(1712) Ces succès inespérés obtenus en Espagne; l'archiduc devenu

empereur par la mort de son frère Joseph Ier, et forcé de renoncer

ainsi à la couronne d'Espagne; les hauteurs et les malversations de

Malborough qui, en Angleterre, avoient excité contre lui la haine d'un

parti puissant, et plus que tout cela, les dispositions secrètes de la

reine Anne en faveur du prétendant son frère, à qui elle vouloit

laisser la succession d'un trône qu'elle n'avoit, pour ainsi dire,

usurpé qu'à regret; cet abaissement même de la France, qui commença à

faire craindre aux Anglois que, ce poids étant ôté de la balance de

l'Europe, la maison d'Autriche n'y devint trop redoutable, tels furent

les motifs et les événements qui préparèrent cette paix tant désirée,

dans laquelle étoit le salut de Louis XIV et de son royaume. Le parti

de Malborough fut abattu; et malgré les cris et les intrigues des

alliés, des négociations s'ouvrirent entre les cabinets de Londres et

de Versailles: Eugène accourut en Angleterre pour en arrêter les

effets, et s'en retourna sans avoir rien obtenu; le général anglois

lui-même, autrefois l'idole de sa nation, y reçut un accueil tel,

qu'il se trouva heureux d'obtenir la permission de se retirer sur le

continent, pour échapper aux accusations violentes qui s'élevoient

contre lui; les Hollandois, avec qui, par l'effet de ces passions

haineuses et cupides qui le poussoient à continuer la guerre, il avoit

fait un traité peu honorable pour l'Angleterre et ruineux pour son

commerce[107], achevèrent d'irriter la reine par l'insolence de leurs

prétentions; elle ne fut pas moins mécontente de l'obstination que

mirent les alliés à poursuivre leurs opérations militaires, malgré

l'opposition qu'elle y avoit publiquement manifestée; et une

suspension d'armes fut arrêtée entre les deux couronnes.

[Note 107: C'est le traité connu sous le nom de _la

Barrière_. Les États-Généraux s'engageoient à maintenir la

succession à la couronne d'Angleterre dans la ligne

protestante, et le cabinet anglois prenoit de son côté

l'engagement de concourir avec ses alliés à s'emparer à leur

profit de tous les Pays-Bas espagnols, et d'autant de Villes

fortes qu'il seroit nécessaire pour les mettre à couvert

tant du côté de la France que de toutes les autres

puissances qui les avoisinoient. Ce traité prodigieux

souleva justement la reine et toute l'Angleterre contre

celui qui en étoit l'auteur.]

Cependant le prince Eugène, resté seul à la tête des confédérés, après

avoir pris le Quesnoi, étoit sur le point de s'emparer de Landrecies,

et tandis que les conférences pour la paix générale s'ouvroient à

Utrecht, Louis XIV n'étoit pas en sûreté à Versailles, et l'on agitoit

dans son conseil s'il ne se retireroit pas derrière la Loire: la

bataille de Denain, gagnée par Villars, fut le salut de la France, et

acheva ce que les dispositions favorables de la reine Anne avoient

commencé. Les conférences continuèrent alors sous des auspices plus

heureux; (1713) et la paix d'Utrecht, à laquelle les alliés

n'accédèrent pas simultanément, mais qu'après quelques efforts

malheureux il leur fallut enfin accepter les uns après les autres, ne

fut pour Louis XIV, vu les circonstances extrêmes où il s'étoit

trouvé, ni sans avantages, ni sans dignité.

Tandis que la société _matérielle_ éprouvoit en France de si longues

et si rudes traverses, celle des _intelligences_ étoit loin d'être en

paix; et une guerre intestine, bien plus dangereuse sans doute, la

troubloit et l'ébranloit jusque dans ses fondements. Nous n'avons

point parlé de l'affaire du Quiétisme, de la tendre et innocente

visionnaire qui l'introduisit en France[108], des persécutions

suscitées à Fénélon son protecteur, pour quelques erreurs, qu'on peut

dire _imperceptibles_, qui s'étoient glissées dans son livre des

_Maximes des Saints_; de l'animosité peu honorable pour son caractère

que mit Bossuet à poursuivre, à l'égard de ce livre, une condamnation

à laquelle répugnoit la modération indulgente du Saint-Siége; des

petits motifs de vengeance personnelle qui poussèrent madame de

Maintenon à s'unir aux persécuteurs de l'illustre prélat qu'elle avoit

si long-temps aimé et protégé: et si nous n'en avons point parlé,

c'est que cette affaire ne laissa aucune trace, ni dans le clergé, ni

dans l'État. Fénélon, condamné, se soumit sans réserve aux décisions

de l'autorité pontificale dont il comprenoit mieux que son fameux

rival l'étendue sans bornes et l'infaillible caractère. Mais ce qui

mérite d'être remarqué, c'est que ce furent les jansénistes qui, les

premiers, sonnèrent l'alarme sur l'hérésie nouvelle, espérant ainsi

opérer une diversion favorable à leurs propres doctrines; et qu'en

effet, ceux qui poursuivirent si vivement Fénélon, furent en cette

occasion les dupes de ces sectaires.

[Note 108: Madame Guyon.]

Leur hérésie, fondée sur l'esprit de révolte et d'orgueil, avoit des

racines bien autrement profondes. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il

s'en falloit de beaucoup que, pour avoir été abattus par le concours

des deux puissances, les jansénistes fussent en effet persuadés et

soumis; et ils n'en avoient pas moins continué de protester dans

l'ombre contre les décisions de l'autorité pontificale, et de

subtiliser sur la distinction du _fait_ et du _droit_[109]. Or il

arriva que la Sorbonne (1704) ayant été consultée sur un cas de

conscience dans lequel étoit comprise cette distinction, quarante

docteurs donnèrent par écrit une décision favorable au sophisme

janséniste, et que cette décision eut de la publicité: les jésuites

furent les premiers qui la dénoncèrent, et l'on doit dire qu'elle

souleva tout l'épiscopat françois. Le cardinal de Noailles, alors

archevêque de Paris, exigea la rétractation des signataires, et la

Sorbonne elle-même donna son avis doctrinal sur la décision du _cas de

conscience_. Elle fut déclarée contraire aux constitutions

apostoliques, téméraire, scandaleuse, injurieuse aux souverains

pontifes, favorisant la pratique des équivoques, des restrictions

mentales, du parjure, et renouvelant la doctrine réprouvée du

jansénisme. D'autres facultés de théologie adhérèrent à ce jugement,

et le pape adressa au roi un bref par lequel il condamnoit à la fois

et cette décision et les docteurs qui l'avoient signée.

[Note 109: _Voyez_ p. 26 (_note_).]

Alors le _cas de conscience_ devint le signal d'une nouvelle

insurrection des disciples de Jansénius. Une foule d'écrits sortirent

en un instant du milieu de cette tourbe si long-temps silencieuse,

dans lesquels on attaquoit et le jugement qui l'avoit condamné, et

l'archevêque de Paris, qui avoit provoqué ce jugement, et les docteurs

qui avoient eu _la lâcheté_ de rétracter leur décision; et la

doctrine du _silence respectueux_ à l'égard du chef de l'Église, fut

de nouveau présentée comme légitime et suffisante.

Alarmés d'une opposition si violente et si audacieuse, les évêques et

le roi lui-même s'adressèrent au souverain pontife pour le prier de

renouveler les constitutions de ses prédécesseurs contre cette

doctrine pernicieuse du _silence respectueux_; et, en 1705, Clément XI

publia sa constitution connue sous le nom de _Vineam Domini Sabaoth_,

où furent condamnés de nouveau et les partisans de cette doctrine et

ceux de l'hérésie de Jansénius. La bulle du pape, envoyée au roi, fut

reçue par l'assemblée du clergé qui se tenoit alors à Paris, par la

Sorbonne, par tous les évêques, et enregistrée au parlement. Il

sembloit que tout dût être fini; mais un nouvel incident, dont les

suites eurent une tout autre gravité, ne tarda point à faire voir que

le parti janséniste étoit plus puissant qu'on n'avoit cru, et que,

parmi ceux-là même qui le poursuivoient, plusieurs étoient, et sans le

savoir, plutôt ses partisans que ses ennemis.

Et en effet, que faisoient les jansénistes qui ne fût complètement

autorisé par les _libertés gallicanes_? «Les décisions des papes,

disent ces libertés, ne sont sûres qu'après que l'_Église_ les a

acceptées.» Or, la majorité et même la totalité des évêques françois,

en y joignant encore la Sorbonne, ne faisoient sans doute qu'une très

petite portion de l'Église; il ne semble pas que le parlement dût être

compté comme un supplément suffisant de l'épiscopat gallican; et les

jansénistes qui combattoient et rejetoient une bulle du pape jusqu'à

ce qu'elle eût été confirmée et acceptée par l'Église _universelle_,

étoient très conséquents. Ils ne pouvoient, à la vérité, empêcher et

les évêques françois et la Sorbonne, et même le parlement, de faire à

cet égard ce qui leur sembloit bon; mais ils demandoient la même

liberté, jusqu'à ce que la seule autorité compétente (l'Église

_universelle_) eût prononcé; et en cela ils se montroient les seuls

véritables défenseurs des _libertés gallicanes_; les autres n'y

entendoient rien.

Or, voici ce qui arriva: un prêtre de l'Oratoire, nommé Quesnel, avoit

publié, environ quarante ans auparavant, et sous l'approbation de son

évêque (celui de Châlons), quelques réflexions morales sur l'Évangile.

Son livre avoit eu du succès; les éditions s'en étoient multipliées,

et, à chaque nouvelle réimpression, l'auteur y avoit ajouté des

réflexions nouvelles, tellement que, vers la fin du siècle, il se

composoit de quatre gros volumes, lesquels s'imprimoient avec

privilége du roi. Lorsqu'il n'étoit encore qu'évêque de ce même

diocèse de Châlons, le cardinal de Noailles en avoit accepté la

dédicace, et il avoit en même temps confirmé l'approbation qu'y avoit

donnée son prédécesseur. Cependant les _Réflexions morales_ avoient

déjà excité l'animadversion d'un grand nombre de personnes éclairées,

qui y avoient retrouvé sur la grâce, sur la charité, sur la pénitence,

sur la discipline de l'Église, toutes les doctrines de Jansénius.

Plusieurs évêques l'avoient censuré; il avoit été ouvertement attaqué

par les jésuites; enfin l'affaire fut portée en cour de Rome; et,

après deux ans d'examen, le livre de Quesnel y fut réprouvé, comme

contenant les doctrines déjà condamnées de Jansénius.

Quesnel et ses partisans firent de grands cris sur le décret du pape,

déclarant qu'il étoit l'ouvrage de l'intrigue et de la passion,

déclamant contre la _corruption de la cour de Rome_, demandant surtout

qu'au lieu de condamner le livre _en général_, comme il l'avoit fait,

il plût au saint Père de censurer en particulier chacune des

propositions qui lui avoient semblé condamnables. Cependant, la

plupart des évêques reçurent le décret du pape et proscrivirent, dans

leurs diocèses, les _Réflexions morales_. On s'attendoit que le

cardinal de Noailles, alors archevêque de Paris, ne tarderoit pas à

révoquer l'approbation qu'il leur avoit donnée; et, quoiqu'il éprouvât

en effet quelque chagrin de cette espèce de rétractation, il est

probable qu'il eût fini par prendre ce parti, lorsqu'un misérable

incident, que plusieurs assurent n'avoir point été prémédité, lui fit

prendre tout à coup des résolutions entièrement opposées. Par

l'imprudence d'un libraire, les instructions pastorales de deux

évêques, et le mandement d'un troisième[110], portant condamnation du

livre de Quesnel, furent affichés aux portes même de l'archevêché. Le

cardinal crut y voir une insulte, et son amour-propre déjà froissé

s'en exaspéra: il publia aussitôt une ordonnance contre ces

mandements, où les deux évêques et leurs doctrines étoient fort

maltraités[111]. Ceux-ci portèrent plainte directement au roi, dans

une lettre où ce prélat étoit présenté comme fauteur d'hérétiques: les

partisans du cardinal répondirent; les évêques répliquèrent, et la

querelle s'échauffa dans une multitude d'écrits qui se succédèrent

très rapidement.

[Note 110: Les instructions pastorales étoient des évêques

de Luçon et de La Rochelle, le mandement étoit de l'évêque

de Gap.]

[Note 111: Le cardinal poussa plus loin son ressentiment et

jusqu'à l'excès le plus condamnable; car supposant, sans en

avoir aucune preuve, que deux jeunes ecclésiastiques, neveux

de deux de ces évêques, et qui étudioient au séminaire de

Saint-Sulpice, n'étoient point étrangers à l'affront qu'il

venoit de recevoir, il ordonna qu'ils fussent à l'instant

même chassés de cette maison. Cependant il fut prouvé par la

suite que c'étoit très injustement qu'ils avoient été

soupçonnés; et sans doute il étoit plus injuste encore de

les avoir condamnés sur un simple soupçon.]

Le roi fit examiner cette affaire, et la décision des arbitres fut

que le cardinal condamneroit les _Réflexions morales_, révoqueroit en

même temps la condamnation qu'il avoit portée contre les deux évêques,

et que ceux-ci lui donneroient satisfaction au sujet de la lettre

qu'ils avoient écrite contre lui. Le cardinal, par l'entêtement le

plus blâmable, refusa d'accepter un arrangement qui mettoit fin si

convenablement à cette malheureuse discussion. Alors on jugea

nécessaire d'évoquer la cause au tribunal du souverain pontife; et le

roi s'unit au corps des évêques pour supplier Sa Sainteté de vouloir

bien condamner en détail les propositions qu'il jugeoit dignes d'être

censurées. C'est ce qui donna naissance à la fameuse bulle _Unigenitus

Dei filius_, dans laquelle le pape condamnoit cent et une propositions

extraites du livre de Quesnel.

Cette bulle, donnée à Rome en 1713, ne fut apportée en France qu'au

commencement de 1714. Elle fut acceptée dans une assemblée d'évêques

que le roi avoit convoquée à Paris à cet effet; et pour arriver plus

sûrement à son but, qui étoit de concilier les esprits, il avoit voulu

que le cardinal de Noailles en fût le président. Toutefois cette

acceptation fut vivement combattue, et le cardinal lui-même se mit à

la tête de l'opposition. Sans oser défendre les _Réflexions morales_,

qu'ils se déclarèrent même tout prêts à condamner, les opposants

prétendirent que la bulle étoit obscure, et ne devoit être acceptée

qu'après que le pape auroit donné, sur ces obscurités, les

éclaircissements qu'ils proposoient de lui demander. On passa outre:

quarante évêques acceptants écrivirent au pontife pour lui rendre

leurs actions de grâces, et lui faire connoître leur acceptation; il

fut ordonné au parlement d'enregistrer la bulle, et en cette occasion

il fit bien connoître quel étoit son esprit: car, quoique ce fût Louis

XIV qui donnât cet ordre, il n'enregistra néanmoins qu'avec les

réserves des droits de la couronne, des libertés gallicanes, du

pouvoir et de la juridiction des évêques, hasardant même de faire une

censure indirecte de celle que le pape avoit faite lui-même de la cent

et unième proposition[112]. Immédiatement après l'enregistrement, une

lettre du roi, adressée à la faculté de Sorbonne, lui intima également

l'ordre d'insérer la bulle sur ses registres.

[Note 112: Cette proposition, devenue fameuse par les débats

qu'elle fit naître, porte «que la crainte d'une

excommunication injuste ne doit jamais nous empêcher de

faire notre devoir.» Or, qui ne voit qu'une semblable

doctrine tend à rendre chaque individu juge en dernier

ressort, et de son devoir, et des censures de l'Église dont

il est libre ainsi de toujours contester à son égard la

juste application, ce qui établit pleinement le principe

protestant du _jugement particulier_, et toutes ses

conséquences.]

C'étoit ainsi que Louis XIV entendoit les _libertés gallicanes_,

quand il étoit de l'avis du pape. Le cardinal de Noailles les avoit

entendues de la même manière, lorsqu'il avoit adopté la bulle _Vineam

Domini_ contre les jansénistes et le cas de conscience; maintenant il

lui plaisoit de rejeter la bulle _Unigenitus_, et il les entendoit

autrement. Il est évident que quarante prélats n'étoient pas plus

l'Église _universelle_ pour l'archevêque de Paris que pour les

disciples de Jansénius: il persista donc dans sa résolution de

demander au pape des explications, publia un mandement par lequel il

défendoit, sous les peines canoniques, à tous ecclésiastiques

d'exercer, dans son diocèse, aucune fonction et juridiction

relativement à la bulle, et de la recevoir sans sa permission; et le

jour même où l'enregistrement s'en fit à la Sorbonne, il eut la

hardiesse de faire distribuer à chaque membre de l'assemblée un

exemplaire de ce jugement.

On peut croire que les jansénistes surent profiter de cet incident:

suivant leur coutume, ils prirent part à la querelle par un

débordement d'écrits, tous, comme on le peut croire, injurieux pour le

pape, favorables aux opposants, et surtout aux cent et une

propositions condamnées, qu'ils appeloient hautement cent et une

vérités.

Le roi se montra, dans toute la suite de cette affaire, ce que, de nos

jours, on appelleroit un véritable _ultramontain_; et l'on attribuoit

principalement au père Le Tellier, jésuite, et depuis quelque temps

son confesseur, la force de volonté qu'il y mit, la marche ferme et

régulière qu'il s'y traça, et les disgrâces qu'éprouva le parti des

opposants. De là ce redoublement de haine contre la Compagnie de

Jésus, que le parti janséniste répandit dans toutes les classes de la

société, depuis les plus élevées où, sous des apparences hypocrites,

la licence des opinions religieuses avoit fait de grands progrès,

jusqu'aux plus obscures, où le respect pour le chef de l'Église étoit

fort diminué par l'effet de tant d'outrages qu'il avoit reçus de ce

même roi qui se faisoit alors son soutien et son défenseur; de là ce

déchaînement presque général contre les vues ambitieuses de cette

célèbre et sainte société, contre ses manoeuvres ténébreuses, son

esprit persécuteur, sa politique artificieuse, sa morale relâchée; de

là surtout cette opinion inconcevable, adoptée alors sur parole par

tant de gens passionnés et perpétuée jusqu'à nos jours (car il n'est

point d'extravagance dont les passions ne puissent faire un article de

foi), que la Compagnie de Jésus avoit, en théorie et en pratique, un

plan secret de corruption des esprits, et de domination universelle à

l'aide de cette corruption[113]. Le père Le Tellier fut dès lors

représenté comme un caractère atroce, comme un monstre d'ambition et

d'hypocrisie, parce que l'exil ou la prison punirent quelques

boutefeux qui excitoient à la révolte contre les décrets du pape et

contre les ordres du roi, c'est-à-dire contre tous les pouvoirs de la

société[114]; et l'on supposa de même à tous ceux qui prirent parti

contre le cardinal de Noailles les plus vils motifs de vengeance et

d'intérêt personnel. Aujourd'hui que reste-t-il dans l'opinion des

gens sensés de tant de cris et de déclamations furibondes? que les

propositions extraites du livre de Quesnel, sans en excepter une

seule, ont été justement condamnées[115]; qu'un cardinal qui se

mettoit en révolte contre le pape étoit peut-être plus condamnable

encore que Quesnel; que le jésuite, directeur de la conscience de

Louis XIV, et qui exhortoit son royal pénitent à user de son pouvoir

pour combattre l'hérésie et faire respecter dans ses États l'autorité

du chef de la chrétienté, remplissoit son devoir, et s'il eût agi

autrement, eût été coupable de prévarication.

[Note 113: Ce que dit Voltaire au sujet des jésuites et des

_Provinciales_ où ils étoient si odieusement diffamés,

mérite d'être remarqué. Après avoir présenté ce livre comme

un modèle d'éloquence et de bonnes plaisanteries: «Il est

vrai, ajoute cet écrivain, qu'en totalité il portoit sur un

fondement faux. On attribuoit adroitement à _toute_ la

société les opinions extravagantes de plusieurs jésuites

espagnols et flamands. On les auroit déterrées aussi bien

chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'étoit

_aux seuls jésuites_ qu'on en vouloit. On tâchoit, dans ces

lettres, de prouver qu'ils avoient un dessein formé de

corrompre les moeurs des hommes, dessein qu'aucune secte,

aucune société n'_a jamais eu et ne peut avoir_. Mais il ne

s'agissoit pas d'_avoir raison_, il s'agissoit _de divertir

le public_.» (_Siècle de Louis XIV._)

Voilà ce qu'a dit le patriarche de la philosophie moderne,

ce qui n'empêche pas de braves philosophes de continuer à

nous présenter tous les jours, comme la doctrine

fondamentale de la compagnie de Jésus, toutes les folies et

toutes les absurdités que Pascal a recueillies dans son

livre.

Il ne sera peut-être pas hors de propos de faire connoître

ici comment fut reçu, à son apparition, ce livre

_classique_, ce chef-d'oeuvre, devant lequel s'extasient les

rhéteurs, les littérateurs de collége, et toute cette tourbe

de pédants qui, dans les ouvrages d'esprit, ne voient que

l'arrangement des paroles, et s'inquiètent peu que l'auteur

ait du sens, pourvu que ses phrases soient nombreuses et ses

périodes bien arrondies.

À peine les _Provinciales_ eurent-elles paru, que Rome les

condamna. De son côté, Louis XIV nomma pour l'examen de ce

livre treize commissaires, archevêques, évêques, docteurs ou

professeurs de théologie, qui donnèrent la décision

suivante:

«Nous soussignés, etc., certifions, après avoir diligemment

examiné le livre qui a pour titre: _Lettres provinciales_

(avec les notes de Vendrock-Nicole), que les hérésies de

Jansénius, condamnées par l'Église, y sont soutenues et

défendues.... Certifions de plus que la _médisance_ et

l'insolence sont si naturelles à ces deux auteurs, qu'à la

réserve des jansénistes, ils n'épargnent qui que ce soit, ni

le pape, ni les évêques, ni le roi, ni ses principaux

ministres, ni la sacrée faculté de Paris, ni les ordres

religieux; et qu'ainsi ce livre est digne des peines que les

lois décernent contre les libelles _diffamatoires et

hérétiques_. Fait à Paris, le 4 septembre 1660. Signé: Henri

de Rennes, Hardouin de Rhodez, François d'Amiens, Charles de

Soissons, etc.»

Sur cet avis des commissaires, ce livre fut condamné au feu

par arrêt du conseil d'état.]

[Note 114: Le foyer du jansénisme étoit à quelques lieues de

Paris, dans une maison attenante à l'abbaye de

Port-Royal-des-Champs, et dans laquelle s'étoient retirés

Arnauld, Saint-Cyran, et les autres chefs du parti. Ils y

élevoient des jeunes gens, et leurs disciples se répandoient

ensuite dans le monde où ils propageoient leurs doctrines.

Ils gouvernoient en même temps les religieuses de ce

monastère et celles de Port-Royal-de-Paris; et ces filles,

très régulières d'ailleurs, étoient jansénistes sans trop

savoir pourquoi, mais, suivant l'esprit de la secte, très

obstinées dans leurs opinions, et fortement persuadées que

cette révolte de leur esprit étoit une véritable force

d'aine et un amour ardent de la vérité, qui les rendoit fort

agréables à Dieu. Lors de la signature du formulaire, elles

avoient d'abord refusé de signer, donnant pour raison les

motifs qui leur étoient dictés par leurs directeurs. La cour

s'irrita de cet entêtement; et, sur un ordre du roi, le

lieutenant civil alla à Port-Royal-des-Champs, et en fit

sortir tous les prétendus solitaires qui s'y étoient

retirés, et tous les jeunes gens qu'ils y élevoient. Peu

s'en fallut qu'alors les deux monastères ne fussent

détruits; mais on crut suffisant de disperser dans d'autres

couvents les plus récalcitrantes de ces religieuses; et

quelques jansénistes furent mis à la Bastille par suite de

cette affaire. La signature du formulaire les en fit sortir,

et fit rentrer dans leur couvent les religieuses exilées. Il

n'est pas besoin de dire que tout ce troupeau janséniste

signa avec les restrictions mentales qu'il reprochoit aux

jésuites, et qui lui étoient beaucoup plus familières qu'à

ces religieux.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 10 / 23 段