III

Tandis que Napoléon, après trois mois de combats et de marches, ne

s'arrachait à la guerre d'Espagne que pour organiser une campagne

diplomatique, tandis que l'officier dépêché par lui traversait

l'Allemagne pour porter à Pétersbourg le nouveau mot d'ordre de

l'alliance, la cour de Russie continuait à s'enfermer dans une sereine

et souriante immobilité. Alexandre témoignait invariablement sa

gratitude pour les avantages qui lui avaient été promis à Erfurt et ne

montrait pas trop d'impatience à les recueillir. Le seul point de son

empire où se manifestât quelque activité était la frontière de Suède; de

ce côté, les hostilités avaient recommencé, sans prendre un caractère

soutenu de force et de vigueur; on parlait d'une expédition contre les

îles d'Aland, d'une descente sur les côtes de Suède, mais l'une et

l'autre restaient à l'état de projet. Sur le Danube, les lenteurs et le

formalisme des Ottomans retardaient l'ouverture du congrès, dont le lieu

avait été fixé à Jassy: en attendant l'issue de la négociation, les

troupes russes, sous un chef octogénaire, le prince Prosarofski, se

tenaient dans leurs cantonnements. Quant à l'Autriche, croyant lui avoir

rendu le calme par ses avis, Alexandre jugeait inutile de réitérer ses

démarches, se réduisait à une attitude passive, et sa diplomatie à

Vienne, comme sa nombreuse infanterie sur le Danube, restait l'arme au

pied.

Sa principale occupation et son plaisir étaient toujours de préparer des

réformes, de travailler avec Spéranski. Abordant le terrain de la

pratique, le souverain et le ministre jetaient les bases d'un vaste

établissement d'instruction secondaire; ils réunissaient aussi les

éléments d'un recueil de lois uniformes pour tout l'empire; ils

voulaient doter la Russie de son code civil. Pour mieux s'astreindre au

modèle qu'il s'était proposé, Alexandre s'était mis en rapport «avec nos

principaux jurisconsultes et savants[24]», se faisant expédier très

régulièrement le compte rendu de leurs travaux. Il prenait Caulaincourt

pour intermédiaire de ces relations avec la France pacifique et le

tenait au courant de tous ses projets. Jamais, depuis le début d'une

éclatante mission, l'ambassadeur n'avait vécu plus près de lui. À tout

instant, de courts billets autographes, terminés par des formules

cordiales ou familières, mandaient le duc de Vicence au palais; Sa

Majesté l'attendait à dîner; elle avait à l'entretenir en particulier;

elle désirait le féliciter d'un succès de nos armes ou simplement le

voir et prendre de ses nouvelles[25]. Ces faveurs toutes privées ne

faisaient point tort aux honneurs publics; ils étaient prodigués en

toute circonstance à celui que Pétersbourg appelait _l'Ambassadeur_ tout

court, l'ambassadeur par excellence, comme s'il n'eût point existé à ses

côtés d'autres représentants. La société, il est vrai, subissait cette

situation plutôt qu'elle ne l'acceptait de bonne grâce: elle reprochait

à Caulaincourt ses allures dominatrices, son ton d'autorité et de

commandement, l'appareil superbe et quasi souverain dont il s'entourait,

l'ascendant qu'il paraissait exercer en toutes choses sur l'esprit du

monarque: «Bientôt, disait-elle, il rédigera aussi les ukases.»

Pourtant, l'hostilité envers la France se traduisait actuellement par

des propos frondeurs plutôt que par de violentes révoltes. Dans les

salons, le passe-temps préféré était de discuter nos bulletins

d'Espagne, d'en contester la véracité, d'annoncer périodiquement des

défaites françaises, jusqu'au moment où quelque fait retentissant, comme

la prise de Madrid, obligeait les esprits de se rendre à l'évidence et

faisait «s'allonger les mines[26]». La société s'occupait beaucoup aussi

de ses plaisirs, partageait son temps entre des fêtes nombreuses et

quelques intrigues, mêlait les unes aux autres, et la grande affaire de

l'hiver était un événement mondain auquel on se plaisait à attacher une

signification politique: la venue à Pétersbourg du roi et de la reine de

Prusse.

[Note 24: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 25: 9 décembre 1808: «J'avais la plume en main, général, pour

vous écrire, lorsque je reçois à l'instant votre lettre. Je voulais vous

faire compliment des succès dont me parle le comte Romanzof dans ses

dépêches et dont j'ai vu la confirmation dans votre _Moniteur_. Le comte

Romanzof ne peut assez se louer de l'accueil qu'on lui fait. J'espère

que tout ira maintenant au gré de nos désirs. Recevez, en attendant,

général, l'assurance de toute l'estime que je vous porte. ALEXANDRE.»

15 janvier 1809: «Je suis fâché, général, de vous savoir encore

indisposé. J'ai reçu les bulletins. La bataille de Tudela parait avoir

été une très belle affaire et amènera sûrement des résultats majeurs. Je

suis charmé que les affaires d'Espagne aillent si bien, mais très fâché

de votre indisposition. Recevez, je vous prie, général, l'assurance de

toute mon estime. ALEXANDRE.»

20 juin 1809: «Faites-moi le plaisir, général, de passer chez moi dans

une demi-heure en frac. J'ai quelque chose d'assez intéressant à vous

communiquer. A.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 26: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

Avant de rentrer dans leur capitale évacuée par nos troupes,

Frédéric-Guillaume III et la reine Louise avaient pris le parti de

rendre au Tsar les visites que ce prince leur avait faites en 1805 à

Berlin et dernièrement à Koenigsberg; ils s'étaient annoncés à lui pour

janvier 1809. Il était difficile de savoir au juste de qui venait

l'initiative de cette réunion: chacun se défendait de l'avoir prise et

voulait avoir été provoqué. Quoi qu'il en fût, le Tsar se mit

immédiatement en mesure de remplir les devoirs de l'hospitalité. Dès que

Leurs Majestés Prussiennes eurent franchi la frontière, il leur fit

présenter, comme l'annonce et le tribut de la Russie, un splendide

cadeau de fourrures; il envoya ensuite ses équipages au-devant d'eux.

Tandis que les voyageurs approchaient de la capitale, tout n'y était

qu'apprêts de réception et de fêtes. Par un raffinement de délicatesse,

avec cette élégance de procédés qui lui était habituelle, Alexandre

voulait que le couple désolé, rendu par le malheur plus digne d'égards,

trouvât dans ses États un accueil prévenant, magnifique, plus conforme à

la grandeur passée des Hohenzollern qu'à leur fortune présente, et les

souverains allemands allaient être traités à Pétersbourg comme si la

Prusse eût gagné la bataille d'Iéna.

En aucun temps, l'opinion n'a admis que les souverains pussent se

déplacer uniquement par convenance ou plaisir; elle attribue à leurs

voyages de secrets mobiles et en tire d'infinies conséquences. Dans le

cas présent, si Frédéric-Guillaume et la Reine se rendaient à

Pétersbourg, n'était-ce point pour émouvoir et attendrir le Tsar sur

leur sort, pour le ramener à leur cause, c'est-à-dire à celle des rois

opprimés et torturés par Napoléon? Dans cette visite, concordant avec le

départ de Schwartzenberg pour la capitale russe, chacun voulait voir un

nouvel et plus pressant effort de l'Allemagne pour arracher Alexandre à

l'alliance française. Nos agents avaient beau protester contre cette

interprétation et répéter par ordre «que le voyage du roi de Prusse

n'avait rien qui pût déplaire à Sa Majesté, qu'il ne pouvait produire

aucun mauvais effet[27]», on n'attribuait à leurs paroles que la valeur

contestable d'un démenti officiel. À Pétersbourg, nos ennemis se

réjouissaient du voyage, nos rares amis s'en inquiétaient; Caulaincourt

témoignait quelque humeur et s'armait de vigilance.

[Note 27: Instructions de Champagny à Andréossy, 26 janvier 1809.]

Ce qui ajoutait à ses craintes, c'était qu'Alexandre avait fait preuve

tout récemment d'un intérêt renouvelé pour la Prusse, et pris sa défense

avec une chaleur presque indignée. À Erfurt, pour complaire à son allié,

Napoléon avait accordé à la Prusse un rabais de vingt millions sur

l'indemnité de guerre. Cette remise allait être sanctionnée par un

accord en préparation entre les cours de Paris et de Koenigsberg, mais

Napoléon, toujours dur à la Prusse, gâtait son bienfait en l'entourant

de restrictions et d'exigences. Il prétendait assujettir le vaincu à

payer l'intérêt des sommes restant dues, à solder certains frais

occasionnés par l'occupation des trois places de sûreté, charges

imprévues qui diminueraient d'autant l'allégement de la Prusse: la

France reprenait en sous-main une partie de ce qu'elle avait paru

généreusement accorder. Dans ces rigueurs vexatoires, Alexandre voyait

un défaut d'égards vis-à-vis de lui-même et presque un manque de foi; il

s'en était plaint à Caulaincourt sur un ton de reproche et d'amertume

qui ne lui était pas habituel: «L'Empereur m'a promis, disait-il,

mandez-lui que j'en appelle à sa parole... J'attends de son amitié que

les choses seront rétablies dans le sens et dans l'esprit de ce qui a

été convenu à Erfurt. Je tiens positivement à cela. Je suis fidèle

observateur de mes engagements: l'empereur Napoléon doit de même tenir

les siens. Il ne faut pas, pour quelques écus arrachés à des gens qui

sont déjà plus que ruinés, porter atteinte aux souvenirs que me laisse

notre entrevue... J'ai été l'intermédiaire d'un bienfait, je réclame

donc la parole qu'on m'a donnée[28].» Lorsque l'Empereur aurait

satisfait à sa demande, il cesserait, disait-il, de s'intéresser à la

Prusse et de penser à elle; mais la vivacité de son langage semblait

témoigner d'une inclination persistante pour le royaume dont l'infortune

attristait sa conscience.

[Note 28: Rapport n° 4 de Caulaincourt, 20 décembre 1808.]

Puis, pour le regagner, la Prusse amoindrie et ruinée ne disposait-elle

point d'un moyen plus puissant parfois que l'appareil de la force? La

beauté, la grâce de la reine Louise ne produiraient-elles pas à

Pétersbourg leur effet habituel? Jadis, Alexandre n'avait pas échappé à

l'enchantement: aujourd'hui, il paraissait d'autant plus exposé à le

subir que son coeur semblait vacant. Depuis quelque temps, il y avait

refroidissement dans ses rapports avec la femme qu'il aimait de longue

date, avec celle que Savary et Caulaincourt avaient militairement nommée

dans leurs dépêches «la belle Narischkine». Cette dame avait passé

l'automne hors de Pétersbourg, en Courlande, et l'on avait remarqué

qu'Alexandre, en revenant d'Erfurt, ne s'était point détourné de son

chemin pour la voir. L'absence de la favorite avait même paru rapprocher

l'Empereur de l'Impératrice et rendu à celle-ci «tous ses droits[29]»;

les amis de la souveraine régnante avaient indiscrètement célébré cette

reprise d'intimité conjugale, et le bruit en était venu jusqu'à

Napoléon. Affectant pour le bonheur privé et les satisfactions de son

allié la plus extrême sollicitude, l'Empereur n'avait point pour

habitude de l'exhorter à la vertu et ne négligeait pas, au besoin, de

pourvoir à ses distractions[30]; il avait cru néanmoins devoir féliciter

Alexandre à mots couverts d'un événement qui pouvait assurer à ce prince

une descendance directe: dans sa lettre du 14 janvier, il avait mis

cette phrase: «Votre Majesté veut-elle me permettre de lui souhaiter une

bonne santé et un beau petit autocrate de toutes les Russies[31]?»

Cependant, pour quiconque observait de près le ménage impérial, il était

aisé de se convaincre que la réconciliation n'avait qu'un caractère

officiel et de convenance, que l'union des coeurs ne se referait pas,

qu'un long passé d'indifférence les avait à jamais séparés et glacés.

L'Impératrice, persistant dans sa nonchalance hautaine, dédaignait le

moindre effort pour fixer son mari; même, disait-on, elle voyait

approcher la reine de Prusse non seulement sans jalousie, mais avec

quelque plaisir, et Joseph de Maistre, qui continuait d'assister en

observateur pénétrant au spectacle de Pétersbourg, expliquait par la

politique cette surprenante abnégation: «L'incomparable dame, disait-il,

ayant pris son parti sur un certain point, ne voit plus dans l'événement

en question qu'un moyen d'arracher le maître à un parti qu'elle

abhorre[32].» Tout conspirait donc à livrer Alexandre aux séductions de

l'aimable princesse qui venait l'implorer: la reine Louise n'allait-elle

point remporter auprès de lui le triomphe que Napoléon lui avait si

délibérément refusé, et trouver à Pétersbourg sa revanche de Tilsit?

[Note 29: _On dit_ de Pétersbourg, transmis par l'ambassadeur avec

ses lettres et rapports du 5 novembre 1808.]

[Note 30: À Erfurt, une actrice de la Comédie française,

mademoiselle Bourgoing, avait été remarquée d'Alexandre; l'hiver

suivant, elle reçut un congé pour se rendre à Pétersbourg.]

[Note 31: Lettre publiée par M. Tatistcheff. _Alexandre Ier et

Napoléon_, p. 467.]

[Note 32: _Corresp._, III, 172.]

Le Roi et la Reine arrivèrent le 7 janvier, avec les princes Guillaume

et Auguste de Prusse. L'entrée fut solennelle; toute la garnison,

quarante-cinq mille hommes environ, était sous les armes et faisait la

haie. Malgré la rigueur du froid, l'empereur Alexandre voulut

accompagner à cheval, avec le Roi et les princes, la voiture de la

Reine. Au palais d'Hiver, les souverains prussiens furent accueillis par

les deux Impératrices avec une grâce recherchée; au fond des

appartements somptueux qui lui avaient été préparés, la reine Louise

trouva une surprise délicatement ménagée et le moyen de remonter

magnifiquement sa garde-robe: «douze robes de chaque espèce, du meilleur

goût et de la plus grande richesse, ainsi que les douze plus beaux

châles qu'on ait pu réunir[33].»

[Note 33: «Les mauvais plaisants de la ville, ajoute Caulaincourt,

disent que c'est l'espoir de ces cadeaux qui l'a attirée.» _On dit_ et

nouvelles, janvier 1809. Les correspondances de l'époque sont pleines

d'allusions souvent cruelles à la gêne matérielle où se trouvaient

réduits le roi et la reine de Prusse.]

Les jours suivants, on visita la ville, étincelante sous sa parure

d'hiver, neigeuse et ensoleillée, et les fêtes se succédèrent sans

interruption: réunions intimes et splendides galas, revues et manoeuvres,

soupers, concerts, bal en costume national russe, représentations

françaises au théâtre de l'Ermitage, excursions en traîneau, rien ne fut

omis pour diversifier les plaisirs, pour renouveler le programme

ordinaire des réceptions princières, pour mettre un peu de variété dans

ce qui est la monotonie même. Jamais, depuis nombre d'années,

Pétersbourg n'avait vu pareil déploiement de faste, n'avait présenté

autant d'animation et d'entrain. Tout le monde se laissa emporter à ce

tourbillon; le travail des ministres en fut interrompu, la politique

négligée; Caulaincourt se plaignait que «toutes les affaires russes

fussent suspendues[34]», et Napoléon, écrivant à Paris au comte

Roumiantsof, lui annonçait avec une pointe d'ironie, en lui communiquant

les nouvelles et les journaux de Pétersbourg, «qu'on y dansait beaucoup

en l'honneur des belles voyageuses[35]».

[Note 34: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 35: Lettre publiée par M. Tatistcheff, _Alexandre Ier et

Napoléon_, p. 478-479. Cf. la _Correspondance de Joseph de Maistre_,

III, 171-211, et les _Souvenirs de la comtesse de Voss_, grande

maîtresse à la cour de Prusse, _Neunundsechzig Jahre, am Preussischen

Hofe_, 341-353.]

Cette réception faite aux victimes de l'Empereur ne laissait pas que de

rendre la situation de son représentant passablement délicate.

Caulaincourt la soutint en homme d'esprit et de tête. Loin de s'enfermer

dans une réserve malséante, il se montra partout, mais ne perdit aucune

occasion pour rappeler, pour affirmer l'absent, et pour mettre entre le

Tsar et la Reine le souvenir de Napoléon.

Son premier soin fut d'affecter une rigueur intraitable sur le chapitre

de ses prérogatives: dans toutes les circonstances où il eut à paraître

avec des dignitaires russes ou étrangers, il n'admit d'autre rang que le

premier. Il ne voulut pas être présenté à la Reine en tête du corps

diplomatique, mais avant lui et seul; aux bals de cour, s'autorisant

d'un précédent établi à Erfurt, il réclama, comme duc français, le droit

de figurer aux danses d'apparat avant les princes allemands: sa

prétention n'ayant pas été admise d'emblée, il s'excusa de danser et

brilla par cette abstention. Ayant ainsi placé la France hors de pair,

il put tout à son aise se montrer courtois, galant, magnifique, et

contribua à faire aux hôtes d'Alexandre les honneurs de Pétersbourg.

Il fut le seul des ministres étrangers à les recevoir, à leur donner un

grand bal, dans son hôtel paré avec un luxe de fleurs qui donnait en

plein hiver russe l'illusion du printemps, et ce lui fut une occasion

d'attirer à l'ambassade le monde officiel au complet, de faire défiler

«toute la terre» devant le portrait de Napoléon[36]. Dans cette

circonstance, il se montra environné d'une véritable cour, formée par

les représentants des États feudataires de la France: chacun d'eux avait

accepté de l'assister dans ses devoirs de maître de maison, et présida

une table au souper de quatre cents couverts, dont les merveilles

dépassèrent tout ce qu'on avait vu de plus beau et de plus réussi en ce

genre. La Reine fut traitée avec la plus respectueuse déférence: elle

éprouvait toutefois, en présence de Caulaincourt, une gêne

insurmontable; devant lui, c'est à peine si elle osait parler aux

personnes convaincues d'hostilité envers la France: elle s'observait

beaucoup et gardait soigneusement le secret de ses tremblantes

révoltes[37].

[Note 36: «Toute la terre était à cette fête, écrivait Joseph de

Maistre, excepté le duc (le duc de Serra-Capriola, ambassadeur du roi

des Deux-Siciles) et moi.» _Corresp._, III, 211.]

[Note 37: DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 200.]

La surveillance et les précautions de notre ambassadeur étaient

superflues, car le voyage, malgré les premières apparences, ne tournait

pas à la satisfaction de nos adversaires. D'abord, dans le public

mondain qui s'empressait par ordre autour des souverains prussiens,

aucun mouvement d'opinion ne se produisait en leur faveur. Les «vieux

Russes», hostiles à tout ce qui n'est pas russe, trouvaient que la cour

se mettait inutilement en frais pour une royauté étrangère; chez les

autres, si la France était peu goûtée, la Prusse restait impopulaire,

depuis la désastreuse coopération de 1807; enfin, le Roi était là «pour

détruire l'intérêt qu'inspirait la reine[38]». Le physique ingrat de

Frédéric-Guillaume, ses manières empruntées, son élocution pénible, ses

efforts malheureux pour se donner un air militaire et cavalier qu'il

avait moins que personne, l'uniforme suranné dont il s'affublait et qui

semblait sur sa personne un travestissement, tout chez lui, en un mot,

provoquait des propos peu flatteurs, des observations railleuses, des

sourires que l'on n'avait pas le bon goût d'étouffer. «Tout le monde,

écrivait Caulaincourt, rit de la tournure du Roi, de son shako et

surtout de sa moustache. C'était si haut aux premiers bals que les

Prussiens n'ont pu l'ignorer. Tout le monde est en cordon prussien, mais

on n'est un peu décemment que quand l'Empereur est à quatre pas de

là[39].»

[Note 38: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 39: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

Autour de la Reine, les égards et les sympathies renaissaient, sans

aller jusqu'à l'enthousiasme; elle s'essayait de son mieux à réparer les

gaucheries de son mari, ayant passé sa vie «à être la contenance du

Roi[40]», le prestige et le sourire de la monarchie; mais elle-même,

toujours gracieuse et touchante, ne disposait plus à présent de ces

attraits vainqueurs qui entraînent et subjuguent. Les épreuves de sa vie

avaient ruiné sa santé et flétri sa beauté. En vain elle s'essayait à

lutter, recourait à tous les artifices de la toilette, se contraignait

pour assister à toutes les réunions, s'y montrait «habillée un peu

hardiment[41]», couverte de diamants, parée avec un luxe qui prêtait

dans sa position à des remarques désobligeantes; en vain, surmontant ses

souffrances physiques, ses angoisses morales, elle restait fidèle à

cette constante préoccupation de plaire qui avait été en d'autres temps

son charme irrésistible: on la discutait aujourd'hui, on faisait entre

elle et l'impératrice russe des comparaisons qui ne tournaient pas

toujours à son avantage, et Caulaincourt, forçant peut-être la note,

résumait ainsi l'opinion générale: «On ne trouve plus la Reine belle,

quoiqu'elle fasse l'impossible pour le paraître[42].»

[Note 40: _Documents inédits_.]

[Note 41: J. de Maistre, _Correspondance_, III, 208.]

[Note 42: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

L'empereur Alexandre, il est vrai, se montrait près d'elle «le chevalier

le plus galant, le plus prévenant[43]»; mais il était aisé de

reconnaître que ces hommages restaient voulus; ils s'adressaient à la

souveraine malheureuse plus qu'à la femme, et le jeune monarque ne

retrouvait plus ses impressions d'autrefois. Ajoutons que son coeur

s'était repris ailleurs. Mme Narischkine avait reparu et ne manquait

aucune fête. Confiante en ses charmes, elle affectait comme à

l'ordinaire une mise d'une simplicité superbe: peu d'ornements et de

parure, à peine de bijoux; seulement, elle avait pris soin d'entremêler

à ses beaux cheveux noirs quelques fleurs de «_ne m'oubliez pas_».

Alexandre avait-il besoin de ce muet et touchant rappel pour comprendre

et revenir? Toujours est-il que les regards passionnés, les attentions

compromettantes furent pour celle qui les sollicitait discrètement: «Les

hommages qu'elle cherchait ont été aussi publics que de coutume: on dit

les soins les mêmes, les visites même plus fréquentes[44].» Dans

l'épreuve à laquelle l'attendaient ses ennemis, la favorite avait trouvé

l'occasion de reprendre et de consolider son empire.

[Note 43: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 44: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

Moins accessible que de coutume aux séductions de la Reine, Alexandre se

laisserait-il ramener à la Prusse et détacher de Napoléon par des motifs

d'un ordre moins intime?

Bien que les fêtes parussent absorber tous les instants, la politique ne

fut pas totalement absente du voyage; elle eut sa part dans les

entretiens entre le Tsar et le Roi, mais Alexandre, loin de se montrer

disposé à entrer contre nous dans de nouveaux accords, ne fit entendre à

ses hôtes que des conseils de résignation. S'il ne renonçait pas à

obtenir de Napoléon des adoucissements à leur sort, s'il ne cessait de

réclamer pour eux justice et pitié, il les exhortait en même temps à se

plier momentanément aux exigences du vainqueur. Il ne leur défendait pas

d'espérer des jours meilleurs, mais les suppliait de ne point

compromettre l'avenir par des révoltes inutiles et prématurées. Suivant

certains témoignages, il serait allé plus loin: «Si j'en crois, écrivait

Caulaincourt, une personne assez digne de foi et qui m'a assuré l'avoir

entendu, à un dîner chez l'Impératrice mère et devant elle en prenant le

café, l'Empereur causant avec le roi de Prusse lui aurait dit que la

géographie autant que la raison voulaient que la Prusse se rattachât

comme autrefois au système de la France. N'a-t-on pas composé cela pour

moi[45]?» Si justifié que puisse paraître en cette occasion le

scepticisme de l'ambassadeur, il est certain qu'Alexandre laissa

repartir le Roi et la Reine comblés de «toutes les délicatesses de

l'amitié[46]», mais nullement encouragés à se mêler, quoi qu'il pût

arriver, aux agitations de l'Allemagne[47]. Comme il avait rencontré

chez Frédéric-Guillaume une docilité accablée, comme d'autre part le

caractère alarmant des mesures prises par l'Autriche lui échappait

toujours, il s'imagina une fois de plus avoir assuré la paix

continentale et retourna à sa quiétude.

[Note 45: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 46: J. DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 190.]

[Note 47: Cf. BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 350.]

Le message de Valladolid, faisant appel à son concours diplomatique

contre l'Autriche, réclamant une note comminatoire, tomba à Pétersbourg

peu de jours après le départ des souverains prussiens: c'était un coup

de tonnerre dans un ciel où le Tsar s'obstinait à n'apercevoir aucun

nuage. Il fut ému et troublé de cette réquisition, de cet effort pour

rendre l'alliance active et militante. Il n'accepta d'en causer avec

Caulaincourt qu'après s'être préparé à la discussion et avoir mûrement

assis ses idées; il eut alors avec l'ambassadeur une explication très

amicale, mais vive et serrée: «Depuis que j'ai l'honneur de traiter des

affaires avec l'empereur Alexandre, écrivait Caulaincourt, jamais il n'a

parlé avec autant de chaleur[48].»

[Note 48: Rapport du 22 février 1809.]

En présence des faits qu'on lui dénonçait, Alexandre reconnaissait

l'utilité d'un avertissement à l'Autriche, admettait le principe d'une

note identique. Seulement, il n'entendait pas donner à cette démarche la

sanction que Napoléon jugeait indispensable, c'est-à-dire autoriser le

retrait éventuel des missions. Cette mesure, prélude ordinaire des

hostilités, lui paraissait de nature à froisser, à exaspérer une cour

qui lui semblait plus maladroite que malintentionnée. Suivant lui, les

craintes inspirées à l'Autriche, le peu d'égards témoigné pour elle,

l'isolement où elle avait été tenue pendant les conférences d'Erfurt,

avaient été les causes premières de ses agitations. Pour apaiser

l'humeur aigrie de cette puissance, Alexandre conseillait toujours

l'emploi des traitements doux, appliqués d'une main légère; contre le

mal qui prenait un caractère aigu, il continuait de croire à la vertu

souveraine des calmants [49]. S'il consentait à se servir de l'arme

forgée par Napoléon, c'était à la condition de l'émousser et d'en ôter

la pointe. De plus, il désirait que la démarche proposée, au lieu d'être

exécutée par les représentants des deux cours à Vienne, le fût par des

personnages plus qualifiés, d'une expérience et d'un tact reconnus:

pourquoi n'en pas charger le comte Roumiantsof, en lui adjoignant, pour

parler au nom de la France, M. de Talleyrand, dont la modération

inspirait au Tsar toute confiance? Roumiantsof et Talleyrand

rempliraient soit à Vienne, soit à Paris, auprès de M. de Metternich, la

mission spéciale dont ils seraient investis.

[Note 49: «L'espoir de terminer des différends politiques, écrivait

Caulaincourt dans son rapport, comme on apaise une querelle de famille,

flatte l'esprit philanthropique de l'Empereur au point qu'aucun

raisonnement ne change le fond de son opinion.»]

Après avoir posé ce préliminaire, Alexandre fit expédier à Paris un

projet de note dont il avait discuté avec Caulaincourt, soigneusement

mesuré et mitigé les expressions. Les deux cours y faisaient en termes

assez sévères le procès de la conduite tenue par les Autrichiens et leur

demandaient de désarmer ou au moins de s'expliquer; elles leur

signalaient la responsabilité morale qui résulterait pour eux d'une

agression, plutôt qu'elles ne cherchaient à leur en faire craindre les

conséquences matérielles. La note sous-entendait les engagements

militaires de la Russie avec la France, mais ne les exprimait point;

elle ne contenait pas cette menace positive, formelle, qui seule eût pu

changer les volontés de l'Autriche et lui interdire la guerre[50].

[Note 50: Le projet de note figure aux Archives nationales, AF, IV,

1698, envoi du 22 février 1809, 2e annexe.]

En même temps, Alexandre écrivait à Roumiantsof pour le mettre au fait

de ses intentions. Sa lettre était fort longue, «un volume», disait-il;

tout entière de sa main, tracée au crayon suivant son habitude, elle

découvre le fond même de sa pensée; elle révèle son désir plus vif que

jamais d'éviter la guerre, son désaccord avec Napoléon quant aux moyens

de la prévenir, sa méprise persistante sur les dispositions réelles de

l'Autriche, en un mot sa bonne foi et son erreur.

«L'empereur Napoléon, dit le Tsar, est intéressé à connaître d'une

manière positive les intentions de la cour de Vienne. Il veut qu'on

obtienne d'elle une réponse catégorique et, au cas qu'elle ne soit pas

satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour

moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connaître les vraies

intentions de l'Autriche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre

est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la

conduite que nous allons tenir réponde à ce but. Une note, la mieux

faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour

l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions,

gâterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon à attendre de

l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre blessé entre

pour beaucoup dans la conduite que tient l'Autriche. Est-ce en la

blessant encore qu'on peut espérer d'empêcher ces gens de faire ce qui

nous est essentiel d'éviter?--Mon opinion serait donc que la note fût

sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances

tranquillisantes pour la cour de Vienne... Si elle n'est pas contente,

c'est une preuve que, menée par l'Angleterre, elle veut à toute force

une rupture. Mais ne laissons pas à un Anstett (c'était le nom du chargé

d'affaires de Russie à Vienne) et à un Andréossy à juger de l'effet

qu'aura produit sur le cabinet de Vienne le langage que nous allons lui

tenir; réservons-nous cela à nous-mêmes ou bien à des hommes qui

possèdent, qui justifient toute notre confiance, comme vous et le prince

de Bénévent. Il est de tout notre intérêt d'empêcher, du moins

d'éloigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche,

car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez

embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos

engagements à tirer l'épée. Si c'est la France, nos engagements n'ont

rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste à peu près

aussi embarrassante, et l'écroulement de l'Autriche sera un malheur réel

dont nous ne pouvons pas ne pas nous ressentir[51].»

[Note 51: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Alexandre fait ensuite à Roumiantsof le récit de ses premières

conversations avec le prince de Schwartzenberg, arrivé récemment à

Pétersbourg. L'entrée en matière de cet envoyé n'a pas laissé que d'être

inquiétante: levant en partie le voile sur les projets de sa cour, il a

fait entendre «que l'Autriche ne pouvait rester sur le pied où elle

était, et qu'on pouvait mettre en question s'il ne valait pas mieux

courir les chances d'une nouvelle guerre que de rester dans cet état de

crise et d'anxiété». À cet aveu, le Tsar a répondu que l'Autriche devait

«choisir entre des revers inévitables et des dangers peut-être

imaginaires». Napoléon est invincible; se heurter volontairement à lui,

c'est courir à la ruine. D'autre part, Napoléon ne veut pas la guerre;

on le sait à Pétersbourg, et Alexandre s'est porté fort de cette

intention pacifique, sans y croire absolument. Il a promis d'aller au

secours de l'Autriche, si celle-ci était attaquée, mais n'a point caché

ses engagements défensifs avec la France et s'est déclaré résolu à les

tenir.

Par malheur, ce qu'il ne confiait point à Roumiantsof, ce qui nous est

révélé par les dépêches de Schwartzenberg, c'est qu'il avait laissé

apercevoir, au travers même de ses admonestations, un fond d'intérêt, de

tendresse pour la cause autrichienne, en même temps qu'une hostilité

sourde contre Napoléon. À l'entendre, son but n'était point d'imposer à

nos ennemis une éternelle résignation; il leur demandait seulement

d'attendre, de temporiser; il fallait se réserver pour l'avenir, se

garder intact pour de meilleures occasions: «l'heure de la vengeance

sonnerait un jour[52].» En laissant tomber de ses lèvres ces graves et

funestes paroles, Alexandre exprimait-il réellement sa pensée?

Voulait-il simplement, suivant un procédé qui lui était habituel,

accommoder son langage au goût de son interlocuteur[53]? Était-ce pour

se mieux faire écouter de l'Autriche qu'il excusait dans une certaine

mesure et flattait ses passions? Ce qui est certain, c'est que

Schwartzenberg puisa dans ses entretiens avec le Tsar l'opinion que ce

prince ne prêterait aux Français, dans la lutte décidée à Vienne, qu'un

concours insignifiant et de nulle valeur. Il fit part à son gouvernement

de cette conviction réconfortante; même, d'après lui, ne fallait-il

point désespérer, si la fortune souriait tout d'abord aux armes de

l'Autriche, de voir la Russie se rapprocher de cette puissance et

changer de camp? Alexandre, il est vrai, ne se doutait point de

l'interprétation donnée à ses paroles: au contraire croyait-il avoir

produit sur Schwartzenberg l'impression la plus décourageante et se

flattait-il par là de ramener l'Autriche à des idées de paix. «Il a

expédié son courrier, écrivait-il à Roumiantsof, et, sans en avoir la

certitude mathématique, je nourris l'espoir de prévenir de la part de

l'Autriche la rupture avec la France. Reste maintenant à obtenir le même

but de la part de la France; c'est à quoi je me flatte que vos efforts

auront réussi[54].» Ainsi revenait en lui cette pensée, autorisée par

l'exemple du passé, fausse dans la circonstance, que Napoléon, au moins

autant que l'Autriche, avait besoin d'être détourné de la guerre; il

laissait à Roumiantsof, qui allait se retrouver en contact à Paris avec

le redoutable empereur, le soin d'accomplir cette tâche délicate et de

recommander aux Tuileries la paix qu'il eût fallu imposer à Vienne.

[Note 52: Rapport de Schwartzenberg du 15 février 1809, cité par

BEER, _op. cit._, page 349.]

[Note 53: «Il arrive souvent à l'Empereur de n'avoir point d'autre

vue dans ses conversations, et de traiter, pour ainsi dire, chacun avec

les mets qu'il suppose lui plaire.» _Mémoires du prince Adam

Czartoryski_, t. II, 218-219.]

[Note 54: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 11 / 72 题