Dès 1683, et peu de temps après que ces brouilleries eurent commencé,

il s'étoit fait un grand changement dans la vie privée de Louis XIV et

dans les allures de sa cour, par la retraite de madame de Montespan,

retraite qui mit fin aux scandales dont il avoit trop long-temps donné

à ses peuples le spectacle dangereux. Madame de Maintenon la remplaça:

un mariage publiquement connu, quoiqu'il ne fût pas publiquement

avoué, parce qu'il auroit fait une reine de France de la veuve de

Scarron[91], avoit légitimé ses intimités avec cette femme adroite et

ambitieuse. Louvois étant mort, nous allons voir bientôt ce qu'il

advint du système despotique de Louis XIV, entouré d'hommes médiocres

et aidé des lumières de madame de Maintenon.

[Note 91: Personne ne s'opposa plus fortement que Louvois à

cette déclaration si avilissante pour le roi. Ce fut un vrai

service qu'il lui rendit, et que madame de Maintenon ne lui

pardonna point. Il n'échappa que par la mort à la vengeance

de cette femme, qui se croyoit profondément outragée pour

n'avoir pas été déclarée reine de France.]

(1698) Une réforme considérable avoit été faite dans les troupes; la

paix avoit amené la diminution des impôts; et il sembloit que les

peuples alloient respirer, lorsque la santé chancelante de Charles II,

roi d'Espagne, fit renaître tout à coup les ambitions, les alarmes et

les espérances, dans les divers cabinets de l'Europe. Ce monarque

étoit sans enfants: sa vaste succession sembloit être une proie que se

disputeroient les maisons de France et d'Autriche; et l'on prévoyoit

que sa mort deviendroit la source d'une guerre non moins violente que

celle qui étoit à peine terminée.

Quelques uns ont prétendu que ce fut par amour pour la paix que

Guillaume imagina le premier traité de partage, traité qui fut signé à

La Haye en 1698, entre la France, la Hollande et l'Angleterre[92];

d'autres pensent, et avec plus d'apparence de raison, que, sous ce

prétexte de chercher à raffermir la paix, son véritable but étoit

d'allumer une guerre nouvelle en Europe, afin d'avoir un prétexte de

conserver son armée que le parlement vouloit lui faire licencier, et

avec elle sa prépondérance qui étoit sur le point de lui échapper. Car

il est vrai de dire que les Anglois n'avoient changé de roi que par

haine de la royauté, et qu'au degré de licence où ils étoient

parvenus, la condition implicite qu'ils avoient mise pour leur nouveau

monarque, à l'acceptation du trône, étoit de ne point régner; c'est ce

que l'ambitieux Guillaume n'avoit point compris: de là les chagrins et

les dégoûts qui empoisonnèrent si justement les dernières années de sa

vie. Il est donc plus vraisemblable qu'il vouloit la guerre; et si

l'on considère que l'équilibre du territoire étoit alors toute la

politique de l'Europe, qui, depuis cinquante ans, déchiroit ses

propres entrailles, soit pour le rompre, soit pour le rétablir, il est

évident que le partage des états du roi d'Espagne ne pouvoit manquer,

en faisant naître de nouvelles craintes, de ranimer les anciennes

discordes. On a peine à comprendre que Louis XIV qui avoit besoin de

la paix, qui désiroit sincèrement la conserver, ait pu donner dans ce

piége de signer avec la Hollande et l'Angleterre un traité où il

faisoit, de sa pleine autorité, sa part à l'empereur qui avoit sur la

succession entière du roi d'Espagne des prétentions que rien ne

sembloit pouvoir ébranler. Ce traité produisit donc l'effet qu'il

devoit produire: il souleva toute l'Europe, et particulièrement le roi

d'Espagne, qui s'indigna justement que, de son vivant, on osât faire

ainsi le démembrement de ses états. Pour déjouer des projets dont il

étoit profondément blessé, et dont la nation espagnole ne se sentoit

pas moins offensée que lui, ce prince fit un testament par lequel il

déclara le prince électoral de Bavière, encore enfant, héritier de

tous ses royaumes.

[Note 92: Le prince électoral de Bavière y étoit désigné roi

d'Espagne; le dauphin y avoit pour sa part les royaumes de

Naples et de Sicile, les places dépendantes de la monarchie

espagnole situées sur la côte de Toscane ou îles adjacentes,

la ville et le marquisat de Final, la province de Guipuscoa,

nommément les villes de Fontarabie et Saint-Sébastien,

situées dans cette province, et le port du passage. On

donnoit à l'archiduc Charles d'Autriche le duché de Milan.]

(1699-1700) L'année suivante, ce jeune prince mourut; et Guillaume,

dont la situation à l'égard de son parlement n'étoit point changée,

reprit ses manoeuvres et proposa au roi un second traité de partage,

dont les dispositions sembloient plus propres à concilier les esprits,

mais qui, par cela même qu'il donnoit un accroissement de territoire

et de puissance à la France, devoit produire en Europe le même effet

que le premier[93]. C'étoit là sans doute ce que vouloit ce perfide

artisan de discordes; et il paroît certain qu'au moment même où il

signoit ce traité dont une des clauses portoit que l'empereur devoit y

accéder dans trois mois, s'il vouloit jouir de ses avantages de

co-partageant, il le détournoit secrètement de le faire, lui offrant

toutes les forces de la Hollande et de l'Angleterre, pour soutenir ses

droits à la succession entière du roi d'Espagne.

[Note 93: Relativement au dauphin, ce traité ne changeoit

rien à ce qui avoit été établi dans le premier, si ce n'est

qu'on y ajoutoit la Lorraine; le duc Léopold recevoit en

dédommagement le Milanois, que l'on ôtoit à l'archiduc pour

lui donner tout le reste de la monarchie espagnole.]

Léopold n'avoit pas besoin d'être poussé à faire un tel refus: ses

intrigues dans le cabinet de Madrid lui faisoient considérer cette

succession comme devant immanquablement revenir à sa maison; mais la

France intrigua plus heureusement que lui. D'ailleurs, touchant

immédiatement aux frontières d'Espagne, elle avoit un avantage de

position qui sembloit présenter plus de sécurité pour l'avenir; les

droits du sang étoient en outre mieux établis dans la maison de

Bourbon; enfin Charles II fut amené par plusieurs insinuations très

adroites à faire son second testament, lequel institua le duc

d'Anjou, second fils du Dauphin, héritier de la couronne d'Espagne et

de tous ses autres états. Il mourut peu de temps après; Louis XIV

accepta le testament, et la nation espagnole tout entière y donna son

assentiment.

(1701) C'étoit se résoudre en même temps à accepter la guerre que

l'Europe entière alloit inévitablement lui faire; mais lorsqu'on y

réfléchit, on reconnoît que cette guerre étoit également inévitable,

quelque parti qu'eût pris le roi de France; et en effet cette

politique absurde de l'équilibre, chef-d'oeuvre de la civilisation

moderne, devoit la faire nécessairement éclater, soit que la maison

d'Autriche s'accrût de cette succession, soit qu'elle vînt ajouter à

la prépondérance de la maison de Bourbon. À l'instant même, tout fut

donc en fermentation dans cette Europe à peine pacifiée. Louis essaya

vainement de gagner les Hollandois dont Guillaume dirigeoit tous les

conseils, et dont l'importance étoit telle alors, que, si ce prince

habile ne leur eût persuadé qu'il y avoit pour eux plus de sûreté et

d'avantages dans leur alliance avec l'empereur, ils pouvoient à eux

seuls déconcerter tous les projets des ennemis de la France. Léopold

fut moins heureux dans ses démarches pour engager les princes de

l'empire dans sa querelle, et ils refusèrent d'abord d'y entrer, ne se

souciant point de travailler eux-mêmes à l'accroissement de sa

puissance: ce qui ne l'empêcha pas de protester contre le testament,

et sans déclarer encore la guerre à la France, d'appuyer cette

protestation d'une invasion à main armée dans le Milanois. Assuré du

concours des Hollandois, Guillaume s'étoit aussitôt retourné vers son

parlement, pour en obtenir de prendre part à une guerre qu'il lui

présentoit comme nécessaire à la sécurité de toute l'Europe; et

quoique repoussé et même abreuvé d'affronts par l'une et l'autre

chambre, il n'en continuoit pas moins ses négociations avec

l'empereur, l'assurant que son alliance suivroit de près celle que

venoient de faire avec lui les États-Généraux.

Tandis que ces intrigues se tramoient, Louis, fidèle à cette marche

expéditive que le succès avoit souvent justifiée, prit l'initiative de

la guerre, entra avec une armée sur le territoire des Hollandois, et

s'empara de leurs places fortes: action vigoureuse qui les déconcerta,

et amena de leur part et de celle de Guillaume une reconnoissance

hypocrite du nouveau roi d'Espagne, Philippe V. Cependant le roi

négocioit en même temps avec le duc de Savoie, sur lequel il croyoit

pouvoir compter, sa première fille étant mariée au duc de Bourgogne,

héritier présomptif de la couronne de France, et le mariage de la

seconde étant sur le point de se conclure avec son frère, le roi

d'Espagne. Mais ni les liens du sang, ni les avantages immenses que

lui offroit Louis XIV, ne purent balancer les terreurs que lui

inspiroient un prince si ambitieux et un si redoutable voisinage; il

préféra l'alliance de l'empereur, et il n'y auroit eu aucune raison de

l'en blâmer, si, par une trahison indigne de tout honnête homme, il

n'eût traité secrètement avec lui, en même temps qu'il signoit avec le

roi de France et son petit-fils une alliance offensive et défensive;

ainsi Louis XIV le crut et dut le croire au nombre de ses alliés.

Cependant rien n'éclatoit encore: tous les regards des intéressés dans

ce grand débat étoient tournés vers l'Angleterre: c'étoit de là que

devoit partir le signal des troubles du continent, et tout dépendoit

du succès de la lutte de Guillaume avec son parlement. L'habile prince

parvint à l'affoiblir en le divisant; et la chambre des lords s'étant

enfin déclarée pour lui, il put payer un subside à l'empereur qui,

sur-le-champ, commença les hostilités contre l'Espagne. C'étoit ce

qu'attendoit Guillaume, sûr qu'une fois la querelle engagée les

Anglois ne pourroient en rester spectateurs indifférents; et en effet,

ayant immédiatement cassé le Parlement qui lui avoit été si long-temps

contraire, les élections lui donnèrent une chambre des communes

entièrement à sa dévotion. (1701) Dès lors il put faire tout ce qu'il

voulut, en Hollande comme en Angleterre; et le traité, si fameux sous

le nom de la _Grande-Alliance_, fut signé entre les trois puissances,

la Hollande, l'Angleterre et l'empereur.

Cette guerre, la seule de ce règne que l'on ne puisse pas accuser

Louis XIV d'avoir injustement provoquée[94], fut de toutes la plus

malheureuse; et un de nos historiens se demande «par quelle

fatalité?[95]» Il n'y a point là de fatalité: les grands généraux et

les ministres habiles étoient morts, et des successeurs dignes d'eux

ne s'étoient point encore présentés. Les flatteries de Louvois et de

Colbert avoient persuadé à ce roi qu'ils dirigeoient à leur gré, que

son génie seul faisoit tout; qu'il n'y avoit point de capacité

comparable à la sienne, tant dans la politique extérieure que dans

l'administration intérieure; qu'ils n'étoient entre ses mains que des

instruments, et qu'ils n'avoient de prix que par la manière dont il

savoit s'en servir. Il avoit cru fermement ce qu'ils lui avoient dit;

et c'étoit en l'abusant de la sorte qu'ils l'avoient gouverné. Aussi

ne fut-il nullement troublé de leur perte, bien persuadé qu'il ne

s'agissoit pour lui que de remplacer les instruments qu'il avoit

perdus, et qu'un Chamillart ou un Voisin étoient tout aussi propres à

recevoir ses ordres et à les faire machinalement exécuter qu'un

Colbert ou un Louvois. Plein de confiance en lui-même et en lui seul,

il se mit donc à la tête des affaires; la chambre à coucher de Mme de

Maintenon devint celle du conseil; suivant le fatal système inventé

par Louvois, on y dressa les plans de campagne; on y fit marcher,

s'arrêter, reculer à volonté les généraux; la plupart de ces généraux

furent des hommes médiocres, quelques uns même très malhabiles, et

dont le talent principal étoit d'être bons courtisans. La veuve de

Scarron, devenue en réalité reine de France, et plus puissante auprès

de son royal époux qu'aucune reine peut-être ne l'avoit jamais été,

vouloit tout savoir, se mêloit de tout, sans avoir l'air de s'occuper

jamais de rien, et gâtoit souvent les affaires en y faisant entrer ses

petites passions et ses petits intérêts. C'est ainsi que fut gouvernée

la France pendant les dernières années de Louis XIV.

[Note 94: Elle étoit juste sans doute, mais les réflexions

suivantes de l'abbé de Saint-Pierre n'en méritent pas moins

d'être remarquées: «Si, dit-il, depuis la paix de Nimègue il

avoit donné jusqu'en 1700 des preuves de modération et de

justice à ses voisins, il est vraisemblable que, lorsqu'en

mourant Charles II appela le duc d'Anjou au trône d'Espagne,

les Hollandois, les Anglois, les Italiens et les Allemands,

excepté l'empereur, ne se seroient pas réunis pour donner

cette couronne à l'archiduc, au préjudice de la famille d'un

prince dont ils n'auroient pas redouté l'ambition. C'est

donc encore à ce funeste défaut de Louis XIV qu'on doit

attribuer la guerre désastreuse de la succession, dont on ne

pourra jamais apprécier les dommages.

»Je me suis tant arrêté, ajoute-t-il, à prouver que ce

monarque pécha toujours par excès de vanité, qu'il étoit

idolâtre de la fausse gloire, et qu'il ne connut jamais la

véritable, qui consiste à être modéré, juste et prudent;

j'ai insisté sur ce point, parce que cette fausse gloire a

été son principal défaut, le principe de presque toutes ses

entreprises; qu'elle a causé les plus grands malheurs de sa

vie, les plus grands malheurs de l'Europe et les plus grands

malheurs de ses sujets.»]

[Note 95: Le président Hénault.]

Et cependant telle avoit été la vigueur imprimée par tant d'hommes

supérieurs à toutes les parties, si bien liées entre elles, de ce

grand et beau royaume, qu'il put long-temps encore soutenir les

efforts de l'Europe conjurée contre lui, malgré toutes les fautes que

l'on commit, et qui furent, en quelque sorte, accumulées les unes sur

les autres. La première fut de se priver du seul bon général que l'on

eût alors, pour n'avoir pas voulu ajouter foi aux avis qu'il donnoit,

et dont l'expérience depuis ne prouva que trop la vérité. Catinat

commandoit, dans le Milanois, les troupes auxiliaires de la France, à

qui la guerre n'avoit point encore été déclarée, l'armée espagnole

étant sous les ordres du prince de Vaudemont, et l'un et l'autre

agissant sous ceux du duc de Savoie, nommé généralissime des armées

combinées. Le prince Eugène, général de l'armée impériale, et qui

commençoit alors sa carrière, depuis si brillante, étoit arrivé sur

les bords de l'Adige, dont il força aussitôt le passage[96]; et la

campagne, ainsi commencée, se composa, pour l'ennemi, d'une suite de

succès si extraordinaires, si contraires à toutes les chances

probables qui devoient résulter de la situation des deux armées, que

Catinat, contrarié en tout ce qu'il faisoit et par le duc de Savoie et

par le prince de Vaudemont, soupçonna leur intelligence avec les

Impériaux, et en avertit le roi. Les petites intrigues commençoient à

se mêler aux grandes affaires: Catinat fut rappelé, et le maréchal de

Villeroi, favori de Louis XIV, et protégé de Mme de Maintenon, le

remplaça. Le général disgracié n'avoit point encore quitté l'armée,

que la bataille de Chiari, donnée contre son avis et gagnée par les

Impériaux, montra ce que l'on devoit attendre de son successeur; et en

effet, celui-ci crut à la bonne foi du duc de Savoie, par cela seul

qu'on y croyoit à la cour, et se laissa jouer par lui et par le prince

Vaudemont, autant qu'ils le trouvèrent bon. Tout resta dans une

inaction calculée par ceux-ci et favorable à l'ennemi, inaction

qu'eussent probablement suivie de grands revers, si Villeroi ne se fût

laissé prendre dans une surprise que tentèrent les Impériaux sur

Crémone, et que la présence d'esprit du chevalier d'Entragues et la

bravoure des soldats françois firent seules avorter. Le duc de Vendôme

vint prendre le commandement de l'armée; et les alliés ayant alors

déclaré formellement la guerre à la France, les hostilités prirent un

caractère plus décidé, et ce fut en Italie que se portèrent les

premiers coups.

[Note 96: Voltaire assure que ce fut le roi lui-même qui

ordonna à Catinat de ne point s'opposer au passage du prince

Eugène, pour n'avoir pas l'air de commencer les hostilités.

Bien que, selon son usage, il ne cite à ce sujet aucune

autorité, cet ordre de Louis XIV s'accorderoit très bien

avec celui qu'il donna à l'égard des bataillons hollandois

trouvés dans les villes de Flandre (_voyez_ la note, p.

144); mais ce qu'il y a de certain, c'est que le prince

Eugène avoit carte blanche et étoit véritablement le chef de

son armée, et qu'il n'en alloit pas de même pour les

généraux françois.]

Nous ne tracerons de même ici qu'une esquisse rapide de cette guerre

si variée dans ses événements, et qui présenta de bien autres

vicissitudes que celles qui l'avoient précédée. Tandis que la trahison

du duc de Savoie et l'impéritie de Villeroi réduisoient à la nullité

la plus absolue l'armée du Milanois, le roi, de son côté, se montroit,

dans les Pays-Bas, moins entreprenant qu'il ne l'avoit été autrefois,

et manquoit une occasion qui ne se présenta plus, de forcer les

Hollandois à se détacher de la grande alliance[97]. Guillaume et

Léopold profitèrent de ces fautes et de cette trahison pour fortifier

leur ligue, en lui suscitant de toutes parts de nouveaux ennemis. Sur

les sollicitations du roi d'Angleterre, le Danemarck entra dans la

grande alliance, et il obtint de Charles XII, alors occupé de ses

expéditions aventureuses dans le nord de l'Allemagne, sinon la

coopération de la Suède, jusqu'alors l'alliée de la France, du moins

sa neutralité. L'empereur, ou par menaces ou par séductions, entraîna

enfin les princes de l'Empire dans sa querelle, et, à l'exception de

l'électeur de Cologne et de celui de Bavière, toute l'Allemagne se

réunit à son chef, et déclara _guerre de l'Empire_ la guerre que l'on

alloit commencer contre Louis XIV; enfin, le duc de Savoie ne tarda

point à lever le masque, et peu de temps après, le Portugal, qui

d'abord s'étoit uni aux deux couronnes, les abandonna pour avoir été

abandonné par elles[98], et entra aussi dans cette grande

confédération. (1702) Ce vaste incendie de l'Europe étoit à peine

allumé, que Guillaume mourut, uniquement occupé dans ses derniers

moments de sa haine contre la France, et essayant de la léguer à la

princesse de Danemark, qui étoit appelée à lui succéder[99]. Anne,

quels que fussent ses sentiments secrets à cet égard, se vit forcée

d'entrer dans les mêmes voies, et cette mort ne changea rien à la

marche des événements.

[Note 97: «Le duc de Bavière, à qui Charles II avoit donné

le gouvernement des Pays-Bas, fit entrer des troupes

françoises dans Nieuport, Oudenarde, Ath, Mons, Charleroi,

Namur et Luxembourg. Il y avoit vingt-deux bataillons

hollandois dans ces villes; le roi eut la délicatesse de ne

vouloir pas les arrêter, pour qu'on ne lui imputât pas

d'avoir fait les premiers actes d'hostilité (principe aussi

faux que dangereux).» (HÉNAULT.)

Saint-Simon ajoute: «En Flandre, on ne fit que se regarder

sans aucune hostilité. Ce fut une grande faute, émanée de ce

même misérable principe de ne vouloir pas être l'agresseur,

c'est-à-dire de laisser à ses ennemis tout le temps de

s'arranger, de se concerter, et d'attendre le signal d'une

guerre dont on ne pouvoit plus douter. Si, au lieu de cette

fausse et pernicieuse politique, l'armée du roi eût agi,

elle auroit pénétré dans les Pays-Bas, où rien n'étoit prêt

ni en état de résistance, eût fait crier miséricorde aux

ennemis au milieu de leur pays, les eût mis hors d'état de

soutenir la guerre, auroit déconcerté cette grande alliance

dont la bourse des Hollandois fut l'âme et le soutien,

auroit mis l'empereur hors d'état de pousser la guerre,

faute d'argent; l'Empire n'auroit pas pris forcément, comme

il le fit, parti pour l'empereur; et, malgré la faute

d'avoir rendu vingt-deux bataillons hollandois, on auroit

encore obtenu la paix par les succès d'une seule campagne,

et assuré la totalité de la monarchie d'Espagne à Philippe

V.» (Liv. II, ch. 3.)]

[Note 98: «Le Portugal nous avoit manqué, dit le duc de

Saint-Simon; nous avions manqué au Portugal, avec qui on ne

put exécuter ce que nous lui avions promis, nos forces

navales pour le mettre à couvert de celles de l'Angleterre.

L'exécution en étoit d'autant plus essentielle, qu'il étoit

clair que les Portugais ne pouvoient pas se défendre, par

leurs propres forces, d'ouvrir leurs ports aux flottes

ennemies. Il ne l'étoit pas moins que l'Espagne ne pouvoit

être attaquée que par le Portugal, et que l'archiduc ne

pouvoit mettre le pied ailleurs pour y porter la guerre.»]

[Note 99: «Il la fit venir à son lit de mort, et après lui

avoir donné connoissance de l'état actuel des affaires, des

traités qu'il avoit faits, des mesures qu'il avoit prises,

il lui rappela ensuite les maximes générales, desquelles les

rois d'Angleterre ne devoient jamais s'écarter, savoir que,

pour régner tranquillement sur les Anglois, il faut leur

_donner de l'occupation_; que les guerres étrangères, et

principalement contre la France, étoient un des meilleurs

moyens de se maintenir paisiblement sur le trône, et d'être

maîtresse dans ses États, parce qu'elles lui assureroient

l'appui de tous les princes protestants de l'Europe et de la

maison d'Autriche.» (REBOULET, t. 3, p. 113, in-4º.)]

(1702-1703) Les commencements de cette guerre, sans avoir rien de

décisif, furent heureux pour les deux couronnes. Le duc de Vendôme

rétablit en Italie la gloire des armes françoises. En Flandre, où le

duc de Bourgogne fit alors sa première campagne sous le maréchal de

Boufflers, et sur le Rhin, où commandèrent successivement Catinat et

Villars, les confédérés furent presque toujours battus; et sans

l'infidélité du duc de Savoie, qui éclata au moment où l'électeur de

Bavière, qu'une manoeuvre hardie avoit rendu maître de Ratisbonne et

que Villars venoit de rejoindre avec son armée, s'avançoit sans

obstacle à travers le Tyrol pour opérer sa jonction avec le duc de

Vendôme, des coups décisifs eussent été portés. Mais la défection de

ce prince fit manquer une manoeuvre si bien conçue; et, bien que

Vendôme eût battu les troupes que les alliés avoient envoyées au

secours du duc de Savoie, l'électeur n'en fut pas moins forcé de

rentrer en Allemagne, où son armée, retrouvant celle de Villars, gagna

avec elle la première bataille de Hocstet. La prise d'Augsbourg et de

Passaw fut le fruit de cette victoire; mais l'électeur eut

malheureusement pour la France, et plus malheureusement encore pour

lui, un démêlé avec Villars[100]. Le temps étoit passé où Louis XIV

faisoit la loi à ses alliés; il subissoit maintenant la leur;

d'ailleurs, le roi et ses ministres ne vouloient pas qu'un général,

même victorieux, eût des volontés. Villars fut rappelé, et Marsin le

remplaça.

[Note 100: Ce démêlé eut lieu à l'occasion de quelques

opérations militaires que projetoit l'électeur, et qui

semblèrent à Villars de nature à compromettre le sort de

l'armée qu'il commandoit. On va voir ce qui arriva après son

départ.]

De l'armée de Flandre, le duc de Bourgogne étoit passé à celle du

Rhin; le maréchal de Tallard dirigeoit sous lui les opérations. La

bataille de Spire, la prise de Brisac et de Landau signalèrent cette

campagne; et de ce côté la fortune de la France ne se démentit point

encore.

Celle des Pays-Bas fut moins favorable. Dès la campagne précédente, le

général anglois Malborough, que les désastres de la France ont depuis

rendu si célèbre, étoit venu prendre le commandement de l'armée

confédérée, et avoit balancé, par la prise de l'importante ville de

Liége, les succès du maréchal de Boufflers. Il fut plus heureux

encore, cette année, contre Villeroi; à la vérité, il n'y eut point de

bataille décisive, parce que les François, inférieurs en nombre, ne

voulurent pas l'accepter; mais il s'empara de la ville de Bonn, sans

qu'il fût en leur pouvoir de l'en empêcher.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 8 / 23 段