tels, que tous les passages par où les ennemis auroient pu
pénétrer en France du côté de la Lys, de l'Escaut, du Rhin,
de la Sarre, de la Moselle et de la Meuse, leur furent
fermés; il garantit la frontière des Pyrénées en faisant
construire la forteresse de Mont-Louis en Cerdagne. (_Mém.
de l'abbé_ DE CHOISI.)]
[Note 56: Le port de Rochefort.]
C'étoit Colbert qui tenoit le premier rang dans ces jours brillants de
la paix. Sous sa main habile, méthodique, et que soutenoit cette
volonté si ferme et si redoutée de son maître, se perfectionnoit de
jour en jour la science de l'administration centrale, s'étendoit et se
fortifioit la dynastie héréditaire des commis et la toute-puissance
des bureaux[57]. Sans rivaux dans cette science toute matérielle, ce
ministre étoit hors d'état de porter sa vue au delà du cercle étroit
qu'il s'étoit tracé: les maximes despotiques sur lesquelles un pareil
système étoit fondé, composoient toute sa doctrine politique, et cette
doctrine étoit aussi celle des autres ministres de Louis XIV. Tous se
complaisoient uniquement dans le maître qui sembloit se complaire en
eux, et ne voyoient rien de grand et d'utile pour l'État que ce qui
pouvoit accroître encore cette puissance sans bornes dont il étoit si
jaloux, et qui, de jour en jour, plus orgueilleuse et plus irritable,
s'indignoit de la moindre résistance et ne pouvoit plus supporter le
moindre obstacle. Tous les princes temporels de la chrétienté étoient
abattus; la puissance spirituelle étoit la seule qui restât encore
debout devant le grand roi: il étoit donc urgent qu'elle fût humiliée
à son tour; et en effet, ce fut uniquement dans cette intention que
ces ministres, les instruments de son despotisme et les flatteurs de
son orgueil, suscitèrent l'affaire si malheureusement célèbre de la
Régale[58]. La magistrature françoise, toujours empressée de s'unir au
gouvernement, chaque fois qu'il s'agissoit de chagriner le chef de
l'Église et d'empiéter sur ses droits, entra avec empressement dans
cette nouvelle conspiration contre la puissance spirituelle; et une
déclaration du mois de février de cette année étendit à tous les
évêchés du royaume une concession volontaire et devenue abusive, que
les papes avoient faite anciennement à nos rois à l'égard d'un certain
nombre d'évêchés.
[Note 57: Les commis devinrent les maîtres de l'État, non
pas au degré où ils le sont aujourd'hui, ce qu'alors on
n'eût pas même cru possible, mais assez pour éteindre toute
émulation, et créer partout des mécontents. En effet, rien
de plus insensé pour un prince que de vouloir tout tenir
dans sa main, tout régler, tout diriger, ne rien abandonner,
dans les détails, à l'intelligence et à la conscience des
administrateurs civils ou des chefs militaires. Du moment
que l'orgueil ou la méfiance lui ont inspiré de mettre à
exécution un semblable projet qui est au dessus des forces
d'un seul homme, les subalternes s'emparent de lui, et, bien
loin de tout conduire, il devient entre leurs mains un
instrument au moyen duquel ils oppriment, insultent et
dépouillent qui il leur plaît, comme il leur plaît, et dans
toutes les classes de la société. Ainsi se trouve avili un
gouvernement despotique en même temps qu'il devient odieux,
ce qui est surtout vrai dans les sociétés chrétiennes où
l'intelligence de l'homme acquiert son plus grand
développement et oppose une plus grande résistance aux excès
du pouvoir.]
[Note 58: On appeloit de ce nom certains droits utiles et
honorifiques dont les rois de France jouissoient sur
quelques églises de leur royaume pendant la vacance des
siéges: ils en percevoient les revenus, ils présentoient aux
bénéfices, ils les conféroient même directement, etc.
«Que l'Église reconnoissante, dit le comte de Maistre, ait
voulu payer, dans l'antiquité, par ces concessions ou par
d'autres, la libéralité des rois qui s'honoroient du titre
de _fondateurs_, rien n'est plus juste sans doute; mais il
faut avouer aussi que la régale étoit une exception odieuse
aux plus saintes lois du droit commun: elle donnoit
nécessairement lieu à une foule d'abus. Le concile de Lyon,
tenu sur la fin du XIIIe siècle, sous la présidence du pape
Grégoire X, accorda donc la justice et la reconnoissance en
autorisant la régale, mais en _défendant_ de l'étendre.»
(_De l'Église gallicane_, p. 116.)]
Les jurisconsultes du parlement ne manquèrent pas de raisonnements
pour prouver, à leur manière, l'antiquité du privilége, l'inconvénient
et l'abus des exceptions[59]. Innocent XI, à qui Voltaire rend ce
témoignage remarquable, et dont il ne sentoit pas lui-même toute la
force, qu'il étoit le seul pape de ce siècle qui ne _sût pas
s'accommoder au temps_, vit dans cette affaire ce qui y étoit
réellement, c'est-à-dire l'atteinte la plus grave qu'un prince, qui
prétendoit ne se point séparer du Saint-Siége, eût portée à la
juridiction de l'Église, depuis l'odieuse querelle des _investitures_;
et deux évêques qui étoient _malheureusement_, dit encore Voltaire,
les deux hommes les plus vertueux du royaume, ayant refusé de se
soumettre à l'ordonnance, le pontife à qui ils portèrent leur appel
déploya, en cette circonstance, tout ce que l'autorité de chef de
l'Église avoit de force et de majesté. Dans divers brefs qu'il adressa
au roi lui-même, tout en le félicitant de ce qu'il avoit fait pour le
bien de la religion, il l'invitoit à prendre garde que sa main gauche
ne détruisît pas ce que sa droite avoit édifié; il y appeloit la
_maladie du temps_[60] cette disposition à empiéter sur le
gouvernement du Saint-Siége; et certes l'expression étoit modérée.
Cette maladie, arrivée alors à son paroxisme, datoit de loin en
France; tous ses rois, depuis long-temps, en avoient été plus ou moins
attaqués, ainsi que leurs ministres; l'opposition constante du clergé
y avoit seule apporté quelques palliatifs; cette fois-ci il sembloit
conspirer avec le prince pour accroître les progrès du mal.
[Note 59: «Une de leurs raisons pour généraliser ce droit,
c'_est que la couronne de France étoit ronde_ (_Opusc. de_
FLEURY, p. 137 et 140). C'est ainsi que ces grands
jurisconsultes raisonnoient.» (_De l'Église gallicane_, p.
117.)]
[Note 60: REBOULET, t. 2, in-4º, p. 294.]
Les remontrances du pape au roi, loin d'ébranler Louis XIV, ne firent
qu'irriter son orgueil et accroître son obstination. L'affaire des
religieuses de Charonne[61], qui n'étoit qu'une conséquence de cette
usurpation du gouvernement de l'Église et un acte de suprématie non
moins intolérable que tout ce qui avoit précédé; cette affaire, dans
laquelle on osa appeler comme d'abus des décrets du pape sur une
matière de haute discipline ecclésiastique, et que le pontife poussa
avec la même vigueur que celle de la régale, acheva d'aigrir le
superbe monarque. Il fut résolu (et nous apprenons de Bossuet lui-même
que Colbert fut le premier moteur de cette résolution qui devoit avoir
de si funestes conséquences), il fut résolu, selon l'expression d'un
illustre écrivain[62], «de se venger sur le pape des injures qui lui
avoient été faites.» Ministres et magistrats se réunirent donc de
nouveau pour indiquer une assemblée du clergé, dans laquelle on
discuteroit des droits du pape, et où _des bornes fixes seroient
posées à sa puissance_. Ceci se passoit en 1681, dans le royaume _très
chrétien_, où, après treize cents ans d'existence catholique, on
commençoit à s'apercevoir que la puissance exercée jusqu'alors par le
vicaire de Jésus-Christ n'avoit pas encore été bien comprise et avoit
besoin d'être définie; c'étoient des _chefs de bureaux_ (car les
ministres de Louis XIV, que l'on s'extasie tant qu'on voudra sur le
matérialisme de leur administration, ne méritent pas d'autre nom) et
un corps de juges laïques, infectés de jansénisme et de démagogie, qui
demandoient cette définition: et à qui la demandoient-ils? à des
évêques de cour qu'ils avoient choisis eux-mêmes, à des _courtisans en
camail_, dont les plus influents, selon Fleury[63], «avoient dessein
de mortifier le pape et de satisfaire leurs propres ressentiments;»
parmi lesquels, selon Bossuet, «il en étoit quelques uns que des
ressentiments personnels avoient aigris contre la cour de Rome.» Tels
furent les pères de cet étrange concile, et si étrangement convoqué.
[Note 61: À la mort d'une de leurs supérieures, le roi, de
sa pleine autorité, en avoit nommé une autre sur la
proposition de l'archevêque de Paris qui l'installa
lui-même, et la déclara perpétuelle. Ces religieuses se
plaignirent hautement d'un acte qui violoit une de leurs
règles fondamentales, laquelle établissoit le droit qu'elles
avoient de faire elles-mêmes l'élection de leurs
supérieures, et vouloit que la supériorité ne fût que
triennale. N'ayant point obtenu satisfaction, elles
portèrent leurs plaintes au Saint-Siége: elles en obtinrent
un bref qui les maintint dans leur droit, et leur enjoignoit
de procéder sur-le-champ à l'élection; de là des débats très
animés entre le parlement de Paris et la cour de Rome, dans
lesquels cette compagnie passa, suivant son usage, toute
mesure.]
[Note 62: Le comte de Maistre. (_De l'Église gallicane_, p.
116.)]
[Note 63: _Collections et Additions pour les nouveaux
Opuscules de_ FLEURY, p. 16.]
Une première réunion eut lieu en l'année même de la convocation
(1681). L'assemblée étoit composée de quarante évêques et archevêques.
Ce fut l'archevêque de Reims qui fit le rapport, pièce célèbre et
vraiment curieuse, dans laquelle, «tout en reconnoissant que le droit
de la Régale pourroit bien n'être pas appuyé sur des _fondements aussi
solides_ qu'on le croyoit en France, il pensoit que ce droit ayant été
autorisé pour _certaines églises_, par un décret du concile de Lyon,
en considération de la piété et de la _grande puissance_ de Philippe
le Hardi, son sentiment étoit qu'on pouvoit l'étendre _à toutes les
églises de France_, en considération des services plus éminents rendus
à la religion et de la _puissance plus grande encore_ du monarque
régnant.» Il ne donna pas de moins bonnes raisons pour l'affaire des
religieuses de Charonne, et conclut à la convocation d'un concile
national.
Le roi, qui, malgré l'aveuglement où le jetoit sa passion, avoit plus
de bon sens que l'archevêque de Reims, y trouva de la difficulté, et
ne permit qu'une assemblée générale. Elle s'ouvrit le 9 novembre, et
ce fut l'illustre Bossuet qui prononça le discours d'ouverture,
monument non moins curieux des angoisses secrètes d'un génie supérieur
aux prises avec la vérité, sa conscience, et la foiblesse de son
caractère. L'assemblée, voulant agir avec _modération_ à l'égard du
pape, commença par demander au roi des adoucissements dans l'exercice
du droit de la régale, avouant qu'il y avoit _quelque chose à dire_
dans la manière dont il étoit exercé. Louis XIV ne voulut pas se
montrer _moins modéré_ que ses évêques, et il fut arrêté par un
arrangement final «que le roi ne conféreroit plus les bénéfices en
régale; mais qu'il présenteroit seulement des sujets _qui ne
pourroient être refusés_.»
(1682) À peine cette déclaration eut-elle été vérifiée au parlement,
que les prélats s'empressèrent de porter au pied du trône leurs
humbles remerciements, reconnoissant que le roi leur donnoit par cet
arrangement _plus qu'il ne leur avoit ôté_; tous signèrent sans
difficulté l'extension de la régale si _heureusement_ modifiée, et se
réunirent pour écrire au pape une lettre dans laquelle, après avoir
cité force passages des Pères pour lui démontrer combien il étoit
nécessaire que la bonne intelligence ne fût point troublée entre
l'empire et le sacerdoce, ils invitoient le père commun des fidèles à
céder aux volontés _du plus catholique des rois_, lettre que les
jansénistes eux-mêmes déclarèrent _pitoyable_, et à laquelle Innocent
XI ne répondit que par un bref qui cassoit tout ce qui avoit été fait
au sujet de la régale, reprochant en même temps à ces évêques cette
foiblesse honteuse qui ne leur avoit pas permis de hasarder même les
représentations les plus humbles sur un acte du prince temporel, si
attentatoire à la discipline de l'église et aux droits de son chef.
«Il espéroit, disoit-il, que, révoquant au plus tôt tout ce qu'ils
venoient de faire, ils satisferoient enfin à leur conscience et à leur
honneur.»
Ce bref n'étoit point encore arrivé, que déjà les évêques[64], et
d'après _l'ordre du roi_, avoient mis en délibération la question de
_l'autorité du pape_. Il n'y avoit point d'autre raison d'en traiter
que cet ordre; et l'assemblée y obtempéra avec le même silence prudent
et respectueux qu'elle avoit si bien gardé dans l'affaire de la
régale. Bossuet, qui auroit voulu par dessus tout que cette question
ne fût pas traitée, se tut comme les autres[65]; et de ces lâchetés à
l'égard du roi de France et de cette rigueur à l'égard du Saint-Siége,
résulta la fameuse déclaration en quatre articles, «déclaration faite,
dit le préambule, dans la seule intention de maintenir _les droits et
libertés_ de l'Église de France, de maintenir l'unité, et d'ôter _tout
prétexte_ aux calvinistes de _rendre odieuse_ la puissance
pontificale.» Ce qui étoit sans doute fort édifiant.
[Note 64: Il n'arriva en France qu'au commencement du mois
de mai, et les résolutions de l'assemblée étoient prises et
arrêtées dès le milieu de mars; ainsi l'on ne peut alléguer,
pour leur excuse, qu'ils furent poussés à faire la
_déclaration_ par le chagrin et le dépit que leur causèrent
les vifs reproches du souverain pontife. (_Voyez_ REBOULET,
t. 2, p. 301, in-4º.)]
[Note 65: Ce grand et beau génie, cet homme, le plus
puissant par la parole qui ait peut-être jamais existé,
avoit pénétré beaucoup des profondeurs du christianisme;
mais il ne paroît pas qu'il en eût parfaitement compris les
vrais rapports avec le pouvoir temporel; et sa _Politique
tirée de l'Écriture Sainte_, livre que l'on vante et que
l'on admire sur parole, uniquement parce qu'il est de
Bossuet, nous semble une preuve frappante du vague de ses
idées sur un point aussi important. Il y propose pour modèle
aux rois chrétiens cette Théocratie juive, où les chefs du
peuple, ministres des volontés de Dieu, étoient, pour ainsi
parler, en communication directe avec lui, oubliant que,
depuis Jésus-Christ, nous vivons sous les lois d'une
médiation et d'une autorité divine qui se manifeste
humainement: oubli fort étrange dans un évêque lorsqu'il
traite de matières politiques, et qui ne va pas moins qu'à
remplacer par une sorte de méthodisme politique ce
chef-d'oeuvre de la société humaine que l'on nomme
_chrétienté_.]
Dès que ces quatre articles eurent été dressés, le roi, à la
réquisition des évêques, fit publier un édit qui en ordonnoit
l'enregistrement dans toutes les cours supérieures et inférieures,
universités, facultés de théologie, etc., avec défense d'enseigner et
soutenir aucune proposition contraire; il étoit également enjoint aux
évêques de faire enseigner dans leurs diocèses cette déclaration qui,
dès qu'elle fut connue, _souleva le monde catholique_[66]. En France,
elle n'excita pas moins de rumeur; plusieurs universités la blâmèrent
hautement; la Sorbonne elle-même refusa de l'enregistrer. Ce fut le
Parlement qui, la forçant de lui apporter ses registres, y fit
transcrire les quatre articles, s'exerçant ainsi aux leçons de
théologie qu'il s'apprêtoit à donner au clergé de France et pendant
long-temps; plusieurs de ceux qui ne rejetoient point la déclaration,
avouoient eux-mêmes que les évêques étoient allés _un peu trop loin_,
et que, si l'on en pesoit les conséquences, un schisme étoit difficile
à éviter[67]. Cependant le pape indigné donnoit des signes non
équivoques de cette indignation, en refusant des bulles à tous ceux
qui étoient nommés par le roi aux évêchés vacants; et s'il n'alla pas
plus loin, c'est qu'avec un caractère aussi indomptable que Louis XIV,
le schisme, implicitement renfermé dans les quatre articles, ne
pouvoit presque manquer d'éclater. Ainsi donc, pour éviter un plus
grand mal, la prudence charitable du Saint-Siége crut devoir suivre sa
marche accoutumée, et ne point se porter tout d'un coup aux dernières
extrémités. Étoit-ce le bon parti à prendre dans une circonstance
aussi grave? les conséquences de la déclaration, ainsi tolérée,
n'ont-elles pas été plus funestes que n'auroient pu l'être une
condamnation expresse et les suites qu'elle auroit entraînées? c'est
ce que nous ne déciderons point; mais ce qui est évident pour nous,
c'est que ces maximes, dites _libertés de l'église gallicane_,
associées, dès leur origine, à toutes les doctrines philosophiques et
révolutionnaires, cause et prétexte de tous les outrages, de toutes
les spoliations qui, par degrés, ont réduit cette église à la
situation misérable et précaire où elle est descendue aujourd'hui,
situation que déplorent ceux mêmes qui se montrent encore entichés de
ces libertés fallacieuses, sont une des plus grandes plaies qui aient
jamais été faites à la religion. C'est le trait caractéristique du
XVIIe siècle, où se préparoit, au sein du despotisme, l'anarchie du
XVIIIe.
[Note 66: La Flandre, l'Espagne, l'Italie, s'élevèrent
contre cette inconcevable aberration; l'Église de Hongrie,
dans une assemblée nationale, la déclara _absurde et
détestable_ (décret du 24 octobre 1682); l'université de
Douai crut devoir s'en plaindre directement au roi. (_De
l'Église gallic._, p. 152.)]
[Note 67: REBOULET, t. 2, in-4º, p. 302.]
(De 1682 à 1688) Les choses restèrent en cet état pendant huit ans, et
tant que le siége pontifical fut occupé par Innocent XI. Dans cet
intervalle (en 1687), de nouveaux démêlés s'élevèrent entre le roi et
le pape à l'occasion des _franchises_ des ambassadeurs[68]. Jamais
privilége, quelle que fût son origine, n'avoit été plus abusif, plus
contraire à la sûreté publique, et nous ajouterons plus indigne de la
majesté des souverains qui le possédoient, puisqu'ils devenoient
ainsi, chez un autre souverain, les protecteurs des crimes et des
désordres dont ils se faisoient justement les vengeurs dans leurs
propres états. Le pape prit enfin la résolution d'abolir un usage dont
les conséquences, de jour en jour plus fâcheuses, ne pouvoient plus se
supporter. Tous les princes de l'Europe accédèrent à une demande aussi
légitime: le seul Louis XIV se montra intraitable; et c'est alors
qu'il prononça cette parole que l'on peut considérer comme
l'expression la plus extraordinaire de l'orgueil en délire: «Je ne me
suis jamais réglé sur l'exemple des autres; c'est à moi à servir
d'exemple.» Le pape qui se croyoit le maître chez lui et que soutenoit
ce consentement unanime des autres cours de la chrétienté, crut devoir
passer outre; et le duc d'Estrées, ambassadeur de France, étant mort,
il fut déclaré qu'il n'y aurait plus de franchises autour de son
palais. À peine le roi en eut-il reçu la nouvelle, qu'il fit partir,
pour le remplacer, le marquis de Lavardin, avec ordre exprès de
maintenir les anciens usages. Le pape refusa de le recevoir; ce qui ne
l'empêcha point de faire dans Rome une entrée insolente, au milieu
d'un cortége qui ressembloit à une armée plutôt qu'à la suite d'un
ambassadeur; et traversant ainsi, avec grand fracas, les principales
rues de la ville, il alla prendre possession du palais Farnèse, comme
il auroit pu faire dans une ville prise d'assaut, plaça autour de ses
avenues une garde nombreuse, et rétablit de vive force les franchises
abolies.
[Note 68: Ces franchises consistoient à faire un lieu
d'asile du quartier des ambassadeurs, pour tout individu qui
s'y réfugioit.]
Il continua de braver ainsi, pendant plusieurs jours, le souverain
Pontife, à qui il demanda, seulement pour la forme, une audience qui
lui fut refusée. Le jour de Noël suivant, à l'occasion d'un nouvel
incident où son arrogance ne pouvoit plus être supportée, un placard
affiché dans Rome[69], et bientôt suivi d'une bulle du pape et d'une
ordonnance du cardinal-vicaire, le déclara excommunié. Il méprisa
l'excommunication, feignit de craindre pour sa propre sûreté et fit
faire des rondes autour de son palais. Le roi montra une grande colère
des _outrages_ faits à son ambassadeur, et le parlement se hâta de
partager ses ressentiments. Appel comme d'abus de la bulle du pape fut
interjeté par le procureur-général Achille de Harlay; mais, ce qui
étoit sans exemple jusqu'alors, ce ne fut pas du pape mal informé au
pape mieux informé que se fit l'appel: ce fut du pape au premier
concile oecuménique «seul tribunal de l'Église _véritablement
souverain_, disoit ce magistrat; et auquel les papes _sont soumis_
comme les autres fidèles[70].» Les protestants, dans le principe,
n'avoient point parlé autrement, et tels furent les premiers fruits de
la déclaration.
[Note 69: Cette publication de son excommunication eut lieu
parce que, la veille de cette fête, l'ambassadeur étoit allé
publiquement, et suivi de sa maison, faire ses dévotions
dans l'église de Saint-Louis, qui étoit celle de
l'ambassade. L'église fut interdite, et la même interdiction
fut prononcée contre le curé et les prêtres qui la
desservoient, pour l'avoir admis à la participation des
sacrements.]
[Note 70: REBOULET, t. 2, p. 383, in-4º.]
Toutefois ce qu'avoit dit Achille de Harlay peut être considéré comme
modéré auprès du discours que prononça le lendemain l'avocat-général
Talon, la grande chambre et la tournelle assemblées. Après avoir passé
en revue et l'affaire de la régale, et la déclaration, et cette
affaire plus récente des franchises, à l'occasion de laquelle il
établit en principe que les rois de France et leurs gens dans
l'exercice de leurs charges devoient s'inquiéter fort peu des censures
ecclésiastiques et des anathèmes de la cour de Rome, il fut aussi de
l'avis de convoquer un concile «comme le moyen le plus naturel de
réprimer les abus que les _ministres de l'Église_ (ce qui vouloit dire
le souverain pontife, chef de l'Église et vicaire de Jésus-Christ)
pouvoient faire de leur puissance. Et comme Innocent XI s'obstinoit,
_contre toute raison et toute justice_, à refuser des bulles aux
évêques nommés depuis la déclaration, ce qui ne laissoit pas que
d'avoir d'assez graves inconvénients, il proposoit un moyen d'y
remédier, moyen, selon lui, très facile et très efficace: c'étoit de
se _passer du pape_, de rétablir les élections _par le peuple_ et par
les chapitres, pour ensuite, avec l'agrément du roi, être procédé par
le métropolitain à l'ordination et à l'imposition des mains, sans
avoir recours à aucune autre puissance.» Ce discours, qu'on auroit cru
prononcé dans le Parlement de Henri VIII, par son vicaire-général
Cromwell, fut terminé par les plus violentes invectives contre
Innocent XI, que cet avocat-général n'eut pas honte de présenter comme
_fauteur d'hérétiques_, protecteur des disciples de Jansénius,
spectateur tranquille des progrès du Quiétisme; qu'il eut l'audace de
peindre comme un vieillard dont l'âge et les infirmités _avoient
affoibli la tête_, à qui on rendroit même service en _se passant de
ses bulles_ et en le déchargeant du fardeau _trop pesant pour lui_ de
gouverner les églises particulières[71].
[Note 71: REBOULET, t. 2, p. 384-385, in-4º.]