»Ce qui augmente encore et précipite la ruine, c'est que, comme pour

ces besoins présents il faut de l'argent comptant, et que les impôts

et autres expédients n'en fournissent que lentement, on s'adresse aux

traitants, qui avancent la somme moyennant de gros intérêts, et se

remplissent ensuite de leur capital par la levée de l'impôt dont ils

prennent la régie au grand détriment du peuple.

»Ainsi se forment des dettes énormes, telles qu'on en a vu à la fin du

règne de Louis XIV, et dont le détail suivant fera connoître la

progression.

»Le torrent des impôts commença, pendant la guerre contre la Hollande,

à se répandre sur toute la France; et aucune possession, de quelque

genre qu'elle fût, ne put se soustraire à son impétuosité.

1672.

»Création dans chaque bailliage et sénéchaussée d'un greffe pour

l'enregistrement des titres portant hypothèque. Cet établissement,

utile en lui-même, fut regardé comme un édit bursal, à cause des frais

qu'exigeoit le dépôt, et ne passa pas sans résistance.

1674.

»Création de huit nouveaux maîtres des requêtes.

»Offices des jaugeurs.

»Taxes sur les officiers de judicature.

»Sur l'étain, la vaisselle d'or et d'argent, les contrats d'échange.

»Plus de trois cents petits offices sur les ports et aux barrières de

Paris.

»Nouvelles charges de procureurs.

»Taxes sur le tabac;

»Sur les consignations;

»Sur les bois de Normandie;

»Sur le _prétexte_ du tiers et du dixième denier.

»Un million de rentes sur la ville. Ce dernier expédient de création

de rentes sur la ville parut dans la suite le plus facile et le moins

onéreux.

1675.

»L'impôt du papier marqué, qui excita une révolte à Rennes et à

Bordeaux.

»Taxes sur ceux qui avoient acquis des terres du clergé.

»Nouveau million de rentes sur l'hôtel de ville de Paris, au paiement

desquelles est affecté le revenu des fermes.

»Création d'un million de gages annuels, qu'on force les officiers de

justice d'acquérir malgré eux.

1677.

»Augmentation de la taxe du contrôle.

»Création d'un million de rentes sur la ville.

1679.

»Création de deux millions de rentes sur la ville. L'abbé de

Saint-Pierre remarque que cet emprunt de quarante millions en capital

étoit fait principalement pour bâtir Versailles, et il ajoute: «_Pour

juger si en cela le roi étoit juste envers ses sujets, il n'auroit eu

qu'à se demander à lui-même: Si j'étois sujet, serois-je bien aise que

le roi fît de grandes dépenses en bâtimens à mes dépens? est-il juste

qu'il emploie mon bien à satisfaire des fantaisies si coûteuses?_»

1680.

»Nouveau million sur la ville pour Versailles, et pour des

fortifications.

1681.

»Deux nouveaux millions sur la ville et sur les gages des officiers,

pour le même emploi.

1683.

»Taxes sur les petites îles que forment les rivières, édit fort

onéreux à beaucoup de particuliers.

»Cinquante mille livres de rentes sur la ville. On ne fit plus

d'établissements utiles; Colbert étoit mort.

1684.

_Sous Pelletier._

»Cinq cent mille livres de rentes sur les charges, dont on augmenta

les gages d'autant.

»Un million de rentes sur la ville. Douze cent mille livres sur les

aides et gabelles.

»Capital de cinquante-quatre millions pour fortifications et

bâtiments, qui grevoient l'État de deux millions cinq cent mille

livres de rentes annuelles.

1688.

»Un million sur l'hôtel de ville.

1689.

_Sous Ponchartrain._

»Dix-neuf édits bursaux sur le tabac, les consignations, les

amortissements, les boissons, la monnoie, la vaisselle d'argent, les

octrois, les cuirs.

»Création de rentes perpétuelles et viagères, nouveaux gages

d'officiers, nouvelles charges de finances, de maîtres des requêtes,

de greffiers et de procureurs.

1690.

»Vingt-deux édits bursaux.

1691.

»Plus de quatre-vingts édits bursaux, «_dont plus de quatre-vingt

mille familles furent affligées_.»

1692.

»Cinquante-cinq édits.

1693.

»Plus de soixante édits, «_dont les moins onéreux étoient des

créations de rentes sur les fermes_.»

1694.

»Soixante-dix déclarations pour différentes taxes. «_Pontchartrain

étoit plein d'expédients et d'inventions._»

1695.

»La capitation. «_On craignoit que cette nouvelle taxe ne fût mal

reçue du peuple; mais comme on en connoissoit la nécessité, je fus

témoin qu'on la reçut avec joie_,» dit l'abbé de Saint-Pierre. Elle

monta à vingt-deux millions.

1696.

»Encore quelques édits bursaux, mais en petit nombre, parce que la

capitation suppléoit.

1697.

»Quelques édits bursaux pour acquitter les dettes de la guerre.

1701.

_Sous Chamillart._

»La capitation, qui avoit été supprimée en 1698, rétablie.

»Augmentation de gages, rentes sur les fermes, refonte de monnoies.

1702.

»Toutes les semaines, édits bursaux, rentes viagères, création de

nobles, de chevaliers en Flandre, nouvelles rentes sur la ville au

denier seize, nouveaux gages.

»Caisse d'emprunt.

»Vente des emplois de commissaires de marine au plus offrant.

1703.

»Création d'offices grands et petits.

1704.

»Création de huit inspecteurs généraux de marine, cent commissaires

aux classes, huit commissaires aux vivres.

»Ordre de recevoir pour comptant les billets de monnoie qui perdoient

douze et quinze pour cent.

1705.

»Révocation des priviléges d'exemption de taille. «_La révocation

étoit juste, mais il falloit rembourser ceux qui avoient acheté des

priviléges, et n'en plus créer. Les priviléges sont autant de fentes

par lesquelles s'écoulent les revenus de l'État. Il est de la nature

des fentes de s'agrandir avec le temps; par là les priviléges

deviennent des sources de fraudes._»

»Quantité d'édits et d'arrêts du conseil des finances, qui donnent

lieu à des vexations.

1706.

»Beaucoup d'édits pour création d'offices.

1707.

_Sous Desmarêts._

»Contrat avec le clergé. L'abbé de Saint-Pierre vouloit ou qu'on n'en

fît pas avec le clergé, ou qu'on en fît de pareils avec la noblesse.

»Il se trouvoit des billets de monnoie pour cent soixante-treize

millions. Ceux qui vouloient rembourser leurs dettes furent autorisés

à le faire en donnant un tiers en billets, et les deux tiers en

argent, qui perdoit un tiers par la _hausse des espèces_, de sorte que

celui qui avoit prêté deux cent mille francs étoit remboursé par cent

mille. Par là la perte tomboit sur les gens les plus économes.

«_Desmarêts voulut se soutenir par les traitants en leur donnant plus

à gagner que ses prédécesseurs, dans l'espérance de leur faire rendre

un jour une partie de leurs brigandages. Colbert leur donnoit aussi à

gagner, parce qu'il faut que les gens qui traitent avec le roi

gagnent, mais modérément; aussi n'y eut-il pas de chambres de justice

après sa mort._»

1708.

»Nouveaux offices. Augmentation de gages, créations de rentes.

1710.

»Le dixième. Il produisit d'abord dix millions.

1712.

»Création de cinq cent mille livres de rentes au denier douze,

constituées sur les tailles, remboursables par annuités. «_Bonne

méthode, parce qu'ainsi, outre qu'on paie l'intérêt, on rembourse tous

les ans une partie du capital._»

1714.

»Cinq cent mille livres de rentes constituées au denier seize, en mai,

sur les contrôles.

»Autant au mois d'août, remboursables en dix-sept ans.

»Six-vingt mille livres de rentes au denier vingt, remboursables en

vingt ans par les états de Bretagne.

»Quand on connoîtroit le produit de ces impôts, il seroit très

difficile de le fixer relativement au produit actuel, parce qu'il

faudroit suivre la valeur graduelle du marc d'argent, qui doit faire

la base de ce calcul, et qui a varié sous Louis XIV depuis vingt-sept

francs jusqu'à cinquante: de sorte qu'un impôt qui auroit produit, en

1660, un million, en a produit à peu près deux en 1715. Par la même

raison, les revenus de l'État ont augmenté progressivement de près du

double dans cette période.

»Malgré cela, selon le Mémoire présenté au régent, en 1716, par M.

Desmarêts, lorsqu'il quitta le contrôle général, la dette en billets

visés et reconnus montoit, le 1er septembre 1715, à quatre cent

quatre-vingt-onze millions huit cent quatorze mille quatre cent

quarante-deux livres. Il ne fait pas entrer dans son état les fonds

des rentes constituées sur la ville, sur les charges et les offices,

peut-être de forts arrérages, de grosses avances prises sur des

assignations non échues, et, comme il arrive dans une grande

administration, beaucoup d'articles dus et non encore arrêtés. D'où il

s'ensuit que le capital de la dette, à la mort de Louis XIV, pouvoit

bien approcher de la somme énoncée par Voltaire dans son _Siècle de

Louis XIV_, chapitre des finances, somme effrayante de deux milliards

six cent millions, à vingt-huit livres le marc.» (ANQUETIL, _Louis

XIV, sa cour et le régent_.)

QUARTIER DU LUXEMBOURG.

Ce quartier, entièrement situé hors des murs de l'enceinte de

Philippe-Auguste, n'offroit encore, sous le règne de Charles VI, qu'un

petit nombre de rues placées au midi et à l'orient de l'abbaye

Saint-Germain-des-Prés, qui en étoit le centre, et de vastes terrains

remplis de cultures, presque tous dépendants de cette abbaye. Alors la

chapelle qu'a remplacée l'église paroissiale de Saint-Sulpice étoit

située à l'extrémité méridionale du bourg Saint-Germain, et presque au

milieu des champs.

L'accroissement de cette partie des faubourgs se fit assez lentement

jusqu'à la fin du règne de Henri IV; et le quartier du Luxembourg ne

commence à se développer avec quelque rapidité qu'après la

construction du superbe palais que Marie de Médicis y fit élever. Ce

grand monument fut en quelque sorte le point intermédiaire qui unit

entre eux les édifices bâtis à l'entrée de la porte Saint-Michel,

lesquels formoient déjà un faubourg du même nom, avec les maisons de

la partie septentrionale du quartier. C'est ce que la description des

rues et des monuments fera plus particulièrement connoître.

L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-SULPICE.

Il est impossible de présenter une opinion positive sur l'origine de

cette église. L'incertitude des traditions est telle, que des

auteurs[121] en ont fait remonter l'antiquité jusqu'au commencement de

la seconde race, lui donnant ainsi une existence de plus de dix

siècles, tandis que d'autres l'ont mise au nombre des paroisses les

plus modernes de Paris[122]. Le premier de ces deux sentiments, en le

modifiant un peu, nous semble approcher davantage de la vérité.

[Note 121: L'abbé LEBEUF, t. I, p. 416.]

[Note 122: Mémoire imprimé pour l'église Saint-Séverin,

1764, p. 1.]

On n'ignore pas, et nous avons eu souvent l'occasion de le faire

remarquer dans le cours de cet ouvrage, que c'étoit un ancien usage

de bâtir des chapelles ou oratoires près des basiliques. Saint Germain

en avoit fait construire une sous le nom de Saint-Symphorien, à une

petite distance et au midi de l'église Saint-Vincent, aujourd'hui

Saint-Germain-des-Prés; c'est là qu'il fut enterré, et que le furent

aussi son père et sa mère. Il existoit au nord une semblable chapelle

sous le nom de Saint-Pierre, dans laquelle fut inhumé saint Droctové,

premier abbé de Saint-Germain. Les titres de cette abbaye font encore

mention d'une chapelle dite de Saint-Martin-le-Vieux, et depuis de

Saint-Martin-des-Orges ou des-Bienfaiteurs. Enfin le martyrologe

d'Usuard, dédié en 870 à Charles-le-Chauve, désigne une église

dépendante de Saint-Germain, et dédiée à saint Jean-Baptiste, à saint

Laurent, archidiacre, et à saint Sulpice, évêque.

Si ce dernier titre étoit authentique, point de doute qu'il ne fallût

chercher uniquement ici l'origine de cette paroisse; mais il est

prouvé jusqu'à l'évidence que ce passage a été ajouté au manuscrit

d'Usuard plus de trois cents ans après la mort de cet auteur[123], et

par conséquent qu'il faut absolument l'abandonner dans les recherches

qu'on seroit tenté de faire sur l'antiquité de cette église. La seule

induction qu'on en puisse tirer, c'est qu'il existoit, à cette

dernière époque, une quatrième chapelle, sous l'invocation des trois

saints que nous venons de nommer.

[Note 123: Manuscrit de Saint-Germain, côté 1027.]

On a prétendu, dans un autre écrit[124], «que cette église fut bâtie

en 563, pour être la paroisse des fermiers, colons et habitants de

l'abbaye Saint-Germain.» Mais on ne voit pas comment on auroit pu

ériger alors une chapelle sous le nom de Saint-Sulpice, qui ne mourut

que quatre-vingts ans après cette époque; et tout porte à croire que

c'étoit la chapelle Saint-Pierre qui avoit été choisie pour cet usage.

Lorsqu'au dixième siècle l'abbé Morard fit rebâtir l'église

Saint-Germain, cette chapelle et celle de Saint-Symphorien furent

renfermées dans la nouvelle basilique, ainsi qu'on peut le voir dans

le plan qu'en a donné dom Bouillart[125]. La dernière conserva son

nom, et subsistoit encore avant la révolution; quant à l'autre, on

jugea à propos de la transférer au bout du clos de l'abbaye[126].

[Note 124: _Mémoire pour les Curé et Marguilliers de

Saint-Sulpice contre ceux de Saint-Séverin_, 1764, p. 27.]

[Note 125: Dans son Histoire de l'abbaye Saint-Germain.]

[Note 126: On la voyoit encore, en 1789, dans la maison des

religieux de la Charité, située, dans le Xe siècle, hors des

murs. Elle y étoit désignée sous le nom de _Chapelle de la

Vierge_.]

Il est constant qu'alors elle continua de servir de paroisse aux serfs

et aux habitants de ce canton, lequel n'étoit pas encore très peuplé.

Tout ce vaste terrain qui forme le faubourg Saint-Germain du côté du

couchant ne consistoit, à cette époque, qu'en vignobles, prés, marais

potagers, terres labourables et autres cultures, entremêlés de

quelques édifices isolés, servant de maisons de plaisance aux

habitants de la ville, ou d'habitations pour les cultivateurs. Les

concessions que les religieux de Saint-Germain firent successivement

de diverses parties de leur territoire, soit par vente, soit sous la

condition de redevances annuelles, ayant rapidement accru la

population de ce petit canton, il est probable que, vers le XIIe

siècle, la situation de la chapelle Saint-Pierre, élevée à l'une de

ses extrémités, parut incommode pour le plus grand nombre des

paroissiens, et qu'on imagina de la remplacer par cette chapelle

dédiée à saint Jean, saint Laurent et saint Sulpice, située dès lors à

la place où est aujourd'hui l'église dont nous parlons.

L'abbé Lebeuf n'est pas de ce sentiment; et sans nier que la chapelle

Saint-Pierre fût paroisse du bourg Saint-Germain, il s'efforce de

prouver qu'alors celle de Saint-Sulpice partageoit avec elle cet

honneur. Les raisons qu'il apporte à l'appui de son sentiment ont été

réfutées très solidement par Jaillot; il n'y a jamais eu deux

paroisses dans ce faubourg, et nous pensons qu'il faut considérer,

avec ce judicieux critique, le douzième siècle comme l'époque à

laquelle se fit la mutation dont nous venons de parler[127].

[Note 127: Le premier curé dont les titres lui aient offert

le nom se nommoit _Raoul_ (_Radulphus presbyter Sancti

Sulpitii_). Il étoit en contestation avec le curé de

Saint-Séverin au sujet des limites des deux paroisses; et

cette contestation fut terminée par une sentence arbitrale

rendue en 1210; mais il n'est pas dit qu'il n'y avoit pas eu

avant lui d'autres curés dans cette église.]

Cependant les édifices continuoient à se multiplier autour de l'abbaye

Saint-Germain; la population augmentoit de jour en jour davantage, et

l'église Saint-Sulpice se trouva trop petite pour contenir la foule

des fidèles qui venoient assister aux offices. Elle fut agrandie d'une

nef sous François Ier; et en 1614 on ajouta trois chapelles de chaque

côté de cette nef. Ces augmentations furent bientôt insuffisantes;

d'ailleurs l'église menaçoit ruine; et cette double considération fit

naître l'idée à ses plus illustres paroissiens de se réunir pour bâtir

une église nouvelle. La première pierre en fut posée le 20 février

1646 par la reine Anne d'Autriche; et les bâtiments commencèrent à

s'élever sur les dessins de Louis Levau. Sa mort, arrivée peu de temps

après, fit confier la conduite des travaux à Daniel Gittard,

architecte d'une grande réputation. Il acheva la chapelle de la Vierge

d'après le plan de son prédécesseur, construisit le choeur, les bas

côtés qui l'environnent et les deux croisées[128]. Le portail d'une de

ces croisées fut alors commencé, et poussé jusqu'au premier ordre;

mais les dettes considérables que la fabrique avoit été forcée de

contracter pour élever un si grand monument forcèrent, en 1678, d'en

suspendre tout à coup les travaux.

[Note 128: Ce choeur présente un carré long de quarante-deux

pieds de large sur soixante-huit pieds de long, terminé au

sommet par un demi-cercle de vingt pieds de rayon, et percé

dans son pourtour de sept arcades, dont les pieds-droits

sont ornés de pilastres corinthiens qui soutiennent

l'entablement. Sa hauteur dans oeuvre, depuis le pavé

jusqu'au milieu de la voûte, est de quatre-vingt-douze

pieds. Les bas-côtés, larges de vingt-quatre pieds, et

élevés de quarante-six, sont décorés d'un ordre composé que

Gittard avoit imaginé, dans l'intention bizarre d'en faire

un ordre françois. Ces constructions ne furent achevées

qu'au bout de dix-huit ans. Alors on commença à travailler à

la croisée, dont la dimension est de cent soixante-seize

pieds de long sur quarante-deux de large, grandeur qui

surpasse de quatorze pieds la longueur de la croisée de

Notre-Dame. Le côté gauche de cette croisée, en entrant, fut

achevé, jusqu'à l'entablement, de 1672 à 1674; et l'on éleva

en même temps le premier ordre du portail de ce côté. C'est

alors que les travaux furent interrompus.]

Ce ne fut qu'en 1718 qu'ils furent repris, par les soins de M. Languet

de Gergi, alors curé de cette paroisse, lequel déploya dans cette

grande entreprise un zèle et une activité qui tiennent du prodige. Une

somme de 300 fr. étoit alors tout ce qu'il possédoit: elle fut

employée à acheter quelques pierres, qu'il annonça publiquement

devoir être employées à la continuation de son église. Ses prières,

ses exhortations, firent le reste: elles émurent ses nombreux et

riches paroissiens; la piété sincère de quelques uns, peut-être la

vanité de plusieurs, surtout l'exemple si puissant sur les hommes, lui

ouvrirent toutes les bourses; aux sommes considérables qu'il avoit

ainsi recueillies, le roi daigna ajouter, en 1721, le bénéfice d'une

loterie, qui assura l'exécution d'un si beau projet.

Le monument fut continué d'abord sous la conduite de Gille-Marie

Oppenord, directeur général des bâtiments et des jardins du duc

d'Orléans, architecte alors très célèbre, mais peu digne de sa

réputation, et à qui nous devons bien certainement l'extrême

corruption du goût, et tous ces ornements capricieux dont l'emploi

caractérise les ouvrages exécutés sous le règne de Louis XV. Le point

où les travaux étoient parvenus ne lui permit pas sans doute d'en

surcharger davantage la nouvelle église, sans quoi toutes les formes

en eussent été enveloppées. Il fit néanmoins en ce genre tout ce qu'il

lui étoit possible de faire; et il n'y a pas long-temps qu'on a démoli

des consoles ou encorbellements formés par des anges, et employés à

soutenir des tribunes établies dans les croisées. Ces ornements, où

étoit empreinte toute la bizarrerie du goût d'Oppenord, n'étoient

heureusement exécutés qu'en carton.

Le portail de l'église, commencé en 1733, est d'un style bien

différent: on le doit au célèbre chevalier Servandoni; et ses grandes

proportions, la hardiesse de son dessin, les grands effets qu'il

produit, tout décèle ici le génie élevé de ce décorateur fécond, dont

les compositions pittoresques pour les fêtes publiques et les scènes

théâtrales firent pendant si long-temps les délices de l'Europe. En

établissant son portail sur une aussi grande échelle, en adoptant pour

ses lignes un si grand parti, cet artiste fit triompher la noble et

antique architecture de ce style maigre et sans caractère, de ces

formes brisées et de ce _tortillage_ continuel, dont le système

bizarre, et qu'on peut regarder comme une espèce de mode françoise,

étoit parvenu à dégrader jusqu'à la majesté des temples.

La direction des ordres dorique et ionique de ce portail[129], dont

les entablemens suivent toute l'étendue de la façade, sur une longueur

de cent quatre-vingt-quatre pieds sans aucun ressaut, est une de ces

conceptions hardies qui caractérisent la grande manière de Servandoni,

manière tellement opposée à celle de son siècle, qu'alors plus une

ligne étoit _ressautée_ et tourmentée de profils, plus les

architectes, tant françois qu'italiens, s'imaginoient avoir fait

preuve de science et de génie. Servandoni ne fut pas aussi heureux

dans le dessin des tours qui devoient couronner son ouvrage: un

architecte nommé Maclaurin, chargé d'y faire les changements

nécessaires, ne tint pas ce qu'il avoit fait espérer; on peut en juger

par celle de ces deux tours qui subsiste encore, et qui est placée à

la droite du portail. Il étoit réservé à Chalgrin de mettre ces

constructions en harmonie avec les ordres qu'elles accompagnent; et

l'on peut dire que la tour déjà élevée sur ses dessins[130] ne seroit

point désavouée par Servandoni lui-même. Ce fut en 1777 que cet

architecte fut chargé de ce travail, interrompu par la révolution, et

qui sans doute sera quelque jour achevé, pour l'honneur de

l'architecture françoise. Le portail de Saint-Sulpice présentera

alors une élévation de deux cent dix pieds, élévation qui surpasse

d'une toise celle des tours de Notre-Dame.

[Note 129: Les colonnes du premier ordre ont cinq pieds de

diamètre et quarante de hauteur; leur entablement est de dix

pieds: celles du second ordre ont trente-huit pieds de haut

sur un diamètre de quatre pieds trois pouces, et neuf pieds

d'entablement. On monte au porche par un perron de

vingt-deux marches, auquel on reproche de n'avoir pas assez

de développement, ce qui ôte à l'ordre inférieur beaucoup de

sa majesté; mais Servandoni fut obligé de le renfoncer ainsi

dans l'intérieur, parce qu'il élevoit son portail dans une

rue étroite, vis-à-vis le séminaire de Saint-Sulpice, qu'on

ne vouloit point abattre.]

[Note 130: Cette tour présente un plan carré composé de

colonnes que surmontent des frontons triangulaires. Au

dessus règne un dernier ordre de huit colonnes érigées sur

un plan circulaire, et terminées par une balustrade.]

Au dessus du second ordre, et entre les deux tours, Servandoni avoit

élevé un fronton: frappé de la foudre en 1770, il parut menacer ruine,

et sa suppression fut opérée peu de temps après. On ne doit point le

regretter: il est résulté de cette suppression plus de tranquillité,

un ensemble plus régulier dans la façade, dont le bel effet sera

encore mieux senti lorsqu'elle se trouvera en harmonie avec la place

qui doit l'environner, et dont les travaux sont déjà commencés[131].

[Note 131: _Voyez_ pl. 181. On a abattu, pour former cette

place, le séminaire Saint-Sulpice, une partie de la rue

Férou et quelques maisons de la rue du Pot-de-Fer. Au milieu

de ce grand espace, on avoit élevé une fontaine, dont les

dimensions étoient visiblement trop petites pour la place et

pour le monument; elle vient d'être enlevée et transportée

dans l'enceinte du marché Saint-Germain. Le nouveau

séminaire Saint-Sulpice occupe, à droite, toute la partie

latérale de cette nouvelle place qui est loin d'être encore

terminée. (_Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_ à la fin

de ce volume.)]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 12 / 23 段