la paix de Nimègue: le dangereux génie de Shafstbury n'avoit cessé d'y
remuer le parti protestant contre les catholiques, et d'ébranler ainsi
le trône des Stuarts, dont ceux-ci étoient le principal appui. Il
avoit le premier excité l'ambition du prince d'Orange, en lui faisant
entrevoir que la route du trône n'étoit pas aussi difficile pour lui
qu'il auroit pu le penser; et, d'un autre côté, il donnoit des
espérances toutes semblables au duc de Montmouth, fils naturel du roi,
que ses suggestions perfides conduisirent finalement à l'échafaud; car
tout porte à croire qu'il les trompoit également l'un et l'autre, et
que son véritable projet étoit d'établir en Angleterre un gouvernement
républicain, qu'il jugeoit plus conforme aux doctrines protestantes de
sa nation. Il mourut avant d'avoir mis fin à ces projets criminels.
Charles le suivit de près; et son frère Jacques II lui succéda, sans
opposition apparente, mais au milieu de tous ces ferments de discorde
que ce fatal ennemi de sa famille avoit semés, et que son propre
gendre continua de fomenter avec encore plus d'adresse et de succès.
Il n'est point de notre sujet de rendre compte de la révolution
nouvelle qui mit fin à la dynastie malheureuse des Stuarts; mais cette
révolution ne tarda pas à arriver, secrètement favorisée par
l'empereur et par le roi d'Espagne, qui ne voyoient que ce moyen
d'enlever à la France, et sans retour, l'alliance de l'Angleterre.
Telle étoit l'abjection profonde où les intérêts purement matériels de
la politique moderne avoient plongé la chrétienté. Des rois
catholiques poussoient un prince protestant à usurper le trône de son
beau-père, catholique comme eux; tout prêts à sanctionner, à la face
du monde, cette usurpation sacrilége, et se croyant en droit de le
faire, afin de combattre plus efficacement leur commun ennemi, lequel
étoit le roi très chrétien et le fils aîné de l'église. La
circonstance étoit des plus favorables. L'empereur Léopold, vainqueur
des Turcs, pacificateur de la Hongrie dont il venoit de rendre le
trône héréditaire dans sa maison, régulateur suprême de l'empire qui,
dans ces graves circonstances, avoit remis en quelque sorte ses
destinées entre ses mains, se trouvoit au plus haut degré de puissance
où il fût encore parvenu; et l'orage formé par la ligue d'Ausbourg
contre Louis XIV étoit sur le point d'éclater. Alors ce monarque,
instruit de tout ce qui se passoit, et jugeant qu'il étoit de la
prudence de prévenir ses ennemis, déclara le premier la guerre à
l'empereur en faisant brusquement irruption dans l'empire.
Cependant il parut alors que sa confiance en lui-même étoit un peu
diminuée; car, même après avoir passé le Rhin dans un appareil
formidable, que suivirent des succès qui sembloient décisifs[79], il
fit des propositions de paix qui, à la vérité, n'étoient point
acceptables, mais qui n'étoient pas telles cependant qu'il les avoit
dictées, jusqu'alors à des vaincus. Elles furent rejetées; et, en
effet, les nouvelles qui leur arrivoient d'Angleterre étoient de
nature à consoler les confédérés des pertes que cette irruption
soudaine leur avoit fait éprouver, et à leur donner pour la suite les
plus solides espérances. La révolution y avoit été aussi complète que
rapide; et pour opérer la défection de l'armée royaliste, le prince
d'Orange n'avoit eu qu'à se montrer. Quoiqu'il semble peu probable
qu'en aucun état de cause Jacques II eût pu se maintenir sur le trône
jusqu'à la fin, sa fuite précipitée avoit cependant hâté la ruine de
ses affaires; et ce roi dépouillé étoit venu chercher un asile en
France au moment même où son puissant allié remportoit de si grands
avantages sur leurs communs ennemis. Voyant ainsi leur ligue fortifiée
de l'alliance désormais indissoluble de l'Angleterre, ceux-ci
sentoient se ranimer leur haine et leur courage; tandis que Louis, au
milieu même de ses triomphes, ne pouvoit s'empêcher de reconnoître que
la chute du monarque anglais lui ôtoit tout ce qu'elle faisoit gagner
aux confédérés.
[Note 79: Ses troupes passèrent le Rhin et s'emparèrent en
peu de temps de Philisbourg, Keiserloutre, Manheim, Spire,
Trèves, Worms, Oppenheim, et d'un grand nombre d'autres
places qui formèrent comme une nouvelle barrière pour la
France; elles se répandirent dans la campagne, mettant tout
le pays à contribution, et portèrent la terreur jusqu'aux
portes d'Ausbourg.]
L'embarras qu'il éprouvoit se fit voir dans les démarches par
lesquelles il essaya de détacher l'Espagne de la ligue, et de
l'intéresser à la cause de Jacques II. Loin d'y réussir, il ne put
même obtenir d'elle la neutralité qu'il s'étoit borné ensuite à lui
demander; les Hollandois eux-mêmes, que si long-temps son nom seul
avoit fait trembler, le bravoient maintenant, et étoient entrés dans
la confédération; enfin Louis XIV se trouva seul contre tous ses
anciens ennemis, accrus de ceux qui avoient été autrefois ses alliés;
sans qu'il y eût en Europe un seul prince qui voulût entrer dans sa
querelle.
C'est ici qu'il faut admirer les ressources prodigieuses que le
pouvoir absolu et la volonté forte du prince, le bel ordre que ses
ministres avoient créé dans les diverses parties de l'administration,
et surtout l'habileté de Louvois qui dirigeoit tout le matériel de la
guerre, donnèrent à la France dans une situation critique, à laquelle
aucune autre nation de l'Europe, même la plus puissante, n'auroit pu
résister. Les frontières du royaume furent, avant toutes choses, mises
à l'abri de toute invasion; l'Irlande devint le foyer d'une guerre
active que Louis fit à l'usurpateur, et l'on peut dire qu'il y soutint
avec le plus noble dévouement, et n'épargnant ni ses trésors ni ses
soldats, une cause qui devoit être celle de tous les rois, qui l'eût
été peut-être, si lui-même ne les en avoit invinciblement éloignés; en
même temps il se prépara à résister aux armées nombreuses qui, de
toutes parts, le menaçoient sur ses frontières.
(1688-1697.) Les détails de cette guerre, qui, commencée en 1688, ne
finit qu'en 1697, sont immenses; et il ne peut entrer dans notre plan,
non seulement d'en raconter, mais même d'en énumérer tous les
événements. Elle commença par un nouvel incendie du Palatinat, non
moins barbare que le premier, et dont Louvois fut également
l'instigateur; et dans cette première campagne, les succès des alliés,
quoique leurs armées fussent incomparablement plus nombreuses que
celles de France, furent à peu près nuls sur les frontières du nord.
Le maréchal d'Humières ayant été remplacé par le maréchal de
Luxembourg à l'armée de Flandre, dès ce moment ils ne comptèrent plus
que des défaites: la bataille de Fleurus, la prise de Mons, le combat
de Leuze, celui de Steinkerque, la bataille de Nerwinde, et un grand
nombre d'autres faits d'armes, illustrèrent plusieurs campagnes, qui
furent les dernières et peut-être les plus brillantes de ce grand
capitaine. Sur le Rhin, le maréchal de Lorges soutint aussi avec
bonheur et habileté la gloire des armées françoises dans un grand
nombre de siéges et d'actions militaires, où il conserva constamment
une supériorité marquée sur les troupes qui lui étoient opposées.
Catinat, à la fois négociateur et guerrier, n'ayant pu parvenir à
gagner au roi le duc de Savoie, aussi possédé qu'aucun autre de cette
animosité contre Louis XIV, qui étoit devenue la passion commune de
tous les princes de l'Europe, s'étoit montré l'égal des plus renommés
capitaines, dans une suite de campagnes où il déploya toutes les
ressources de l'art: également habile dans les siéges, dans les
surprises, dans les retraites, dans les batailles rangées; faisant
avorter tous les plans d'un ennemi qui ne manquoit lui-même ni de
courage ni d'habileté; et toujours occupé de l'amener de revers en
revers à changer de parti, sans pouvoir parvenir à vaincre ses
préventions et son opiniâtreté. En Catalogne, la guerre, moins animée
que sur les frontières du nord, n'en étoit pas moins favorable à nos
armes: le maréchal de Noailles, qui la dirigeoit, avait enlevé aux
Espagnols une grande étendue de pays qu'il avoit dévastée, les avoit
taillés en pièces à la bataille de Berges, et s'étoit successivement
rendu maître de presque toutes les places fortes qui défendoient cette
province. Même bonheur sur mer: l'amiral Tourville, dès le
commencement des hostilités, avait gagné la célèbre bataille de Wight
sur les flottes combinées d'Angleterre et de Hollande; de Pointis et
Duguay-Trouin enlevoient les flottes marchandes de ces deux
puissances, ou dévastoient leurs colonies; d'Estrées bloquoit les
ports des Espagnols et désoloit leurs côtes; tandis que toutes les
expéditions navales des confédérés, ou contre notre littoral, ou
contre nos possessions lointaines, avoient complétement avorté. Enfin,
dans cette longue guerre, et de part et d'autre si animée, les armes
de France ne furent malheureuses qu'en Irlande, où la fortune de
Guillaume finit par l'emporter sur les efforts de Louis pour rétablir
le roi légitime: la bataille de la Boyne décida pour toujours la
question en faveur de l'usurpateur.
Celui-ci, partout ailleurs le plus malheureux général qui ait jamais
commandé des armées, et toujours battu, quoiqu'il ne fût dépourvu ni
de courage personnel, ni de talents militaires, n'en étoit pas moins
l'âme de cette ligue dont il avoit été en quelque sorte le créateur,
et la soutenoit de toute la violence de sa haine contre Louis XIV. À
plusieurs reprises la Suède, le Danemark, la Pologne, le pape surtout,
que ces divisions du monde chrétien affligeoient profondément, avoient
offert leur médiation pour mettre fin à cette guerre[80]: Guillaume
avoit toujours été le premier à repousser toutes propositions
d'accommodement, et son obstination soutenoit ses alliés au milieu de
tant de revers qui se succédoient presque sans interruption; Louis, au
contraire, malgré ses succès non interrompus, désiroit la paix; ses
peuples étoient épuisés et mécontents; et il falloit une autorité
aussi absolue que la sienne et aussi fortement établie, pour leur
faire supporter ce fardeau toujours croissant d'impôts dont il étoit
forcé de les accabler.
[Note 80: Pendant tout le cours de ce règne, et à l'occasion
de toutes les guerres où l'ambition de Louis XIV engagea
l'Europe presque entière, les papes ne cessèrent point de
s'offrir comme médiateurs entre les princes chrétiens, mais
avec peu de succès. Ils avoient été plus heureux dans ces
siècles du moyen âge que l'on est convenu d'appeler
_barbares_, et pour le repos des peuples et pour le salut
des souverains eux-mêmes, que cette médiation puissante et
salutaire préserva si souvent des périls où les avoient
jetés leurs propres fureurs. On entendoit autrement les
choses dans le bel âge de la civilisation: tout s'y faisoit
entre les princes _chrétiens_ sans le pape, malgré le pape
ou contre le pape.]
Ce fut de même l'épuisement de leurs peuples, et surtout la nécessité
où l'empereur se trouva de partager ses forces afin de faire face aux
Turcs, à qui l'occasion avoit paru favorable pour insulter de nouveau
ses frontières, qui triompha enfin de la persévérance des alliés; et
toutefois ce ne fut que lentement et pour ainsi dire aux dernières
extrémités. Même après les premières ouvertures de paix qui furent
faites, dans lesquelles le roi de France montra avec quelle ardeur il
désiroit cette paix, en consentant d'abord à ce qui devoit le plus
coûter à sa fierté et à toutes ses affections, c'est-à-dire à
reconnoître Guillaume comme roi d'Angleterre, il se passa trois ans
avant qu'elle fût conclue; et il sembla que l'empereur et le roi
d'Espagne y missent une plus forte opposition, alors que le prince
d'Orange commençoit à s'y montrer moins opposé. Il fallut de nouveaux
revers pour les y forcer. Enfin la défection du duc de Savoie, que le
roi, après tant d'efforts infructueux, parvint à gagner par la
perspective éblouissante du mariage de sa fille avec le duc de
Bourgogne, ébranla l'empereur; la prise de Barcelonne par le duc de
Vendôme changea presque en même temps les dispositions du roi
d'Espagne; on reprit publiquement à Riswick, entre toutes les
puissances belligérantes, les conférences déjà secrètement commencées
à Gand entre l'Angleterre, la Hollande et le roi de France; et chaque
puissance fit avec lui son traité particulier. Si l'on en excepte la
ville de Strasbourg, qui s'étoit donnée à lui et qui lui resta, il
céda sur tout le reste sans exception; rendit à chaque souverain,
grand ou petit, ce qu'il lui avoit enlevé, soit avant les hostilités,
soit pendant le cours de la guerre; et après tant de sang versé et de
trésors épuisés, se retrouva au même point où il étoit après le traité
de Nimègue; et toutefois avec cette différence que plus tard il sentit
bien amèrement, que la révolution d'Angleterre ayant été un des
résultats de cette guerre si violemment et si imprudemment provoquée,
l'alliance de cette puissance qui avoit si heureusement favorisé les
triomphes de sa jeunesse, étoit à jamais perdue pour lui au déclin de
ses jours. Jacques II se donna la triste et dernière satisfaction de
protester contre tout ce qui s'étoit fait de préjudiciable à ses
intérêts, à la paix de Riswick.
Louvois mourut pendant le cours de cette guerre[81] que son égoïsme
cruel et sa basse jalousie avoient allumée; et sa mort prévint de
quelques instants la disgrâce éclatante que lui préparoit son maître
désabusé, et qui, trop long-temps la dupe de ses artifices, venoit
enfin d'en découvrir les dernières et peut-être les plus coupables
manoeuvres[82]. On ne peut nier que ce ministre ne possédât à un très
haut degré, et, ainsi que nous l'avons déjà dit, la sagacité et
l'activité nécessaire pour saisir l'ensemble et les détails de la
vaste administration qui lui avoit été confiée, et qu'il ne l'eût
perfectionnée de manière à y produire ce qu'on n'auroit pas cru
possible avant lui; mais sans parler ici des guerres injustes et
impolitiques dans lesquelles il entraîna Louis XIV, guerres qui
creusèrent pour la monarchie un abîme que rien n'a pu combler, et même
en ne le considérant que comme ministre de la guerre, ce qui est son
beau côté, il est important de remarquer que, sous ce rapport, il fut
encore pernicieux à la France en voulant tout soumettre à ce mécanisme
administratif qu'il avoit si singulièrement perfectionné. _L'ordre du
tableau_ dont il fut l'inventeur, et qui plut à un monarque absolu
dont la politique étoit de tout niveler autour de lui, éteignit toute
émulation, toute ardeur pour le service militaire, et détruisit
l'école des grands capitaines. Le système de tracer les plans de
campagne dans le cabinet, et de tenir ainsi les généraux en quelque
sorte à la lisière, acheva ce que l'ordre du tableau avoit commencé;
et cette servitude de ceux qui commandoient ses armées plut encore à
l'orgueil de Louis XIV. Une foule d'autres réglements, basés sur le
même principe de servilité, achevèrent de dégrader le service dans
tous les rangs de la hiérarchie militaire; et Saint-Simon, qui en
présente avec énergie et douleur le triste tableau[83], y voit, avec
juste raison, la principale cause de la honte et des désastres qui
marquèrent les dernières années d'un règne commencé avec tant de
bonheur et de gloire.
[Note 81: En 1692.]
[Note 82: Le roi avoit découvert le projet que ce ministre
avoit formé de le brouiller avec les Suisses, dans la seule
vue de rendre la conclusion de la paix plus difficile et ses
services plus nécessaires; il avoit acquis en outre la
conviction que la guerre entre la France et la Savoie étoit
encore un résultat de ses manoeuvres coupables et
intéressées; et que, si la rupture avoit eu lieu, c'étoit
lui qui en avoit fourni au duc le prétexte, en empêchant un
de ses courriers d'arriver à la cour. (_Mém. de l'abbé_ DE
CHOISI.)]
[Note 83: _Voyez_ ses _Mémoires_, liv. 1er, ch. v. Voici le
début de ce passage remarquable: «On a déjà vu les funestes
obligations de la France à ce pernicieux ministre: des
guerres sans mesure et sans fin pour se rendre nécessaire,
pour sa grandeur, pour son autorité, pour sa
toute-puissance; des troupes innombrables qui ont appris à
nos ennemis à en avoir autant, qui chez eux sont
inépuisables, et qui ont dépeuplé le royaume; enfin la ruine
de la marine, de notre commerce, de nos manufactures, de nos
colonies, par sa jalousie de Colbert, de son frère et de son
fils, entre les mains desquels étoient les départements de
ces choses, et le dessein trop bien exécuté pour culbuter
Colbert, il reste à voir comment il a, pour être pleinement
le maître, arraché les dernières racines des bons capitaines
en France, et a mis l'État radicalement hors des moyens d'en
plus porter, etc.»
En bon janséniste, le duc de Saint-Simon se garde bien de
dire du mal de Colbert, qu'il vénéroit sans doute comme le
principal auteur des libertés gallicanes. D'ailleurs, il est
vrai de dire que les vices de son matérialisme administratif
ne pouvoient être alors aperçus, et qu'il n'y auroit même
rien à reprendre dans son système, s'il n'étoit démontré
qu'il croyoit _gouverner_ et non pas simplement
_administrer_; ne voyant rien au delà de sa besogne, et la
monarchie tout entière existant pour lui dans les
manufactures, les finances et le commerce.]
Colbert avait précédé Louvois dans la tombe[84]: il entendoit les
finances, le commerce, les manufactures, et toutes les branches de
l'administration intérieure, aussi bien que Louvois entendoit la
guerre; et pour les admirateurs exclusifs de cette science
industrielle qu'il rendit florissante en France plus qu'elle ne
l'avoit été jusqu'à lui, il n'y eut jamais de plus grand ministre que
Colbert. Il faudroit sans doute le louer sans réserve, si, tout en
administrant avec cette supériorité qu'on ne lui peut contester, son
esprit se fût élevé au dessus du matériel de son administration, et
si, non moins blâmable en ce point que son rival, il n'eût pas, comme
lui, cherché à tout abattre sous le despotisme étroit dans lequel
leurs basses flatteries avoient renfermé leur maître, et dont ils
partageoient avec lui, et à l'ombre de son nom, les funestes
prérogatives. Tout ce qui osoit résister à ce despotisme sans règles
et sans bornes devoit être brisé. Ce n'étoit point assez que Louis XIV
eût la plénitude du pouvoir temporel à un degré où aucun roi de France
ne l'avoit possédé avant lui: il arriva, ainsi que nous l'avons vu,
qu'un pape eut l'audace de ne pas se plier à toutes ses volontés; il
convint d'apprendre au pouvoir spirituel à quelle distance il devoit
se tenir du grand roi, et, comme nous l'apprend Bossuet lui-même[85],
les quatre articles sortirent à cet effet des bureaux du surintendant.
Cette circonstance lui donnera sans doute un mérite de plus aux yeux
des amants passionnés de nos _libertés gallicanes_, et elles en
possèdent encore quelques uns; mais pour quiconque voit, dans la trop
célèbre déclaration, une des plus grandes calamités qui aient jamais
désolé l'église de France, Colbert est jugé comme chrétien et comme
homme d'état.
[Note 84: Il étoit mort en 1683.]
[Note 85: Aveu exprès de Bossuet fait à son secrétaire
confident, l'abbé Ledieu. (_Hist. de Bossuet_, l. VI, nº 12,
p. 161.)]
Nous avons un moment oublié ces discussions si malheureusement
suscitées contre le roi de France et le chef de l'église: et cependant
elles se trouvent encore mêlées aux événements de cette guerre,
pendant lesquels elles furent même poussées jusqu'aux extrémités les
plus fâcheuses pour finir ensuite tant bien que mal, et autant qu'il
étoit alors possible d'en finir avec Louis XIV quand il avoit tort.
Nous avons vu que l'affaire du cardinal de Furstemberg avoit jeté ce
prince dans un emportement presque puéril contre Innocent XI: cet
emportement redoubla lorsqu'il eut connoissance de la ligue
d'Ausbourg; il se persuada, ce qu'on a peine à concevoir, que le pape
étoit le principal auteur de cette guerre générale prête à éclater
contre lui; et parmi les pièces curieuses de la diplomatie moderne, il
n'en est point sans doute qui le soit davantage que la lettre qu'il
écrivit au cardinal d'Estrées son ambassadeur à Rome[86], lettre que
l'on peut considérer comme un manifeste, puisqu'il lui ordonna de la
rendre publique. Il y présente, comme, de véritables griefs dont il
avoit à se plaindre, tout ce qu'il avoit lui-même entrepris contre le
pape depuis 1681; accuse Innocent XI de haine personnelle contre la
France[87]; voit, dans ce qui s'est passé relativement à l'élection
d'un évêque de Cologne, la cause immédiate des entreprises du prince
d'Orange contre le roi d'Angleterre, et du triomphe du protestantisme
dans ce royaume; et en raison de tant de justes sujets qu'il avoit de
se plaindre du père commun des fidèles, déclare que, quel que puisse
être son attachement et son respect filial pour le Saint-Siége,
attachement dont il ne vouloit jamais se départir, il ne pouvoit
s'empêcher, en cette circonstance, de _séparer le prince temporel du
prince spirituel_, et de faire provisoirement entrer ses troupes dans
la ville d'Avignon, jusqu'à ce que justice lui eût été rendue. Il
parut une réponse accablante à ce manifeste[88]; mais Louis XIV étoit
le plus fort: il avoit donc évidemment raison, et pour en donner une
preuve irrésistible, il s'empara à main armée du Comtat.
[Note 86: REBOULET, t. 2, p. 396, in-4º.]
[Note 87: C'est une accusation qu'en bon parlementaire le
président Hénault n'a pas manqué de répéter: «La mort
d'Innocent XI, _ennemi déclaré de la France_, arrivée le 12
août de l'année précédente (1690), et l'exaltation
d'Ottoboni, sous le nom d'Alexandre VIII, suspendirent,
dit-il, les différends de Rome et de la France.» À
l'entendre, ne sembleroit-il pas qu'Alexandre VIII se montra
beaucoup _plus accommodant_ qu'Innocent XI? Nous ne
tarderons pas à voir ce qui en arriva, et ce que gagnèrent
au change les _libertés gallicanes_.]
[Note 88: Après avoir passé en revue tous les prétendus
griefs que le roi élevoit contre le pontife, et les avoir
réduits à leur juste valeur, on y disoit, relativement aux
desseins du prince d'Orange, «qu'en supposant qu'il eût des
dispositions hostiles contre l'Angleterre, le meilleur moyen
d'en empêcher l'exécution, et par suite le préjudice qu'en
pourroit éprouver la religion catholique dans ce royaume,
seroit de ne point engager sans sujet, et comme malgré eux,
les princes chrétiens dans une guerre qui les mît hors
d'état de secourir sa majesté britannique.» (REBOULET, t. 2,
p. 399.) L'événement prouva que ce conseil étoit bon et en
quelque sorte prophétique.]
Cependant le souverain pontife n'en avoit pas moins continué, pendant
toute cette guerre, de jouer son rôle accoutumé de médiateur de la
paix entre les princes chrétiens; et cette manière d'agir, bien
qu'elle n'eût rien qui pût paroître extraordinaire et nouveau, avoit
fort radouci le roi de France par la raison qu'il avoit besoin de
cette paix, et qu'elle étoit, comme nous l'avons dit, l'objet de tous
ses désirs. Innocent XI étant mort, il se trouva plus à son aise avec
son successeur Alexandre VIII, et son orgueil eut moins à souffrir de
faire auprès d'un nouveau pape quelques démarches pour arriver à une
réconciliation. Elles n'eurent cependant pas un entier succès:
Alexandre ne se montra pas moins inflexible qu'Innocent sur les deux
points capitaux de la régale et de la déclaration; et sentant ses
forces défaillir, ce fut au lit de la mort qu'il publia la
constitution par laquelle il cassoit tout ce qui avoit été fait par le
clergé de France dans l'assemblée de 1682[89]. Les négociations
continuèrent sous Innocent XII, et se terminèrent enfin par la
rétractation formelle que firent les évêques, aux pieds du souverain
pontife, de tout ce qui s'étoit passé dans cette assemblée[90]. En
conséquence de cette rétractation, le roi révoqua son édit, et la paix
fut rétablie entre lui et le Saint-Siége; mais cette révocation, ainsi
que l'a justement remarqué le comte de Maistre, fut faite par une
simple lettre de cabinet: le superbe monarque auroit cru s'humilier en
faisant à ce sujet une démarche solennelle; et la prudence accoutumée
de la cour de Rome se contenta de cette concession imparfaite. Cette
prudence fut trop timide en une si grave circonstance; la suite ne l'a
que trop fait voir, et jusqu'à nos jours.
[Note 89: «Le pape Alexandre VIII, dit le comte de Maistre,
par sa bulle _Inter multiplices_ (prid. non. Aug., 1690),
condamna et cassa tout ce qui s'étoit passé dans l'assemblée
de 1682. Mais la prudence ordinaire du Saint-Siége ne permit
point au pape de publier cette bulle, et de l'environner des
solennités nécessaires. Quelques mois après cependant, et au
lit de la mort, il la fit publier en présence de douze
cardinaux. Le 30 janvier 1691, il écrivit à Louis XIV une
lettre pathétique, pour lui demander la révocation de cette
fatale déclaration, faite pour bouleverser l'Église; et
quelques heures après avoir écrit cette lettre, qui tiroit
tant de force de sa date, il expira.» (Zaccaria,
_Antifebronius vindicatus_, t. 3, dissert. v, cap. v, p.
398.)]
[Note 90: Les gallicans cherchent encore à chicaner sur le
sens de cette lettre, qu'ils prétendent n'être qu'un acte de
déférence à l'égard du pape, et à peu insignifiant en tout
ce qui touche le fond de la question. En voici le contenu:
«Prosternés aux pieds de V. S., nous venons lui exprimer
l'amère douleur dont nous sommes pénétrés dans le fond de
nos coeurs, et plus qu'il ne nous est possible de
l'exprimer, à raison des choses qui se sont passées dans
cette assemblée, et qui ont souverainement déplu à V. S.
ainsi qu'à ses prédécesseurs. En conséquence, si quelques
points ont pu être considérés comme décrétés dans cette
assemblée sur la puissance ecclésiastique et sur l'_autorité
pontificale_, nous les tenons comme _non décrétés_, et nous
déclarons qu'ils doivent être regardés comme tels.»]