Quelque aveuglé qu'il fût par la colère, le roi eut encore cette

fois-ci plus de bon sens que ceux qui croyoient lui plaire en se

livrant à de pareils excès. L'élection démocratique des évêques ne

pouvoit être de son goût; et, en ce qui touchoit la personne du pape

et son caractère de chef de l'église, il avoit un sentiment des

convenances qui lui fit d'abord comprendre que les orateurs du

parlement avoient passé toutes les bornes. Les discours qu'ils avoient

tenus eurent donc un effet contraire à celui qu'ils en avoient espéré;

et Louis XIV commença à faire quelques démarches auprès d'Innocent XI

pour l'adoucir et lui faire oublier le passé. Un moyen sûr d'y réussir

étoit sans doute de révoquer ce qu'il avoit fait; et c'est à quoi

l'orgueilleux prince ne voulut pas se plier. Le pape, que de vaines

paroles ne pouvoient satisfaire, suivit son système de garder le

silence sur la déclaration, par cela même que, sur ce point, il auroit

eu trop à dire, persistant dans son inflexibilité sur l'article des

franchises et de la régale. Les choses continuèrent donc à rester sur

le même pied qu'auparavant, pour s'aigrir encore davantage à

l'occasion de la mort de l'archevêque de Cologne, et lorsqu'il s'agit

de lui nommer un successeur.

Le roi y portoit le cardinal de Furstemberg; et l'on conçoit l'intérêt

qu'il avoit à faire électeur de Cologne un prince qui lui étoit si

entièrement dévoué[72]. Par un motif tout contraire, l'empereur

mettoit en avant d'autres compétiteurs, et parmi eux, un prince de

Bavière. Vu certaines circonstances qui se trouvoient dans la position

de ces deux rivaux, la confirmation du pape devenoit nécessaire pour

que l'élection de l'un ou de l'autre fût canonique: or, Innocent XI

n'avait garde de donner la préférence au prince de Furstemberg,

créature de Louis XIV, et qu'il considéroit comme le principal auteur

des maux que la dernière guerre avoit causés à l'empire et à la

chrétienté: le prince bavarois fut donc élu. En cette occasion, le

souverain pontife usoit d'un droit que lui reconnoissoient tous les

princes chrétiens: cependant qui le croiroit? le roi de France n'eut

pas honte d'éclater contre lui en termes encore moins mesurés qu'il ne

l'avoit fait jusqu'alors, et de l'accuser publiquement d'injustice et

de partialité. Dans ses emportements, il sembloit résolu de pousser

cette fois-ci les choses jusqu'à la dernière extrémité; et cependant

ne pouvant s'empêcher de craindre ce même pouvoir qu'il affectoit de

braver depuis si long-temps, et cherchant en quelque sorte à

s'aguerrir contre l'effet de ces armes spirituelles dont Innocent XI

l'avoit plus d'une fois menacé, le monarque furieux prit la précaution

étrange de faire interjeter, dans le parlement, appel au futur

concile, de tout ce que le pape _pourroit_ entreprendre _à l'avenir_

contre les droits de sa couronne. L'archevêque de Paris et la Sorbonne

approuvèrent les conclusions du procureur du roi et se portèrent de

même appelants sur ces _futures_ entreprises du souverain pontife, ce

qui parut inoui et ne se peut qualifier[73]; alors le schisme sembla

inévitable et beaucoup de consciences s'alarmèrent: celle du roi ne

fut pas la dernière à se troubler. Comme il étoit au fond sincèrement

catholique, sa conduite, dans toutes ses malheureuses entreprises

contre la cour de Rome, n'étoit qu'incertitudes et contradictions;

emporté par ses premiers mouvements, il alloit d'abord au delà de

toutes les bornes; puis, comme s'il eût été épouvanté de l'espace

qu'il avoit parcouru, il revenoit sur ses pas et en quelque sorte

malgré lui. Ainsi donc, quoiqu'il eût fait tout ce qu'auroit pu faire

un prince dont le dessein bien arrêté eût été de se séparer de

l'église romaine, il est hors de doute que l'idée d'un schisme ne lui

étoit jamais entrée dans l'esprit; et l'on en doit dire, autant des

évêques qui s'étoient faits ses flatteurs et ses complices. Dès que

la voix publique lui eut appris qu'on commençoit à craindre une

semblable séparation, il se hâta de rassurer ses peuples, et, de

concert avec ces mêmes évêques, déclara hautement que jamais ni lui,

ni le clergé de France n'avoient eu la pensée d'attenter à l'autorité

spirituelle du vicaire de Jésus-Christ, et de se soustraire à son

obéissance. Telles furent les inconséquences de Louis XIV et de son

conseil de prélats; et c'est là comme une fatalité attachée à tous

ceux qui ont la prétention de disputer avec l'autorité spirituelle, et

de chercher la mesure plus ou moins grande de ses droits. Ceux qui lui

refusent toute espèce de droits sont plus raisonnables et plus

conséquents: nous verrons plus tard la suite et les effets de ces

tristes démêlés.

[Note 72: Il lui avoit déjà donné l'évêché de Strasbourg

comme première récompense des services que ce prince lui

avoit rendus, et y avoit ajouté sa nomination au cardinalat,

auquel il avoit été promu, malgré les oppositions de la cour

de Vienne. C'étoit une des qualités de Louis XIV d'être

reconnoissant envers ceux qui l'avoient servi.]

[Note 73: REBOULET, t. II, p. 390, in-4º.]

Tandis qu'il en agissoit ainsi avec la cour de Rome, le roi s'occupoit

avec un zèle très ardent de la conversion des calvinistes, et n'avoit

pas moins à coeur de les ramener dans le giron de l'église romaine que

de tenir le pape à juste distance de l'église gallicane. Une année

avant la fameuse assemblée du clergé (en 1680), il avoit rendu une

ordonnance dont l'objet étoit de les exclure de certains emplois

publics et d'arrêter les effets du prosélytisme qu'ils continuoient

d'exercer au milieu de ses sujets catholiques. Il fit fermer tous les

temples élevés en contravention aux clauses de l'édit de Nantes; des

missionnaires furent envoyés pour les prêcher, et l'on prit des

précautions pour que ceux qui voudroient se convertir n'y trouvassent

point d'obstacles dans le fanatisme de leurs coreligionnaires. (1685)

Il n'y avait rien à dire à ces premières mesures; mais il arriva que,

tandis que l'on obtenoit la soumission, ou sincère ou simulée, du plus

grand nombre de ces sectaires, les églises du Vivarais, des Cévennes

et du Dauphiné, levèrent l'étendard de la révolte, rouvrirent les

temples fermés, et, malgré l'ordonnance royale, recommencèrent les

pratiques de leur culte aux lieux où il avoit été interdit, et ne

s'assemblèrent plus que les armes à la main. Il étoit juste encore de

punir leur rébellion; et quelques compagnies de dragons, que l'on

envoya dans ces provinces, arrêtèrent ce mouvement à peine commencé:

les temples interdits furent rasés, et l'on força les religionnaires à

loger chez eux les soldats qu'on venoit d'employer à les réduire.

Ce logement de gens de guerre et les vexations inévitables dont il

étoit accompagné, produisirent quelques conversions. C'étoit sans

doute une étrange manière de convertir; néanmoins elle plut au roi

qui, la trouvant plus efficace que les autres moyens qu'il avoit

d'abord employés, jugea à propos d'en étendre les avantages à tous les

autres calvinistes de son royaume. Une grande partie de ses troupes

fut donc répandue dans les provinces du midi, et aucun religionnaire

ne fut exempt de loger des soldats. Bientôt les abjurations

commencèrent et se multiplièrent à mesure que ce fardeau devint plus

accablant; on se contenta d'abord d'une déclaration vague de

catholicisme, ensuite on fit signer des formulaires, puis on força

d'aller à la messe ceux dont la foi parut suspecte après qu'ils

avoient signé. Cependant ces moyens, tout expéditifs qu'ils étoient,

parurent encore trop lents à Louis XIV: il méditoit depuis long-temps

de révoquer l'édit de Nantes, et d'extirper ainsi d'un seul coup le

calvinisme de ses états. Louvois l'y poussoit de toutes ses forces par

des motifs qui lui étoient purement personnels[74]; et dans le conseil

ceux qui étoient de son avis donnoient pour raison que jamais occasion

d'abattre ces sectaires n'avoit été plus favorable que celle où le

roi, en paix avec l'Europe entière et redouté de tous ses ennemis,

n'avoit à craindre du grand coup qu'il alloit frapper que des plaintes

impuissantes et rien au delà. D'autres jugeoient que la violence

n'étoit pas un bon moyen d'opérer des conversions; que la persécution,

loin de ramener les esprits, pouvoit faire des fanatiques; que, si

l'on poussoit les huguenots au désespoir, on se verroit entraîné

soi-même fort au delà de ce qu'on avoit d'abord résolu, et forcé

peut-être à des rigueurs que l'on n'avoit pas prévues; ils craignoient

une émigration fatale à la France sous bien des rapports, et pensoient

que des moyens plus doux auroient à la fois plus de justice et

d'efficacité. Il est bon de remarquer que le père Lachaise, jésuite et

confesseur du roi, s'étoit rangé à ce sentiment; il est indubitable

que c'eût été celui du chef de l'église, s'il eût été appelé à une

délibération qu'il lui appartenoit de diriger, et que, dans tout autre

temps, on n'eût point osé conduire à sa fin sans être soutenu par ses

avis. Mais la déclaration venoit d'être rendue: les évêques de France

avoient remis le pape à sa place, et Louis XIV pouvoit maintenant,

quand il lui semblerait bon, se faire pape lui-même dans ses états.

[Note 74: Cet homme, que la faveur du roi ne pouvoit

satisfaire si elle étoit partagée par quelques autres,

voyoit d'un oeil jaloux les longues et fréquentes audiences

que le roi donnoit, à l'occasion de ces affaires des

calvinistes, à l'archevêque de Paris François de Harlay, au

père Lachaise et à Pélisson, qui, après avoir servi

fidèlement et courageusement le surintendant Fouquet,

s'étoit attaché à Colbert et ne le servoit pas avec moins de

fidélité. Ces trois personnages cherchoient à arriver, par

les moyens les plus doux, à l'extinction de l'hérésie;

Louvois poussoit aux moyens violents, dont le résultat

devoit être de faire cesser leurs rapports intimes avec le

roi, et l'espèce d'influence qui en pouvoit résulter. (_Mém.

de l'abbé_ DE CHOISI.--_Histoire de la révocation de l'Édit

de Nantes._)]

Le premier avis lui sembla le meilleur, et il devoit sans doute

convenir davantage à ce caractère qu'irritoient les moindres obstacles

et à qui rien ne devoit résister. La révocation de l'édit de Nantes

fut donc signée. Certes, et personne ne le pourra contester, le roi de

France avoit le droit politique et religieux d'arrêter, au milieu de

ses sujets, la propagation d'erreurs aussi funestes pour le salut des

âmes que dangereuses pour le maintien de l'ordre social. Comme

chrétien et comme roi, il étoit le maître d'exclure les protestants

des fonctions publiques; c'étoit son devoir de leur interdire

l'exercice public de leur culte, trop long-temps toléré; mais c'est là

qu'il devoit s'arrêter. Le reste il falloit l'abandonner au zèle des

missionnaires qui, plus lentement peut-être, mais aussi plus sûrement,

auroient opéré en France la destruction du calvinisme, qu'il falloit

attaquer au fond des coeurs, et non dans la personne et les biens de

ses sectateurs. Il est donc impossible de ne pas désapprouver un

prince qui gâte ainsi par la violence ses inspirations même les

meilleures; et il y a tout à la fois du bien et du mal dans la

révocation de l'édit de Nantes, que la plupart de ceux qui en ont

parlé n'ont su que louer ou blâmer sans restriction. Faire abattre les

temples des protestants, défendre leurs assemblées, expulser leurs

ministres, fermer leurs écoles, et les contenir ainsi par toutes les

mesures de police jugées nécessaires, c'étoit aller au but qu'il

vouloit atteindre. C'étoit le dépasser que de violenter ceux qu'on ne

pouvoit ramener par la persuasion; d'enlever de force les enfants à

leurs familles pour les faire élever dans la religion catholique; en

même temps qu'on les persécutoit, de leur fermer, sous les peines les

plus rigoureuses, les frontières de la France, pour les empêcher de se

soustraire à la persécution; et confondant ainsi avec les plus vils

malfaiteurs des hommes égarés, opiniâtres peut-être dans leur erreur,

mais enfin dont l'égarement et l'opiniâtreté n'étoient pas des crimes

qui méritassent des peines infamantes, de remplir les prisons et les

galères de ceux dont on avoit pu se saisir, lorsqu'ils contrevenoient

à cette loi inique et barbare. Un grand nombre échappa; et quoiqu'on

ait fort exagéré le dommage qu'en éprouva la France dans son commerce

et dans ses manufactures, il n'en est pas moins vrai de dire que ces

réfugiés portèrent chez les étrangers qui les accueillirent beaucoup

de procédés industriels qui, jusqu'alors, en avoient fait nos

tributaires. Telle fut la révocation de l'édit de Nantes, légitime

dans son principe, tyrannique dans son exécution[75].

[Note 75: Oui, sans doute, l'exécution de cette loi fut

tyrannique; mais il n'appartient de la trouver telle qu'aux

catholiques, qui seuls connoissent l'esprit de douceur et de

charité de la religion sainte qu'ils professent dans toute

sa pureté, qui seuls peuvent en être profondément pénétrés.

Les fauteurs du protestantisme n'en ont pas le droit, eux

qui se sont montrés plus intolérants et plus barbares envers

ceux qu'ils appellent _papistes_ que les païens eux-mêmes à

l'égard des premiers chrétiens; eux qui, pendant des

siècles, ont inondé les échafauds de leur sang, inventant

pour leurs victimes des tortures nouvelles et des supplices

nouveaux; qui, même encore aujourd'hui, dans une île fameuse

que l'on peut considérer comme le centre de la réforme

expirante, nous offrent le spectacle hideux et lamentable de

plusieurs millions de catholiques en butte à tous les genres

d'oppression, en proie à toutes les horreurs de la misère,

jetés en quelque sorte hors de la société. Le docteur

Lingard, dans son _Histoire d'Angleterre_, vient de nous

révéler les horribles secrets du passé, et l'Europe

chrétienne n'a qu'un cri d'indignation contre ce qui se

passe présentement au milieu de cette nation, que nos

politiques niais appellent encore la terre _classique_ de

la liberté.]

Cependant, dès le commencement de cette paix de Nimégue à la fois si

hostile contre le pape et contre les protestants, Louvois, jaloux de

l'éclat que jetoient les travaux de Colbert, et dans son ambition

effrénée, ainsi que nous l'avons déjà dit, ne croyant point avoir la

faveur de son maître, si quelque autre en étoit favorisé, fomentoit

des guerres nouvelles en poussant ce maître superbe à des actes

arbitraires envers des souverains étrangers, ou, pour mieux dire, à

des usurpations criantes, dont l'effet devoit être de les alarmer et

de les exaspérer; telles furent les deux trop fameuses affaires des

_réunions_ et des _dépendances_: la première, qui attaquoit des

droits acquis par de longues prescriptions, blessoit presque tous les

princes de l'Europe, et plus particulièrement ceux de l'Empire; la

seconde qui, regardant uniquement l'Espagne, n'étoit autre chose que

l'abus du droit du plus fort, et nous ne craignons pas de le dire,

dans toute sa brutalité[76]. Les intrigues de son ministre venoient

en outre de lui acquérir la possession simultanée de deux des plus

fortes places de l'Europe, Strasbourg sur le Rhin, et Cazal dans le

Montferrat, et de lui ouvrir ainsi la libre entrée de l'Allemagne et

de l'Italie. Par la violence avec laquelle l'affaire des réunions

étoit poursuivie, quatre électeurs de l'empire se trouvèrent bientôt

sous le joug de la France; et bien que les contestations, commencées

avec l'Espagne, eussent été conduites d'abord avec une apparence de

modération, Louis XIV, ennuyé des lenteurs des conférences, imagina

d'en hâter la conclusion par un de ces moyens expéditifs qui lui

étoient familiers, et fit faire, en pleine paix, le blocus de la ville

de Luxembourg. Les princes crièrent à l'oppression et invoquèrent la

protection de l'empereur; mais celui-ci, que pressoient d'un côté les

Turcs qui se préparoient à lui faire la guerre, de l'autre les

mécontents de Hongrie qu'il avoit peine à contenir, n'étoit pas en

position de s'interposer pour eux d'une manière efficace, et se vit

bientôt réduit à ces extrémités presque désespérées dont le tira la

valeur brillante du roi de Pologne Sobieski. Il faut avouer ici que le

roi de France eut du moins la pudeur de ne pas abuser de cette

situation malheureuse du chef de l'empire; et si l'on considère quelle

étoit dès lors la morale politique de l'Europe, il faut lui savoir gré

de n'avoir pas fait, en cette circonstance, cause commune avec les

Turcs contre un prince chrétien, et d'avoir été assez généreux pour ne

pas conspirer avec les infidèles la ruine entière de la chrétienté. Ce

fut même ce moment qu'il choisit pour châtier les Algériens dont il

avoit à se plaindre, ce qu'il fit avec cet éclat et ce bonheur qui

l'accompagnoient dans toutes ses entreprises; mais il n'en continuoit

pas moins de se montrer intraitable dans ses disputes avec l'Espagne.

Cette affaire et celle des réunions se poursuivoient de sa part avec

la même ténacité; sa prétention étoit de vouloir ainsi s'établir

jusque dans les entrailles de l'Empire, et l'on peut concevoir que ni

l'empereur ni le roi d'Espagne n'étoient disposés à acheter à ce prix

la continuation d'une paix pour eux déjà si onéreuse. Le roi prit donc

la résolution d'y contraindre d'abord cette dernière puissance en

faisant entrer brusquement ses troupes dans les Pays-Bas espagnols, où

elles ne trouvèrent aucune résistance. Les États de Hollande, malgré

les sollicitations pressantes du prince d'Orange, ne voulurent point

se mêler de cette querelle, se rappelant ce qu'il leur en avoit déjà

coûté pour avoir osé se commettre avec le grand roi; le roi

d'Angleterre, entièrement sous l'influence de la France, refusa sa

médiation; et l'Espagne, abandonnée à ses propres forces, ne trouva

que les Génois qui, poussés par des ressentiments qu'excitoit trop

souvent le ton de maître que Louis XIV avoit coutume de prendre avec

les petits États, eurent l'imprudence de se liguer avec elle. Il étoit

évident qu'avec un si foible auxiliaire, cette puissance, telle

qu'elle se trouvoit alors, ne pouvoit résister à la France; et il

falloit qu'elle se crût bien profondément insultée, pour courir les

chances d'une lutte aussi inégale. Les résultats n'en furent pas

long-temps indécis: rien ne résista dans les Pays-Bas espagnols, où

l'armée françoise s'empara de Courtrai et de Dixmude, et assiégea de

nouveau Luxembourg; une seconde armée battoit en même temps les

Espagnols en Catalogne, et la flotte du roi bombardoit et réduisoit en

cendres la ville de Gênes. La prise de Luxembourg ne tarda point à

couronner cette suite non interrompue de succès; et le roi d'Espagne,

réduit aux abois, se vit dans la nécessité de conclure avec Louis une

trève de vingt ans, à laquelle l'empereur fut également obligé

d'accéder, et qui valut provisoirement au vainqueur plus qu'il n'avoit

d'abord demandé dans l'affaire des réunions et des dépendances[77].

Toutefois le ressentiment que produisit cet événement fut profond et

ineffaçable: on peut dire que l'Europe entière partagea cette injure;

il n'y eut pas un seul de ses souverains qui se crût désormais en

sûreté, tant que la puissance orgueilleuse et colossale qui pesoit

ainsi sur eux, ne seroit point abattue ou du moins humiliée. Nous

allons voir bientôt ce qui en résulta.

[Note 76: Le traité de Westphalie avoit cédé à la France la

souveraineté entière des trois évêchés de Metz, Toul et

Verdun. Avant qu'ils eussent été ainsi réunis à la couronne

de France, il s'étoit fait, à diverses époques, des

démembrements très considérables de plusieurs fiefs qui en

dépendoient, et cela par divers motifs de convenances qu'il

est inutile de rappeler ici. Quelles que fussent les

origines de ces démembrements, la possession en étoit fort

ancienne, et les possesseurs invoquoient justement la

prescription. Louvois sut persuader au roi qu'il falloit

passer outre; et deux chambres de justice furent instituées,

l'une à Metz, l'autre à Brisac, à l'effet d'examiner les

titres de ceux qui possédoient les terres contestées. Le roi

de Suède y fut ajourné pour le duché des Deux-Ponts, celui

d'Espagne pour le comté de Chinci, et successivement

l'électeur de Trèves, le Palatin, l'évêque de Spire, le

Landgrave et plusieurs autres princes de l'empire; et

nonobstant leurs plaintes, ces réunions se firent en vertu

des sentences rendues par ces deux chambres de justice.

L'autre affaire n'intéressoit que le roi d'Espagne: il

s'agissoit de régler les dépendances, tant des places que le

roi avoit rendues à cette couronne par le dernier traité de

paix, que de celles qu'il lui avoit été accordé de retenir

pour lui-même. Les deux puissances n'étoient point d'accord

sur les limites de ces territoires, et chacune faisoit

valoir ses raisons et ses droits, le traité n'ayant rien

déterminé sur ce point.]

[Note 77: La France, en vertu de ce traité provisoire,

rendit Courtrai et Dixmude dans l'état où se trouvèrent ces

deux places, c'est-à-dire démantelées, et retint Luxembourg,

Bouvines, Beaumont et Chinci, ce qui régla l'affaire des

_dépendances_. De son côté, l'empereur consentit à ce que

Louis XIV gardât Strasbourg et tout ce qui lui avoit été

adjugé par les chambres de Metz et de Brisac; et ainsi se

termina l'affaire des _réunions_.]

De tous les ennemis que les entreprises de Louis XIV avoient conjurés

contre lui, le plus implacable et sans doute le plus habile étoit le

prince d'Orange. Nous avons déjà fait connoître ses projets ambitieux,

ses liaisons avec Shaftsbury, et le mariage qui l'avoit si

impolitiquement, rapproché du trône d'Angleterre. Sa haine contre le

roi de France s'accroissoit encore de toute la violence de sa coupable

ambition; car il n'y avoit point d'apparence que, soutenu d'un allié

si puissant, Charles II pût jamais être renversé par la faction qui

conspiroit dans l'ombre contre lui. Aidé du nouvel électeur palatin,

qu'un démêlé récent avec la cour de France tenoit, à l'égard de Louis,

dans de continuelles appréhensions[78], Guillaume intriguoit donc

sans relâche dans les cabinets pour tâcher de les soulever tous à la

fois contre le monarque qui menaçoit la liberté de tous, et trouvoit

partout des esprits disposés à l'entendre et pénétrés de la nécessité

pressante de prévenir un danger qui n'étoit que trop réel. Ainsi fut

formée la ligue d'Ausbourg, la plus formidable qui se fût encore

élevée contre celui que l'on considéroit alors comme l'ennemi commun

de l'Europe.

[Note 78: Ce démêlé s'étoit élevé à l'occasion des

prétentions de la duchesse d'Orléans, soeur de l'électeur

palatin qui venoit de mourir, sur diverses parties de sa

succession, et entre autres sur plusieurs fiefs dont elle

prétendoit pouvoir hériter. Le nouvel électeur lui

contestoit ce droit; le roi de France soutenoit vivement les

prétentions de sa belle-soeur. Il avoit d'abord parlé de

faire mettre sous le séquestre les terres contestées, et

bien qu'il se fût ensuite fort radouci, et que, sur la

demande de l'empereur et de plusieurs princes de l'empire,

il eût consenti à soumettre cette affaire à l'arbitrage du

pape, l'électeur n'étoit point tranquille; et sans doute,

avec un semblable adversaire, il avoit quelque sujet de ne

point se tranquilliser.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 6 / 23 段