Jésus-Christ, la Vierge, saint Ambroise et saint Augustin, par

_Lanfranc_.

Le Débarquement de Cléopâtre; par _Claude Le Lorrain_.

Portrait du cardinal Jules de Médicis; par _Raphaël_.

La Charité; par _André del Sarto_.

Un Christ en croix, saint Jean, la Vierge et la Magdeleine; par

_Rubens_.

Le Portrait de Louis XI; par _Holbein_.

_Petite Galerie._

Jeanne de Clèves, l'une des femmes de Henri VIII; par _Holbein_.

Victoire de Godefroy de Bouillon; par _Breughel de Velours_.

Jésus-Christ chassant les marchands du temple; par _Benedette_.

Judith; par _Valentin_.

Un Paysage; par _P. Bril_.

Le Déluge; par _Alexandre Véronèse_.

Magdeleine pleurant devant la croix; par _Le Guide_.

Le Déluge; par _Le Poussin_.

Une Vendange; par _J. Bassan_.

La Vierge au pilier; par _Le Poussin_.

Les Envoyés dans la Terre promise; par _Le Poussin_.

Moïse sauvé; par _Paul Véronèse_.

La Charité romaine; par _Le Guide_.

Saint Jérôme; par _Le Titien_.

La Cène; par _Tintoret_.

La Femme adultère; par _Lorenzo Lotto_.

Le Buisson ardent; par _Le Féti_.

Les Noces de Cana; par _Vandyck_.

Un Portrait; par _Holbein_.

Saint Pierre-ès-Liens; par _Peter-Neefs_ et _Poëlemburg_.

Suzanne et les vieillards devant Daniel; par _Valentin_.

Booz et Ruth; par _Le Poussin_.

L'Enlèvement des Sabines; par le même.

Le Christ au tombeau; par _J. Bassan_.

Le Jugement de Salomon; par _Valentin_.

Adam et Ève; par _Le Poussin_.

_Salle du Trône._

Le Portrait de Henri IV; par _Porbus_.

La Reine de Saba devant Salomon; par _Vleughels_.

Le Portrait de Henri IV; par _Jeannet_.

Abigaïl devant David; par _Vleughels_.

La Vierge et l'enfant Jésus; par _Mignard_.

La Magdeleine; par _Santerre_.

La Foi accompagnée de trois enfants; par _Mignard_.

L'Élévation de la croix; par _Lebrun_.

Diane au bain; par _de Troy fils_.

La Victoire tenant Louis XIII entre ses bras; par _Vouet_.

Marthe et Marie; par _La Fosse_.

Le Portrait de l'électeur de Bavière; par _Vivien_.

Le duc de Berri; par le même.

Louis XV dans sa jeunesse; par _Rigaud_.

Sainte Cécile; par _Mignard_.

Une Sainte Famille; par le même.

Esther devant Assuérus; par _Antoine Coypel_.

Ptolémée donnant la liberté aux Juifs; par _Noël Coypel_.

Solon expliquant les lois; par le même.

Alexandre-Sévère faisant distribuer du blé aux Romains; par le

même.

Trajan donnant audience aux nations; par le même.

Le ravissement de saint Paul; par _Le Poussin_.

L'entrée de Notre-Seigneur dans Jérusalem; par _Le Brun_.

Une Bacchanale; par le même.

La Conquête de la Franche-Comté; par le même.

Un Paysage; par _Claude Le Lorrain_.

Une Marine; par le même.

Un Concert; par _F. Puget_.

Un Christ à la colonne; par _Le Sueur_.

La Présentation au Temple; par _Rigaud_.

La Trève de l'archiduc Albert avec la Hollande; par _Porbus_.

_Grande Galerie._

La Vierge jardinière; par _Raphaël_.

Herminie en bergère; par _Francesco Mola_.

La Vierge, saint Jean et les saintes femmes au pied de la croix;

par _Paul Véronèse_.

Un Portrait d'homme; par _Antoine Moro_.

La Fuite en Égypte; par _Le Guide_.

Portrait du comte du Luc; par _Vandyck_.

La Vierge, l'enfant Jésus, saint Georges, sainte Catherine et

saint Benoît; par _Paul Véronèse_.

Diane au bain; par _Le Titien_.

Notre Seigneur au tombeau; par le même.

Renaud et Armide; par _Le Dominiquin_.

L'Adoration des Mages; par _Paul Véronèse_.

Une Sainte Famille; par _André del Sarte_.

La Vierge Couseuse; par _Le Guide_.

Saint Georges combattant le dragon; par _Raphaël_.

Une Sainte Famille avec saint Michel; par _Léonard de Vinci_.

La Vierge au lapin; par _Le Titien_.

La Vie champêtre; par _Le Féti_.

Saint Michel; par _Raphaël_.

Une Sainte Famille; par _Le Guide_.

Le Mariage de sainte Catherine; par _Piètre de Cortone_.

La Continence de Scipion; par _Le Moyne_.

Le Père éternel dans sa gloire; par _L'Albane_.

L'Intérieur d'une église; par _Stenwick_.

Jupiter et Antiope; par _Le Corrège_.

La Sainte Famille; par _Raphaël_.

La Prédication de saint Jean; par _L'Albane_.

Saint Bruno dans le désert; par _Francesco Mola_.

Tobie prosterné devant l'ange; par _Rembrandt_.

Le Portrait d'un grand-maître de Malte; par _Michel-Ange de

Caravage_.

Le Baptême de Notre-Seigneur; par _L'Albane_.

Un Concert; _par Le Dominiquin_.

Une Fête de village; par _Rubens_.

Une Pastorale; par le même.

Un Christ; par _Vandyck_.

Un Paysage; par _Berghem_.

Un autre; par le même.

Une Écurie; par _Wouwermans_.

Une Cavalcade; par le même.

Caune et Biblis; par _L'Albane_.

Apollon et Daphné; par le même.

La Vierge, Jésus, saint Jean et sainte Agnès; par _Le Titien_.

Les Vendeurs chassés du temple; par _Jordaens_.

Le Déluge; par _Augustin Carrache_.

SCULPTURES.

Sur les portes d'entrée du principal corps de bâtiment, trois

bustes de marbre offrant les portraits de Henri IV, de Marie de

Médicis et de Louis XIII.

Sur les frontons des pavillons, des statues couchées.

Le jardin du Luxembourg, très resserré d'abord et agrandi depuis par

l'acquisition que fit Marie de Médicis d'une portion du terrain des

Chartreux[192], étoit tombé, par la suite des temps, dans un état

complet de délabrement. Du reste, il n'offroit rien de remarquable

qu'un morceau d'architecture nommé _la Grotte_. Cette construction,

qui existe encore, se compose d'une ordonnance de quatre colonnes

toscanes, dont le fût est orné de congélations. Des trois

entre-colonnements de cette grotte, celui du milieu est occupé par une

niche à laquelle un attique, couronné d'un fronton circulaire, sert

d'amortissement. Les deux petits entre-colonnements portent un fleuve

et une naïade appuyés sur leurs urnes; dans la niche du milieu est une

statue de nymphe[193].

[Note 192: Ce terrain s'étendoit jusqu'au bassin qui forme

maintenant le milieu du parterre.]

[Note 193: _Voyez_ pl. 188.]

Le parterre est en face du château; le bois, formant plusieurs belles

allées, s'étend, du côté droit, le long de la rue de Vaugirard[194].

[Note 194: Ce jardin a été, depuis la révolution,

considérablement augmenté et embelli sous la direction de M.

_Chalgrin_, architecte, auquel on doit aussi les

améliorations, changements et augmentations dans le palais.

De grands terrains y ont été ajoutés aux dépens des maisons

voisines et de l'emplacement des Chartreux; et son

intérieur, plus riant et plus agréable qu'autrefois, a été

enrichi d'un grand nombre de statues. (_Voyez_ l'article

_Monuments nouveaux_.)]

LE PETIT-LUXEMBOURG OU LE PETIT-BOURBON.

Cet hôtel, situé à côté du palais du Luxembourg, fut bâti par le

cardinal de Richelieu, qui l'habita jusqu'à ce qu'on eût achevé le

Palais-Cardinal qu'il faisoit construire. En le quittant, il en fit

don à la duchesse d'Aiguillon sa nièce: cet édifice passa ensuite, à

titre héréditaire, à Henri-Jules de Bourbon-Condé. La princesse Anne

Palatine de Bavière, son épouse, l'ayant choisi pour sa demeure après

la mort de ce prince, y fit faire des réparations et des

augmentations considérables. On construisit, par ses ordres, et de

l'autre côté de la rue, un hôtel pour ses officiers, ses cuisines, ses

écuries, avec un passage sous la rue, servant de communication de l'un

à l'autre édifice[195]. Ce palais a été successivement occupé par des

princes et des princesses de la maison de Bourbon-Condé[196].

[Note 195: Ce second hôtel fut bâti sur l'emplacement de la

maison vendue à Marie de Médicis par le duc de

Pinei-Luxembourg.]

[Note 196: On a démoli cet hôtel, pour former, de ce côté,

une entrée particulière au jardin. Les murs de pignons de

cette entrée ont été restaurés suivant l'ordonnance générale

du palais, et ce bel édifice se trouve maintenant, de

toutes parts, isolé.]

COMÉDIE FRANÇOISE.

Si l'on veut remonter à la première origine des spectacles en France,

on trouvera qu'ils se lient pour ainsi dire aux derniers spectacles

des Romains. La barbarie des conquérants de la Gaule en bannit d'abord

tous ces arts agréables que les maîtres du monde y avoient introduits:

les joutes, les tournois, les combats à outrance les remplacèrent.

Mais bientôt adoucis par leur mélange avec les vaincus, et par le luxe

qui accompagne presque toujours la jouissance paisible d'un grand

pouvoir, les vainqueurs recherchèrent des plaisirs que, jusque là, ils

avoient dédaignés. Nous apprenons par Cassiodore que Clovis fit prier

Théodoric, roi des Ostrogoths, de lui céder un pantomime qui excellait

dans son art, et qui joignoit à ce talent celui de la musique. Bientôt

les histrions, mimes, farceurs de toute espèce, se répandirent de la

cour des rois dans les provinces; on couroit en foule à leurs

spectacles, et ils charmèrent des spectateurs grossiers,

principalement par l'indécence de leurs attitudes et par l'obscénité

de leurs chansons. Cet abus de leur art les rendit infâmes; et une

ordonnance de Charlemagne, conforme au décret du concile d'Afrique,

déclara que leur témoignage ne seroit pas reçu en justice contre des

personnes de condition libre. Cependant ils n'en furent ni moins

goûtés ni moins recherchés; à certaines époques de cet âge, où le

désordre de la société politique altéroit même les institutions les

plus saintes et produisoit partout le relâchement des moeurs, ils

s'introduisirent jusque dans les lieux les plus sacrés, dans les

églises, dans les monastères[197], ce qui est prouvé par plusieurs

ordonnances, dans lesquelles on est obligé de défendre aux évêques,

abbés, abbesses, non seulement de recevoir dans leurs maisons des

mimes et des farceurs, mais encore de se livrer à l'exercice personnel

d'une si honteuse profession.

[Note 197: Il en resta long-temps des traces dans la fête

scandaleuse connue sous le nom de _fête des Fous_, et qu'on

doit regarder comme un reste déplorable des superstitions

païennes. Au jour qui lui étoit consacré, des prêtres, des

clercs, les uns travestis en femmes, les autres vêtus comme

des bouffons, chantoient dans le choeur des vers obscènes,

mangeoient des _soupes grasses_ sur l'autel, jouoient aux

dés à côté du ministre tandis qu'il célébroit le sacrifice,

infectoient l'église des ordures qu'ils faisoient brûler

dans leurs encensoirs; et réunis à une foule de gens masqués

qui accouroient de toutes parts dans l'église, dansoient,

tenoient les propos les plus infâmes, imitoient les postures

les plus indécentes. Poussant plus loin encore leurs

bouffonneries sacriléges, ils élisoient des évêques, des

archevêques et même un souverain pontife, auquel on donnoit

le nom de _pape_ des fous, qui officioit pontificalement et

donnoit sa bénédiction au peuple. Eudes publia, l'an 1198,

un mandement à l'effet de réprimer des désordres si

abominables; mais il y a grande apparence que son autorité

échoua contre un usage qui charmoit un peuple superstitieux

et grossier, car la _fête des Fous_ subsistoit encore deux

cent quarante ans après, comme le prouve la censure de la

faculté de théologie de Paris, en date du 12 mars 1444. Il

fallut ce long espace de temps et touts la vigilance des

prélats et de la partie la plus saine du clergé pour

déraciner enfin cet opprobre du christianisme.]

La poésie provençale, s'introduisant à la cour de France sous les

auspices de la princesse Constance, seconde femme du roi Robert, donna

l'idée d'un plaisir plus noble et plus délicat. Effacés par les

troubadours, les histrions eurent le bon esprit de prendre pour

modèles leurs ingénieux rivaux. On vit paroître en France, sur les

théâtres, une action renfermée dans un récit composé de chant et de

déclamation. Ce nouveau genre de spectacle, qui demandoit le concours

des poètes, des acteurs et des musiciens, réunit entre eux les

_troubadours_, qui récitoient leurs vers, les _musiciens_, qui

chantoient leurs romances, et les _jongleurs_ ou _ménestrels_, qui les

accompagnoient avec des instruments. Appelés dans les palais des

rois, où ils étoient comblés de caresses et de présents, devenus

nécessaires dans toutes les fêtes dont ils étoient le plus bel

ornement, les nouveaux histrions se relevèrent du mépris où étoient

tombés leurs prédécesseurs. Ils formèrent, dans les grandes villes, un

corps particulier, de même que toutes les autres professions

autorisées par le gouvernement, et vécurent ainsi réunis sous la

direction d'un chef, ou, comme on s'exprimoit alors, d'un _roi_,

chargé de maintenir l'ordre dans leur petite société. Plusieurs

souverains ne dédaignèrent pas même de leur donner des statuts.

Ils jouirent ainsi pendant long-temps du privilége presque exclusif

d'amuser les princes et la nation; et sans parler ici de cette foule

de poésies inventées par les Trouvères et Troubadours, sous les noms

de _chant_, _chanterel_, _chanson_, _son_, _sonnet_, _layz_,

_depport_, _soulas_, _pastorales_, _tensons_, etc., on voit aussi,

dans ce premier âge des lettres gauloises, des tragédies historiques

et des drames satiriques, ou comédies, que les rois et seigneurs de

châteaux faisoient jouer publiquement dans leurs cours et souvent avec

une grande magnificence. Malheureusement pour eux, les auteurs de ces

poésies dramatiques ne gardèrent point, dans leurs compositions, la

mesure que sembloit leur prescrire la dépendance où ils étoient d'un

si grand nombre de souverains: ils s'oublièrent jusqu'à représenter

sur le théâtre les détails les plus secrets de la vie privée de

plusieurs grands personnages; les crimes et les foiblesses de Jeanne,

reine de Naples et de Sicile, n'échappèrent point à leur malignité, et

cette hardiesse, jusqu'alors inouïe à l'égard d'une tête couronnée,

causa leur perte. _Alors défaillirent les Mécènes et défaillirent

aussi les poëtes_, dit Nostradamus.

Les jongleurs, retombés dans toute la bassesse de leur ancienne

condition, furent, depuis ce temps, à peine tolérés dans les villes;

et l'on trouve qu'à Paris ils étoient tous réunis, comme les juifs et

les courtisanes, dans une rue, à laquelle ils avoient donné leur

nom[198]; et qu'on y alloit louer ceux dont on pouvoit avoir besoin

dans les fêtes ou assemblées de plaisir.

[Note 198: La rue des _Ménétriers_.]

Long-temps auparavant, et lorsque les jongleurs et ménétriers étoient

encore florissants, on avoit déjà vu paroître une espèce fort

singulière de comédiens, qui devoit un jour les remplacer, et

peut-être exciter encore un plus grand enthousiasme. Les croisades

occupoient alors tous les esprits: l'imagination ardente des chrétiens

de l'Europe se faisoit des objets de vénération de tous ceux qui

échappoient à ces entreprises hasardeuses et lointaines; et

s'exagérant encore les dangers très réels qu'on y couroit, la force et

la férocité des ennemis qu'il y falloit combattre, le peuple écoutoit

avec avidité, et croyoit sans examen toutes les merveilles les plus

absurdes qu'on pouvoit en raconter. Pour accroître encore des

dispositions si favorables, les croisés qui revenoient de la Palestine

étoient dans l'usage de parcourir les villes, vêtus de l'habit de

pèlerin, chantant des cantiques spirituels et récitant les

singularités ou les miracles des diverses contrées qu'ils avoient

visitées. Isolés d'abord, ils formèrent bientôt de petites troupes et

imaginèrent de donner à leurs récits une forme dramatique, en les

coupant en dialogues ou versets, que chacun d'entre eux déclamoit ou

chantoit à son tour. Ces spectacles se donnoient dans les rues,

quelquefois sur des échafauds dressés dans les carrefours ou sur les

places publiques; et ce fut seulement en 1398 qu'une société de ces

pieux histrions, parmi lesquels on comptoit, dit-on, quelques

bourgeois de Paris, conçut le projet de donner une forme plus

régulière à ces spectacles bizarres, et de mettre plus de magnificence

dans leur représentation. Telle fut l'origine des _confrères de la

Passion_. Nous avons déjà fait connoître le lieu qu'ils choisirent

pour leurs premiers essais, le mystère qui y fut représenté, les

obstacles qu'il leur fallut combattre, le succès prodigieux qu'ils

obtinrent, leur transmigration de l'abbaye Saint-Maur à l'hôpital de

la Trinité, que l'on peut considérer comme le berceau de la scène

françoise, de là à l'hôtel de Flandre, et enfin à l'hôtel de

Bourgogne, dont ils devinrent les propriétaires, et qui vit cesser

presque aussitôt leurs spectacles, après cent cinquante ans

d'existence[199]. Il convient peut-être de donner ici quelque idée de

ce nouveau genre de composition dramatique.

[Note 199: _Voyez_ tome 2, 1re partie, p. 495.]

Il n'offroit, comme on peut bien l'imaginer, ni unité d'action, ni

unité de lieu, ni dessein, ni invention, ni conduite, enfin aucunes

traces des règles du théâtre. Un de ces mystères, parmi ceux que le

temps a laissé parvenir jusqu'à nous, se compose de cinq journées,

subdivisées en une multitude infinie d'actions et de scènes écrites

généralement d'un style plat et barbare, entièrement dépourvues

d'intérêt, quelquefois même de sens commun[200], mais offrant des

tableaux qui devoient émouvoir fortement un peuple ignorant et dévot,

et par intervalles, des morceaux écrits avec une grâce naïve, qui

pouvoient satisfaire même les personnes d'un goût délicat. Les

vraisemblances n'étoient pas plus ménagées pour les yeux que pour les

oreilles: la décoration du théâtre restoit toujours la même depuis le

commencement jusqu'à la fin; tous les acteurs paroissoient à la fois,

quelque nombreux qu'ils fussent, et une fois qu'ils étoient entrés sur

la scène, n'en sortoient plus qu'ils n'eussent achevé leur rôle, ce

qui semble d'abord impossible, si l'on n'a pas quelque idée de la

construction de ce théâtre. L'avant-scène y avoit à peu près la même

forme que dans nos théâtres actuels, mais le fond en étoit bien

différent. Il étoit occupé par plusieurs échafauds placés les uns

au-dessus des autres, et que l'on nommoit _établies_. Le plus élevé

représentoit le paradis; celui qui étoit immédiatement au-dessous,

l'endroit le plus éloigné du lieu de la scène; le troisième en

descendant, le palais d'Hérode, la maison de Pilate, et ainsi des

autres, suivant le mystère qu'on représentoit. Sur les parties

latérales de ce même théâtre étoient pratiqués des gradins en forme de

chaire; c'étoit là que les acteurs s'asseyoient lorsqu'ils avoient

joué leur scène, ou qu'ils attendoient leur tour à parler. Ainsi, au

moment même où le mystère commençoit, les spectateurs avoient sous les

yeux tous ceux qui devoient y paroître; c'étoit là tout l'artifice; on

n'y entendoit pas d'autre finesse, et un acteur étoit censé absent dès

qu'il s'étoit assis. À la place de ces trappes, au moyen desquelles on

descend aujourd'hui sous la scène, l'enfer étoit représenté par la

gueule d'un énorme dragon, laquelle s'ouvroit et se refermoit pour

laisser entrer et sortir les diables. Que l'on ajoute à cela une

espèce de niche avec des rideaux, formant une chambre où se passoient

les choses qui ne devoient pas être vues du public, telles que

l'accouchement de sainte Anne, de la Vierge, etc., et l'on aura une

idée assez complète de l'appareil théâtral des confrères de la

Passion.

[Note 200: L'action duroit souvent un demi-siècle, et

quelquefois davantage. Jésus-Christ prononçoit des sermons

moitié françois, moitié latins; s'il donnoit la communion

aux apôtres, c'étoit avec des hosties. Dans sa

transfiguration sur le mont Thabor, on le voyoit paroître

entre Moïse et le prophète Élie, en habit de Carme. Sainte

Anne et la Vierge accouchoient dans une alcôve pratiquée sur

le théâtre: on avoit soin seulement de tirer les rideaux du

lit. Si les auteurs de ces pièces monstrueuses inventoient

quelque épisode, il se ressentoit de leur grossière

ignorance. Par exemple, Judas tuoit le fils du roi de

_Scarioth_, à la suite d'une querelle qu'il avoit prise avec

lui en jouant aux échecs; il assommoit ensuite son père, et

devenoit le mari de sa mère, ce qui produisoit une

reconnoissance et des fureurs. Mahomet, dont on faisoit

mention sept cents ans avant sa naissance, étoit compté

parmi les divinités du paganisme. Le gouvernement de Judée

vendoit les évêchés à l'enchère. Satan prioit Lucifer de lui

donner sa bénédiction. Les diables, les satellites des

tyrans, les bourreaux, les archers, les voleurs, étoient

ordinairement les personnages plaisants de ces compositions

dramatiques.]

Tandis que ces pieux associés continuoient ainsi à amuser et à

édifier, tout à la fois, le bon peuple de Paris, une troupe folâtre de

jeunes gens des meilleures familles de la ville, unis entre eux par le

goût du plaisir et par le penchant à la raillerie, créoient, en

concurrence avec eux, un nouveau genre de spectacle, dont la gaieté

faisoit les frais, et dans lequel ils offroient à la risée des

spectateurs les extravagances humaines, les aventures scandaleuses du

jour, et les ridicules de leurs contemporains. Ils se nommèrent

eux-mêmes les _Enfants sans souci_[201]; leur chef prit le titre de

_prince des sots_, et ils donnèrent à leur drame celui de sottises. À

la fois auteurs et acteurs dans ces nouvelles _attellanes_, ils firent

construire aux halles un théâtre, où ils charmèrent la cour et la

ville par ces ingénieux badinages. Des lettres patentes de Charles VI

confirmèrent la _joyeuse institution_; et le prince des sots fut

reconnu monarque de l'empire qu'il venoit de fonder. Un capuchon,

surmonté de deux oreilles d'âne, devint l'attribut de sa royauté; et

tous les ans il fit son entrée à Paris, suivi de ses burlesques

sujets.

[Note 201: Clément Marot composa, dit-on, des pièces pour

les Enfants sans souci, et partagea leurs amusements. Louis

XI les honoroit d'une protection particulière, et assistoit

souvent à leurs spectacles. Les guerres civiles qui

survinrent ensuite jetèrent de l'amertume et de l'aigreur

dans ces jeux d'esprit, et convertirent les acteurs en

factieux. Les plus modérés abandonnèrent alors cette

société, qui ne fut plus composée que de libertins et de

gens perdus de réputation.]

Vers le même temps, les clercs des procureurs du parlement, connus

sous le nom de _Bazochiens_[202], inventèrent une autre espèce de

drame, qui fut désigné sous le nom de _moralité_. C'étoit un mélange

d'êtres purement allégoriques, mêlés avec des personnages vivants,

mélange dont ils reconnurent bientôt la froideur et l'insipidité, de

manière que, pour rendre leurs spectacles plus piquants, ils

transigèrent avec les Enfants sans souci, qui leur permirent de

représenter des _sottises_ et des farces, et reçurent en échange la

liberté d'introduire des _moralités_ sur leur théâtre. On abandonna

les mystères pour ces spectacles, plus variés et plus piquants, de

manière que les confrères, pour rappeler à leur théâtre le public que

leur enlevoient les Enfants sans souci, se virent forcés de les

admettre à jouer de concert avec eux. Les scènes pieuses se trouvèrent

alors entrecoupées d'intermèdes profanes et de bouffonneries, ce qui

fut appelé le _jeu des pois pilés_. Telles étoient les extravagances

bizarres qui, pendant long-temps, firent les délices de nos aïeux.

Toutefois il ne faut point oublier que toutes ces associations ou

confraternités étoient composées de personnes libres, qui n'avoient

d'autre but que de s'amuser ou de s'édifier. On ne voit point à cette

époque de comédiens de profession établis à Paris; et si quelques uns

tentèrent d'y fixer leur demeure, les confrères de la Passion, en

vertu de leur priviléges, eurent toujours le pouvoir de les en faire

sortir.

[Note 202: La Bazoche, fondée peu de temps après que le

parlement eut été rendu sédentaire à Paris, avoit obtenu, en

1303, la permission de se choisir un chef avec le nom de

_roi_. Philippe-le-Bel, qui régnoit alors, lui ayant en même

temps concédé le droit de justice souveraine, la cour de son

chef fut composée de grands officiers, comme chancelier,

maîtres des requêtes, avocat et procureur du roi, grand

référendaire, grand audiencier, etc., tous pris parmi les

Bazochiens. Le roi de la Bazoche eut aussi le droit de faire

frapper une monnoie qui avoit cours parmi les clercs, et de

gré à gré parmi les marchands. Ceci dura jusqu'au règne de

Henri III, qui abrogea le titre de _roi_, ce qui rendit le

chancelier chef de cette singulière juridiction.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 17 / 23 段