générale de tous ses clercs ou sujets distribués en douze
compagnies, commandées par autant de capitaines. Après cette
cérémonie, ils alloient donner des aubades à MM. du
parlement, et représentoient une de leurs moralités. Ce
spectacle se renouveloit trois fois par année, à la fête de
l'Épiphanie, à la cérémonie du mai[202-A] et après la montre
générale. D'abord ils n'eurent point de théâtre fixe, et
leurs jeux se faisoient tantôt au Palais, tantôt au
Châtelet, et le plus souvent dans des maisons particulières.
Ce fut à Louis XII qu'ils durent de pouvoir dresser leur
théâtre sur la fameuse table de marbre qui occupoit toute la
largeur de la salle du Palais, et qui fut détruite dans
l'incendie de 1618. Les Bazochiens, de même que les Enfants
sans souci, eurent plus d'une fois besoin d'être réprimés
pour l'insolence de leurs satires et de leurs allusions,
dans lesquelles ils n'épargnèrent pas même la personne du
bon roi à qui ils étoient redevables de leur dernier
théâtre.]
[Note 202-A: _Voyez_ tome 1er, 1re partie, p. 166.]
Cependant les lumières commençoient à pénétrer en France; et les
honnêtes gens s'indignoient de ce mélange odieux de bouffonneries et
de choses sacrées, qui déshonoroit la religion et profanoit nos
mystères les plus redoutables et les plus saints. Un tel abus devenant
de jour en jour plus insupportable, le parlement crut devoir profiter
de la circonstance qui avoit occasioné le déplacement des confrères de
la Passion, pour anéantir un genre de spectacle déjà proscrit dans
l'opinion publique. Ainsi, lorsque la salle de l'hôtel de Bourgogne et
les constructions qui en dépendoient furent achevées, la confrérie
ayant présenté requête à cette compagnie pour qu'on lui permît de
reprendre le cours de ses représentations, l'arrêt qui fut rendu en sa
faveur, le 17 septembre 1548, la maintint effectivement dans le droit
exclusif d'avoir un théâtre à Paris, mais lui défendit en même temps
d'y représenter autre chose que des pièces _profanes_, _honnestes_ et
_licites_, lui interdisant désormais tous mystères tirés de
l'Écriture sainte et autres sujets de piété. Cette défense, en faisant
disparoître à jamais ces drames barbares, détermina les confrères à
renoncer à une profession qui ne leur avoit semblé honorable qu'autant
qu'elle avoit été de nature à instruire et à édifier les fidèles, seul
but que pouvoit se proposer une corporation religieuse[203].
Cependant, ne voulant renoncer ni à leur propriété, ni aux avantages
qui y étoient attachés, ils louèrent l'hôtel de Bourgogne à une troupe
de comédiens qui se forma dans ce temps-là; et jusqu'en 1676, époque
de leur entière destruction, ils continuèrent à jouir du privilége
d'avoir seuls un théâtre à Paris, retirant une contribution des
troupes à qui ils permettoient de s'y établir, et s'opposant à
l'établissement de celles qui cherchoient à se soustraire à leur
juridiction.
[Note 203: Ils exigeoient cependant une rétribution des
spectateurs; et le parlement, chargé de la police de leurs
jeux, la fixa à deux sous, qui en valoient alors huit des
nôtres. Leurs représentations commençoient à une heure après
midi, et duroient jusqu'à cinq heures sans intervalle.
L'arrêt qui fixoit le prix des places, ordonnoit en outre
qu'ils paieroient mille livres par an au trésorier des
pauvres de la ville.]
Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne jouèrent assez long-temps sans
aucune concurrence. Ce fut chez eux que Jodèle[204], La Peruse,
Robert Garnier, etc., retrouvant les traces si long-temps perdues des
auteurs dramatiques de l'antiquité, jetèrent les premiers fondements
du théâtre. On vit naître une foule de poètes et une multitude
innombrable de tragédies et de comédies; alors parurent ces comédiens
fameux dont la réputation s'est conservée plus long-temps que celle
des auteurs qui travailloient pour eux, les Turlupin, les
Gautier-Garguille, les Guillo-Gorju, les Bruscambille, les Tabarin,
etc. Nous ne pouvons savoir au juste quel étoit le mérite de ces
histrions; mais il reste encore un grand nombre des pièces qu'ils
représentoient, et de ces pièces il n'en est pas une seule qui offre
de la décence, de la régularité, un véritable intérêt; ce sont les
essais informes d'un art dans son enfance, qui s'exerce dans une
langue à demi formée. Parmi ces premiers poètes, Hardi se distingua
par une facilité incroyable à faire des vers, et par quelques
imitations assez heureuses de Sénèque et des tragiques grecs; Mairet
et Rotrou, qui vinrent après, achevèrent de débrouiller ce chaos, et
annoncèrent enfin ce siècle de merveilles littéraires, où Corneille,
Racine et Molière devoient tout-à-coup porter l'art dramatique à son
dernier degré de perfection.
[Note 204: Jodèle fit jouer ses premières pièces sur deux
théâtres qu'on éleva dans les colléges de Reims et de
Boncourt. Henri II y assista avec toute sa cour.]
Cependant l'hôtel de Bourgogne continuoit d'être le seul théâtre de la
ville de Paris, lorsqu'en 1660 une troupe de comédiens de province
obtint la permission d'ouvrir un nouveau théâtre dans une maison du
Marais, connue sous le nom d'hôtel d'_Argent_[205]. Cette troupe,
meilleure que l'autre, obtint plus de vogue, et, se trouvant bientôt
trop à l'étroit dans son nouveau local, alla s'établir dans un jeu de
paume de la rue du Temple, où elle demeura jusqu'à la mort de Molière,
époque à laquelle elle fut réunie à la troupe dont ce grand auteur
comique étoit directeur.
[Note 205: Cette maison étoit située au coin de la rue de la
Poterie, près de la place de Grève. Pour avoir le droit de
jouer, la troupe qui l'occupoit payoit un écu tournois par
représentation aux confrères de la Passion.
Dans cette même année (1660) on vit à Paris des comédiens
espagnols; ils avoient suivi la reine, femme de Louis XIV,
et restèrent douze ans à Paris avec une pension du roi; mais
ils ne purent s'y soutenir.
En 1661, une troupe de comédiens de province, appelés à
Paris par _Mademoiselle_, établit son théâtre au faubourg
Saint Germain; mais n'ayant point eu de succès, elle se
dispersa après le temps de la foire.
En 1662, une troupe d'enfants, qui prit le nom de _troupe du
Dauphin_, parut aussi à la foire Saint-Germain. Ce fut là
que débuta le célèbre Baron, âgé alors d'environ douze ans.
En 1677 commença le théâtre des _Bamboches_, établi au
Marais, dans lequel ne paroissoient que de très petits
enfants. Il n'eut que quelques mois d'existence.
En 1684, des comédiens de province venus à Paris louèrent
une grande salle dans l'hôtel Cluni, et osèrent y jouer sans
aucune permission. Leur théâtre fut fermé presque aussitôt
par arrêt du parlement.
D'autres comédiens de province étoient déjà venus, en 1632,
établir un théâtre dans un jeu de paume de la rue
Michel-le-Comte; mais à peine eurent-ils ouvert leur
spectacle qu'il fut fermé, sur la demande des habitants du
quartier.
Les comédiens _forains_ avoient paru à Paris dès 1596.]
Il avoit commencé lui-même à jouer la comédie à Paris dès 1650, sur un
théâtre dit _de la Croix-Blanche_, que des jeunes gens de famille
avoient élevé dans le faubourg Saint-Germain; mais les représentations
eurent peu de succès, et cette société ne tarda pas à se disperser.
Molière courut alors la province avec quelques acteurs qu'il avoit
engagés à le suivre, en enrôla d'autres dans ses voyages, et revint à
Paris en 1658. Le prince de Conti, qui le protégeoit, l'ayant présenté à
Monsieur, frère du roi, lui procura ainsi la faveur de jouer devant
Louis XIV, sur un théâtre que l'on dressa au Louvre dans la salle des
Gardes. Les acteurs qu'il avoit formés eurent le bonheur de plaire au
monarque, qui voulut bien consentir à leur établissement à Paris. On
leur assigna la salle du Petit-Bourbon près Saint-Germain-l'Auxerrois,
et ils y jouèrent, alternativement avec les comédiens italiens qui en
avoient la possession depuis quelques années. Dès lors la troupe de
Molière prit le nom de _Troupe de Monsieur_; et ce prince, continuant de
la protéger, lui fit accorder, deux ans après, la salle du Palais-Royal,
qu'elle partagea encore avec les comédiens italiens, et dans laquelle
elle joua sans interruption jusqu'à la mort de son illustre chef,
arrivée en 1673.
Alors la salle du Palais-Royal fut donnée à Lulli, directeur de
l'Académie royale de musique; et les comédiens de Monsieur, réunis à
ceux du Marais, allèrent s'établir rue Mazarine dans la salle même où
l'abbé Perrin avoit fait, quelques années auparavant, les premiers
essais du grand opéra françois. Les principaux acteurs de l'hôtel de
Bourgogne entrèrent aussi dans cette nouvelle association; et ces
trois troupes réunies devinrent le fondement de la comédie françoise.
Ceci arriva en 1680; mais le collége des Quatre-Nations ayant commencé
ses exercices en 1687, le voisinage d'une salle de spectacle parut
offrir des inconvénients assez graves pour que l'on jugeât nécessaire
d'obliger les comédiens à aller s'établir dans quelque autre lieu. Ils
achetèrent, cette même année, l'hôtel de Lussan, situé rue des
Petits-Champs; mais des obstacles qu'ils n'avoient pu prévoir ayant
rendu cette acquisition inutile, un arrêt du conseil, rendu le 1er
mars 1688, annulant toutes les transactions passées à cet effet, leur
permit de se rendre propriétaires du jeu de paume de _l'Étoile_, rue
des Fossés-Saint-Germain, ainsi que de la maison voisine, et d'y
élever leur théâtre. Ils l'achetèrent le 8 du même mois; la salle fut
construite sur les dessins de François d'Orbay, et ils ne cessèrent
point d'y jouer jusqu'en 1770. Alors leur théâtre menaçant ruine, on
leur accorda la permission de continuer leurs représentations sur le
grand théâtre des Tuileries, en attendant qu'on leur eût élevé une
salle nouvelle dont il fut résolu de faire un monument vraiment digne
de la scène françoise. Les fondements en furent jetés, après quelques
hésitations, sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Condé, et les
comédiens françois s'y installèrent en 1782, après la quinzaine de
Pâques.
Cette salle, construite sur les dessins de MM. Wailly et Peyre aîné,
présente un seul corps de bâtiment de dix-huit toises et demie de
largeur, vingt-huit de profondeur et neuf d'élévation; il est décoré,
du côté de l'entrée, d'un grand péristyle de huit colonnes doriques,
dont l'entablement se continue à la même hauteur sur les quatre
faces[206]. L'édifice, dans son pourtour, offre au rez-de-chaussée
quarante-six arcades ouvertes, et un pareil nombre de croisées au
premier étage: le second et le troisième sont éclairés par des
ouvertures pratiquées dans les métopes de la frise et dans l'attique.
Sur toutes les faces sont tracés du bas en haut des joints d'appareil,
sans autre décoration. La face principale est appuyée de deux grandes
voûtes dont la partie supérieure est en terrasse, et sous lesquelles
on descend de voiture à couvert. Les galeries qui environnent le
monument sont ouvertes et l'on peut s'y promener à pied.
[Note 206: _Voyez_ pl. 186.]
Le style de cet édifice peut sembler un peu sévère pour un théâtre;
mais il est sage et régulier.
Sous le porche, trois portes donnent l'entrée d'un vestibule orné de
colonnes toscanes, qui soutiennent une voûte plate et d'une exécution
légère. Deux portes, placées en face, conduisent au parterre et à
toutes les loges du rez-de-chaussée; de droite et de gauche, deux
grands escaliers vont aboutir au foyer public, lequel est vaste et
d'une belle disposition; il représente un salon à l'italienne, dont la
forme, carrée par le bas, est octogone au premier entablement, et
circulaire au dernier qui soutient la coupole.
Dans l'intérieur de la salle, règnent au dessus du parterre un rang de
loges grillées, une galerie et trois rangs de loges. Un quatrième rang
au dessus de la corniche occupe les arcades qui supportent le plafond.
Avant l'incendie qui consuma entièrement l'intérieur de cette
salle[207], du fond des secondes loges s'élevoient, sur des
piédestaux, douze pilastres ioniques qui séparoient les troisièmes
loges en autant de balcons saillant, et soutenoient une corniche
architravée du même ordre. Partie de ces troisièmes loges, n'ayant
point de séparation intérieure, formoit une espèce de paradis dans
l'espace de cinq travées; et les voussures qui contenoient les
quatrièmes loges reposoient sur cette corniche, à l'aplomb des
pilastres. Toute la salle étoit peinte en bleu, sur lequel se
détachoient des ornements blancs en relief, entre autres les douze
signes du Zodiaque, disposés à l'entour du plafond.
[Note 207: Cet incendie arriva dans le mois de mars 1799. Ce
théâtre avoit alors le nom d'_Odéon_, qu'on lui avoit donné
en 1794, et étoit occupé par la troupe du sieur Picard.
Abandonné pendant plusieurs années, il fut reconstruit sous
la direction de feu Chalgrin, qui, si l'on en excepte la
décoration intérieure de la salle et quelques détails de
construction, eut le bon esprit de ne point s'écarter du
plan des deux premiers architectes. Ce théâtre a été depuis
la proie d'un second incendie. (_Voyez_ l'article _Monuments
nouveaux_.)]
Le plan de cette salle est circulaire, et, du fond des loges, a
soixante pieds de diamètre sur une profondeur de soixante-douze pieds.
La scène, qui en a trente-six d'ouverture, étoit soutenue jadis par
quatre pilastres ornés de cariatides: Chalgrin les remplaça par des
colonnes. Ce plan étoit habilement tracé; la disposition en étoit
heureuse; mais le plafond manquoit de légèreté et présentoit des
irrégularités qui faisoient présumer que cette partie de l'édifice
n'avoit pas été suffisamment étudiée.
Dans le foyer, séparé seulement par des vitrages, des deux escaliers
qui y conduisent, étoient autrefois les bustes en marbre de Corneille,
Racine, Voltaire, Crébillon, Molière, Regnard, Destouches, Dufresny,
Piron. La statue en pied de Voltaire par Houdon étoit placée dans le
vestibule, en face de l'entrée. Les sculptures de l'avant-scène
avoient été exécutées par Caffiéri[208].
[Note 208: Le théâtre de la comédie françoise étoit occupé,
en 1799, par les bouffons italiens et par l'ancienne troupe
établie d'abord dans la rue de Louvois; ces deux troupes y
jouoient alternativement sous la même direction. Plusieurs
autres troupes se sont succédé depuis sur ce théâtre;
aujourd'hui il est occupé par des acteurs qui jouent
alternativement la tragédie, la comédie et l'opéra. Les
comédiens françois n'ont point quitté, jusqu'à présent, la
grande salle du Palais-Royal, destinée, dans le principe, à
la troupe dite _des Variétés_. (Voyez t. 1, 2e partie, p.
887.)]
Une place demi-circulaire, en avant du monument, à laquelle viennent
aboutir sept rues, en rend l'approche facile et les débouchés aussi
sûrs que commodes.
LES FEUILLANTS-DES-ANGES-GARDIENS.
Nous avons déjà fait connoître l'origine de ces religieux et leur
établissement à Paris[209]. Leur institut y acquit une telle célébrité,
et il se présenta en très peu de temps un si grand nombre de sujets qui
désiroient l'embrasser, qu'ils se virent dans la nécessité de chercher
un lieu propre à l'établissement d'un noviciat. Ils pensèrent d'abord à
acquérir la maison qu'ont occupée depuis les Carmes-Billettes; mais un
emplacement plus commode qu'ils trouvèrent au faubourg[210]
Saint-Michel, les fit bientôt changer de résolution. Ils en firent
l'acquisition en 1630, avec la permission de l'archevêque de Paris,
obtinrent l'année suivante des lettres-patentes, et firent élever
sur-le-champ leur nouveau monastère, dont M. Seguier, garde-des-sceaux,
posa la première pierre en 1633. Toutefois l'église ne fut commencée que
vingt-six ans après (en 1659)[211]. Ayant été achevée dans la même
année, elle fut bénite aussitôt, et dédiée sous le nom des
_Saints-Anges-Gardiens_. Ce petit édifice n'avoit rien de
remarquable[212].
[Note 209: _Voyez_ tome 1er, 2e partie, p. 982.]
[Note 210: Sur cet emplacement étoit une tour carrée,
anciennement appelée la tour _Gaudron_, et une maison qui en
portoit encore le nom en 1640.]
[Note 211: Les inscriptions placées sous les premières
pierres portoient qu'elles avoient été posées par M. Antoine
de Barillon, seigneur de Morangis, et par M. Louis de
Rochechouart, comte de Maure.]
[Note 212: La maison des Feuillants est maintenant habitée
par des particuliers.]
LES CHARTREUX.
On sait que cet ordre doit son nom au désert de _Chartreuse_, près de
Grenoble, où ses premiers membres fixèrent leur demeure, et qu'il
reconnoît pour instituteur saint Bruno, qui en jeta les premiers
fondements en 1086. Les austérités extraordinaires et les vertus
angéliques de ses disciples, se perpétuant d'âge en âge sans la
moindre altération, jetèrent un tel éclat, que saint Louis, dans le
zèle qui l'animoit pour la propagation des ordres monastiques, forma
la résolution de leur procurer un établissement près de Paris. Il
écrivit en conséquence, dans l'année 1257, à dom Bernard de La Tour,
alors prieur de la grande chartreuse et général de l'ordre, qui se
hâta de remplir ses voeux et lui envoya quatre religieux, sous la
conduite de dom Jean Jocerant. Le saint roi les reçut avec beaucoup de
joie et les établit aussitôt à Gentilli, dans une maison à laquelle
étoient attachées quelques dépendances en vignes et terres
labourables, qu'il avoit acquise des héritiers d'un particulier nommé
Pierre Le Queux. Mais à peine étoient-ils en possession de cette
demeure, que, suivant Dubreul[213], ils demandèrent au roi son hôtel
de _Vauvert_, situé vis-à-vis Notre-Dame-des-Champs, et qui passoit
alors pour inhabitable. Cet auteur, un peu trop crédule sans doute,
ajoute sérieusement que les démons s'étoient depuis quelque temps
emparés de cette maison; que par cette raison saint Louis fit quelque
difficulté de la donner aux Chartreux; mais que, dès qu'elle eut été
accordée, ces malins esprits en furent chassés par les prières de ces
religieux. Il cite à l'appui de son récit plusieurs historiens
auxquels il a effectivement emprunté cette tradition; il prétend même
qu'il faut y chercher l'étymologie du nom d'_Enfer_ donné à la rue qui
conduit à ce monastère; mais toutes ces preuves sont trop foibles pour
que la saine critique ne rejette pas au nombre des fables légendaires
et ce miracle et ces apparitions.
[Note 213: Page 454.]
Tous nos historiens placent en 1259 l'établissement des Chartreux au
lieu qu'ils ont occupé jusqu'au moment de la révolution, et la charte
qui leur en confirme la donation est effectivement datée de cette
année; mais les titres de ces religieux, cités par Jaillot[214],
portent qu'ils en prirent possession dès l'année 1257; et ce même
auteur rapporte un acte d'acquisition de quelques terres voisines du
château de Vauvert, faite en 1258 par les _prieur et frères de
Vauvert, de l'ordre des Chartreux_.
[Note 214: _Quartier du Luxembourg_, p. 44.]
Cette maison de Vauvert, qu'on a qualifiée d'hôtel et de palais, avoit
une chapelle qui servit d'abord aux religieux; on reconnut bientôt
qu'elle étoit trop petite, et dès lors on jeta les fondements de
l'église qui a subsisté jusque dans les derniers temps. Saint Louis,
qui en avoit ordonné la construction, l'avoit confiée au célèbre
architecte Pierre de Montreuil; mais ce ne fut point lui qui l'acheva.
La mort du roi arrêta les travaux, qui furent repris en 1276, encore
abandonnés depuis, repris une seconde fois, enfin terminés en 1324. Le
26 mai de l'année suivante, Jean d'Aubigni dédia cette église sous
l'invocation de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. L'ancienne
chapelle servit depuis de réfectoire[215].
[Note 215: Les religieux y mangeoient ensemble les
dimanches, les fêtes, et les jeudis; les autres jours,
chacun prenoit ses repas en particulier dans sa cellule.]
L'intention de saint Louis avoit été de placer trente religieux dans
ce couvent; toutefois il n'avoit encore fait bâtir que huit cellules
lorsqu'il mourut, et jusqu'en 1270 il n'y en eut que deux nouvelles
d'élevées par Marguerite d'Issoudun, comtesse d'Eu, épouse d'Alphonse
de Brienne, grand chambellan de France, et par Thibaud II, roi de
Navarre. Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1291, que Jeanne de
Châtillon, femme de Pierre, comte d'Alençon, fonda quatorze cellules
nouvelles. Il paroît, par le titre de cette fondation, que, pensant
qu'il y avoit déjà seize religieux d'établis, elle croyoit compléter
ainsi le nombre des trente projetés par saint Louis. La mémoire de ce
bienfait s'est perpétuée dans un monument sculpté dans le grand
cloître, et dont nous ne tarderons pas à parler. Les six dernières
cellules furent fondées par divers particuliers dans le siècle
suivant; Jeanne d'Évreux, troisième femme de Philippe, fit bâtir
l'infirmerie, une chapelle, et six nouvelles cellules accompagnées de
jardins. Des legs pieux[216] fournirent depuis le moyen d'en
construire plusieurs autres, de manière que, dans les derniers temps,
cette chartreuse contenoit environ quarante religieux, sans compter
les frères et les _oblats_.
[Note 216: Pierre de Navarre, fils de Charles II, roi de
Navarre, donna, en 1396, pour l'entretien de quatre
Chartreux, une somme de 5,000 liv., que ces religieux
employèrent à faire l'acquisition de la terre de
Villeneuve-le-Roi; et Jeanne d'Évreux affecta sa terre
d'Yères à l'entretien de l'église qu'elle avoit fait bâtir.]
L'église des chartreux étoit un monument gothique si peu orné, que
l'abbé Lebeuf ne pouvoit croire qu'il eût été élevé dans le siècle de
saint Louis[217]; mais Dubreul donne une raison satisfaisante de cette
extrême simplicité, en prouvant qu'on fut obligé d'y mettre beaucoup
d'épargnes, à cause du peu de fonds qu'on avoit pu recueillir pour sa
construction. L'intérieur de cette église se partageoit en deux
parties: le choeur des frères occupoit la première; on y voyoit deux
petits autels. La seconde, plus considérable, formoit le choeur des
pères, et toutes les deux étoient ornées de menuiseries très propres
et assez élégantes. Selon l'usage de cet ordre, les chapelles jointes
au choeur et à la nef ne pouvoient être aperçues par ceux qui
entroient dans l'église, et avoient une entrée particulière et cachée.
[Note 217: _Voyez_ pl. 187.]
L'église et la maison des chartreux étoient riches en monuments des
arts, qui méritoient l'attention des curieux.
CURIOSITÉS DU COUVENT DES CHARTREUX.
TABLEAUX.
Dans l'église, sur le grand autel, Jésus-Christ au milieu des
docteurs; par _Philippe de Champagne_.
Au dessus des stalles, et entre les vitraux:
La Résurrection du Lazare; par _Bon Boullogne_.
L'Aveugle de Jéricho; par _Antoine Coypel_.
Le Miracle des cinq pains; par _Audran_.
La Samaritaine; par _Noël Coypel_.
La Cananéenne; par _Corneille_.
La Résurrection du Lazare; par le même.
La Guérison des malades sur les bords du lac de Génésareth; par
_Jouvenet_.
La Femme affligée du flux de sang et guérie en touchant la robe
de Notre-Seigneur; par _Boullogne_ le jeune.
Le Centenier; par _Corneille_.
Le Paralytique; par le même.
Saint Jacques, saint Jean et leur père Zébédée raccommodant leurs
filets; par _Dumont Le Romain_.
Jésus-Christ ressuscitant la fille de Jaïre; par _La Fosse_.
Dans le chapitre:
L'Adoration des Bergers; par _Le Poussin_.
La Magdeleine et le Sauveur; par _Le Sueur_.
Saint Bruno; par _Restout_.
La Nativité de saint Jean-Baptiste, celle de Jésus-Christ et sa
sépulture; par d'anciens peintres.
La Présentation au temple; par _Lagrenée_ jeune.
L'Entrée de Notre-Seigneur dans Jérusalem; par _Jollain_.
Sur l'autel, fait en forme de tombeau, un Christ; par _Philippe
de Champagne_.
Dans le petit cloître, les fameux tableaux de _Le Sueur_,
représentant la vie de saint Bruno, arrangés dans l'ordre
suivant:
1º Le Docteur _Raymond Diocres_ prêchant au milieu d'un nombreux
auditoire qui l'écoute avec attention.
2º Le Docteur au lit de mort.
3º Le même personnage sortant à demi de son cercueil pendant
qu'on chante l'office des morts[218], et déclarant lui-même
l'arrêt de sa damnation.