empereur par la mort de son frère Joseph Ier, et forcé de renoncer
ainsi à la couronne d'Espagne; les hauteurs et les malversations de
Malborough qui, en Angleterre, avoient excité contre lui la haine d'un
parti puissant, et plus que tout cela, les dispositions secrètes de la
reine Anne en faveur du prétendant son frère, à qui elle vouloit
laisser la succession d'un trône qu'elle n'avoit, pour ainsi dire,
usurpé qu'à regret; cet abaissement même de la France, qui commença à
faire craindre aux Anglois que, ce poids étant ôté de la balance de
l'Europe, la maison d'Autriche n'y devint trop redoutable, tels furent
les motifs et les événements qui préparèrent cette paix tant désirée,
dans laquelle étoit le salut de Louis XIV et de son royaume. Le parti
de Malborough fut abattu; et malgré les cris et les intrigues des
alliés, des négociations s'ouvrirent entre les cabinets de Londres et
de Versailles: Eugène accourut en Angleterre pour en arrêter les
effets, et s'en retourna sans avoir rien obtenu; le général anglois
lui-même, autrefois l'idole de sa nation, y reçut un accueil tel,
qu'il se trouva heureux d'obtenir la permission de se retirer sur le
continent, pour échapper aux accusations violentes qui s'élevoient
contre lui; les Hollandois, avec qui, par l'effet de ces passions
haineuses et cupides qui le poussoient à continuer la guerre, il avoit
fait un traité peu honorable pour l'Angleterre et ruineux pour son
commerce[107], achevèrent d'irriter la reine par l'insolence de leurs
prétentions; elle ne fut pas moins mécontente de l'obstination que
mirent les alliés à poursuivre leurs opérations militaires, malgré
l'opposition qu'elle y avoit publiquement manifestée; et une
suspension d'armes fut arrêtée entre les deux couronnes.
[Note 107: C'est le traité connu sous le nom de _la
Barrière_. Les États-Généraux s'engageoient à maintenir la
succession à la couronne d'Angleterre dans la ligne
protestante, et le cabinet anglois prenoit de son côté
l'engagement de concourir avec ses alliés à s'emparer à leur
profit de tous les Pays-Bas espagnols, et d'autant de Villes
fortes qu'il seroit nécessaire pour les mettre à couvert
tant du côté de la France que de toutes les autres
puissances qui les avoisinoient. Ce traité prodigieux
souleva justement la reine et toute l'Angleterre contre
celui qui en étoit l'auteur.]
Cependant le prince Eugène, resté seul à la tête des confédérés, après
avoir pris le Quesnoi, étoit sur le point de s'emparer de Landrecies,
et tandis que les conférences pour la paix générale s'ouvroient à
Utrecht, Louis XIV n'étoit pas en sûreté à Versailles, et l'on agitoit
dans son conseil s'il ne se retireroit pas derrière la Loire: la
bataille de Denain, gagnée par Villars, fut le salut de la France, et
acheva ce que les dispositions favorables de la reine Anne avoient
commencé. Les conférences continuèrent alors sous des auspices plus
heureux; (1713) et la paix d'Utrecht, à laquelle les alliés
n'accédèrent pas simultanément, mais qu'après quelques efforts
malheureux il leur fallut enfin accepter les uns après les autres, ne
fut pour Louis XIV, vu les circonstances extrêmes où il s'étoit
trouvé, ni sans avantages, ni sans dignité.
Tandis que la société _matérielle_ éprouvoit en France de si longues
et si rudes traverses, celle des _intelligences_ étoit loin d'être en
paix; et une guerre intestine, bien plus dangereuse sans doute, la
troubloit et l'ébranloit jusque dans ses fondements. Nous n'avons
point parlé de l'affaire du Quiétisme, de la tendre et innocente
visionnaire qui l'introduisit en France[108], des persécutions
suscitées à Fénélon son protecteur, pour quelques erreurs, qu'on peut
dire _imperceptibles_, qui s'étoient glissées dans son livre des
_Maximes des Saints_; de l'animosité peu honorable pour son caractère
que mit Bossuet à poursuivre, à l'égard de ce livre, une condamnation
à laquelle répugnoit la modération indulgente du Saint-Siége; des
petits motifs de vengeance personnelle qui poussèrent madame de
Maintenon à s'unir aux persécuteurs de l'illustre prélat qu'elle avoit
si long-temps aimé et protégé: et si nous n'en avons point parlé,
c'est que cette affaire ne laissa aucune trace, ni dans le clergé, ni
dans l'État. Fénélon, condamné, se soumit sans réserve aux décisions
de l'autorité pontificale dont il comprenoit mieux que son fameux
rival l'étendue sans bornes et l'infaillible caractère. Mais ce qui
mérite d'être remarqué, c'est que ce furent les jansénistes qui, les
premiers, sonnèrent l'alarme sur l'hérésie nouvelle, espérant ainsi
opérer une diversion favorable à leurs propres doctrines; et qu'en
effet, ceux qui poursuivirent si vivement Fénélon, furent en cette
occasion les dupes de ces sectaires.
[Note 108: Madame Guyon.]
Leur hérésie, fondée sur l'esprit de révolte et d'orgueil, avoit des
racines bien autrement profondes. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il
s'en falloit de beaucoup que, pour avoir été abattus par le concours
des deux puissances, les jansénistes fussent en effet persuadés et
soumis; et ils n'en avoient pas moins continué de protester dans
l'ombre contre les décisions de l'autorité pontificale, et de
subtiliser sur la distinction du _fait_ et du _droit_[109]. Or il
arriva que la Sorbonne (1704) ayant été consultée sur un cas de
conscience dans lequel étoit comprise cette distinction, quarante
docteurs donnèrent par écrit une décision favorable au sophisme
janséniste, et que cette décision eut de la publicité: les jésuites
furent les premiers qui la dénoncèrent, et l'on doit dire qu'elle
souleva tout l'épiscopat françois. Le cardinal de Noailles, alors
archevêque de Paris, exigea la rétractation des signataires, et la
Sorbonne elle-même donna son avis doctrinal sur la décision du _cas de
conscience_. Elle fut déclarée contraire aux constitutions
apostoliques, téméraire, scandaleuse, injurieuse aux souverains
pontifes, favorisant la pratique des équivoques, des restrictions
mentales, du parjure, et renouvelant la doctrine réprouvée du
jansénisme. D'autres facultés de théologie adhérèrent à ce jugement,
et le pape adressa au roi un bref par lequel il condamnoit à la fois
et cette décision et les docteurs qui l'avoient signée.
[Note 109: _Voyez_ p. 26 (_note_).]
Alors le _cas de conscience_ devint le signal d'une nouvelle
insurrection des disciples de Jansénius. Une foule d'écrits sortirent
en un instant du milieu de cette tourbe si long-temps silencieuse,
dans lesquels on attaquoit et le jugement qui l'avoit condamné, et
l'archevêque de Paris, qui avoit provoqué ce jugement, et les docteurs
qui avoient eu _la lâcheté_ de rétracter leur décision; et la
doctrine du _silence respectueux_ à l'égard du chef de l'Église, fut
de nouveau présentée comme légitime et suffisante.
Alarmés d'une opposition si violente et si audacieuse, les évêques et
le roi lui-même s'adressèrent au souverain pontife pour le prier de
renouveler les constitutions de ses prédécesseurs contre cette
doctrine pernicieuse du _silence respectueux_; et, en 1705, Clément XI
publia sa constitution connue sous le nom de _Vineam Domini Sabaoth_,
où furent condamnés de nouveau et les partisans de cette doctrine et
ceux de l'hérésie de Jansénius. La bulle du pape, envoyée au roi, fut
reçue par l'assemblée du clergé qui se tenoit alors à Paris, par la
Sorbonne, par tous les évêques, et enregistrée au parlement. Il
sembloit que tout dût être fini; mais un nouvel incident, dont les
suites eurent une tout autre gravité, ne tarda point à faire voir que
le parti janséniste étoit plus puissant qu'on n'avoit cru, et que,
parmi ceux-là même qui le poursuivoient, plusieurs étoient, et sans le
savoir, plutôt ses partisans que ses ennemis.
Et en effet, que faisoient les jansénistes qui ne fût complètement
autorisé par les _libertés gallicanes_? «Les décisions des papes,
disent ces libertés, ne sont sûres qu'après que l'_Église_ les a
acceptées.» Or, la majorité et même la totalité des évêques françois,
en y joignant encore la Sorbonne, ne faisoient sans doute qu'une très
petite portion de l'Église; il ne semble pas que le parlement dût être
compté comme un supplément suffisant de l'épiscopat gallican; et les
jansénistes qui combattoient et rejetoient une bulle du pape jusqu'à
ce qu'elle eût été confirmée et acceptée par l'Église _universelle_,
étoient très conséquents. Ils ne pouvoient, à la vérité, empêcher et
les évêques françois et la Sorbonne, et même le parlement, de faire à
cet égard ce qui leur sembloit bon; mais ils demandoient la même
liberté, jusqu'à ce que la seule autorité compétente (l'Église
_universelle_) eût prononcé; et en cela ils se montroient les seuls
véritables défenseurs des _libertés gallicanes_; les autres n'y
entendoient rien.
Or, voici ce qui arriva: un prêtre de l'Oratoire, nommé Quesnel, avoit
publié, environ quarante ans auparavant, et sous l'approbation de son
évêque (celui de Châlons), quelques réflexions morales sur l'Évangile.
Son livre avoit eu du succès; les éditions s'en étoient multipliées,
et, à chaque nouvelle réimpression, l'auteur y avoit ajouté des
réflexions nouvelles, tellement que, vers la fin du siècle, il se
composoit de quatre gros volumes, lesquels s'imprimoient avec
privilége du roi. Lorsqu'il n'étoit encore qu'évêque de ce même
diocèse de Châlons, le cardinal de Noailles en avoit accepté la
dédicace, et il avoit en même temps confirmé l'approbation qu'y avoit
donnée son prédécesseur. Cependant les _Réflexions morales_ avoient
déjà excité l'animadversion d'un grand nombre de personnes éclairées,
qui y avoient retrouvé sur la grâce, sur la charité, sur la pénitence,
sur la discipline de l'Église, toutes les doctrines de Jansénius.
Plusieurs évêques l'avoient censuré; il avoit été ouvertement attaqué
par les jésuites; enfin l'affaire fut portée en cour de Rome; et,
après deux ans d'examen, le livre de Quesnel y fut réprouvé, comme
contenant les doctrines déjà condamnées de Jansénius.
Quesnel et ses partisans firent de grands cris sur le décret du pape,
déclarant qu'il étoit l'ouvrage de l'intrigue et de la passion,
déclamant contre la _corruption de la cour de Rome_, demandant surtout
qu'au lieu de condamner le livre _en général_, comme il l'avoit fait,
il plût au saint Père de censurer en particulier chacune des
propositions qui lui avoient semblé condamnables. Cependant, la
plupart des évêques reçurent le décret du pape et proscrivirent, dans
leurs diocèses, les _Réflexions morales_. On s'attendoit que le
cardinal de Noailles, alors archevêque de Paris, ne tarderoit pas à
révoquer l'approbation qu'il leur avoit donnée; et, quoiqu'il éprouvât
en effet quelque chagrin de cette espèce de rétractation, il est
probable qu'il eût fini par prendre ce parti, lorsqu'un misérable
incident, que plusieurs assurent n'avoir point été prémédité, lui fit
prendre tout à coup des résolutions entièrement opposées. Par
l'imprudence d'un libraire, les instructions pastorales de deux
évêques, et le mandement d'un troisième[110], portant condamnation du
livre de Quesnel, furent affichés aux portes même de l'archevêché. Le
cardinal crut y voir une insulte, et son amour-propre déjà froissé
s'en exaspéra: il publia aussitôt une ordonnance contre ces
mandements, où les deux évêques et leurs doctrines étoient fort
maltraités[111]. Ceux-ci portèrent plainte directement au roi, dans
une lettre où ce prélat étoit présenté comme fauteur d'hérétiques: les
partisans du cardinal répondirent; les évêques répliquèrent, et la
querelle s'échauffa dans une multitude d'écrits qui se succédèrent
très rapidement.
[Note 110: Les instructions pastorales étoient des évêques
de Luçon et de La Rochelle, le mandement étoit de l'évêque
de Gap.]
[Note 111: Le cardinal poussa plus loin son ressentiment et
jusqu'à l'excès le plus condamnable; car supposant, sans en
avoir aucune preuve, que deux jeunes ecclésiastiques, neveux
de deux de ces évêques, et qui étudioient au séminaire de
Saint-Sulpice, n'étoient point étrangers à l'affront qu'il
venoit de recevoir, il ordonna qu'ils fussent à l'instant
même chassés de cette maison. Cependant il fut prouvé par la
suite que c'étoit très injustement qu'ils avoient été
soupçonnés; et sans doute il étoit plus injuste encore de
les avoir condamnés sur un simple soupçon.]
Le roi fit examiner cette affaire, et la décision des arbitres fut
que le cardinal condamneroit les _Réflexions morales_, révoqueroit en
même temps la condamnation qu'il avoit portée contre les deux évêques,
et que ceux-ci lui donneroient satisfaction au sujet de la lettre
qu'ils avoient écrite contre lui. Le cardinal, par l'entêtement le
plus blâmable, refusa d'accepter un arrangement qui mettoit fin si
convenablement à cette malheureuse discussion. Alors on jugea
nécessaire d'évoquer la cause au tribunal du souverain pontife; et le
roi s'unit au corps des évêques pour supplier Sa Sainteté de vouloir
bien condamner en détail les propositions qu'il jugeoit dignes d'être
censurées. C'est ce qui donna naissance à la fameuse bulle _Unigenitus
Dei filius_, dans laquelle le pape condamnoit cent et une propositions
extraites du livre de Quesnel.
Cette bulle, donnée à Rome en 1713, ne fut apportée en France qu'au
commencement de 1714. Elle fut acceptée dans une assemblée d'évêques
que le roi avoit convoquée à Paris à cet effet; et pour arriver plus
sûrement à son but, qui étoit de concilier les esprits, il avoit voulu
que le cardinal de Noailles en fût le président. Toutefois cette
acceptation fut vivement combattue, et le cardinal lui-même se mit à
la tête de l'opposition. Sans oser défendre les _Réflexions morales_,
qu'ils se déclarèrent même tout prêts à condamner, les opposants
prétendirent que la bulle étoit obscure, et ne devoit être acceptée
qu'après que le pape auroit donné, sur ces obscurités, les
éclaircissements qu'ils proposoient de lui demander. On passa outre:
quarante évêques acceptants écrivirent au pontife pour lui rendre
leurs actions de grâces, et lui faire connoître leur acceptation; il
fut ordonné au parlement d'enregistrer la bulle, et en cette occasion
il fit bien connoître quel étoit son esprit: car, quoique ce fût Louis
XIV qui donnât cet ordre, il n'enregistra néanmoins qu'avec les
réserves des droits de la couronne, des libertés gallicanes, du
pouvoir et de la juridiction des évêques, hasardant même de faire une
censure indirecte de celle que le pape avoit faite lui-même de la cent
et unième proposition[112]. Immédiatement après l'enregistrement, une
lettre du roi, adressée à la faculté de Sorbonne, lui intima également
l'ordre d'insérer la bulle sur ses registres.
[Note 112: Cette proposition, devenue fameuse par les débats
qu'elle fit naître, porte «que la crainte d'une
excommunication injuste ne doit jamais nous empêcher de
faire notre devoir.» Or, qui ne voit qu'une semblable
doctrine tend à rendre chaque individu juge en dernier
ressort, et de son devoir, et des censures de l'Église dont
il est libre ainsi de toujours contester à son égard la
juste application, ce qui établit pleinement le principe
protestant du _jugement particulier_, et toutes ses
conséquences.]
C'étoit ainsi que Louis XIV entendoit les _libertés gallicanes_,
quand il étoit de l'avis du pape. Le cardinal de Noailles les avoit
entendues de la même manière, lorsqu'il avoit adopté la bulle _Vineam
Domini_ contre les jansénistes et le cas de conscience; maintenant il
lui plaisoit de rejeter la bulle _Unigenitus_, et il les entendoit
autrement. Il est évident que quarante prélats n'étoient pas plus
l'Église _universelle_ pour l'archevêque de Paris que pour les
disciples de Jansénius: il persista donc dans sa résolution de
demander au pape des explications, publia un mandement par lequel il
défendoit, sous les peines canoniques, à tous ecclésiastiques
d'exercer, dans son diocèse, aucune fonction et juridiction
relativement à la bulle, et de la recevoir sans sa permission; et le
jour même où l'enregistrement s'en fit à la Sorbonne, il eut la
hardiesse de faire distribuer à chaque membre de l'assemblée un
exemplaire de ce jugement.
On peut croire que les jansénistes surent profiter de cet incident:
suivant leur coutume, ils prirent part à la querelle par un
débordement d'écrits, tous, comme on le peut croire, injurieux pour le
pape, favorables aux opposants, et surtout aux cent et une
propositions condamnées, qu'ils appeloient hautement cent et une
vérités.
Le roi se montra, dans toute la suite de cette affaire, ce que, de nos
jours, on appelleroit un véritable _ultramontain_; et l'on attribuoit
principalement au père Le Tellier, jésuite, et depuis quelque temps
son confesseur, la force de volonté qu'il y mit, la marche ferme et
régulière qu'il s'y traça, et les disgrâces qu'éprouva le parti des
opposants. De là ce redoublement de haine contre la Compagnie de
Jésus, que le parti janséniste répandit dans toutes les classes de la
société, depuis les plus élevées où, sous des apparences hypocrites,
la licence des opinions religieuses avoit fait de grands progrès,
jusqu'aux plus obscures, où le respect pour le chef de l'Église étoit
fort diminué par l'effet de tant d'outrages qu'il avoit reçus de ce
même roi qui se faisoit alors son soutien et son défenseur; de là ce
déchaînement presque général contre les vues ambitieuses de cette
célèbre et sainte société, contre ses manoeuvres ténébreuses, son
esprit persécuteur, sa politique artificieuse, sa morale relâchée; de
là surtout cette opinion inconcevable, adoptée alors sur parole par
tant de gens passionnés et perpétuée jusqu'à nos jours (car il n'est
point d'extravagance dont les passions ne puissent faire un article de
foi), que la Compagnie de Jésus avoit, en théorie et en pratique, un
plan secret de corruption des esprits, et de domination universelle à
l'aide de cette corruption[113]. Le père Le Tellier fut dès lors
représenté comme un caractère atroce, comme un monstre d'ambition et
d'hypocrisie, parce que l'exil ou la prison punirent quelques
boutefeux qui excitoient à la révolte contre les décrets du pape et
contre les ordres du roi, c'est-à-dire contre tous les pouvoirs de la
société[114]; et l'on supposa de même à tous ceux qui prirent parti
contre le cardinal de Noailles les plus vils motifs de vengeance et
d'intérêt personnel. Aujourd'hui que reste-t-il dans l'opinion des
gens sensés de tant de cris et de déclamations furibondes? que les
propositions extraites du livre de Quesnel, sans en excepter une
seule, ont été justement condamnées[115]; qu'un cardinal qui se
mettoit en révolte contre le pape étoit peut-être plus condamnable
encore que Quesnel; que le jésuite, directeur de la conscience de
Louis XIV, et qui exhortoit son royal pénitent à user de son pouvoir
pour combattre l'hérésie et faire respecter dans ses États l'autorité
du chef de la chrétienté, remplissoit son devoir, et s'il eût agi
autrement, eût été coupable de prévarication.
[Note 113: Ce que dit Voltaire au sujet des jésuites et des
_Provinciales_ où ils étoient si odieusement diffamés,
mérite d'être remarqué. Après avoir présenté ce livre comme
un modèle d'éloquence et de bonnes plaisanteries: «Il est
vrai, ajoute cet écrivain, qu'en totalité il portoit sur un
fondement faux. On attribuoit adroitement à _toute_ la
société les opinions extravagantes de plusieurs jésuites
espagnols et flamands. On les auroit déterrées aussi bien
chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'étoit
_aux seuls jésuites_ qu'on en vouloit. On tâchoit, dans ces
lettres, de prouver qu'ils avoient un dessein formé de
corrompre les moeurs des hommes, dessein qu'aucune secte,
aucune société n'_a jamais eu et ne peut avoir_. Mais il ne
s'agissoit pas d'_avoir raison_, il s'agissoit _de divertir
le public_.» (_Siècle de Louis XIV._)
Voilà ce qu'a dit le patriarche de la philosophie moderne,
ce qui n'empêche pas de braves philosophes de continuer à
nous présenter tous les jours, comme la doctrine
fondamentale de la compagnie de Jésus, toutes les folies et
toutes les absurdités que Pascal a recueillies dans son
livre.
Il ne sera peut-être pas hors de propos de faire connoître
ici comment fut reçu, à son apparition, ce livre
_classique_, ce chef-d'oeuvre, devant lequel s'extasient les
rhéteurs, les littérateurs de collége, et toute cette tourbe
de pédants qui, dans les ouvrages d'esprit, ne voient que
l'arrangement des paroles, et s'inquiètent peu que l'auteur
ait du sens, pourvu que ses phrases soient nombreuses et ses
périodes bien arrondies.
À peine les _Provinciales_ eurent-elles paru, que Rome les
condamna. De son côté, Louis XIV nomma pour l'examen de ce
livre treize commissaires, archevêques, évêques, docteurs ou
professeurs de théologie, qui donnèrent la décision
suivante:
«Nous soussignés, etc., certifions, après avoir diligemment
examiné le livre qui a pour titre: _Lettres provinciales_
(avec les notes de Vendrock-Nicole), que les hérésies de
Jansénius, condamnées par l'Église, y sont soutenues et
défendues.... Certifions de plus que la _médisance_ et
l'insolence sont si naturelles à ces deux auteurs, qu'à la
réserve des jansénistes, ils n'épargnent qui que ce soit, ni
le pape, ni les évêques, ni le roi, ni ses principaux
ministres, ni la sacrée faculté de Paris, ni les ordres
religieux; et qu'ainsi ce livre est digne des peines que les
lois décernent contre les libelles _diffamatoires et
hérétiques_. Fait à Paris, le 4 septembre 1660. Signé: Henri
de Rennes, Hardouin de Rhodez, François d'Amiens, Charles de
Soissons, etc.»
Sur cet avis des commissaires, ce livre fut condamné au feu
par arrêt du conseil d'état.]
[Note 114: Le foyer du jansénisme étoit à quelques lieues de
Paris, dans une maison attenante à l'abbaye de
Port-Royal-des-Champs, et dans laquelle s'étoient retirés
Arnauld, Saint-Cyran, et les autres chefs du parti. Ils y
élevoient des jeunes gens, et leurs disciples se répandoient
ensuite dans le monde où ils propageoient leurs doctrines.
Ils gouvernoient en même temps les religieuses de ce
monastère et celles de Port-Royal-de-Paris; et ces filles,
très régulières d'ailleurs, étoient jansénistes sans trop
savoir pourquoi, mais, suivant l'esprit de la secte, très
obstinées dans leurs opinions, et fortement persuadées que
cette révolte de leur esprit étoit une véritable force
d'aine et un amour ardent de la vérité, qui les rendoit fort
agréables à Dieu. Lors de la signature du formulaire, elles
avoient d'abord refusé de signer, donnant pour raison les
motifs qui leur étoient dictés par leurs directeurs. La cour
s'irrita de cet entêtement; et, sur un ordre du roi, le
lieutenant civil alla à Port-Royal-des-Champs, et en fit
sortir tous les prétendus solitaires qui s'y étoient
retirés, et tous les jeunes gens qu'ils y élevoient. Peu
s'en fallut qu'alors les deux monastères ne fussent
détruits; mais on crut suffisant de disperser dans d'autres
couvents les plus récalcitrantes de ces religieuses; et
quelques jansénistes furent mis à la Bastille par suite de
cette affaire. La signature du formulaire les en fit sortir,
et fit rentrer dans leur couvent les religieuses exilées. Il
n'est pas besoin de dire que tout ce troupeau janséniste
signa avec les restrictions mentales qu'il reprochoit aux
jésuites, et qui lui étoient beaucoup plus familières qu'à
ces religieux.