d'Espagne et celle d'empereur d'Allemagne fussent réunies sur la même
tête, avoient exigé que Léopold et son fils, le roi des Romains,
cédassent leurs droits à l'archiduc; et celui-ci venoit d'être
proclamé roi d'Espagne sous le nom de Charles III. Une flotte angloise
le porta dans les eaux du Tage, et, au moment même où il débarquoit à
Lisbonne, Philippe V déclara la guerre au roi de Portugal, fit
invasion dans ses États avec une armée que commandoit le duc de
Berwick, et par la rapidité de sa marche et de ses conquêtes, y
répandit de toutes parts l'alarme et la consternation[101]. D'un
autre côté, la Savoie tout entière avoit été envahie sans le moindre
obstacle par le duc de La Feuillade; le duc de Vendôme battoit les
armées de Victor-Amédée, et lui enlevoit ses dernières places fortes;
et, cependant toujours obstiné à fermer l'oreille aux propositions que
le roi ne cessoit de lui faire, ce prince, réduit aux dernières
extrémités, tentoit vainement de faire irruption dans le Dauphiné,
pour y chercher des auxiliaires parmi les protestants qui venoient de
se révolter, et dont la révolte étoit entretenue au moyen de l'argent
et des armes que leur fournissoient les alliés[102].
[Note 101: Cette expédition, si heureusement commencée, et
qui auroit peut-être mis fin à la guerre, manqua par la
friponnerie d'Orry, chargé de l'intendance des vivres, et
favori de la princesse des Ursins, qui, comme on sait,
gouvernoit absolument la reine d'Espagne, et par elle le
roi. Il avoit reçu des sommes considérables pour ces
approvisionnements, avoit assuré que tout étoit préparé; et
lorsqu'on arriva sur la frontière, on ne trouva ni vivres ni
convois. Cet événement pensa perdre la favorite, dont Louis
XIV exigea le renvoi; mais elle rentra bientôt en grâce par
l'adresse de madame de Maintenon qui en étoit engouée, et il
ne tint pas à ces deux femmes, qui intriguoient et
correspondoient ensemble, dirigeoient toutes les affaires,
faisoient et défaisoient les généraux au gré de leurs
caprices et de leurs intérêts, que Philippe V ne perdît
l'affection de ses peuples, et avec elles son royaume qui en
dépendoit. «De là, dit le duc de Saint-Simon, cette autorité
sans bornes de madame des Ursins, de là la chute de tous
ceux qui avoient mis Philippe V sur le trône et de ceux dont
les conseils pouvoient l'y soutenir; de là le néant de nos
ministres sur l'Espagne, dont aucun ne put s'y maintenir
qu'en s'abandonnant sans réserve à la des Ursins.»]
[Note 102: Cette révolte, dite des _Camisars_, et dont le
foyer principal étoit dans les Cévennes, eut d'abord de
foibles commencements; mais bientôt, par le peu d'activité
que l'on mit à l'éteindre, elle prit tous les caractères de
violence et d'atrocité qui signaloient les révoltes des
religionnaires. Ils se livrèrent, ainsi qu'ils avoient déjà
fait et si souvent, à des cruautés inouïes contre les
catholiques, et exercèrent dans les églises les plus
horribles profanations. Le mal parut assez grave pour que
l'on crût nécessaire d'envoyer contre eux une petite armée
et un maréchal de France pour la commander. C'étoit le
maréchal de Montrevel. Il les poursuivit vigoureusement,
exerçant contre eux de terribles représailles; et il les eût
sans doute facilement détruits sans ces continuels secours
qu'ils recevoient des Anglois, et plus particulièrement des
Hollandois. Le maréchal de Villars prit la place de
Montrevel, lorsque leur courage étoit déjà abattu, tant par
les défaites qu'ils avoient essuyées que par le peu de
succès qu'avoit obtenu le duc de Savoie dans sa tentative
d'irruption. Ces troubles ne tardèrent point à finir par la
mort de quelques chefs, la soumission des autres, et une
amnistie générale accordée au reste des rebelles.]
Jusque là tout alloit bien pour la France. De nouveaux troubles
avoient éclaté en Hongrie; Louis XIV soutenoit cette rébellion qui
donnoit de grands embarras à l'empereur, et l'électeur de Bavière
demeuroit ferme dans l'alliance de la France. Une armée conduite par
Tallard et Marsin, et soutenue d'une autre armée que commandoit
Villeroi, fut envoyée pour l'aider dans ses opérations; et l'on
pouvoit tout attendre de forces aussi imposantes réunies dans le coeur
de l'Allemagne. Il ne s'agissoit que d'éviter de combattre; les
alliés, dans l'impossibilité de tenir dans le pays, eussent été forcés
de l'abandonner aux François et aux Bavarois, et l'empereur sembloit
perdu sans ressources. L'électeur s'obstina à livrer une bataille que
désiroient par dessus tout Eugène et Malborough; ceux-ci trompèrent
Villeroi, et parvinrent à le tenir en échec, tandis qu'ils marchoient
en toute hâte vers les plaines d'Hocstet, dans lesquelles les
attendoit l'ennemi. Ce lieu, où l'on avoit vaincu l'année précédente,
devint le théâtre d'une des défaites les plus désastreuses que la
France eût jamais éprouvées. Les fautes y furent, pour ainsi dire,
accumulées; les méprises n'y furent pas moins funestes que les fautes,
et il s'en commit de plus grandes encore après la défaite. Une armée
entière fut détruite ou prisonnière; on recula du Danube jusque sur
les bords du Rhin: la Bavière demeura abandonnée aux dévastations des
impériaux; et Landau fut assiégé et pris presque sous les yeux de nos
troupes abattues et découragées. La consternation fut générale en
France, et l'on peut juger de la douleur du roi qui, un moment
auparavant, ayant tenu, pour ainsi dire, le sort de l'empereur entre
ses mains, se trouvoit réduit maintenant à craindre pour ses propres
frontières.
(1705) La victoire de Hocstet avoit fait de Malborough le héros de la
ligue et l'âme de toutes ses délibérations. Il forma dès lors le
projet de porter la guerre dans le coeur de la France; et toutes ses
vues étant tournées vers cet objet, il refusa d'aller au secours du
duc de Savoie que Vendôme ne cessoit de poursuivre à outrance. La
bataille de Cassano, où le prince Eugène, qui s'étoit fait
l'auxiliaire du duc, se vit forcé de reculer devant l'armée françoise,
acheva de détruire les dernières espérances de celui-ci sans vaincre
son obstination; et il supporta de voir son pays ravagé et toutes ses
forteresses rasées, plutôt que d'accepter cette paix que Louis XIV, de
son côté, s'obstinoit à lui offrir. Cependant Malborough n'avoit
point exécuté le grand projet qu'il avoit conçu. Par une suite de
manoeuvres habiles, Villars l'avoit tenu en échec, et rien de décisif
ne s'étoit passé sur ce point de nos frontières.
Il n'en alloit pas de même en Espagne: tout y tournoit
malheureusement; le siége de Gibraltar n'avoit point réussi, et les
armées des deux couronnes s'y étoient inutilement consumées. Les
Portugais profitèrent de l'extrême foiblesse où ce siége les avoit
réduites, pour faire, de concert avec les Anglois, une irruption dans
l'Estramadure, où ils emportèrent plusieurs villes et dévastèrent le
pays. Pendant ce temps, l'amirante de Castille, qui, dès le
commencement, s'étoit déclaré pour le parti autrichien, fomentoit de
toutes parts les divisions nationales que la rivalité des deux maisons
avoit fait naître, rallioit les mécontents et préparoit une guerre
intestine que les succès des Portugais firent bientôt éclater. Les
royaumes de Valence, de Murcie, et la Catalogne arborèrent l'étendard
de la révolte; l'archiduc investit Barcelonne, et s'en empara; Gironne
lui ouvrit ses portes, et il se trouva ainsi établi en Espagne. (1706)
L'année suivante lui fut plus favorable encore: le siége de Barcelonne
avoit été résolu dans le conseil de Philippe; mais la lenteur
habituelle des Espagnols fit manquer cette opération dont le résultat
eût été de faire rentrer la Catalogne sous sa domination. Une armée
angloise força celle des deux couronnes à lever ce siége si mal
commencé, plus mal conduit, et où elles ne s'étoient pas moins
épuisées que devant Gibraltar; la révolte de l'Arragon leur coupa,
dans leur retraite, le chemin de la Castille, et les armées
confédérées marchèrent sans obstacle sur Madrid.
Ces revers en amenèrent d'autres: Louis XIV se persuada qu'il n'y
avoit qu'un coup décisif dans les Pays-Bas qui pût rétablir les
affaires; peut-être ne se trompoit-il pas, mais ce n'étoit pas au plus
malhabile et au plus malheureux de ses généraux qu'il falloit donner
une semblable commission. Villeroi fut envoyé à l'armée de Flandre,
avec ordre de chercher Malborough, de le combattre et sans doute de le
vaincre. Le présomptueux courtisan fit tout ce qu'il falloit pour être
battu; il ne voulut point attendre les renforts que lui amenoit
Marsin, pour ne pas partager avec lui l'honneur de la victoire;
choisit un terrain dès long-temps réprouvé par le maréchal de
Luxembourg qui n'avoit jamais voulu y hasarder une bataille; et fit
une disposition militaire pire encore que le choix de son terrain.
Ainsi fut donnée et perdue la bataille de Ramilli, qu'on peut appeler
une déroute plutôt qu'une bataille, puisque la France y perdit à peine
quatre mille hommes, mais déroute la plus complète, la plus
désastreuse, et dont les suites passèrent les espérances même des
vainqueurs. Villeroi qui n'avoit pas su rallier ses troupes après les
avoir fait battre, et le duc de Bavière qui commandoit avec lui à
cette funeste bataille, se retirèrent sous le canon de Lille,
abandonnant en un moment tous les Pays-Bas espagnols et même une
partie des nôtres à l'ennemi.
C'étoit le plus grand désastre que la France eût encore éprouvé: le
malencontreux Villeroi fut rappelé, et l'on arracha Vendôme à l'armée
d'Italie pour venir en Flandre arrêter la marche victorieuse du
général anglois. Il alloit pour réparer les fautes d'un autre, et en
avoit commis lui-même de très grandes dont le prince Eugène avoit su
profiter. Le siége de Turin étoit mal conduit par le duc de La
Feuillade, et les intrigues de cour agravoient encore les fautes des
généraux. Le jeune duc d'Orléans prit la place du duc de Vendôme, mais
sous la tutelle de Marsin qui avoit les ordres secrets du roi. Ces
ordres défendoient expressément de livrer bataille au prince Eugène:
ce fut une nécessité de la recevoir comme il lui plut de la donner, et
malgré tout ce que put dire le duc d'Orléans, qui seul, dans cette
circonstance, se montra général et soldat, il fallut attendre l'ennemi
dans les lignes, et s'abandonner en quelque sorte à sa merci. Une fois
l'attaque commencée, il n'y eut plus que désordre et confusion; et de
même qu'à Ramilli, l'épouvante et la consternation firent plus que
l'épée du vainqueur. On perdit à peine deux mille hommes, et cependant
l'armée débandée repassa la frontière, abandonnant à l'ennemi les
bagages, les provisions, les munitions, la caisse militaire, et
surtout le Milanois, le Mantouan et le Piémont, dont il fit en
quelques heures la conquête. Ainsi la bataille de Ramilli venoit
d'être perdue pour avoir été ordonnée, celle de Turin le fut pour
avoir été défendue.
Quoique les affaires eussent repris une tournure plus favorable en
Espagne où la nation presque entière s'étoit soulevée en faveur de
Philippe, que ce prince fût rentré à Madrid dont les troupes de
l'archiduc avoient un moment pris possession, et que les armées des
deux couronnes, commandées par Berwick, eussent regagné presque tout
ce que l'ennemi avoit envahi, cependant Louis XIV, qui, dès la
bataille d'Hocstet, avoit inutilement employé la médiation du pape et
des cantons pour négocier de la paix, consterné des deux catastrophes
successives de Turin et de Ramilli, pour la première fois rabattit de
sa fierté, et fit des démarches publiques afin d'obtenir de ses
ennemis cette paix qu'il leur avoit si souvent dictée. On y mit pour
première condition que son petit-fils renonceroit à la couronne
d'Espagne; et il se résolut à continuer la guerre malgré les malheurs
et l'épuisement de la France. Il faut l'admirer ici; car il fit, dans
ces extrémités, tout ce qu'il étoit humainement possible de faire pour
ne pas succomber. Il trouva le moyen d'avoir des armées pour la garde
de toutes ses frontières, en Flandre, sur le Rhin, dans la Navarre,
dans le Roussillon; un traité fut fait avec l'empereur pour
l'évacuation des troupes qui occupoient encore la Lombardie, traité
qui, sans doute, livra à celui-ci l'Italie entière et le royaume de
Naples sans coup férir; mais par lequel le roi n'abandonnoit en effet
que ce qu'il lui étoit impossible de conserver, et où il trouvoit
l'immense avantage de pouvoir envoyer à l'armée de Castille un renfort
dont elle avoit le plus grand besoin. Il est évident que l'on dut à ce
traité et à cette manoeuvre le gain de la bataille décisive d'Almanza,
qui porta un coup mortel aux affaires de l'archiduc.
(1707-1709) Sur le Rhin, le maréchal de Villars avoit des succès qui
rappeloient ceux des beaux jours de Louis XIV. Il avoit forcé les
lignes de Stalofen, dissipé devant lui les troupes ennemies, mis les
cercles de l'empire à contribution, et poussé l'armée impériale
jusqu'aux bords du Danube; mais ces succès qui menaçoient déjà la
capitale de l'empire, n'eurent point de résultat, parce que l'heureux
et habile général se vit forcé de céder une partie de son armée pour
aller défendre la Provence, où le prince Eugène et le duc de Savoie
venoient de faire invasion. Ils échouèrent, à la vérité, dans
l'entreprise du siége de Toulon, mais enfin la France vit ses ennemis
au coeur de ses provinces. Cependant le successeur de Léopold[103],
Joseph I, commandoit en maître dans toute l'Italie indignée, et par
les plus injustes violences, forçoit le pape à reconnoître l'archiduc
comme roi d'Espagne; en même temps les Anglois s'emparoient de la
Sardaigne, des îles de Maïorque et Minorque, des ports que l'Espagne
avoit sur les côtes d'Afrique, et lui enlevoient ainsi, pièce à pièce,
tout ce qu'elle possédoit hors de la péninsule. Ce fut à cette même
époque, et au milieu de tant de revers, que Louis XIV eut le courage
de tenter, sur les côtes d'Angleterre, une diversion en faveur du fils
de Jacques II, qu'il avoit reconnu pour roi d'Angleterre, au lit de
mort de son père, avec moins de prudence sans doute que de générosité.
Cette diversion, si elle eût réussi, auroit été utile sans doute en
occupant chez eux les Anglois dont les armées étoient le principal
soutien de la confédération; mais elle ne réussit point, et la France
eut bientôt de nouveaux revers et plus grands encore à déplorer.
[Note 103: Ce prince, d'un caractère hautain et impérieux,
abusa violemment de la victoire, tant à l'égard des princes
de l'Empire qui avoient suivi le parti de la France et de
l'Espagne, qu'à l'égard des princes italiens qui s'en
étoient faits les auxiliaires. Mais ce fut surtout contre le
pape que ses persécutions prirent un caractère plus odieux;
elles n'alloient pas moins qu'à le dépouiller d'une grande
partie de ses états, et ne cessèrent que lorsqu'il eut
obtenu de lui cette reconnoissance des prétendus droits de
l'archiduc, reconnoissance évidemment arrachée par la force,
qui fut considérée comme telle par toutes les puissances de
l'Europe, et que Philippe V eut seul le tort de prendre au
sérieux.]
On faisoit passer les généraux d'un bout de la France à l'autre, et
souvent au risque de tout perdre; une intrigue de cour, un simple
caprice suffisoient pour provoquer de semblables déplacements. Le duc
de Berwick, que nous venons de voir en Espagne, se trouvoit maintenant
opposé au prince Eugène, sur les bords du Rhin[104]; et le duc
d'Orléans commandoit en Espagne; quant à Vendôme, il continuoit à
diriger l'armée de Flandre, mais il avoit au dessus de lui le duc de
Bourgogne et ses courtisans. La division régnoit dans le conseil du
prince; les ordres du cabinet de Versailles venoient en outre, et à
chaque instant, entraver les opérations militaires, et le véritable
général, non seulement n'étoit pas le maître de ses troupes, mais
souvent même n'étoit pas écouté. Sur ces entrefaites, Eugène et
Malborough, qui faisoient ce qu'ils vouloient, opérèrent leur
jonction: ils ne commettoient pas de fautes, et savoient profiter de
celles des autres. Les deux armées se rencontrèrent à Oudenarde; et
là, ce fut encore plutôt une déroute qu'une bataille. L'armée
françoise, débandée et découragée, se retira sous Gand, sous Ypres,
sous Tournay, et les généraux des alliés, avec une armée moins
nombreuse, purent faire tranquillement le siége de Lille. Jamais, dans
toute autre circonstance, entreprise n'eût été plus téméraire: le
désordre et le découragement de l'armée françoise la justifièrent; on
ne fit rien pour empêcher ce siége, auquel on pouvoit apporter des
obstacles insurmontables; et malgré la belle défense du maréchal de
Boufflers, Lille fut pris, au grand étonnement de l'Europe, et
peut-être même de ceux qui l'assiégeoient. Au lieu de combattre on
continuoit à se disputer dans l'armée françoise: Vendôme accusoit les
conseils du prince; ceux-ci récriminoient contre Vendôme; et cependant
cette armée, qui auroit pu entourer l'ennemi, l'affamer, peut-être le
détruire, sembloit frappée d'une sorte de stupeur, et diminuoit de
jour en jour par les maladies et les désertions. Elle laissa enlever
tous ses postes les uns après les autres, et la chute d'un des
derniers boulevards du royaume, laissa aux vainqueurs le chemin ouvert
jusqu'à Paris[105].
[Note 104: «C'est un grand Diable d'Anglois, sec, qui va
toujours droit devant lui,» disoit la reine d'Espagne, qui
ne le trouvoit pas assez homme de cour. Ce fut elle qui le
fit rappeler; peu s'en fallut qu'elle ne payât de la perte
du trône cette fantaisie de qu'un général d'armée eût en
même temps la souplesse d'un courtisan.]
[Note 105: Un parti hollandois avoit eu la hardiesse de
pénétrer de Courtrai jusqu'auprès de Versailles, et avoit
enlevé le premier écuyer du roi, croyant se saisir de la
personne du dauphin. Il est vrai que le premier écuyer fut
délivré, et que ceux qui avoient tenté ce coup si hardi
furent tous faits prisonniers. Mais l'avoir seulement osé
tenter et avoir été sur le point de réussir, prouve en quel
état étoit alors la France.]
(1709-1711) La situation de la France étoit affreuse; l'hiver
rigoureux de 1709 combla ses misères; et tandis qu'il eût été
nécessaire de créer de nouveaux impôts pour défendre le royaume de
l'invasion et peut-être de la conquête, il fallut penser à nourrir une
population innombrable, sans travail et sans pain. Tout sembloit
perdu, lorsque la Providence envoya un secours inattendu dans
l'arrivée de la flotte marchande qui revenoit de la mer du sud. Elle
apportoit en lingots trente millions qui furent prêtés au roi à des
conditions supportables; et l'on put ainsi se préparer à soutenir une
nouvelle campagne; mais en même temps de nouvelles démarches furent
faites pour la paix, et les offres de Louis XIV, les humiliations dont
ses ambassadeurs se laissèrent abreuver par les Hollandois, auxquels
ils avoient été renvoyés pour recevoir les conditions des alliés,
prouvèrent quel étoit l'excès du malheur où ce prince étoit parvenu.
Ceux-ci, comblant la mesure de l'insolence à l'égard d'un grand
monarque qui les avoit vus si long-temps ramper bassement à ses pieds,
montrèrent bien, en cette circonstance, ce qu'étoit l'esprit d'une
république de marchands parvenus; et cependant, quel que fût
l'enivrement ridicule où les avoient jetés tant de victoires
remportées en partie avec leur argent, les offres qui leur furent
définitivement faites étoient si avantageuses, tellement au delà de
toutes les espérances qu'ils eussent jamais osé concevoir, que
probablement ils les auroient acceptées, si Eugène et Malborough, qui
trouvoient leur compte, et chacun à sa manière, dans la continuation
de la guerre, ne les eussent fait rejeter. Afin d'y parvenir,
Malborough, qui étoit alors maître absolu en Hollande, et dont le
parti dominoit en Angleterre, trouva le moyen de rendre les conditions
de cette paix inacceptables, en exigeant, sans compter tout le reste,
que le roi de France, qui consentoit à ne plus reconnoître son
petit-fils pour roi d'Espagne, non seulement se réunît contre lui à
ses ennemis, mais s'il refusoit de céder sa couronne, se chargeât seul
du soin de le détrôner. Telles furent les dernières propositions qui
furent faites à Louis XIV aux conférences de Gertruydemberg. L'âme de
l'auguste vieillard se révolta contre l'avilissement auquel on vouloit
le réduire; il se montra véritablement grand dans ces grandes
extrémités, et la guerre fut continuée.
De nouveaux revers la signalèrent: Malborough continua d'assiéger et
de prendre nos places fortes, sans éprouver le moindre obstacle.
Douai, Aire, Tournay succombèrent: Villars, qui étoit alors à la tête
des armées de Flandres, lui livra la bataille de Malplaquet pour
l'empêcher d'assiéger Mons; et l'on regarda comme un bonheur pour la
France, que cette bataille meurtrière n'eût point été décisive en
faveur de l'ennemi. Le soldat françois y retrempa en quelque sorte son
courage, et y retrouva une partie de la confiance qu'il avoit perdue.
En même temps les impériaux, qui cherchoient à pénétrer en France par
l'Alsace, furent battus et repoussés par une division de l'armée du
maréchal d'Harcourt, commandée par le comte du Bourg.
Les affaires subissoient en Espagne de grandes vicissitudes: le duc
d'Orléans venoit d'en être rappelé pour avoir eu la pensée de s'y
faire un parti, et de se frayer le chemin d'un trône dont Philippe V
sembloit disposé à descendre[106]. La bataille de Saragosse perdue,
depuis son départ, avoit rouvert les portes de Madrid à l'archiduc; et
pour la seconde fois, tout, de ce côté, sembloit encore désespéré,
lorsque l'arrivée de Vendôme changea tout à coup la face des choses.
Malheureux en Flandre et quelquefois même en Italie, un bonheur
constant l'accompagna dans cette guerre d'Espagne qui fait presque
toute sa gloire. Aidé de cette affection que la nation espagnole
conservoit pour Philippe, il répara par son activité, par sa
popularité, par sa générosité qui lui gagnoient les coeurs des
soldats, toutes les fautes qui avoient été commises; ses manoeuvres
habiles empêchèrent la jonction de l'armée portugaise à celle des
alliés; l'archiduc à peine entré à Madrid fut forcé d'en sortir et de
regagner Barcelonne; enfin la bataille de Villa-Viciosa raffermit
Philippe sur son trône chancelant; et depuis cette victoire décisive,
ses affaires allèrent toujours prospérant.
[Note 106: Le bruit courut qu'il avoit intrigué en Espagne
dans le dessein de détrôner Philippe V; deux de ses agents,
nommés Flotte et Deslandes, dont les démarches et les
paroles avoient semblé suspectes, furent arrêtés. Le duc
d'Orléans fut un moment considéré comme un traître, et, en
France comme en Espagne, il n'y eut qu'un cri contre lui. Or
il fut bientôt démontré que si ce prince avoit eu quelques
vues sur la couronne d'Espagne, ce n'avoit été que dans le
cas d'une renonciation formelle de Philippe, dont il étoit
déjà question même dans le cabinet de Versailles, et qu'il
sembloit, vu la situation critique où se trouvoient ses
affaires, assez disposé à faire. Ce n'étoit point à lui,
mais à l'archiduc d'Autriche, que le duc d'Orléans vouloit,
dans un tel cas, tenter d'enlever cette couronne; et un tel
projet, qui ne blessoit point la justice, avoit quelque
chose de louable et de grand. Le véritable crime du duc
d'Orléans étoit de s'être montré en diverses occasions
opposé aux vues ambitieuses de la princesse des Ursins, et
d'avoir lancé sur elle quelques sarcasmes trop piquants.]