Cependant la secte se fortifioit par les persécutions, et

Port-Royal étoit toujours signalé comme le centre de toutes

ses manoeuvres. On en eut la preuve lorsqu'il fut question

d'y faire signer la bulle de Clément XI sur le _cas de

conscience_: ces filles consentirent à signer, mais sans

déroger à la doctrine du droit et du _fait_ et à celle du

_silence respectueux_. Cette fois-ci le roi se montra moins

indulgent; mais voulant procéder dans les formes, il

commença par demander au pape la suppression de leur

monastère; et l'ayant obtenue, toutes les religieuses en

furent enlevées et renfermées sans retour dans d'autres

couvents. Le lieutenant de police reçut l'ordre de faire

démolir leur maison de fond en comble, et les corps inhumés

dans l'église et dans le cimetière furent déterrés et

transportés ailleurs. Quesnel, condamné peu de temps après,

se sauva dans les Pays-Bas, où Arnauld avoit si long-temps

vécu exilé et se consolant jusqu'à sa mort de son exil par

les combats que sa plume ne cessoit de livrer au pape et aux

cinq propositions. La Bastille se remplit une seconde fois

de jansénistes qui y restèrent jusqu'à la fin de ce règne.

S'ils furent traités avec cette rigueur, ce ne fut pas pour

leurs opinions religieuses dont il est probable que Louis

XIV se seroit très peu occupé, quelque dangereuses qu'elles

fussent en effet, mais pour leur ardeur à les répandre, et

leur caractère remuant et séditieux. C'étoit là ce qui

l'irritoit contre eux, et finit par le rendre inexorable

pour tout ce qui tenoit de près ou de loin à ce parti.]

[Note 115: «À son retour de Rome, dit le duc de Saint-Simon,

Amelot me conta que le pape l'avoit pris en amitié, et qu'il

gémissoit de se voir la boule et l'instrument du plus fort

des partis de l'Église de France, tellement qu'après s'être

laissé aller à donner la Constitution, dans la persuasion où

les lettres de Le Tellier l'avoient mis, que le roi étoit le

maître absolu de tout son royaume, il se trouvoit dans

l'embarras.»

«Là dessus, Amelot, qui le savoit bien, lui demanda pourquoi

il ne s'étoit pas contenté de censurer _en gros_ quelques

propositions de Quesnel, au lieu de faire une censure

_baroque_ de cent et une: «Eh! M. Amelot, que vouliez-vous,

dit le pape, que je fisse? Le Tellier avoit assuré le roi

qu'il y avoit dans ce livre _plus de cent_ propositions

censurables: il n'a pas voulu passer pour menteur; on m'a

_tenu le pied sur la gorge_ pour s'en mettre plus de cent.»

«Amelot, ajoute-t-il, _étoit vrai et avoit de la probité_.»

Permis au duc de Saint-Simon de le croire, et, en bon

janséniste, de trouver cette anecdote tout à fait

vraisemblable. Quant à nous, nous ne craindrons pas de

prononcer hardiment que cet _honnête_ et _véridique_ M.

Amelot a fait un impudent et grossier mensonge; et, en

effet, pour que la chose fût vraie, deux conditions seroient

nécessaires: la première, que Clément XI eût été un

malhonnête homme, absolument sans foi, ni loi; la seconde,

qu'il eût eu la bonhomie d'en convenir. Tout, dans ce

misérable conte, jusqu'au ton indécent de cette prétendue

conversation, outrage le sens commun et décèle l'imposture.

Cependant aujourd'hui encore, et lorsqu'après plus d'un

siècle on sait sans doute à quoi s'en tenir sur le livre de

Quesnel, il se trouve des écrivains qui répètent gravement

cette prodigieuse sottise comme une vérité historique des

plus incontestables.]

Cependant telle étoit la profondeur du mal, que Louis XIV, qui ne

perdoit pas de vue cette affaire, n'en put voir la fin. Les opposants,

et le cardinal à leur tête, persistant dans leur rébellion, le pape,

qui se fatiguoit d'un tel scandale, demanda au roi de consentir qu'il

citât ce prélat à son tribunal, comme membre du sacré collége: on y

trouva des difficultés, car, même alors que l'on marchoit d'accord

avec lui, on pensoit qu'il y auroit du danger à le satisfaire sur un

point important de haute discipline; et ce moyen décisif, qui

finissoit sans retour cette affaire et dont le cardinal fut très

effrayé, fut éludé par l'offre qui lui fut faite de convoquer un

concile national, c'est-à-dire de donner son consentement à une

assemblée où tout se seroit indubitablement traité selon les libertés

gallicanes, et où se fût probablement accru le mal qu'il cherchoit à

détruire. Clément XI refusa: alors on prit un terme moyen qui fut

d'employer simultanément l'autorité du pape et le pouvoir du roi pour

forcer enfin à la soumission le cardinal et ses adhérents. En

conséquence il fut décidé que le monarque donneroit une déclaration

par laquelle tout évêque qui n'auroit pas souscrit la bulle, seroit

tenu de l'accepter _purement et simplement_, sous peine d'être

poursuivi selon toute la rigueur des canons. La déclaration étoit

faite; et comme il y avoit lieu de craindre, vu l'esprit qui régnoit

dans le Parlement, que l'enregistrement n'éprouvât des difficultés, le

roi fixa un jour pour le lit de justice où il se proposoit d'aller en

personne procéder à cet enregistrement. La veille du jour désigné, il

fut pris de la maladie dont il mourut.

Les désastres qui accablèrent la France pendant les dernières années

de sa vie, ne furent pas les seules amertumes qui en empoisonnèrent le

cours. Malheureux comme roi, Louis XIV ne le fut pas moins dans

l'intérieur de sa famille. On sait quels ravages la mort exerça, dans

un court espace de temps, au milieu de cette race royale: le duc et la

duchesse de Bourgogne étoient morts, en 1712, dans un intervalle de

quelques jours; un mois après, l'aîné de leurs fils les avoit suivis

dans la tombe, et le duc de Berry, second fils du dauphin, au bout de

deux ans. Il ne restoit plus, dans la ligne directe de la succession

au trône, que le duc d'Anjou, dernier fils du duc de Bourgogne: ce fut

alors que les intrigues de madame de Maintenon et son attachement

aveugle pour le duc du Maine qu'elle avoit élevé, poussèrent Louis XIV

à prendre une détermination qui rappela le scandale de ses jeunes

années, et répandit quelque avilissement sur ses derniers jours. Comme

si les rois avoient d'autres règles de moeurs que les simples

particuliers, il légitima par un édit ses deux fils adultérins, le duc

du Maine et le duc de Toulouse, les déclarant, à défaut de princes du

sang, habiles, eux et leurs descendants, à succéder à la couronne de

France, les faisant eux-mêmes, et de sa pleine autorité, princes du

sang, immédiatement après ceux qui appartenoient aux branches

légitimes. Ce fut sous la même influence qu'il fit son testament dont

nous parlerons plus tard. Et ces choses s'étant passées en 1714, il

mourut le 1er septembre 1715, âgé de soixante-dix-sept ans.

Nous avons vu, dès les premières pages de son histoire, quelles

étoient les traditions monarchiques qu'il avoit reçues du disciple de

Richelieu, et à quel point il les avoit perfectionnées. La suite de

son règne nous a successivement offert les conséquences de ce système

oriental, dans lequel tout fut abattu devant le monarque, où l'on ne

voulut plus qu'un maître et des esclaves, où les ministres des

volontés royales, courbés en apparence sous le même joug qui

s'appesantissoit indistinctement sur tous, possédoient en effet par

transmission, de même que dans tous les gouvernements despotiques, la

plénitude du pouvoir dont il leur étoit donné d'abuser impunément

envers les grands et envers les petits[116]. On a vu quel mouvement

factice cette force et cette concentration de volonté avoit donné à la

société, et le parti qu'en avoient su tirer deux hommes habiles, qui

exploitèrent ainsi, au profit de leur propre ambition, l'orgueil et

l'ambition de leur maître, le sang et la substance des peuples, le

repos de la chrétienté, l'avenir de la France. Louvois avoit fait de

Louis XIV le vainqueur et l'arbitre de l'Europe: Colbert, nous l'avons

déjà dit, jugea que ce n'étoit point assez, et ne prétendit pas moins

qu'à le soustraire entièrement à l'ascendant, de jour en jour moins

sensible, que l'autorité spirituelle exerçoit encore sur les

souverains. Il n'y réussit point entièrement, parce qu'il auroit

fallu, pour obtenir un tel succès, que Louis XIV cessât d'être

catholique; mais le mal qu'il fit pour l'avoir tenté fut grand et

irréparable[117]. Sous une administration si active et si féconde en

résultats brillants et positifs, il y eut pour le _grand roi_ un long

enivrement; et même, après qu'il fut passé, tout porte à croire que

Louis XIV, nourri dès son enfance des doctrines de ce ministérialisme

grossier, ne cessa point d'être dans la ferme conviction qu'il avoit

enfin résolu le problème du gouvernement monarchique dans sa plus

grande perfection. «L'État, c'est moi», disoit-il; et il se

complaisoit dans cet égoïsme politique, qui ne prouvoit autre chose,

sinon que, si sa volonté étoit forte, ses vues n'étoient pas très

étendues, et qu'il ne comprenoit que très imparfaitement la société

telle que l'a faite la religion catholique, à laquelle d'ailleurs il

étoit si sincèrement attaché.

[Note 116: «Les ministres avoient su persuader au roi

l'abaissement de tout ce qui étoit élevé; et leur refuser le

_traitement_ (le titre de _monseigneur_ qu'ils exigeoient de

tous, sans exception), c'étoit mépriser son autorité et son

service dont ils étoient les organes, parce que d'ailleurs,

et par eux-mêmes, ils n'étoient rien. Le roi, séduit par ce

reflet prétendu de grandeur sur lui-même, s'expliqua si

rudement à cet égard, qu'il ne fut plus question que de

ployer sous ce nouveau style ou de quitter le service, et de

tomber en même temps, en le quittant, dans la disgrâce

marquée du roi, et sous la persécution des ministres dont

les occasions se rencontroient à tous moments; de là

l'autorité personnelle et particulière des ministres montée

au comble, jusqu'en ce qui ne regardoit ni les ordres, ni le

service du roi, sous l'ombre que c'étoit la sienne; de là ce

degré de puissance qu'ils usurpèrent; de là leurs richesses

immenses, et les alliances qu'ils firent à leur choix.»

(_Mém. de Saint-Simon_, liv. IV.)]

[Note 117: «Il me paroît, a dit un homme très au fait de la

matière, que ces prélats (les auteurs de la déclaration) ont

semé dans le coeur des princes un germe funeste de défiance

contre les papes, qui ne pouvoit qu'être fatal à l'Église.

L'exemple de Louis XIV et de ces prélats a donné à toutes

les cours un motif très spécieux pour se mettre en garde

contre les prétendues entreprises de la cour de Rome. De

plus, il a accrédité auprès des hérétiques toutes les

calomnies et les injures vomies contre le chef de l'Église,

puisqu'il les a affermis dans les préjugés qu'ils avoient,

en voyant que les catholiques même et les évêques faisoient

semblant de craindre les entreprises des papes sur le

temporel des princes; et, enfin, cette doctrine répandue

parmi les fidèles a diminué infiniment l'obéissance, la

vénération, la confiance pour le chef de l'Église, que les

évêques auroient dû affermir de plus en plus.» (_Lettres sur

les quatre articles dits du Clergé de France_, lettre II, p.

5.)]

Les plus grands ennemis de cette religion de vérité ne peuvent

disconvenir d'un fait aussi clair que la lumière du soleil: c'est

qu'elle a développé les _intelligences_ dans tous les rangs de la

hiérarchie sociale, et à un degré dont aucune société de l'antiquité

païenne ne nous offre d'exemple; d'où il est résulté que le peuple

proprement dit a pu, chez les nations chrétiennes, devenir _libre_ et

entrer dans la société civile, parce que tout chrétien, quelque

ignorant et grossier qu'on le suppose, a en lui-même, par sa foi et

par la perpétuité de l'enseignement, une règle de moeurs et un

principe d'ordre suffisant pour se maintenir dans cette société sans

la troubler; tandis que la multitude païenne, à qui manquoit cette loi

morale, ou qui, du moins, n'en avoit que des notions très incomplètes,

a dû, pour que le monde social ne fût point bouleversé, rester esclave

et ne point sortir de la société domestique, seule convenable à son

éternelle enfance. Or cette puissance du christianisme, découlant de

Dieu même, a, dans ce qui concerne ses rapports avec la société

politique, deux principaux caractères, c'est d'être universelle et

souverainement indépendante: car Dieu ne peut avoir deux lois,

c'est-à-dire deux volontés, et il n'y a rien sans doute de plus libre

que Dieu. C'est l'universalité de cette loi, son indépendance et son

action continuelle sur les _intelligences_, qui constitue ce

merveilleux ensemble social que l'on nomme la _chrétienté_. Régulateur

universel, le christianisme a donc des préceptes également

obligatoires pour ceux qui gouvernent et pour ceux qui sont gouvernés;

rois et sujets vivent également sous sa dépendance et dans son unité;

et ce seroit aller jusqu'au blasphème que de supposer qu'il peut y

avoir, en ce monde, quelque chose qui soit indépendant de Dieu. Il est

donc évident que, de la soumission d'un prince à cette loi divine,

dérive la légitimité de son pouvoir sur une société chrétienne; et en

effet, obéir à l'autorité du roi et obéir en même temps à une autorité

que l'on juge supérieure à la sienne et contre laquelle il seroit en

révolte, implique contradiction. S'il croit avoir le droit de s'y

soustraire, tous auront le droit bien plus incontestable de lui

résister en tout ce qui concerne cette loi, puisque c'est par cette

loi même, et uniquement par elle, qu'il a le droit de leur commander;

car, de prétendre que l'_intelligence_ d'un homme, quel qu'il puisse

être, ait le privilége d'imposer une règle _tirée d'elle-même_ à

d'autres _intelligences_, c'est imaginer, en fait de tyrannie, quelque

chose de plus avilissant et de plus monstrueux que ce qui a jamais été

établi en principe ou mis en pratique chez aucun peuple du monde[118].

Les gouvernements païens les plus violents n'avoient pas même cette

prétention; et s'ils avoient réduit à l'esclavage le peuple proprement

dit, c'est qu'ils l'avoient en quelque sorte exclu du rang des

_intelligences_, n'exerçant leur action que sur ce qu'il y avoit de

matériel dans l'homme à ce point dégradé.

[Note 118: L'Angleterre exceptée; c'est là que, sous Henri

VIII et ses successeurs, ce prodige s'est réalisé.]

Ainsi, tout étant _intelligent_, libre, agissant dans une société

chrétienne, il est facile de concevoir quelle faute commit Louis XIV,

après avoir entièrement isolé son pouvoir en achevant d'abattre tout

ce qui étoit intermédiaire entre son peuple et lui, de chercher à se

rendre encore indépendant de ce joug si léger que lui imposoit

l'autorité religieuse. Il crut, et ses conseillers crurent avec lui,

que cette indépendance fortifieroit ce pouvoir; et la vérité est que

ce pouvoir en fut ébranlé jusque dans ses fondements, et que jamais

coup plus fatal ne lui avoit encore été porté. S'étant ainsi placé

_seul_ en face de son peuple, c'est-à-dire d'une multitude

d'_intelligences_ à qui la lumière du catholicisme avoit imprimé un

mouvement qu'il appartenoit au _seul_ pouvoir catholique de diriger,

qu'il n'étoit donné à personne d'arrêter, deux oppositions s'élevèrent

à l'instant contre l'imprudent monarque: l'une, des vrais chrétiens,

qui continuèrent de poser devant lui les limites de cette loi divine

qu'il vouloit franchir; l'autre, de sectaires qui, adoptant avec

empressement le principe de révolte qu'il avoit proclamé, en tirèrent

sur le champ toutes les conséquences, et se soulevèrent à la fois

contre l'une et l'autre puissances. Étrange contradiction! On a vu

combien, dans les derniers temps de sa vie, il fut alarmé de cet

esprit de rébellion, et au point d'aller en quelque sorte chercher

contre lui un refuge auprès de l'autorité même qu'il avoit outragée;

et cependant en même temps qu'il sembloit rendre au Saint-Siége la

plénitude de ses droits, il traitoit d'_opinions libres_ cette même

déclaration, qui les sapoit jusque dans leurs fondements, et alloit

jusqu'à ordonner qu'elle fût publiquement professée et défendue[119]!

Les jansénistes et le parlement ne l'oublièrent pas, et réservèrent

dès lors ces _opinions libres_ pour de meilleurs temps.

[Note 119: «Louis XIV, dit le comte de Maistre, avoit bien

accordé quelque chose à sa conscience et aux prières d'un

pape mourant (Alexandre VIII): il en coûtoit néanmoins à ce

prince superbe d'avoir l'air de plier sur un point qui lui

sembloit toucher à sa prérogative. Les magistrats, les

ministres, et d'autres puissances, profitèrent constamment

de cette disposition du monarque, et le tournèrent enfin de

nouveau du côté de la déclaration, en le trompant comme on

trompe toujours les souverains, non en leur proposant à

découvert le mal que leur droiture repousseroit, mais en le

voilant sous la raison d'état.

Deux jeunes ecclésiastiques, l'abbé de Saint-Aignan et le

neveu de l'évêque de Chartres, reçurent, en 1713, _de la

part du roi_, l'ordre de soutenir une thèse publique où les

quatre articles reparoîtroient comme des vérités

incontestables; cet ordre avoit été déterminé par le

chancelier de Pontchartrain[119-A], homme excessivement

attaché aux maximes parlementaires. Le pape se plaignit

hautement de cette thèse, et le roi s'expliqua dans une

lettre qu'il adressa au cardinal de la Trémouille, alors son

ministre près du Saint-Siége. Cette lettre, qu'on peut lire

en plusieurs ouvrages, se réduit néanmoins en substance à

soutenir «que l'engagement pris par le roi se bornoit à ne

plus forcer l'enseignement des quatre propositions, mais que

jamais il n'avoit promis de l'empêcher; de manière qu'en

laissant l'enseignement libre, il avoit satisfait à ses

engagements envers le Saint-Siége[119-B].»

Dès qu'on eut arraché la permission de soutenir les quatre

articles, le parti demeura réellement vainqueur. Ayant pour

lui une loi non révoquée et la permission de parler,

c'étoit, avec la persévérance naturelle aux corps, tout ce

qu'il falloit pour réussir. (_De l'Église gallicane_, p.

163.)]

[Note 119-A: _Nouvelles additions et corrections aux

Opuscules_ DE FLEURY, p. 36. _Lettre_ DE FÉNÉLON, rapportée

par M. Émery.]

[Note 119-B: _Histoire de Bossuet_, t. II, liv. vi, nº 13,

p. 215 et seqq.]

Le principe du protestantisme se manifestoit clairement dans cette

fermentation des esprits, et le prince qui l'avoit excitée y cédoit

lui-même sans s'en douter. Mais en même temps que ce principe

altéroit, par des degrés qui sembloient presque insensibles, les

croyances catholiques du plus grand nombre, les dernières conséquences

de ces doctrines, qui, de la négation de quelques dogmes du

christianisme, conduisent rapidement tout esprit raisonneur jusqu'à

l'athéisme qui est la négation de toutes vérités, avoient déjà produit

leur effet sur plusieurs; et c'étoit surtout à la cour qu'elles

avoient fait des incrédules et des athées. Ainsi ce n'étoit pas

seulement pour son avilissement et son anéantissement politique que la

noblesse françoise avoit quitté ses vieux donjons, et étoit venue

peupler les antichambres, c'étoit encore pour se corrompre et tout

entraîner dans sa corruption. Mais il falloit que Louis XIV passât,

pour que le mal interne de la société pût librement éclater. Cette

main, sous laquelle tout s'étoit façonné à la servitude, contenoit les

sectaires par l'exil et les châtiments; faisoit trembler le parlement

qui, jusqu'à la fin, demeura courbé sous elle et obéissant à son

moindre signe; et la terreur qu'elle inspirait peupla la cour

d'hypocrites. Ceux-ci purent se jouer impunément d'un prince religieux

sans doute, mais dont la religion, suivant l'heureuse expression de

Saint-Simon, étoit _toute d'écorce_, et dont nous avons déjà fait voir

l'impuissance à bien saisir les hautes doctrines et la politique du

christianisme, non moins salutaires aux hommes que ses dogmes et sa

morale.

Les malheurs de ses guerres, et même ses victoires, avoient aggravé ce

malaise du corps social, du désordre qu'y apporte inévitablement le

dérangement des finances, autre source d'inquiétude pour les esprits,

de haine ou de mépris contre l'autorité. Quoique Colbert eût opéré en

ce genre des prodiges, il ne faut pas croire cependant qu'il eut le

privilége de faire l'impossible, c'est-à-dire de subvenir à des

dépenses qui dépassoient les revenus ordinaires de l'État sans

l'endetter. Même au sein des prospérités de son maître, il commença

donc cette dette publique que ses successeurs ne cessèrent

d'accroître, malgré les impôts dont les peuples étoient écrasés.

Création de rentes, billets d'État, altération des monnoies, charges

nouvelles, opérations ruineuses avec les traitants, toutes ces

ressources qui soulagent un moment et épuisent les nations pour des

siècles, en ouvrant devant elles l'abîme des révolutions, furent

employées pendant ce règne et jusqu'à la fin. «Que deviendra mon

royaume, quand je ne serai plus?» s'écrioit, vers cette fin si

malheureuse de son règne et dans l'amertume de ses pensées, ce

monarque qu'épouvantoient tant de symptômes de destruction dont il

étoit environné. C'étoit donc là qu'avoient abouti tant de triomphes

et de gloire, des prodiges d'administration, cet éclat dont brilloient

les sciences, les lettres et les arts, cette amélioration de

l'agriculture et ces progrès du commerce, à attacher les destinées

entières d'une nation à la vie d'un seul homme, qui avoit voulu tout

tenir dans sa main, et qui maintenant ne voyoit pas à qui il pourroit

sûrement remettre ce qui étoit sur le point de lui échapper! C'est

ainsi que l'orgueil, l'ambition, les faux systèmes, les flatteurs,

corrompirent les grandes et bonnes qualités de ce roi, que la

postérité commence à juger sévèrement[120], parce qu'une leçon

terrible lui a appris à mieux comprendre son règne qu'on ne l'avoit pu

jusqu'à présent.

[Note 120: Le jugement qu'il porta de lui-même dans ces

derniers moments où finissent toutes les illusions de

l'homme, n'est guère moins rigoureux que celui de la

postérité.

«Prêt à mourir, il fit appeler le dauphin qui devoit lui

succéder. Ce prince n'avoit que quatre ans et demi; ainsi le

discours que son aïeul lui tint étoit plutôt une déclaration

de ses sentiments adressée à ceux qui l'environnoient,

qu'une instruction pour cet enfant qui ne devoit être de

long-temps en état de l'entendre et d'en profiter: «Mon

fils, lui dit-il, je vous laisse un grand royaume à

gouverner; je vous recommande surtout de travailler autant

que vous pourrez à diminuer les maux et à augmenter les

biens de vos sujets; et, pour cet effet, je vous demande

avec instance de conserver toujours précieusement la paix

avec vos voisins comme la source des plus grands biens, et

d'éviter soigneusement la guerre comme la source des plus

grands maux. Ne faites donc jamais la guerre que pour vous

défendre ou pour défendre vos alliés. Je vous avoue que, de

ce côté-là, je ne vous ai pas donné de bons exemples. Ne

m'imitez pas: c'est la partie de ma vie et de mon

gouvernement dont je me repens davantage.» (L'abbé DE

SAINT-PIERRE.)]

* * * * *

Sous ce règne, où le parlement se montra si docile, la tranquillité de

Paris ne fut pas un seul instant troublée; sa police intérieure se

perfectionna; les moeurs achevèrent d'y perdre ce qui leur restoit

encore de leur ancienne rudesse, et prirent, par imitation, quelque

chose de la politesse et de l'élégance de celles de la cour. Le goût

que Louis XIV avoit pour la magnificence et pour les bâtiments

s'exerça particulièrement et avec plus de complaisance sur la capitale

de ses États; et, grâce à lui, cette ville s'accrut et s'embellit de

manière à n'être plus reconnoissable. Son histoire, pendant ce siècle

mémorable, se trouve tout entière dans la description de ses plus

beaux monuments, dans le détail de ses plus utiles institutions, dans

l'énumération de tant de productions des beaux arts qui en faisoient

et qui en font encore aujourd'hui l'ornement, et l'on peut dire

qu'elle se trouve ainsi répandue dans toutes les parties de cet

ouvrage.

* * * * *

Afin de faire mieux comprendre quel étoit l'état de la France à la

mort de Louis XIV, et les événements qui s'ensuivirent, lesquels sont

réservés à la deuxième partie de ce volume, nous croyons faire plaisir

à nos lecteurs en leur donnant les détails suivants, empruntés aux

_Annales politiques_ de l'abbé de Saint-Pierre, sur les opérations de

finances faites pendant le règne de ce monarque.

IMPÔTS, CRÉATIONS D'OFFICES, AUGMENTATIONS DE FINANCES ET EMPRUNTS.

«Les emprunts à rentes perpétuelles, les créations d'offices et de

charges, les augmentations de finances sur le premier prix des offices

et charges déjà créés, sont des impôts masqués qui tôt ou tard se

convertissent en impôts découverts et directs.

»Quand le roi emprunte, quand il crée de nouveaux offices, quand il

exige une addition de finances aux anciens, c'est pour un besoin, et

l'argent qui provient de ce secours s'emploie tout de suite à

satisfaire ce besoin.

»Mais quand les sommes ont disparu, emportées par le besoin présent,

il n'en faut pas moins payer les intérêts de l'emprunt et les gages

augmentés des charges qu'on tire alors du revenu foncier, que ces

capitaux dissipés n'ont point augmenté.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 11 / 23 段