(1704) Cependant les alliés, qui ne vouloient pas que la couronne

d'Espagne et celle d'empereur d'Allemagne fussent réunies sur la même

tête, avoient exigé que Léopold et son fils, le roi des Romains,

cédassent leurs droits à l'archiduc; et celui-ci venoit d'être

proclamé roi d'Espagne sous le nom de Charles III. Une flotte angloise

le porta dans les eaux du Tage, et, au moment même où il débarquoit à

Lisbonne, Philippe V déclara la guerre au roi de Portugal, fit

invasion dans ses États avec une armée que commandoit le duc de

Berwick, et par la rapidité de sa marche et de ses conquêtes, y

répandit de toutes parts l'alarme et la consternation[101]. D'un

autre côté, la Savoie tout entière avoit été envahie sans le moindre

obstacle par le duc de La Feuillade; le duc de Vendôme battoit les

armées de Victor-Amédée, et lui enlevoit ses dernières places fortes;

et, cependant toujours obstiné à fermer l'oreille aux propositions que

le roi ne cessoit de lui faire, ce prince, réduit aux dernières

extrémités, tentoit vainement de faire irruption dans le Dauphiné,

pour y chercher des auxiliaires parmi les protestants qui venoient de

se révolter, et dont la révolte étoit entretenue au moyen de l'argent

et des armes que leur fournissoient les alliés[102].

[Note 101: Cette expédition, si heureusement commencée, et

qui auroit peut-être mis fin à la guerre, manqua par la

friponnerie d'Orry, chargé de l'intendance des vivres, et

favori de la princesse des Ursins, qui, comme on sait,

gouvernoit absolument la reine d'Espagne, et par elle le

roi. Il avoit reçu des sommes considérables pour ces

approvisionnements, avoit assuré que tout étoit préparé; et

lorsqu'on arriva sur la frontière, on ne trouva ni vivres ni

convois. Cet événement pensa perdre la favorite, dont Louis

XIV exigea le renvoi; mais elle rentra bientôt en grâce par

l'adresse de madame de Maintenon qui en étoit engouée, et il

ne tint pas à ces deux femmes, qui intriguoient et

correspondoient ensemble, dirigeoient toutes les affaires,

faisoient et défaisoient les généraux au gré de leurs

caprices et de leurs intérêts, que Philippe V ne perdît

l'affection de ses peuples, et avec elles son royaume qui en

dépendoit. «De là, dit le duc de Saint-Simon, cette autorité

sans bornes de madame des Ursins, de là la chute de tous

ceux qui avoient mis Philippe V sur le trône et de ceux dont

les conseils pouvoient l'y soutenir; de là le néant de nos

ministres sur l'Espagne, dont aucun ne put s'y maintenir

qu'en s'abandonnant sans réserve à la des Ursins.»]

[Note 102: Cette révolte, dite des _Camisars_, et dont le

foyer principal étoit dans les Cévennes, eut d'abord de

foibles commencements; mais bientôt, par le peu d'activité

que l'on mit à l'éteindre, elle prit tous les caractères de

violence et d'atrocité qui signaloient les révoltes des

religionnaires. Ils se livrèrent, ainsi qu'ils avoient déjà

fait et si souvent, à des cruautés inouïes contre les

catholiques, et exercèrent dans les églises les plus

horribles profanations. Le mal parut assez grave pour que

l'on crût nécessaire d'envoyer contre eux une petite armée

et un maréchal de France pour la commander. C'étoit le

maréchal de Montrevel. Il les poursuivit vigoureusement,

exerçant contre eux de terribles représailles; et il les eût

sans doute facilement détruits sans ces continuels secours

qu'ils recevoient des Anglois, et plus particulièrement des

Hollandois. Le maréchal de Villars prit la place de

Montrevel, lorsque leur courage étoit déjà abattu, tant par

les défaites qu'ils avoient essuyées que par le peu de

succès qu'avoit obtenu le duc de Savoie dans sa tentative

d'irruption. Ces troubles ne tardèrent point à finir par la

mort de quelques chefs, la soumission des autres, et une

amnistie générale accordée au reste des rebelles.]

Jusque là tout alloit bien pour la France. De nouveaux troubles

avoient éclaté en Hongrie; Louis XIV soutenoit cette rébellion qui

donnoit de grands embarras à l'empereur, et l'électeur de Bavière

demeuroit ferme dans l'alliance de la France. Une armée conduite par

Tallard et Marsin, et soutenue d'une autre armée que commandoit

Villeroi, fut envoyée pour l'aider dans ses opérations; et l'on

pouvoit tout attendre de forces aussi imposantes réunies dans le coeur

de l'Allemagne. Il ne s'agissoit que d'éviter de combattre; les

alliés, dans l'impossibilité de tenir dans le pays, eussent été forcés

de l'abandonner aux François et aux Bavarois, et l'empereur sembloit

perdu sans ressources. L'électeur s'obstina à livrer une bataille que

désiroient par dessus tout Eugène et Malborough; ceux-ci trompèrent

Villeroi, et parvinrent à le tenir en échec, tandis qu'ils marchoient

en toute hâte vers les plaines d'Hocstet, dans lesquelles les

attendoit l'ennemi. Ce lieu, où l'on avoit vaincu l'année précédente,

devint le théâtre d'une des défaites les plus désastreuses que la

France eût jamais éprouvées. Les fautes y furent, pour ainsi dire,

accumulées; les méprises n'y furent pas moins funestes que les fautes,

et il s'en commit de plus grandes encore après la défaite. Une armée

entière fut détruite ou prisonnière; on recula du Danube jusque sur

les bords du Rhin: la Bavière demeura abandonnée aux dévastations des

impériaux; et Landau fut assiégé et pris presque sous les yeux de nos

troupes abattues et découragées. La consternation fut générale en

France, et l'on peut juger de la douleur du roi qui, un moment

auparavant, ayant tenu, pour ainsi dire, le sort de l'empereur entre

ses mains, se trouvoit réduit maintenant à craindre pour ses propres

frontières.

(1705) La victoire de Hocstet avoit fait de Malborough le héros de la

ligue et l'âme de toutes ses délibérations. Il forma dès lors le

projet de porter la guerre dans le coeur de la France; et toutes ses

vues étant tournées vers cet objet, il refusa d'aller au secours du

duc de Savoie que Vendôme ne cessoit de poursuivre à outrance. La

bataille de Cassano, où le prince Eugène, qui s'étoit fait

l'auxiliaire du duc, se vit forcé de reculer devant l'armée françoise,

acheva de détruire les dernières espérances de celui-ci sans vaincre

son obstination; et il supporta de voir son pays ravagé et toutes ses

forteresses rasées, plutôt que d'accepter cette paix que Louis XIV, de

son côté, s'obstinoit à lui offrir. Cependant Malborough n'avoit

point exécuté le grand projet qu'il avoit conçu. Par une suite de

manoeuvres habiles, Villars l'avoit tenu en échec, et rien de décisif

ne s'étoit passé sur ce point de nos frontières.

Il n'en alloit pas de même en Espagne: tout y tournoit

malheureusement; le siége de Gibraltar n'avoit point réussi, et les

armées des deux couronnes s'y étoient inutilement consumées. Les

Portugais profitèrent de l'extrême foiblesse où ce siége les avoit

réduites, pour faire, de concert avec les Anglois, une irruption dans

l'Estramadure, où ils emportèrent plusieurs villes et dévastèrent le

pays. Pendant ce temps, l'amirante de Castille, qui, dès le

commencement, s'étoit déclaré pour le parti autrichien, fomentoit de

toutes parts les divisions nationales que la rivalité des deux maisons

avoit fait naître, rallioit les mécontents et préparoit une guerre

intestine que les succès des Portugais firent bientôt éclater. Les

royaumes de Valence, de Murcie, et la Catalogne arborèrent l'étendard

de la révolte; l'archiduc investit Barcelonne, et s'en empara; Gironne

lui ouvrit ses portes, et il se trouva ainsi établi en Espagne. (1706)

L'année suivante lui fut plus favorable encore: le siége de Barcelonne

avoit été résolu dans le conseil de Philippe; mais la lenteur

habituelle des Espagnols fit manquer cette opération dont le résultat

eût été de faire rentrer la Catalogne sous sa domination. Une armée

angloise força celle des deux couronnes à lever ce siége si mal

commencé, plus mal conduit, et où elles ne s'étoient pas moins

épuisées que devant Gibraltar; la révolte de l'Arragon leur coupa,

dans leur retraite, le chemin de la Castille, et les armées

confédérées marchèrent sans obstacle sur Madrid.

Ces revers en amenèrent d'autres: Louis XIV se persuada qu'il n'y

avoit qu'un coup décisif dans les Pays-Bas qui pût rétablir les

affaires; peut-être ne se trompoit-il pas, mais ce n'étoit pas au plus

malhabile et au plus malheureux de ses généraux qu'il falloit donner

une semblable commission. Villeroi fut envoyé à l'armée de Flandre,

avec ordre de chercher Malborough, de le combattre et sans doute de le

vaincre. Le présomptueux courtisan fit tout ce qu'il falloit pour être

battu; il ne voulut point attendre les renforts que lui amenoit

Marsin, pour ne pas partager avec lui l'honneur de la victoire;

choisit un terrain dès long-temps réprouvé par le maréchal de

Luxembourg qui n'avoit jamais voulu y hasarder une bataille; et fit

une disposition militaire pire encore que le choix de son terrain.

Ainsi fut donnée et perdue la bataille de Ramilli, qu'on peut appeler

une déroute plutôt qu'une bataille, puisque la France y perdit à peine

quatre mille hommes, mais déroute la plus complète, la plus

désastreuse, et dont les suites passèrent les espérances même des

vainqueurs. Villeroi qui n'avoit pas su rallier ses troupes après les

avoir fait battre, et le duc de Bavière qui commandoit avec lui à

cette funeste bataille, se retirèrent sous le canon de Lille,

abandonnant en un moment tous les Pays-Bas espagnols et même une

partie des nôtres à l'ennemi.

C'étoit le plus grand désastre que la France eût encore éprouvé: le

malencontreux Villeroi fut rappelé, et l'on arracha Vendôme à l'armée

d'Italie pour venir en Flandre arrêter la marche victorieuse du

général anglois. Il alloit pour réparer les fautes d'un autre, et en

avoit commis lui-même de très grandes dont le prince Eugène avoit su

profiter. Le siége de Turin étoit mal conduit par le duc de La

Feuillade, et les intrigues de cour agravoient encore les fautes des

généraux. Le jeune duc d'Orléans prit la place du duc de Vendôme, mais

sous la tutelle de Marsin qui avoit les ordres secrets du roi. Ces

ordres défendoient expressément de livrer bataille au prince Eugène:

ce fut une nécessité de la recevoir comme il lui plut de la donner, et

malgré tout ce que put dire le duc d'Orléans, qui seul, dans cette

circonstance, se montra général et soldat, il fallut attendre l'ennemi

dans les lignes, et s'abandonner en quelque sorte à sa merci. Une fois

l'attaque commencée, il n'y eut plus que désordre et confusion; et de

même qu'à Ramilli, l'épouvante et la consternation firent plus que

l'épée du vainqueur. On perdit à peine deux mille hommes, et cependant

l'armée débandée repassa la frontière, abandonnant à l'ennemi les

bagages, les provisions, les munitions, la caisse militaire, et

surtout le Milanois, le Mantouan et le Piémont, dont il fit en

quelques heures la conquête. Ainsi la bataille de Ramilli venoit

d'être perdue pour avoir été ordonnée, celle de Turin le fut pour

avoir été défendue.

Quoique les affaires eussent repris une tournure plus favorable en

Espagne où la nation presque entière s'étoit soulevée en faveur de

Philippe, que ce prince fût rentré à Madrid dont les troupes de

l'archiduc avoient un moment pris possession, et que les armées des

deux couronnes, commandées par Berwick, eussent regagné presque tout

ce que l'ennemi avoit envahi, cependant Louis XIV, qui, dès la

bataille d'Hocstet, avoit inutilement employé la médiation du pape et

des cantons pour négocier de la paix, consterné des deux catastrophes

successives de Turin et de Ramilli, pour la première fois rabattit de

sa fierté, et fit des démarches publiques afin d'obtenir de ses

ennemis cette paix qu'il leur avoit si souvent dictée. On y mit pour

première condition que son petit-fils renonceroit à la couronne

d'Espagne; et il se résolut à continuer la guerre malgré les malheurs

et l'épuisement de la France. Il faut l'admirer ici; car il fit, dans

ces extrémités, tout ce qu'il étoit humainement possible de faire pour

ne pas succomber. Il trouva le moyen d'avoir des armées pour la garde

de toutes ses frontières, en Flandre, sur le Rhin, dans la Navarre,

dans le Roussillon; un traité fut fait avec l'empereur pour

l'évacuation des troupes qui occupoient encore la Lombardie, traité

qui, sans doute, livra à celui-ci l'Italie entière et le royaume de

Naples sans coup férir; mais par lequel le roi n'abandonnoit en effet

que ce qu'il lui étoit impossible de conserver, et où il trouvoit

l'immense avantage de pouvoir envoyer à l'armée de Castille un renfort

dont elle avoit le plus grand besoin. Il est évident que l'on dut à ce

traité et à cette manoeuvre le gain de la bataille décisive d'Almanza,

qui porta un coup mortel aux affaires de l'archiduc.

(1707-1709) Sur le Rhin, le maréchal de Villars avoit des succès qui

rappeloient ceux des beaux jours de Louis XIV. Il avoit forcé les

lignes de Stalofen, dissipé devant lui les troupes ennemies, mis les

cercles de l'empire à contribution, et poussé l'armée impériale

jusqu'aux bords du Danube; mais ces succès qui menaçoient déjà la

capitale de l'empire, n'eurent point de résultat, parce que l'heureux

et habile général se vit forcé de céder une partie de son armée pour

aller défendre la Provence, où le prince Eugène et le duc de Savoie

venoient de faire invasion. Ils échouèrent, à la vérité, dans

l'entreprise du siége de Toulon, mais enfin la France vit ses ennemis

au coeur de ses provinces. Cependant le successeur de Léopold[103],

Joseph I, commandoit en maître dans toute l'Italie indignée, et par

les plus injustes violences, forçoit le pape à reconnoître l'archiduc

comme roi d'Espagne; en même temps les Anglois s'emparoient de la

Sardaigne, des îles de Maïorque et Minorque, des ports que l'Espagne

avoit sur les côtes d'Afrique, et lui enlevoient ainsi, pièce à pièce,

tout ce qu'elle possédoit hors de la péninsule. Ce fut à cette même

époque, et au milieu de tant de revers, que Louis XIV eut le courage

de tenter, sur les côtes d'Angleterre, une diversion en faveur du fils

de Jacques II, qu'il avoit reconnu pour roi d'Angleterre, au lit de

mort de son père, avec moins de prudence sans doute que de générosité.

Cette diversion, si elle eût réussi, auroit été utile sans doute en

occupant chez eux les Anglois dont les armées étoient le principal

soutien de la confédération; mais elle ne réussit point, et la France

eut bientôt de nouveaux revers et plus grands encore à déplorer.

[Note 103: Ce prince, d'un caractère hautain et impérieux,

abusa violemment de la victoire, tant à l'égard des princes

de l'Empire qui avoient suivi le parti de la France et de

l'Espagne, qu'à l'égard des princes italiens qui s'en

étoient faits les auxiliaires. Mais ce fut surtout contre le

pape que ses persécutions prirent un caractère plus odieux;

elles n'alloient pas moins qu'à le dépouiller d'une grande

partie de ses états, et ne cessèrent que lorsqu'il eut

obtenu de lui cette reconnoissance des prétendus droits de

l'archiduc, reconnoissance évidemment arrachée par la force,

qui fut considérée comme telle par toutes les puissances de

l'Europe, et que Philippe V eut seul le tort de prendre au

sérieux.]

On faisoit passer les généraux d'un bout de la France à l'autre, et

souvent au risque de tout perdre; une intrigue de cour, un simple

caprice suffisoient pour provoquer de semblables déplacements. Le duc

de Berwick, que nous venons de voir en Espagne, se trouvoit maintenant

opposé au prince Eugène, sur les bords du Rhin[104]; et le duc

d'Orléans commandoit en Espagne; quant à Vendôme, il continuoit à

diriger l'armée de Flandre, mais il avoit au dessus de lui le duc de

Bourgogne et ses courtisans. La division régnoit dans le conseil du

prince; les ordres du cabinet de Versailles venoient en outre, et à

chaque instant, entraver les opérations militaires, et le véritable

général, non seulement n'étoit pas le maître de ses troupes, mais

souvent même n'étoit pas écouté. Sur ces entrefaites, Eugène et

Malborough, qui faisoient ce qu'ils vouloient, opérèrent leur

jonction: ils ne commettoient pas de fautes, et savoient profiter de

celles des autres. Les deux armées se rencontrèrent à Oudenarde; et

là, ce fut encore plutôt une déroute qu'une bataille. L'armée

françoise, débandée et découragée, se retira sous Gand, sous Ypres,

sous Tournay, et les généraux des alliés, avec une armée moins

nombreuse, purent faire tranquillement le siége de Lille. Jamais, dans

toute autre circonstance, entreprise n'eût été plus téméraire: le

désordre et le découragement de l'armée françoise la justifièrent; on

ne fit rien pour empêcher ce siége, auquel on pouvoit apporter des

obstacles insurmontables; et malgré la belle défense du maréchal de

Boufflers, Lille fut pris, au grand étonnement de l'Europe, et

peut-être même de ceux qui l'assiégeoient. Au lieu de combattre on

continuoit à se disputer dans l'armée françoise: Vendôme accusoit les

conseils du prince; ceux-ci récriminoient contre Vendôme; et cependant

cette armée, qui auroit pu entourer l'ennemi, l'affamer, peut-être le

détruire, sembloit frappée d'une sorte de stupeur, et diminuoit de

jour en jour par les maladies et les désertions. Elle laissa enlever

tous ses postes les uns après les autres, et la chute d'un des

derniers boulevards du royaume, laissa aux vainqueurs le chemin ouvert

jusqu'à Paris[105].

[Note 104: «C'est un grand Diable d'Anglois, sec, qui va

toujours droit devant lui,» disoit la reine d'Espagne, qui

ne le trouvoit pas assez homme de cour. Ce fut elle qui le

fit rappeler; peu s'en fallut qu'elle ne payât de la perte

du trône cette fantaisie de qu'un général d'armée eût en

même temps la souplesse d'un courtisan.]

[Note 105: Un parti hollandois avoit eu la hardiesse de

pénétrer de Courtrai jusqu'auprès de Versailles, et avoit

enlevé le premier écuyer du roi, croyant se saisir de la

personne du dauphin. Il est vrai que le premier écuyer fut

délivré, et que ceux qui avoient tenté ce coup si hardi

furent tous faits prisonniers. Mais l'avoir seulement osé

tenter et avoir été sur le point de réussir, prouve en quel

état étoit alors la France.]

(1709-1711) La situation de la France étoit affreuse; l'hiver

rigoureux de 1709 combla ses misères; et tandis qu'il eût été

nécessaire de créer de nouveaux impôts pour défendre le royaume de

l'invasion et peut-être de la conquête, il fallut penser à nourrir une

population innombrable, sans travail et sans pain. Tout sembloit

perdu, lorsque la Providence envoya un secours inattendu dans

l'arrivée de la flotte marchande qui revenoit de la mer du sud. Elle

apportoit en lingots trente millions qui furent prêtés au roi à des

conditions supportables; et l'on put ainsi se préparer à soutenir une

nouvelle campagne; mais en même temps de nouvelles démarches furent

faites pour la paix, et les offres de Louis XIV, les humiliations dont

ses ambassadeurs se laissèrent abreuver par les Hollandois, auxquels

ils avoient été renvoyés pour recevoir les conditions des alliés,

prouvèrent quel étoit l'excès du malheur où ce prince étoit parvenu.

Ceux-ci, comblant la mesure de l'insolence à l'égard d'un grand

monarque qui les avoit vus si long-temps ramper bassement à ses pieds,

montrèrent bien, en cette circonstance, ce qu'étoit l'esprit d'une

république de marchands parvenus; et cependant, quel que fût

l'enivrement ridicule où les avoient jetés tant de victoires

remportées en partie avec leur argent, les offres qui leur furent

définitivement faites étoient si avantageuses, tellement au delà de

toutes les espérances qu'ils eussent jamais osé concevoir, que

probablement ils les auroient acceptées, si Eugène et Malborough, qui

trouvoient leur compte, et chacun à sa manière, dans la continuation

de la guerre, ne les eussent fait rejeter. Afin d'y parvenir,

Malborough, qui étoit alors maître absolu en Hollande, et dont le

parti dominoit en Angleterre, trouva le moyen de rendre les conditions

de cette paix inacceptables, en exigeant, sans compter tout le reste,

que le roi de France, qui consentoit à ne plus reconnoître son

petit-fils pour roi d'Espagne, non seulement se réunît contre lui à

ses ennemis, mais s'il refusoit de céder sa couronne, se chargeât seul

du soin de le détrôner. Telles furent les dernières propositions qui

furent faites à Louis XIV aux conférences de Gertruydemberg. L'âme de

l'auguste vieillard se révolta contre l'avilissement auquel on vouloit

le réduire; il se montra véritablement grand dans ces grandes

extrémités, et la guerre fut continuée.

De nouveaux revers la signalèrent: Malborough continua d'assiéger et

de prendre nos places fortes, sans éprouver le moindre obstacle.

Douai, Aire, Tournay succombèrent: Villars, qui étoit alors à la tête

des armées de Flandres, lui livra la bataille de Malplaquet pour

l'empêcher d'assiéger Mons; et l'on regarda comme un bonheur pour la

France, que cette bataille meurtrière n'eût point été décisive en

faveur de l'ennemi. Le soldat françois y retrempa en quelque sorte son

courage, et y retrouva une partie de la confiance qu'il avoit perdue.

En même temps les impériaux, qui cherchoient à pénétrer en France par

l'Alsace, furent battus et repoussés par une division de l'armée du

maréchal d'Harcourt, commandée par le comte du Bourg.

Les affaires subissoient en Espagne de grandes vicissitudes: le duc

d'Orléans venoit d'en être rappelé pour avoir eu la pensée de s'y

faire un parti, et de se frayer le chemin d'un trône dont Philippe V

sembloit disposé à descendre[106]. La bataille de Saragosse perdue,

depuis son départ, avoit rouvert les portes de Madrid à l'archiduc; et

pour la seconde fois, tout, de ce côté, sembloit encore désespéré,

lorsque l'arrivée de Vendôme changea tout à coup la face des choses.

Malheureux en Flandre et quelquefois même en Italie, un bonheur

constant l'accompagna dans cette guerre d'Espagne qui fait presque

toute sa gloire. Aidé de cette affection que la nation espagnole

conservoit pour Philippe, il répara par son activité, par sa

popularité, par sa générosité qui lui gagnoient les coeurs des

soldats, toutes les fautes qui avoient été commises; ses manoeuvres

habiles empêchèrent la jonction de l'armée portugaise à celle des

alliés; l'archiduc à peine entré à Madrid fut forcé d'en sortir et de

regagner Barcelonne; enfin la bataille de Villa-Viciosa raffermit

Philippe sur son trône chancelant; et depuis cette victoire décisive,

ses affaires allèrent toujours prospérant.

[Note 106: Le bruit courut qu'il avoit intrigué en Espagne

dans le dessein de détrôner Philippe V; deux de ses agents,

nommés Flotte et Deslandes, dont les démarches et les

paroles avoient semblé suspectes, furent arrêtés. Le duc

d'Orléans fut un moment considéré comme un traître, et, en

France comme en Espagne, il n'y eut qu'un cri contre lui. Or

il fut bientôt démontré que si ce prince avoit eu quelques

vues sur la couronne d'Espagne, ce n'avoit été que dans le

cas d'une renonciation formelle de Philippe, dont il étoit

déjà question même dans le cabinet de Versailles, et qu'il

sembloit, vu la situation critique où se trouvoient ses

affaires, assez disposé à faire. Ce n'étoit point à lui,

mais à l'archiduc d'Autriche, que le duc d'Orléans vouloit,

dans un tel cas, tenter d'enlever cette couronne; et un tel

projet, qui ne blessoit point la justice, avoit quelque

chose de louable et de grand. Le véritable crime du duc

d'Orléans étoit de s'être montré en diverses occasions

opposé aux vues ambitieuses de la princesse des Ursins, et

d'avoir lancé sur elle quelques sarcasmes trop piquants.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 9 / 23 段