il s'étoit fait un grand changement dans la vie privée de Louis XIV et
dans les allures de sa cour, par la retraite de madame de Montespan,
retraite qui mit fin aux scandales dont il avoit trop long-temps donné
à ses peuples le spectacle dangereux. Madame de Maintenon la remplaça:
un mariage publiquement connu, quoiqu'il ne fût pas publiquement
avoué, parce qu'il auroit fait une reine de France de la veuve de
Scarron[91], avoit légitimé ses intimités avec cette femme adroite et
ambitieuse. Louvois étant mort, nous allons voir bientôt ce qu'il
advint du système despotique de Louis XIV, entouré d'hommes médiocres
et aidé des lumières de madame de Maintenon.
[Note 91: Personne ne s'opposa plus fortement que Louvois à
cette déclaration si avilissante pour le roi. Ce fut un vrai
service qu'il lui rendit, et que madame de Maintenon ne lui
pardonna point. Il n'échappa que par la mort à la vengeance
de cette femme, qui se croyoit profondément outragée pour
n'avoir pas été déclarée reine de France.]
(1698) Une réforme considérable avoit été faite dans les troupes; la
paix avoit amené la diminution des impôts; et il sembloit que les
peuples alloient respirer, lorsque la santé chancelante de Charles II,
roi d'Espagne, fit renaître tout à coup les ambitions, les alarmes et
les espérances, dans les divers cabinets de l'Europe. Ce monarque
étoit sans enfants: sa vaste succession sembloit être une proie que se
disputeroient les maisons de France et d'Autriche; et l'on prévoyoit
que sa mort deviendroit la source d'une guerre non moins violente que
celle qui étoit à peine terminée.
Quelques uns ont prétendu que ce fut par amour pour la paix que
Guillaume imagina le premier traité de partage, traité qui fut signé à
La Haye en 1698, entre la France, la Hollande et l'Angleterre[92];
d'autres pensent, et avec plus d'apparence de raison, que, sous ce
prétexte de chercher à raffermir la paix, son véritable but étoit
d'allumer une guerre nouvelle en Europe, afin d'avoir un prétexte de
conserver son armée que le parlement vouloit lui faire licencier, et
avec elle sa prépondérance qui étoit sur le point de lui échapper. Car
il est vrai de dire que les Anglois n'avoient changé de roi que par
haine de la royauté, et qu'au degré de licence où ils étoient
parvenus, la condition implicite qu'ils avoient mise pour leur nouveau
monarque, à l'acceptation du trône, étoit de ne point régner; c'est ce
que l'ambitieux Guillaume n'avoit point compris: de là les chagrins et
les dégoûts qui empoisonnèrent si justement les dernières années de sa
vie. Il est donc plus vraisemblable qu'il vouloit la guerre; et si
l'on considère que l'équilibre du territoire étoit alors toute la
politique de l'Europe, qui, depuis cinquante ans, déchiroit ses
propres entrailles, soit pour le rompre, soit pour le rétablir, il est
évident que le partage des états du roi d'Espagne ne pouvoit manquer,
en faisant naître de nouvelles craintes, de ranimer les anciennes
discordes. On a peine à comprendre que Louis XIV qui avoit besoin de
la paix, qui désiroit sincèrement la conserver, ait pu donner dans ce
piége de signer avec la Hollande et l'Angleterre un traité où il
faisoit, de sa pleine autorité, sa part à l'empereur qui avoit sur la
succession entière du roi d'Espagne des prétentions que rien ne
sembloit pouvoir ébranler. Ce traité produisit donc l'effet qu'il
devoit produire: il souleva toute l'Europe, et particulièrement le roi
d'Espagne, qui s'indigna justement que, de son vivant, on osât faire
ainsi le démembrement de ses états. Pour déjouer des projets dont il
étoit profondément blessé, et dont la nation espagnole ne se sentoit
pas moins offensée que lui, ce prince fit un testament par lequel il
déclara le prince électoral de Bavière, encore enfant, héritier de
tous ses royaumes.
[Note 92: Le prince électoral de Bavière y étoit désigné roi
d'Espagne; le dauphin y avoit pour sa part les royaumes de
Naples et de Sicile, les places dépendantes de la monarchie
espagnole situées sur la côte de Toscane ou îles adjacentes,
la ville et le marquisat de Final, la province de Guipuscoa,
nommément les villes de Fontarabie et Saint-Sébastien,
situées dans cette province, et le port du passage. On
donnoit à l'archiduc Charles d'Autriche le duché de Milan.]
(1699-1700) L'année suivante, ce jeune prince mourut; et Guillaume,
dont la situation à l'égard de son parlement n'étoit point changée,
reprit ses manoeuvres et proposa au roi un second traité de partage,
dont les dispositions sembloient plus propres à concilier les esprits,
mais qui, par cela même qu'il donnoit un accroissement de territoire
et de puissance à la France, devoit produire en Europe le même effet
que le premier[93]. C'étoit là sans doute ce que vouloit ce perfide
artisan de discordes; et il paroît certain qu'au moment même où il
signoit ce traité dont une des clauses portoit que l'empereur devoit y
accéder dans trois mois, s'il vouloit jouir de ses avantages de
co-partageant, il le détournoit secrètement de le faire, lui offrant
toutes les forces de la Hollande et de l'Angleterre, pour soutenir ses
droits à la succession entière du roi d'Espagne.
[Note 93: Relativement au dauphin, ce traité ne changeoit
rien à ce qui avoit été établi dans le premier, si ce n'est
qu'on y ajoutoit la Lorraine; le duc Léopold recevoit en
dédommagement le Milanois, que l'on ôtoit à l'archiduc pour
lui donner tout le reste de la monarchie espagnole.]
Léopold n'avoit pas besoin d'être poussé à faire un tel refus: ses
intrigues dans le cabinet de Madrid lui faisoient considérer cette
succession comme devant immanquablement revenir à sa maison; mais la
France intrigua plus heureusement que lui. D'ailleurs, touchant
immédiatement aux frontières d'Espagne, elle avoit un avantage de
position qui sembloit présenter plus de sécurité pour l'avenir; les
droits du sang étoient en outre mieux établis dans la maison de
Bourbon; enfin Charles II fut amené par plusieurs insinuations très
adroites à faire son second testament, lequel institua le duc
d'Anjou, second fils du Dauphin, héritier de la couronne d'Espagne et
de tous ses autres états. Il mourut peu de temps après; Louis XIV
accepta le testament, et la nation espagnole tout entière y donna son
assentiment.
(1701) C'étoit se résoudre en même temps à accepter la guerre que
l'Europe entière alloit inévitablement lui faire; mais lorsqu'on y
réfléchit, on reconnoît que cette guerre étoit également inévitable,
quelque parti qu'eût pris le roi de France; et en effet cette
politique absurde de l'équilibre, chef-d'oeuvre de la civilisation
moderne, devoit la faire nécessairement éclater, soit que la maison
d'Autriche s'accrût de cette succession, soit qu'elle vînt ajouter à
la prépondérance de la maison de Bourbon. À l'instant même, tout fut
donc en fermentation dans cette Europe à peine pacifiée. Louis essaya
vainement de gagner les Hollandois dont Guillaume dirigeoit tous les
conseils, et dont l'importance étoit telle alors, que, si ce prince
habile ne leur eût persuadé qu'il y avoit pour eux plus de sûreté et
d'avantages dans leur alliance avec l'empereur, ils pouvoient à eux
seuls déconcerter tous les projets des ennemis de la France. Léopold
fut moins heureux dans ses démarches pour engager les princes de
l'empire dans sa querelle, et ils refusèrent d'abord d'y entrer, ne se
souciant point de travailler eux-mêmes à l'accroissement de sa
puissance: ce qui ne l'empêcha pas de protester contre le testament,
et sans déclarer encore la guerre à la France, d'appuyer cette
protestation d'une invasion à main armée dans le Milanois. Assuré du
concours des Hollandois, Guillaume s'étoit aussitôt retourné vers son
parlement, pour en obtenir de prendre part à une guerre qu'il lui
présentoit comme nécessaire à la sécurité de toute l'Europe; et
quoique repoussé et même abreuvé d'affronts par l'une et l'autre
chambre, il n'en continuoit pas moins ses négociations avec
l'empereur, l'assurant que son alliance suivroit de près celle que
venoient de faire avec lui les États-Généraux.
Tandis que ces intrigues se tramoient, Louis, fidèle à cette marche
expéditive que le succès avoit souvent justifiée, prit l'initiative de
la guerre, entra avec une armée sur le territoire des Hollandois, et
s'empara de leurs places fortes: action vigoureuse qui les déconcerta,
et amena de leur part et de celle de Guillaume une reconnoissance
hypocrite du nouveau roi d'Espagne, Philippe V. Cependant le roi
négocioit en même temps avec le duc de Savoie, sur lequel il croyoit
pouvoir compter, sa première fille étant mariée au duc de Bourgogne,
héritier présomptif de la couronne de France, et le mariage de la
seconde étant sur le point de se conclure avec son frère, le roi
d'Espagne. Mais ni les liens du sang, ni les avantages immenses que
lui offroit Louis XIV, ne purent balancer les terreurs que lui
inspiroient un prince si ambitieux et un si redoutable voisinage; il
préféra l'alliance de l'empereur, et il n'y auroit eu aucune raison de
l'en blâmer, si, par une trahison indigne de tout honnête homme, il
n'eût traité secrètement avec lui, en même temps qu'il signoit avec le
roi de France et son petit-fils une alliance offensive et défensive;
ainsi Louis XIV le crut et dut le croire au nombre de ses alliés.
Cependant rien n'éclatoit encore: tous les regards des intéressés dans
ce grand débat étoient tournés vers l'Angleterre: c'étoit de là que
devoit partir le signal des troubles du continent, et tout dépendoit
du succès de la lutte de Guillaume avec son parlement. L'habile prince
parvint à l'affoiblir en le divisant; et la chambre des lords s'étant
enfin déclarée pour lui, il put payer un subside à l'empereur qui,
sur-le-champ, commença les hostilités contre l'Espagne. C'étoit ce
qu'attendoit Guillaume, sûr qu'une fois la querelle engagée les
Anglois ne pourroient en rester spectateurs indifférents; et en effet,
ayant immédiatement cassé le Parlement qui lui avoit été si long-temps
contraire, les élections lui donnèrent une chambre des communes
entièrement à sa dévotion. (1701) Dès lors il put faire tout ce qu'il
voulut, en Hollande comme en Angleterre; et le traité, si fameux sous
le nom de la _Grande-Alliance_, fut signé entre les trois puissances,
la Hollande, l'Angleterre et l'empereur.
Cette guerre, la seule de ce règne que l'on ne puisse pas accuser
Louis XIV d'avoir injustement provoquée[94], fut de toutes la plus
malheureuse; et un de nos historiens se demande «par quelle
fatalité?[95]» Il n'y a point là de fatalité: les grands généraux et
les ministres habiles étoient morts, et des successeurs dignes d'eux
ne s'étoient point encore présentés. Les flatteries de Louvois et de
Colbert avoient persuadé à ce roi qu'ils dirigeoient à leur gré, que
son génie seul faisoit tout; qu'il n'y avoit point de capacité
comparable à la sienne, tant dans la politique extérieure que dans
l'administration intérieure; qu'ils n'étoient entre ses mains que des
instruments, et qu'ils n'avoient de prix que par la manière dont il
savoit s'en servir. Il avoit cru fermement ce qu'ils lui avoient dit;
et c'étoit en l'abusant de la sorte qu'ils l'avoient gouverné. Aussi
ne fut-il nullement troublé de leur perte, bien persuadé qu'il ne
s'agissoit pour lui que de remplacer les instruments qu'il avoit
perdus, et qu'un Chamillart ou un Voisin étoient tout aussi propres à
recevoir ses ordres et à les faire machinalement exécuter qu'un
Colbert ou un Louvois. Plein de confiance en lui-même et en lui seul,
il se mit donc à la tête des affaires; la chambre à coucher de Mme de
Maintenon devint celle du conseil; suivant le fatal système inventé
par Louvois, on y dressa les plans de campagne; on y fit marcher,
s'arrêter, reculer à volonté les généraux; la plupart de ces généraux
furent des hommes médiocres, quelques uns même très malhabiles, et
dont le talent principal étoit d'être bons courtisans. La veuve de
Scarron, devenue en réalité reine de France, et plus puissante auprès
de son royal époux qu'aucune reine peut-être ne l'avoit jamais été,
vouloit tout savoir, se mêloit de tout, sans avoir l'air de s'occuper
jamais de rien, et gâtoit souvent les affaires en y faisant entrer ses
petites passions et ses petits intérêts. C'est ainsi que fut gouvernée
la France pendant les dernières années de Louis XIV.
[Note 94: Elle étoit juste sans doute, mais les réflexions
suivantes de l'abbé de Saint-Pierre n'en méritent pas moins
d'être remarquées: «Si, dit-il, depuis la paix de Nimègue il
avoit donné jusqu'en 1700 des preuves de modération et de
justice à ses voisins, il est vraisemblable que, lorsqu'en
mourant Charles II appela le duc d'Anjou au trône d'Espagne,
les Hollandois, les Anglois, les Italiens et les Allemands,
excepté l'empereur, ne se seroient pas réunis pour donner
cette couronne à l'archiduc, au préjudice de la famille d'un
prince dont ils n'auroient pas redouté l'ambition. C'est
donc encore à ce funeste défaut de Louis XIV qu'on doit
attribuer la guerre désastreuse de la succession, dont on ne
pourra jamais apprécier les dommages.
»Je me suis tant arrêté, ajoute-t-il, à prouver que ce
monarque pécha toujours par excès de vanité, qu'il étoit
idolâtre de la fausse gloire, et qu'il ne connut jamais la
véritable, qui consiste à être modéré, juste et prudent;
j'ai insisté sur ce point, parce que cette fausse gloire a
été son principal défaut, le principe de presque toutes ses
entreprises; qu'elle a causé les plus grands malheurs de sa
vie, les plus grands malheurs de l'Europe et les plus grands
malheurs de ses sujets.»]
[Note 95: Le président Hénault.]
Et cependant telle avoit été la vigueur imprimée par tant d'hommes
supérieurs à toutes les parties, si bien liées entre elles, de ce
grand et beau royaume, qu'il put long-temps encore soutenir les
efforts de l'Europe conjurée contre lui, malgré toutes les fautes que
l'on commit, et qui furent, en quelque sorte, accumulées les unes sur
les autres. La première fut de se priver du seul bon général que l'on
eût alors, pour n'avoir pas voulu ajouter foi aux avis qu'il donnoit,
et dont l'expérience depuis ne prouva que trop la vérité. Catinat
commandoit, dans le Milanois, les troupes auxiliaires de la France, à
qui la guerre n'avoit point encore été déclarée, l'armée espagnole
étant sous les ordres du prince de Vaudemont, et l'un et l'autre
agissant sous ceux du duc de Savoie, nommé généralissime des armées
combinées. Le prince Eugène, général de l'armée impériale, et qui
commençoit alors sa carrière, depuis si brillante, étoit arrivé sur
les bords de l'Adige, dont il força aussitôt le passage[96]; et la
campagne, ainsi commencée, se composa, pour l'ennemi, d'une suite de
succès si extraordinaires, si contraires à toutes les chances
probables qui devoient résulter de la situation des deux armées, que
Catinat, contrarié en tout ce qu'il faisoit et par le duc de Savoie et
par le prince de Vaudemont, soupçonna leur intelligence avec les
Impériaux, et en avertit le roi. Les petites intrigues commençoient à
se mêler aux grandes affaires: Catinat fut rappelé, et le maréchal de
Villeroi, favori de Louis XIV, et protégé de Mme de Maintenon, le
remplaça. Le général disgracié n'avoit point encore quitté l'armée,
que la bataille de Chiari, donnée contre son avis et gagnée par les
Impériaux, montra ce que l'on devoit attendre de son successeur; et en
effet, celui-ci crut à la bonne foi du duc de Savoie, par cela seul
qu'on y croyoit à la cour, et se laissa jouer par lui et par le prince
Vaudemont, autant qu'ils le trouvèrent bon. Tout resta dans une
inaction calculée par ceux-ci et favorable à l'ennemi, inaction
qu'eussent probablement suivie de grands revers, si Villeroi ne se fût
laissé prendre dans une surprise que tentèrent les Impériaux sur
Crémone, et que la présence d'esprit du chevalier d'Entragues et la
bravoure des soldats françois firent seules avorter. Le duc de Vendôme
vint prendre le commandement de l'armée; et les alliés ayant alors
déclaré formellement la guerre à la France, les hostilités prirent un
caractère plus décidé, et ce fut en Italie que se portèrent les
premiers coups.
[Note 96: Voltaire assure que ce fut le roi lui-même qui
ordonna à Catinat de ne point s'opposer au passage du prince
Eugène, pour n'avoir pas l'air de commencer les hostilités.
Bien que, selon son usage, il ne cite à ce sujet aucune
autorité, cet ordre de Louis XIV s'accorderoit très bien
avec celui qu'il donna à l'égard des bataillons hollandois
trouvés dans les villes de Flandre (_voyez_ la note, p.
144); mais ce qu'il y a de certain, c'est que le prince
Eugène avoit carte blanche et étoit véritablement le chef de
son armée, et qu'il n'en alloit pas de même pour les
généraux françois.]
Nous ne tracerons de même ici qu'une esquisse rapide de cette guerre
si variée dans ses événements, et qui présenta de bien autres
vicissitudes que celles qui l'avoient précédée. Tandis que la trahison
du duc de Savoie et l'impéritie de Villeroi réduisoient à la nullité
la plus absolue l'armée du Milanois, le roi, de son côté, se montroit,
dans les Pays-Bas, moins entreprenant qu'il ne l'avoit été autrefois,
et manquoit une occasion qui ne se présenta plus, de forcer les
Hollandois à se détacher de la grande alliance[97]. Guillaume et
Léopold profitèrent de ces fautes et de cette trahison pour fortifier
leur ligue, en lui suscitant de toutes parts de nouveaux ennemis. Sur
les sollicitations du roi d'Angleterre, le Danemarck entra dans la
grande alliance, et il obtint de Charles XII, alors occupé de ses
expéditions aventureuses dans le nord de l'Allemagne, sinon la
coopération de la Suède, jusqu'alors l'alliée de la France, du moins
sa neutralité. L'empereur, ou par menaces ou par séductions, entraîna
enfin les princes de l'Empire dans sa querelle, et, à l'exception de
l'électeur de Cologne et de celui de Bavière, toute l'Allemagne se
réunit à son chef, et déclara _guerre de l'Empire_ la guerre que l'on
alloit commencer contre Louis XIV; enfin, le duc de Savoie ne tarda
point à lever le masque, et peu de temps après, le Portugal, qui
d'abord s'étoit uni aux deux couronnes, les abandonna pour avoir été
abandonné par elles[98], et entra aussi dans cette grande
confédération. (1702) Ce vaste incendie de l'Europe étoit à peine
allumé, que Guillaume mourut, uniquement occupé dans ses derniers
moments de sa haine contre la France, et essayant de la léguer à la
princesse de Danemark, qui étoit appelée à lui succéder[99]. Anne,
quels que fussent ses sentiments secrets à cet égard, se vit forcée
d'entrer dans les mêmes voies, et cette mort ne changea rien à la
marche des événements.
[Note 97: «Le duc de Bavière, à qui Charles II avoit donné
le gouvernement des Pays-Bas, fit entrer des troupes
françoises dans Nieuport, Oudenarde, Ath, Mons, Charleroi,
Namur et Luxembourg. Il y avoit vingt-deux bataillons
hollandois dans ces villes; le roi eut la délicatesse de ne
vouloir pas les arrêter, pour qu'on ne lui imputât pas
d'avoir fait les premiers actes d'hostilité (principe aussi
faux que dangereux).» (HÉNAULT.)
Saint-Simon ajoute: «En Flandre, on ne fit que se regarder
sans aucune hostilité. Ce fut une grande faute, émanée de ce
même misérable principe de ne vouloir pas être l'agresseur,
c'est-à-dire de laisser à ses ennemis tout le temps de
s'arranger, de se concerter, et d'attendre le signal d'une
guerre dont on ne pouvoit plus douter. Si, au lieu de cette
fausse et pernicieuse politique, l'armée du roi eût agi,
elle auroit pénétré dans les Pays-Bas, où rien n'étoit prêt
ni en état de résistance, eût fait crier miséricorde aux
ennemis au milieu de leur pays, les eût mis hors d'état de
soutenir la guerre, auroit déconcerté cette grande alliance
dont la bourse des Hollandois fut l'âme et le soutien,
auroit mis l'empereur hors d'état de pousser la guerre,
faute d'argent; l'Empire n'auroit pas pris forcément, comme
il le fit, parti pour l'empereur; et, malgré la faute
d'avoir rendu vingt-deux bataillons hollandois, on auroit
encore obtenu la paix par les succès d'une seule campagne,
et assuré la totalité de la monarchie d'Espagne à Philippe
V.» (Liv. II, ch. 3.)]
[Note 98: «Le Portugal nous avoit manqué, dit le duc de
Saint-Simon; nous avions manqué au Portugal, avec qui on ne
put exécuter ce que nous lui avions promis, nos forces
navales pour le mettre à couvert de celles de l'Angleterre.
L'exécution en étoit d'autant plus essentielle, qu'il étoit
clair que les Portugais ne pouvoient pas se défendre, par
leurs propres forces, d'ouvrir leurs ports aux flottes
ennemies. Il ne l'étoit pas moins que l'Espagne ne pouvoit
être attaquée que par le Portugal, et que l'archiduc ne
pouvoit mettre le pied ailleurs pour y porter la guerre.»]
[Note 99: «Il la fit venir à son lit de mort, et après lui
avoir donné connoissance de l'état actuel des affaires, des
traités qu'il avoit faits, des mesures qu'il avoit prises,
il lui rappela ensuite les maximes générales, desquelles les
rois d'Angleterre ne devoient jamais s'écarter, savoir que,
pour régner tranquillement sur les Anglois, il faut leur
_donner de l'occupation_; que les guerres étrangères, et
principalement contre la France, étoient un des meilleurs
moyens de se maintenir paisiblement sur le trône, et d'être
maîtresse dans ses États, parce qu'elles lui assureroient
l'appui de tous les princes protestants de l'Europe et de la
maison d'Autriche.» (REBOULET, t. 3, p. 113, in-4º.)]
(1702-1703) Les commencements de cette guerre, sans avoir rien de
décisif, furent heureux pour les deux couronnes. Le duc de Vendôme
rétablit en Italie la gloire des armes françoises. En Flandre, où le
duc de Bourgogne fit alors sa première campagne sous le maréchal de
Boufflers, et sur le Rhin, où commandèrent successivement Catinat et
Villars, les confédérés furent presque toujours battus; et sans
l'infidélité du duc de Savoie, qui éclata au moment où l'électeur de
Bavière, qu'une manoeuvre hardie avoit rendu maître de Ratisbonne et
que Villars venoit de rejoindre avec son armée, s'avançoit sans
obstacle à travers le Tyrol pour opérer sa jonction avec le duc de
Vendôme, des coups décisifs eussent été portés. Mais la défection de
ce prince fit manquer une manoeuvre si bien conçue; et, bien que
Vendôme eût battu les troupes que les alliés avoient envoyées au
secours du duc de Savoie, l'électeur n'en fut pas moins forcé de
rentrer en Allemagne, où son armée, retrouvant celle de Villars, gagna
avec elle la première bataille de Hocstet. La prise d'Augsbourg et de
Passaw fut le fruit de cette victoire; mais l'électeur eut
malheureusement pour la France, et plus malheureusement encore pour
lui, un démêlé avec Villars[100]. Le temps étoit passé où Louis XIV
faisoit la loi à ses alliés; il subissoit maintenant la leur;
d'ailleurs, le roi et ses ministres ne vouloient pas qu'un général,
même victorieux, eût des volontés. Villars fut rappelé, et Marsin le
remplaça.
[Note 100: Ce démêlé eut lieu à l'occasion de quelques
opérations militaires que projetoit l'électeur, et qui
semblèrent à Villars de nature à compromettre le sort de
l'armée qu'il commandoit. On va voir ce qui arriva après son
départ.]
De l'armée de Flandre, le duc de Bourgogne étoit passé à celle du
Rhin; le maréchal de Tallard dirigeoit sous lui les opérations. La
bataille de Spire, la prise de Brisac et de Landau signalèrent cette
campagne; et de ce côté la fortune de la France ne se démentit point
encore.
Celle des Pays-Bas fut moins favorable. Dès la campagne précédente, le
général anglois Malborough, que les désastres de la France ont depuis
rendu si célèbre, étoit venu prendre le commandement de l'armée
confédérée, et avoit balancé, par la prise de l'importante ville de
Liége, les succès du maréchal de Boufflers. Il fut plus heureux
encore, cette année, contre Villeroi; à la vérité, il n'y eut point de
bataille décisive, parce que les François, inférieurs en nombre, ne
voulurent pas l'accepter; mais il s'empara de la ville de Bonn, sans
qu'il fût en leur pouvoir de l'en empêcher.