Cette communauté doit son établissement à Marie-Magdeleine de Ciz,

veuve du sieur Adrien de Combé. Née à Leyde d'une famille noble, mais

protestante, restée veuve à vingt-un ans, cette dame eut l'occasion de

venir à Paris et le bonheur d'y faire abjuration. Comme elle étoit

sans bien, et que cette action la fit abandonner par sa famille, le

curé de Saint-Sulpice, M. de la Barmondière, lui procura une pension

de 200 liv. sur l'économat de l'abbaye Saint-Germain, pension au moyen

de laquelle il la fit entrer dans une communauté; mais elle y resta

peu de temps, et revint demeurer sur la paroisse Saint-Sulpice. Elle y

étoit à peine, qu'un saint ecclésiastique, entre les mains duquel elle

avoit fait abjuration, vint la prier de se charger d'une pauvre fille

qui cherchoit à se retirer du désordre dans lequel elle avoit vécu, ce

que madame de Combé accepta très volontiers. Ceci se passoit en 1686.

Quelques autres jeunes personnes, tombées dans les mêmes fautes, et

touchées du même repentir, sollicitèrent une semblable faveur, et la

maison de cette dame devint en peu de temps une communauté de filles

pénitentes. Malgré le dénûment auquel elle étoit réduite, dénûment qui

approchoit de l'indigence, la pieuse directrice de ce foible troupeau

se confia à la Providence, et ne désespéra point du succès de sa

charitable entreprise. L'ardeur de son zèle dédaignant même toute

prudence humaine, elle ne craignit point d'offrir sa maison aux

infortunées victimes du libertinage que leur pauvreté empêchoit

d'entrer dans les asiles destinés à ces sortes de personnes. Louis XIV

eut connoissance des efforts prodigieux de madame de Combé, et

désirant contribuer au succès d'une si bonne oeuvre, il lui donna, en

1688, une maison située rue du Chasse-Midi, et confisquée sur un

protestant qui s'étoit retiré à Genève, et 1,500 livres pour y faire

les réparations convenables. On y construisit une chapelle, et la

messe y fut dite, pour la première fois, le jour de la Pentecôte de la

même année. Plusieurs personnes, excitées par l'exemple du monarque,

ajoutèrent à ses libéralités des dons considérables, qui fournirent à

cette vertueuse dame les moyens d'augmenter ses bâtiments, et de loger

jusqu'à deux cents filles. Elle mourut le 16 juin 1692, âgée seulement

de trente-six ans.

La maison du Bon-Pasteur étoit composée de deux sortes de personnes:

de filles qu'on nommoit _soeurs_, dont la conduite avoit toujours été

régulière, lesquelles se consacroient à la conversion et à la

sanctification des pénitentes, et de filles qui, touchées de la grâce

et revenues des égarements de leur jeunesse, suivoient, de leur plein

gré, les exemples des premières, et partageoient avec elles les

travaux, la retraite et la mortification. Elles jouissoient d'environ

10,000 liv. de rente, et travailloient en commun pour le soutien de la

maison[165].

[Note 165: Les bâtiments de cette communauté sont maintenant

habités par des particuliers.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, le Bon Pasteur; des deux côtés saint Pierre

et saint Paul; sans nom d'auteur.

SCULPTURES.

Au milieu du retable de l'autel, un bas-relief doré représentant

aussi le Bon Pasteur.

Dans le sanctuaire, l'Adoration des Rois et la sépulture de

Jésus-Christ, bas-reliefs.

HOSPICE DES HIBERNOIS.

Sauval parle de religieux Hibernois de l'observance de saint François,

qui, sous la conduite du P. _Diléon_, obtinrent, en 1653, de l'abbé de

Saint-Germain, la permission d'avoir un hospice dans ce faubourg[166],

et il ajoute qu'en conséquence ils prirent une petite maison rue du

Chasse-Midi. Il ne paroît pas que cet établissement ait été de longue

durée, car on n'en trouve nulle mention ni dans l'histoire de l'abbaye

ni sur les plans de cette époque.

[Note 166: Tome Ier, page 494.]

FILLES DE L'ANNONCIATION.

Quelques historiens prétendent aussi qu'en 1698 il y avoit dans cette

rue une communauté de filles dite de l'_Annonciation_, qui tenoient

des écoles pour les jeunes personnes de leur sexe. Nous ignorons dans

quel temps elle a été établie et quand elle a cessé d'exister.

LES INCURABLES.

On doit la première pensée de ce charitable établissement à Mme

Marguerite Rouillé, épouse du sieur Jacques Le Bret, conseiller au

Châtelet. En 1632, elle donna pour cet effet, à l'Hôtel-Dieu de Paris,

une rente de 622 liv., avec les maisons et jardins qu'elle avoit à

Chaillot, sous la condition d'y établir un hôpital qu'on appelleroit

_les Pauvres incurables de Sainte-Marguerite_.

Dans le même temps, un saint prêtre nommé Jean Joullet, de Châtillon,

concevoit un dessein entièrement semblable. Le premier établissement

n'étoit pas encore entièrement fondé, et le projet du second étoit à

peine formé, que le cardinal de La Rochefoucauld résolut de faire

exécuter les intentions de M. Joullet, qui venoit de mourir, et de se

déclarer lui-même le fondateur et le bienfaiteur des pauvres

incurables. Il donna d'abord plusieurs sommés assez considérables,

pour déterminer les administrateurs de l'Hôtel-Dieu à céder dix

arpents sur dix-sept que possédoit cet établissement le long du chemin

de Sèvre, au delà des Petites-Maisons. C'est là que l'on commença à

élever le nouvel hospice. Madame Le Bret consentit à y transférer la

fondation qu'elle avoit ordonnée à Chaillot; le legs de feu M. Joullet

fut appliqué à cette maison; et de nouvelles libéralités, tant de la

part du cardinal que d'une personne qui ne voulut pas se faire

connoître, fournirent les moyens de monter trente-six lits dans deux

salles, pour un nombre égal de malades des deux sexes. Des

lettres-patentes confirmèrent cet établissement en 1637, et l'abbé de

Saint-Germain donna, la même année, son consentement.

Cet hôpital étoit sous la même administration que celui de

l'Hôtel-Dieu; mais les revenus en étoient séparés et employés au seul

usage des incurables. Les fondations s'en sont successivement accrues,

et l'on y comptoit, avant la révolution, près de quatre cents lits,

qui étoient à la nomination des administrateurs, des curés et des

héritiers des fondateurs. Les malades y étoient servis avec beaucoup

de soins par les soeurs de la Charité[167].

[Note 167: Cet hôpital est resté tel qu'il étoit avant

1789.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une Annonciation; par _Perrier_.

Dans la chapelle à droite, une Fuite en Égypte; par _Philippe de

Champagne_.

Dans la chapelle à gauche, l'Ange gardien; par le même.

SCULPTURES.

Dans la salle des hommes, les bustes de saint Charles-Borromée,

de saint François-de-Salles, du cardinal de la Rochefoucauld, et

de M. Camus, évêque de Bellay; les deux premiers par _Durand_, et

les deux autres par _Buister_.

SÉPULTURES.

Dans l'église avoient été inhumés Jean-Pierre Camus, évêque de

Bellay, mort en 1652.

Jean-Baptiste Lambert, l'un des bienfaiteurs de cette maison,

mort en 1644.

Matthieu de Morgues, aumônier de Marie de Médicis, mort en 1670.

Au bas des marches du grand autel avoient été déposées les

entrailles du cardinal de la Rochefoucauld, mort en 1645.

Dans la salle des hommes, on lisoit l'épitaphe de Pierre

Chandelier, auditeur en la chambre des comptes, et l'un des

administrateurs de cette maison, mort en 1679.

LES BÉNÉDICTINES DE NOTRE-DAME-DE-LIESSE.

Ces religieuses, établies en 1631 à Rhétel, diocèse de Reims, se

virent forcées, par la marche des gens de guerre dans cette province,

et par les désordres qu'ils y commettoient, de venir, dès 1636,

chercher un asile à Paris. Elles y louèrent, du consentement de l'abbé

de Saint-Germain, une maison rue du Vieux-Colombier, où elles

reprirent les exercices de leur institut, dont l'éducation des jeunes

filles étoit le principal objet. Madame Anne de Montafié, comtesse de

Soissons, s'étoit déclarée leur fondatrice en leur assignant 2,000

liv. de rente; et madame de Longueville avoit bien voulu joindre à

cette dotation une rente de 500 liv. Mais ces deux sommes étoient

encore bien insuffisantes pour une communauté qui n'avoit ni maison ni

chapelle, et qui avoit déjà reçu huit novices, lorsque la Providence

lui fournit une occasion favorable de former un établissement fixe et

avantageux.

Mme Marie Brissonet, veuve de M. Le Tonnelier, conseiller au grand

conseil, avoit donné, en 1626, à trois saintes filles une pièce de terre

de trois arpents et demi sur le chemin de Sèvre, au lieu dit _le Jardin

d'Olivet_, à l'effet d'y faire construire une maison, dans laquelle on

éleveroit de jeunes filles, en attendant qu'on pût réunir les fonds

nécessaires pour y faire construire un monastère de religieuses. Les

bâtiments et la chapelle avaient été achevés en 1631; mais cette petite

communauté n'ayant point de revenus assurés, et n'ayant pu obtenir de

lettres-patentes, Barbe Descoux, l'une des trois personnes que nous

venons de citer, et qui en étoit alors supérieure, crut prendre un parti

convenable, et même remplir les intentions de la fondatrice, en cédant

cette maison aux religieuses de Notre-Dame-de-Liesse. Cette cession,

datée de 1645, et autorisée par lettres-patentes de la même année, fut

faite sous la condition de réciter certaines oraisons, d'y conserver les

filles séculières qui s'y trouvoient alors, et d'admettre à la

profession religieuse celles qui voudroient l'embrasser. Cependant,

malgré de telles dispositions, qui tendoient à l'augmentation de cette

communauté, douze ans s'étoient à peine écoulés qu'elle se trouvoit

réduite à dix ou douze religieuses. Quelques personnes intéressées

essayèrent de profiter de cette conjoncture pour s'introduire à leur

place; mais cette tentative n'eut aucun succès, et des lettres du roi,

envoyées en 1657 à l'abbé de Saint-Germain, lui défendirent de permettre

aucun changement. La chapelle de ce couvent ne fut bâtie qu'en 1663.

La prieure de ce monastère étoit à vie ou triennale, suivant la

volonté de sa communauté, à qui appartenoit l'élection.

HOSPICE DE SAINT-SULPICE.

Cet hôpital fut institué sur la fin de l'année 1778, et par ordre du

roi, dans les bâtiments de _Notre-Dame-de-Liesse_, dont la communauté

venoit de s'éteindre. Il étoit destiné aux indigents de cette paroisse,

la plus nombreuse de Paris, et disposé de la manière la plus salubre et

la plus commode pour recevoir et soigner cent vingt malades. Quatorze

soeurs de la Charité, aidées de quelques officiers subalternes, en

faisoient le service; et les pauvres y étoient reçus sur un billet du

curé de Saint-Sulpice ou de celui du Gros-Caillou[168].

[Note 168: Cet établissement existe encore sous le nom

d'_Hospice de madame Necker_.]

LA COMMUNAUTÉ DES FILLES DE L'ENFANT-JÉSUS.

Tous nos historiens prétendent que cette maison fut fondée par la

reine, épouse de Louis XV, à l'occasion de la naissance du duc de

Bourgogne; Jaillot seul lui donne une autre origine: il dit qu'au

commencement du siècle dernier on avoit établi, sous le titre de

l'_Enfant-Jésus_, une pension sur un terrain assez étendu entre les

chemins de Sèvre et de Vaugirard. Elle passa depuis en plusieurs mains

jusqu'à l'année 1724, que le bail en fut cédé à M. Languet de Gergi,

curé de Saint-Sulpice, par M. de Raphælix, supérieur de la communauté

des Gentilshommes[169]. Le respectable pasteur en fit l'acquisition

quelques années après (en 1732), dans l'intention d'y établir un

hôpital destiné aux pauvres filles ou femmes malades de sa paroisse.

Toutefois, sans abandonner ce projet, il crut devoir le modifier au

moment de l'exécution, et le rendre en même temps profitable à la

noblesse indigente. Trente jeunes demoiselles de qualité furent donc

placées dans cette maison pour y être instruites et élevées d'une

manière convenable à leur naissance, et sur le modèle de la maison

royale de Saint-Cyr. Des lettres-patentes autorisèrent, en 1751, un si

utile établissement. Au lieu d'y recevoir des malades, comme il

l'avoit résolu d'abord, M. Languet se contenta de faire construire des

bâtiments dans lesquels se rendoient tous les jours des filles ou

femmes pauvres, auxquelles on procuroit du travail, et que l'on

mettoit ainsi dans le cas de gagner leur vie sans être à charge à la

paroisse. Les jeunes demoiselles mêloient aux instructions solides ou

brillantes qu'elles recevoient tous les soins du ménage, de la

basse-cour, de la laiterie, du blanchissage, de la lingerie, etc., et

acquéroient ainsi ces qualités plus précieuses mille fois que les

talents agréables, qui devoient un jour en faire des épouses

vertueuses et de bonnes mères de famille.

[Note 169: Cette communauté, fondée en 1676, ne subsistoit

plus à cette époque.]

On comptoit, dit-on, dans les derniers temps, plus de huit cents pauvres

femmes qui alloient tous les jours chercher leur subsistance à

_l'Enfant-Jésus_, et que l'on y occupoit à différents travaux, surtout

à filer du lin et du coton. Les filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve

avoient la direction de cette communauté[170].

[Note 170: Ses bâtiments servent maintenant d'hôpital aux

pauvres enfants malades.]

LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME-DES-PRÉS.

Nous sommes parvenus, en décrivant ces diverses institutions, jusqu'à

l'extrémité occidentale du quartier; il faut maintenant y rentrer par

la rue de Vaugirard, pour parvenir à son extrémité opposée. Cette

partie de son territoire renferme les plus remarquables de ses

édifices et de ses établissements.

Le premier monastère qui se présentoit autrefois à l'extrémité de

cette rue, étoit celui des religieuses de Notre-Dame-des-Prés: il

tiroit son origine d'un couvent de religieuses bénédictines, fondé en

1627, à Mouzon, dans le diocèse de Reims, par madame Henriette de La

Vieuville, veuve d'Antoine de Joyeuse, comte de Grandpré. La guerre

ayant forcé ces religieuses, en 1637, de quitter leur demeure,

Catherine de Joyeuse, fille de la fondatrice, et prieure perpétuelle

de ce couvent, obtint de M. de Gondi la permission de s'établir à

Picpus avec ses religieuses; mais dès 1640 le prétexte de cette

translation ayant cessé, elles retournèrent à Mouzon, où elles

restèrent jusqu'en 1671. Vers cette époque le roi ayant jugé à propos

de faire détruire les fortifications de cette petite ville, près

desquelles leur monastère étoit situé, on leur permit de revenir à

Paris et de s'y fixer. Cette seconde permission leur fut donnée sur la

fin de l'année 1675; et elles s'établirent alors rue du Bac, attendant

l'occasion de se procurer une maison convenable. Sans entrer dans les

discussions qui se sont élevées entre les historiens, pour savoir au

juste dans quelle année elles achetèrent la maison qu'elles

habitoient[171], il nous suffit de dire qu'elles demeurèrent quatorze

ans dans cette rue, et ne vinrent s'établir dans la rue de Vaugirard

qu'en 1689.

[Note 171: SAUVAL, t. Ier, p. 600.--_Gallia Christ._, t. 7,

col. 646.]

Elles n'y demeurèrent qu'environ cinquante ans. Un concours de

circonstances fâcheuses ayant diminué par degrés les revenus de leur

maison, ces religieuses se trouvèrent hors d'état de subvenir à leurs

dépenses les plus nécessaires, et même de satisfaire aux engagements

qu'elles avoient contractés. Il fallut, dans ces extrémités,

transférer en d'autres monastères dix religieuses qui s'y trouvoient

encore en 1739. Le décret de suppression de l'archevêque, confirmé par

lettres-patentes, fut donné le 18 avril 1741. En conséquence, la nuit

du 30 au 31 août suivant, on exhuma les corps qui y étoient enterrés:

ils furent transportés dans l'église Saint-Sulpice, et inhumés dans un

caveau de la croisée méridionale.

Plusieurs auteurs ont donné le nom d'_abbaye_ à ce monastère: ce

n'étoit qu'un prieuré perpétuel. Ses religieuses avoient pris le nom

de _Notre-Dame-des-Prés_, parce qu'un bref d'Innocent X avoit réuni,

en 1649, à leur maison un monastère de Guillemites, fondé, en 1248,

par Jean, comte de Rhétel, en un lieu appelé _les Prés Notre-Dame_,

paroisse de Louvergni, diocèse de Reims.

LES FILLES DE SAINTE-THÈCLE.

On ignore dans quel temps et par qui fut instituée cette communauté,

détruite au commencement du siècle dernier. On sait seulement qu'en

1678 ces religieuses demeuroient déjà rue de Vaugirard, et qu'en 1697

M. de Noailles, archevêque de Paris, approuva les règlements qu'elles

avoient suivis jusqu'alors, lesquels avoient pour objet d'instruire

les jeunes filles, et de leur apprendre à travailler, de donner un

asile aux femmes de chambre et servantes qui n'avoient point de

condition, et de tenir des écoles gratuites. Trois ans après elles

allèrent habiter, dans la même rue, au coin de celle de

Notre-Dame-des-Champs, une maison sans doute plus commode, et devenue

vacante par la suppression d'une autre communauté que M. Moni, prêtre

de la communauté de Saint-Sulpice, avoit établie sous le nom de

_Filles de la mort_. Les filles de Sainte-Thècle se nommoient alors

simplement _Filles de Saint-Sulpice_; elles prirent, peu de temps

après, le nom de cette sainte, à l'occasion d'une de ses reliques qui

fut déposée dans leur chapelle, et qu'on a depuis transportée à

Saint-Sulpice.

La modicité des revenus casuels de cette communauté, et les dettes

qu'elle avoit été forcée de contracter, mirent les soeurs qui la

composoient dans la nécessité de vendre leur maison, en se réservant

chacune une pension. M. Languet de Gergi, curé de Saint-Sulpice, en

fit l'acquisition en 1720, au profit des orphelins de sa paroisse.

LES CARMES DÉCHAUSSÉS.

Nous avons parlé de l'origine de l'ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel,

et de la réforme que sainte Thérèse introduisit parmi ses

religieuses[172]. Elle avoit également conçu le projet hardi de la

faire adopter par les hommes de son ordre, et sans doute elle n'eût pu

vaincre tous les obstacles qui s'élevèrent contre son exécution, si la

Providence n'eût suscité un religieux d'un caractère propre à en

assurer le succès. Jean d'Yépès, dit depuis Jean de saint Mathias, et

révéré dans l'Église sous le nom de _saint Jean de la croix_, voulut

être le compagnon des travaux de cette femme extraordinaire, prit

l'esprit de la réforme, l'embrassa dans toute sa rigueur, et la

conseilla par ses discours en même temps qu'il la prêchoit par ses

exemples. Elle fit d'abord de grands progrès en Espagne, et se

répandit ensuite si rapidement et avec tant de succès en Italie, que

Paul V, prévoyant les services que cet ordre pourroit rendre à

l'Église de France, écrivit en 1610 à Henri IV, pour l'engager à le

recevoir dans son royaume. Deux carmes déchaussés, les pères Denis _de

la mère de Dieu_, et de Vaillac, dit _de Saint-Joseph_, étoient

porteurs de ce bref, et venoient d'entrer en France, lorsqu'ils

reçurent la nouvelle inopinée de la mort de ce grand roi. La douleur

qu'ils en ressentirent ne les empêcha point de continuer leur voyage;

ils arrivèrent à Paris au mois de juin, et logèrent d'abord aux

Mathurins, ensuite au collége de Cluni. Présentés au roi et à la

reine-mère par le nonce du pape et par le cardinal de Joyeuse, ces

pères obtinrent, l'année suivante, des lettres-patentes portant

permission de s'établir à Paris et à Lyon. Ayant obtenu également le

consentement de M. de Gondi, archevêque de Paris, ils prirent

possession d'une grande maison et d'un jardin fort étendu, situés dans

la rue de Vaugirard, qu'ils avoient obtenus des libéralités de M.

Nicolas Vivien, maître des comptes. On bâtit à la hâte les bâtiments

nécessaires, et l'on fit une chapelle dans une salle qui avoit

autrefois servi de prêche aux protestants. Cependant, dès ce moment,

on formoit le projet d'en construire une plus grande; et elle le fut

en effet en 1611, aux frais de M. Jean du Tillet de La Buissière,

greffier du parlement; mais le concours des fidèles devenant de jour

en jour plus considérable, le parti fut pris de rebâtir et l'église

et le couvent en entier. M. Vivien, comme fondateur, y mit la première

pierre le 7 février 1613, et le 20 juillet de la même année, Marie de

Médicis posa celle de l'église, qui subsiste encore aujourd'hui[173].

Elle fut achevée et bénite en 1620, par Charles de Lorraine, évêque de

Verdun, puis dédiée, en 1625, sous l'invocation de _saint Joseph_, par

Éléonor d'Estampes de Valençai, évêque de Chartres.

[Note 172: _Voyez_ tom. 3, 2e partie, p. 466.]

[Note 173: _Voyez_ pl. 188.]

On a remarqué que cette église est la première qui ait eu saint Joseph

pour patron, et dans laquelle on ait dit les prières de quarante

heures pendant les trois jours qui précèdent le carême. On peut

ajouter que son dôme est le premier qui ait été construit à Paris, si

l'on en excepte celui de la chapelle de Notre-Dame, aux

Petits-Augustins.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, dont la décoration avoit été faite aux frais

du chancelier Seguier, la Présentation au temple; par _Quentin

Varin_.

Dans une chapelle, l'apparition de Notre-Seigneur à sainte

Thérèse et à saint Jean de La Croix; par _Corneille_.

Deux autres grands tableaux; par _Sève_ aîné.

Sur le dôme, le prophète Élie enlevé au ciel; par _Bertholet

Flamael_.

Dans le chapitre, les quatre Évangelistes, une Fuite en Égypte

et un portement de croix.

SCULPTURES.

Dans la chapelle de la Vierge, sa statue en marbre blanc; par

_Antonio Raggi_, dit le _Lombard_, d'après un modèle de

_Bernin_[174].

[Note 174: Cette statue, vantée comme un chef-d'oeuvre

dans toutes les descriptions de Paris, et qui étoit un

présent fait aux Carmes-Déchaussés par le cardinal

Barberin, a été déposée dans une des chapelles de la

cathédrale. C'est un ouvrage très médiocre.]

SÉPULTURES.

Dans cette église avoit été inhumé Éléonor d'Estampes de

Valençay, évêque de Chartres, depuis archevêque de Reims, mort en

1651.

Une tombe de bronze, ornée de bas-reliefs, fermoit l'entrée du

caveau où l'on enterroit les religieux; elle avoit été exécutée

sur les dessins d'_Oppenord_.

Le monastère étoit vaste, mais n'avoit rien que de très simple dans sa

construction. La seule chose qu'on y remarquât, c'étoit la blancheur

extrême des murs, enduits d'une sorte de stuc aussi brillant que le

marbre, et dont la composition a été pendant long-temps un secret très

soigneusement gardé par ces religieux, qui en étoient les inventeurs.

C'est l'espèce d'enduit connu depuis sous le nom de _blanc des

carmes_. Ils étoient aussi les inventeurs de l'_eau de Mélisse_, dont

ils faisoient tous les ans un débit considérable.

La bibliothèque, distribuée en deux pièces, contenoit environ douze

mille volumes, parmi lesquels il y avoit quelques manuscrits précieux.

Les jardins étoient vastes et bien cultivés.

Indépendamment de l'espace qu'occupoit leur couvent, les carmes

déchaussés possédoient autour de leur cloître de grandes portions de

terrain sur lesquelles ils avoient fait bâtir, vers la fin du siècle

dernier, plusieurs beaux hôtels qui donnoient dans la rue du Regard et

dans la rue Cassette; ces propriétés nouvelles, dont ils tiroient un

grand revenu, avoient rendu leur couvent l'un des plus riches de

l'ordre[175].

[Note 175: Une partie des bâtiments a été détruite, et sur

cet emplacement on a percé une rue nouvelle qui donne dans

celle de Vaugirard. L'église a été rendue au culte: l'autre

portion du couvent est habitée par des religieuses

carmélites.]

LES RELIGIEUSES DU PRÉCIEUX SANG.

La réforme ayant été introduite dans un monastère de l'ordre de

Cîteaux établi à Grenoble, les religieuses qui l'avoient reçue

cherchèrent les moyens de la faire adopter dans d'autres couvents ou

d'en fonder de nouveaux. Ce fut dans cette intention qu'elles

sollicitèrent de l'abbé de Saint-Germain la permission de s'établir

dans l'étendue de sa juridiction, ce qu'il leur accorda en 1635. Elles

obtinrent des lettres-patentes à cet effet, et soutenues des bienfaits

de madame la duchesse d'Aiguillon, achetèrent, rue Pot-de-Fer, au coin

de la rue Mézière, une grande maison dans laquelle elles entrèrent dès

1636. Toutefois, pour s'y établir, ces religieuses contractèrent des

dettes qu'il leur fut impossible d'acquitter, et qui les mirent dans

la nécessité d'abandonner, en 1656, leur demeure à leurs créanciers,

et d'aller se loger, rue du Bac, dans une maison prise à loyer[176].

[Note 176: Cette maison a fait depuis partie du séminaire

des Missions-Étrangères.]

Plusieurs personnes charitables, touchées de leur situation

malheureuse, vinrent alors à leur secours, et, par leurs libéralités,

les mirent en état de se procurer bientôt un établissement plus

solide. Elles achetèrent donc, en 1658, une grande maison située rue

de Vaugirard; la chapelle en fut bénite le 20 février de l'année

suivante, sous le titre du _Précieux sang de Notre-Seigneur_, et le

même jour elles furent mises sous la clôture dans ce nouveau

monastère, qu'elles agrandirent depuis par l'acquisition, faite en

1662 et 1666, de deux maisons adjacentes.

Nous venons de dire que la chapelle étoit sous l'invocation du

précieux sang de Notre-Seigneur. Ces religieuses avoient quitté,

depuis quatre ans, le titre de _Sainte-Cécile_, qu'elles portoient

dans l'origine, pour prendre celui-ci, en vertu d'un voeu particulier

qu'elles avoient fait de se consacrer au culte du précieux sang d'une

manière spéciale. La permission d'en faire l'office leur fut accordée

en 1660.

Quoique ces religieuses fussent de l'ordre de Cîteaux, dont tous les

membres dépendoient de l'abbé, elles étoient cependant sous la

juridiction de l'ordinaire. Leur supérieure, élue par le chapitre,

étoit triennale[177].

[Note 177: Les bâtiments de ce couvent sont habités par des

particuliers.]

LES RELIGIEUSES DE LORRAINE.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 15 / 23 段