a averti
de se défier, qui a pris secrètement son parti et approuvé ses
résistances: il paye à Talleyrand le prix de cette défection. S'arrêtant
à Mittau, il y fait décider le mariage de la princesse Sophie-Dorothée
de Courlande, la future duchesse de Dino, avec un neveu du prince de
Bénévent: le nom de celui-ci revient souvent sur ses lèvres, accompagné
d'épithètes louangeuses: «On révère votre bon esprit, écrit Caulaincourt
à Talleyrand, on aime votre personne... l'Empereur daigne me demander
souvent de vos nouvelles et honore d'un constant intérêt la famille
qu'il vous a donnée[5].» Après avoir acquitté une dette de
reconnaissance et joui du plaisir de faire des heureux, Alexandre
remonte dans le Nord à pas comptés, prend son temps pour revenir dans sa
capitale et remettre la main aux affaires de l'État, tandis que
Napoléon, revenu d'Erfurt à Paris d'un trait, ne rentre dans son empire
que pour le traverser et voler en Espagne.
[Note 5: Archives des affaires étrangères, Russie, 150. Caulaincourt
se tenait en correspondance assez suivie avec Talleyrand, dont il
ignorait les relations clandestines avec les cours de Russie et
d'Autriche.]