résultats, et en étoient fort déconcertés. L'Espagne surtout, qui,
loin de regagner ce qu'elle avoit perdu, s'étoit vu enlever la
Franche-Comté, conçut bientôt des alarmes plus vives lorsqu'elle
apprit qu'une flotte françoise étoit arrivée devant Messine, apportant
des secours à cette ville révoltée (car partout, dans ces guerres
entre princes chrétiens, la révolte étoit encouragée, et les rois s'en
faisoient complices pour peu qu'ils y trouvassent quelque profit), et
qu'à l'aide des Messinois, les troupes françoises étoient entrées dans
ses murs. Ainsi, la Sicile entière, où les esprits fermentoient, se
trouvoit menacée. Un projet de descente en Normandie, que devoient
effectuer les flottes alliées, n'avoit point réussi; et Ruyter, qui
les commandoit, n'avoit pas été plus heureux dans une entreprise
tentée sur nos colonies des Antilles. Cependant, malgré cet heureux
succès de ses armes, le roi, toujours inquiet des suites de cette
conjuration générale contre lui, craignant sans cesse de voir le roi
d'Angleterre, neutre jusqu'à présent malgré son parlement, dans la
nécessité de se déclarer enfin contre lui, se montroit aussi disposé
que jamais à renouer les conférences pour la paix; et, afin d'y amener
les confédérés, la Suède, d'accord avec lui, offroit sa médiation.
Elle fut obstinément rejetée par l'empereur qui, sûr des dispositions
actuelles de ses alliés, étoit résolu de tenter jusqu'au bout la
fortune. Alors la Suède se déclara pour la France; elle envoya une
armée en Poméranie, et de toutes parts les hostilités recommencèrent.
(1675) L'armée de Flandres continua d'être commandée par le prince de
Condé, et Turenne retourna sur le Rhin, où il s'étoit déjà tant
illustré, et où cette fois il trouva dans Montécuculli un rival plus
digne de lui. Tous les regards se portèrent donc sur cette partie du
théâtre de la guerre, où deux des plus grands capitaines du siècle,
opposés l'un à l'autre, déployoient à l'envi toutes les ressources du
savoir et de l'expérience: celui-ci pour pénétrer en France, celui-là
pour l'en empêcher. Dans cette suite de manoeuvres, considérées par
les habiles comme le chef-d'oeuvre de l'art militaire, la supériorité
de Turenne sur son rival éclata de la manière la plus frappante, la
plus incontestable. Montécuculli vouloit passer le Rhin: pour l'en
empêcher, Turenne le passa lui-même avec une hardiesse dont l'Europe
entière fut étonnée; et se plaçant alors entre le fleuve et son
ennemi, le forçant d'abandonner l'un après l'autre tous les postes qui
lui auroient ouvert des communications avec l'autre rive, en même
temps qu'il couvroit et mettoit à l'abri de toute hostilité ceux qui
assuroient les siennes, le harcelant sans cesse, lui coupant les
vivres, lui enlevant ses détachements, il parvint à le chasser de
position en position, jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à s'aller poster
dans un lieu où il ne pouvoit plus lui échapper. Ce fut au moment où
il alloit lui livrer bataille, ou plutôt remporter la plus assurée des
victoires, et recueillir le fruit de tant et de si nobles travaux,
qu'un boulet de canon emporta ce grand homme, et avec lui, sur ce
point, la fortune de la France. Aussitôt l'armée françoise repassa le
Rhin; les magistrats de Strasbourg, délivrés de la terreur que leur
inspiroit le grand capitaine, livrèrent passage à l'armée impériale;
et Montécuculli, au lieu de la retraite honteuse et désespérée qu'il
étoit sur le point d'opérer, entra en Alsace.
Ce fut le prince de Condé qui remplaça Turenne, et c'étoit sans doute
le plus digne successeur qu'on pût lui donner. L'armée de Flandres fut
confiée au duc de Luxembourg qui eut ordre de se tenir sur la
défensive, et l'on crut encore que les grands coups alloient se
porter sur le Rhin. Il en arriva autrement: Montécuculli, après avoir
échoué aux siéges de Haguenau et de Saverne et n'avoir su qu'éviter la
bataille que lui présentoit le général françois, fut obligé, sur les
ordres qu'il reçut de sa cour, de repasser ce fleuve et d'aller
protéger le Palatinat contre la garnison françoise de Philisbourg qui
ne cessoit de le désoler; l'Alsace fut donc encore une fois évacuée
par les impériaux.
La guerre se continuoit sur d'autres points avec diverses chances de
succès. La valeur du maréchal de Créqui, trahie à la fois et par les
événements et par la révolte de ses soldats, n'avoit pu sauver la
ville de Trèves, assiégée par le duc de Lorraine; et réduit aux
dernières extrémités, il s'étoit vu forcé de capituler. La situation
des Espagnols en Sicile devenoit de jour en jour plus désespérée; et
malgré la licence des François qui avoit exaspéré contre eux les
habitants de Messine, un renfort qui leur étoit arrivé à propos les
avoit rendus maîtres absolus de la ville dont tous les postes leur
avoient été livrés[49]. Le maréchal de Schomberg battoit en même
temps l'armée espagnole qui défendoit les Pyrénées, s'avançoit dans le
pays en enlevant les places fortes qui se trouvoient sur son passage,
et menaçoit la Catalogne; d'un autre côté l'électeur de Brandebourg
rentroit à main armée dans ses états que ravageoient les Suédois, les
forçoit d'en sortir après les avoir battus à plusieurs reprises, les
chassoit encore du pays de Mecklenbourg; et le roi de Danemark, qui
s'étoit uni aux confédérés du moment qu'il avoit vu la Suède prendre
le parti de la France, attaquoit cette puissance sur son propre
territoire et s'emparoit de la ville de Wismar.
[Note 49: Les relations du temps nous apprennent qu'ils s'y
montrèrent à la fois insolents et débauchés, comme s'ils ne
fussent allés à Messine que pour en vexer les habitants et y
insulter à la pudeur de toutes les femmes, sans en excepter
même les plus qualifiées. Aussi presque tous les Messinois,
d'abord si animés contre les Espagnols, commencèrent-ils à
regretter leur domination.]
Au milieu de ces alternatives de bons et de mauvais succès, ce qui
frappoit davantage c'étoit ce désir de la paix dont Louis XIV sembloit
être toujours possédé et qu'il se plaisoit à manifester chaque fois
que l'occasion y étoit favorable, quoique le présent n'eût rien qui
dût l'alarmer, mais comme si quelque pressentiment sur l'avenir eût
troublé son esprit; tandis qu'au contraire les principales puissances,
parmi les confédérés, montroient plus d'éloignement que jamais pour
tout projet de pacification. Il est vrai que le roi de France, bien
que fatigué et inquiet de la guerre, prétendoit conserver la plupart
de ses conquêtes et prenoit pour base des traités qu'il offroit celui
d'Aix-la-Chapelle, ce qui n'étoit nullement admissible, puisque en
effet une semblable paix, ne donnant aux alliés aucune garantie pour
les Pays-Bas espagnols, l'auroit laissé libre de recommencer la guerre
au gré de son caprice ou de son ambition, et sans doute avec plus
d'avantage que dans ce moment où l'Europe presque entière étoit liguée
contre lui. Ainsi peuvent être appréciées à leur juste valeur tant de
phrases oratoires, dont l'harmonie flattoit si agréablement ses
oreilles, qui vantoient sa modération au sein de la victoire, et
blâmoient la fureur aveugle d'ennemis de plus en plus obstinés à
refuser la paix que leur offroit un vainqueur si généreux.
La guerre continua donc, et malgré la médiation que ne cessoit
d'offrir le roi d'Angleterre, et quoique les Hollandois, las de
soudoyer des alliés plus puissants qu'eux, se montrassent disposés à
traiter à des conditions dont le roi eût pu être satisfait. Mais ni
l'empereur, ni l'Espagne, ni le prince d'Orange, ne vouloient
consentir à lui laisser ses conquêtes, et Louis XIV comprit que ce
n'étoit qu'à force de succès qu'il pourroit parvenir à vaincre leur
résistance. Ils furent grands encore dans cette campagne où il
commanda lui-même son armée de Flandres, ayant sous lui cinq
maréchaux de France[50]. Il y fut heureux surtout dans les siéges:
Condé, Aire, Bouchain furent successivement emportés; mais on manqua
l'occasion de battre le prince d'Orange près de Valenciennes; et Louis
XIV y apprit que, pour livrer et gagner des batailles, il faut un seul
général et non un conseil de généraux. Toutefois, pour avoir évité ce
danger, Guillaume n'en finit pas moins la campagne de la manière la
plus désastreuse, ayant été forcé, à l'approche du maréchal de
Schomberg, de lever le siége de Maëstricht, avec perte de son
artillerie, de ses munitions, de tous ses effets de siége. Sur le Rhin
les alliés avoient pris Philisbourg; mais le duc de Luxembourg, qui
venoit d'y remplacer le prince de Condé[51], ne les en força pas moins
de repasser ce fleuve et d'aller chercher leurs quartiers d'hiver sur
les terres de l'empire.
[Note 50: Les maréchaux de Créqui, d'Humières, de Schomberg,
de La Feuillade, de Lorge.]
[Note 51: La jalousie de Louvois contribua beaucoup à cette
retraite du prince de Condé; et la hauteur de Louis XIV
envers les princes de son sang s'y montra tout entière.
Condé avoit demandé qu'on lui associât dans le commandement
son fils, le duc d'Enghien, dont le roi n'étoit pas content.
Louvois persuada à celui-ci que le prince vouloit profiter
de la circonstance et du besoin qu'on avoit de lui pour
arracher une faveur à son souverain. L'orgueil du monarque
fut blessé, et la disgrâce du plus grand général qui restât
alors à la France fut le résultat de cette démarche que tout
devoit justifier. (_Mém. pour servir à l'Histoire du prince
de Condé_, t. 2.)]
(1676) Les succès des armes françoises n'étoient pas moins brillants
sur mer: les flottes du roi battoient sur les côtes de Sicile les
flottes combinées d'Espagne et de Hollande; et dans une dernière
affaire qui fut décisive, ces deux flottes avoient été entièrement
détruites par Duquesne, et les Hollandois y avoient fait, dans leur
célèbre amiral Ruyter, une perte plus grande que celle de leurs
vaisseaux. Battus dans la Méditerranée, ils l'étoient encore sur les
côtes d'Amérique où le duc d'Estrade reprit l'île de Cayenne qu'ils
avoient enlevée à la France; et le succès que quelques uns de leurs
vaisseaux, réunis à la flotte de Danemark, remportèrent dans la
Baltique sur la flotte suédoise, ne fut pour eux qu'un foible
dédommagement de désastres si grands et si multipliés. Cependant le
duc de Lorraine venoit de mourir; et Louis XIV, qui sembloit désirer
si vivement l'ouverture d'un congrès, donnoit à ses ennemis un
prétexte plausible de le retarder en refusant de reconnoître son
successeur, comme s'il eût eu l'intention de faire valoir le traité
imprudent qui lui avoit concédé cette province. Ayant enfin cédé sur
ce point, les conférences s'étoient ouvertes à Nimègue, mais sous des
auspices peu favorables, tous ses ennemis, les Hollandois seuls
exceptés, persistant plus que jamais dans leur éloignement pour une
paix qu'ils n'auroient pas voulu faire avec la France victorieuse, et
qui ne leur sembloit possible qu'avec la France affoiblie, humiliée;
persuadés qu'ils étoient qu'il n'y avoit désormais de garantie pour
eux que dans sa foiblesse et ses humiliations.
Alors le roi crut trouver dans cette disposition particulière des
Hollandois à désirer la fin d'une guerre qui les épuisoit, un moyen de
diviser ses ennemis et de parvenir ainsi plus aisément à son but qui
étoit, ainsi que nous l'avons dit, de faire la paix sans céder ses
conquêtes. Ses ambassadeurs traitèrent donc directement avec eux et
furent écoutés. Ce fut vainement que les alliés, pour détourner ce
coup dont ils étoient menacés, tentèrent de nouvelles manoeuvres en
Angleterre où le peuple et le parlement continuoient de vouloir la
guerre contre la France, manoeuvres dont le résultat devoit être de
forcer Charles II à entrer dans leur confédération. Celui-ci, qui
voyoit dans Louis XIV son seul appui, retrouva en lui-même ce qu'il
falloit d'énergie pour rejeter tout ce qui l'auroit fait sortir du
rôle de médiateur qu'il avoit adopté; et ce coup étant manqué,
l'empereur et le roi d'Espagne ne purent s'empêcher d'envoyer leurs
ambassadeurs à Nimègue où les conférences devinrent générales. Mais
comme ils s'obstinoient à prendre pour base des négociations le traité
de Westphalie, et que le roi, ne voulant pas même revenir à celui
d'Aix-la-Chapelle, demandoit qu'à son égard toutes choses restassent
dans l'état où le sort des armes les avoit placées, il ne sembloit pas
possible qu'il pût résulter un accommodement quelconque de prétentions
aussi opposées.
(1677-1678) De nouveaux succès pouvoient seuls trancher la question;
et sans suspendre les négociations, ce fut dans la continuation de la
guerre que Louis XIV chercha les moyens d'obtenir cette paix, et de
l'avoir telle qu'il la vouloit. Il croyoit qu'il y alloit de sa
gloire, et, en effet, pendant deux campagnes, il continua encore de
combattre et de vaincre. Dans la première son armée de Flandres, que
commandoit sous lui le duc de Luxembourg, prit Cambray, Valenciennes,
Saint-Omer, et mit en déroute le prince d'Orange à la bataille de
Montcassel. Sur le Rhin, le baron de Montelar et le maréchal de
Créqui, opposés aux impériaux que commandoient le prince de
Saxe-Eisenak et le nouveau duc de Lorraine, ne furent ni moins habiles
ni moins heureux. Celui-ci, qui avoit cru l'occasion favorable pour
prendre possession des états dont il venoit d'hériter, y étoit à peine
entré qu'il se vit obligé d'en sortir; et sans cesse harcelé dans ses
marches par le maréchal qui ne le perdit pas de vue un seul instant,
forcé de renoncer à faire sa jonction avec le prince d'Orange qui,
toujours malheureux dans ses siéges, levoit encore celui de
Charleroi, ramené de nouveau en Alsace par son infatigable ennemi, qui
y rentroit lui-même pour aider Montelar à achever la défaite de
l'autre corps de l'armée impériale qu'il réduisit à repasser le Rhin
par capitulation, ce prince ne reparut dans cette province que pour se
faire battre par le maréchal à Cokerberg, et lui voir prendre au delà
du Rhin, sans pouvoir la secourir, l'importante place de Fribourg. Le
maréchal de Navailles soutenoit en même temps sur les frontières
d'Espagne l'honneur des armes françoises, et s'y illustroit par une
retraite non moins honorable que des victoires.
Ainsi s'accroissoit ce désir et ce besoin de la paix que les
Hollandois ne cessoient de manifester, tandis que leurs puissants
alliés, qui les voyoient sur le point de leur échapper, redoubloient
d'instances auprès du roi d'Angleterre pour obtenir de lui qu'il
entrât enfin dans cette ligue générale de l'Europe contre son seul
ennemi. Le prince d'Orange, qui partageoit leurs alarmes, crut devoir
aller intriguer à Londres même, contre le système adopté par Charles
II. Celui-ci fit bien voir en cette occasion combien sa prévoyance de
l'avenir étoit foible, et à quel point le dominoient les intérêts et
les besoins du moment: pressé de toutes parts et par les instances
presque menaçantes de son peuple et de son parlement, et par ce
besoin qu'il avoit d'un appui que la France seule pouvoit lui offrir,
et par la crainte même que lui inspiroit son neveu dont il n'ignoroit
pas les liaisons avec la faction qui lui étoit opposée, il crut faire
un acte de la plus profonde politique en lui faisant épouser la
princesse Marie, fille de son frère, considérant ce mariage comme un
moyen assuré de le détacher des factieux et de le rendre favorable à
une paix générale qu'il ne désiroit pas moins que Louis XIV, et qui
seule pouvoit le tirer de cette situation difficile et de ces
singuliers embarras. Ainsi Guillaume fit un pas de plus vers ce trône
qu'il devoit un jour usurper; et, le mariage fait, il n'en persista
pas moins dans ses dispositions hostiles et dans sa haine implacable
contre la France[52].
[Note 52: Cette haine contre la France étoit telle que,
désespéré de cette paix, il ne craignit point, même après
qu'elle eut été conclue et signée, de se déshonorer en
allant, avec des forces supérieures, attaquer le maréchal de
Luxembourg qui bloquoit alors la ville de Mons, et qui, se
confiant sur la foi déjà jurée, étoit loin de s'attendre à
une semblable violation du droit des gens. Quoique pris à
l'improviste, celui-ci battit son déloyal ennemi, lui tua
quatre mille hommes, et le força de se retirer, n'emportant
d'une telle action que la honte de l'avoir entreprise. Elle
est désignée dans l'histoire sous le nom de bataille de
Saint-Denis. (_Journal historique du règne de Louis XIV._)]
Toutefois ni ses intrigues ni ses violences ne purent empêcher les
Hollandois de faire leur traité particulier. Ils y furent d'abord
comme violemment entraînés par les succès encore plus prompts et plus
décisifs de la nouvelle campagne que Louis XIV venoit de commencer.
Dans le dessein où il étoit de les séparer à tout prix de leurs
alliés, le monarque victorieux, affectant la modération au sein de la
victoire, consentit à leur rendre tout ce qu'il avoit conquis sur eux.
Alors ils ne résistèrent plus, et ce sacrifice politique le rendit
maître des conditions de la paix avec les autres puissances. L'Espagne
y fut la plus maltraitée: elle y perdit pour toujours la Franche-Comté
et céda un grand nombre de places fortes dans les Pays-Bas; (1679)
l'empereur, qui traita le dernier, fut obligé de le faire sur les
bases du traité de Westphalie. Telle fut la paix de Nimègue où Louis
XIV parla encore en maître au milieu de cette Europe qui s'étoit tant
flattée d'abattre sa puissance et son orgueil; et dans laquelle, par
le triste effet de leurs divisions, les Hollandois, l'Espagne et
l'empereur se virent forcés d'abandonner les princes du Nord qui les
avoient si efficacement servis, et qui ne retirèrent d'autres fruits
de leurs services que de faire eux-mêmes séparément une paix
humiliante en restituant à la Suède tout ce qu'ils avoient conquis sur
elle, au prix du sang de leurs peuples et de leurs trésors. Le duc de
Lorraine, bien qu'il eût épousé une soeur de l'empereur, y fut encore
plus rigoureusement traité; et telles furent les conditions
intolérables auxquelles ses états lui étoient rendus, qu'il aima
mieux, et c'était noblement agir, vivre en simple particulier dans des
cours étrangères, que de les reprendre à ce prix déshonorant. Enfin le
pape protesta de nouveau et solennellement contre une paix où les
princes chrétiens sembloient se plaire à sanctionner une seconde fois
les outrages que leur indifférence avoit déjà faits à la religion,
lors de la paix de Munster; et l'on ne fut pas plus ému cette fois-ci
que l'autre de ses protestations.
(1680-1681) C'est alors que Louis XIV sembla être parvenu au comble
des grandeurs humaines, et que, dans son orgueil, il put jouir
pleinement de cette gloire qu'il avoit poursuivie avec tant d'ardeur,
la possédant enfin telle qu'il l'avoit imaginée et telle que la
concevoit ce peuple de flatteurs dont il était entouré; c'est alors
surtout que l'admiration et le respect se changèrent pour lui en une
espèce d'adoration. L'Europe, dont il avoit humilié presque tous les
souverains, était pleine de sa renommée; ses sujets et ses ennemis
eux-mêmes lui avoient décerné comme à l'envi le surnom de
_Grand_[53]; au milieu de cette cour si brillante, et dont la
splendeur sembloit s'accroître encore de l'éclat de tant de victoires,
tout respiroit la grandeur, la magnificence et la joie; toutes les
bouches sembloient ne s'ouvrir que pour chanter ses louanges; la
poésie, l'histoire, l'éloquence, les publioient sous toutes les
formes; le langage austère de la chaire évangélique sembloit même
s'amollir pour lui, et il y étoit loué souvent plus qu'il ne convient
de le faire pour un homme, après que l'on a parlé de Dieu. C'est alors
que Louis XIV se montra comme enivré, et que se manifestèrent en lui,
au plus haut degré, et cet orgueil qui ne voulut plus souffrir que
rien s'égalât à lui, et ce despotisme qui s'indigna de la moindre
résistance et n'admit plus d'autres règles que ses volontés; alors,
comme s'il eût été au dessus de toutes les lois divines et humaines,
il déchira lui-même les voiles qui, jusqu'à ce moment, n'avoient
laissé qu'entrevoir ses amours illicites; et, aux yeux de toute la
France, l'adultère fut mis en honneur près du trône dans Mme de
Montespan.
[Note 53: Les Hollandois, qui l'avoient outragé autrefois
par des médailles insolentes, en firent frapper une sur
laquelle, autour de l'image de ce prince couronné de
lauriers, on lisoit: _Ludovicus magnus, orbis pacificator_.
(_Histoire de France sous Louis XIV_, par DE LAHAYE.)]
Ce monarque étoit, sans doute, pour beaucoup dans tous ces grands
événemens qui l'avoient élevé si haut; et sans cette volonté
inflexible que nous avons déjà citée comme un des principaux traits de
son caractère, il est probable que ces événements ne seroient point
arrivés; mais aussi il est vrai de dire que jamais monarque, dans des
circonstances aussi difficiles, n'avoit été plus heureusement secondé.
Sous le ministère de Mazarin, et pendant les troubles de sa minorité,
s'étoient formés les grands capitaines et les ministres habiles dont
il étoit entouré. Accoutumés à combattre et ayant vaincu long-temps
avant que Louis XIV eût commencé à régner, les Condé, les Turenne,
avoient trouvé depuis dans Louvois un homme qui, par l'ordre tout
nouveau et vraiment merveilleux qu'il sut établir dans le service des
armées, leur avoit préparé des triomphes plus faciles, et fourni, en
quelque sorte, le moyen d'enchaîner la victoire; de son côté Colbert,
au milieu de cette longue suite de guerres, n'avoit pas cessé de
maintenir dans les finances cet ordre, cette prospérité du moins
apparente, qui avoient permis de tant entreprendre et de mener à leur
fin de si grandes entreprises. Une paix si glorieuse fut une occasion
pour lui de donner encore plus d'étendue à ses conceptions
administratives, et il ne manqua point d'en profiter pour la gloire de
son maître à laquelle la sienne étoit comme identifiée.
L'établissement plus fastueux qu'utile des Invalides[54] fut fondé;
le roi se déclara fondateur de l'Académie françoise, créa l'Académie
d'architecture, rétablit l'école de droit fermée depuis cent ans; et
l'on commença à naviguer sur le canal du Languedoc, achevé vers ce
temps-là. Maître absolu dans sa famille comme il l'étoit dans l'État,
en même temps qu'il rompoit avec éclat, et comme avilissant pour une
race royale, le mariage de mademoiselle de Montpensier avec le duc de
Lauzun, il forçoit le prince de Conti à épouser mademoiselle de Blois,
l'une de ses filles naturelles; et mademoiselle d'Orléans, victime
d'arrangements politiques, s'exiloit, à son grand regret, pour devenir
reine d'Espagne, et échanger les agréments de la cour de France contre
la contrainte et les ennuis de celle de Madrid. Le mariage du dauphin
avec la princesse de Bavière fut célébré cette même année; et ce fut
le prix de la neutralité que son père avoit gardée pendant la dernière
guerre, prix convenu entre lui et le roi de France, et que celui-ci
crut devoir acquitter même après la mort de ce prince. Au milieu des
solennités et des fêtes qui célébroient tant de royales alliances,
Louis savoit s'occuper de soins plus importants; et ne pouvant se
dissimuler que la paix qu'il avoit imposée à ses ennemis étoit une
paix forcée et qu'ils n'avoient acceptée que pour la rompre, dès
qu'ils en trouveroient l'occasion favorable, il pensoit, au milieu de
cette paix, à tout préparer pour la guerre; faisoit fortifier les
frontières de Flandre et d'Allemagne; assuroit, par la construction
d'une forteresse, celle des Pyrénées[55]; ordonnoit, dans ses places
maritimes, des travaux propres à compléter la défense de ses côtes;
faisoit bâtir un nouveau port[56]; augmentoit sa marine et en
perfectionnoit l'organisation. Il exerçoit en même temps son armée de
terre par tous les moyens qui pouvoient y entretenir l'activité et la
discipline; enfin rien n'échappoit à sa vigilance ainsi qu'à celle de
ses ministres dans l'ensemble et dans les détails de l'administration
de ses vastes États. Heureux si, se renfermant dans ces soins dignes
d'un foi, il n'eût, au sein d'un si glorieux loisir, commencé une
guerre plus funeste au repos de la France que toutes celles qu'il
venoit d'achever! Nous voici arrivés à cette époque à jamais honteuse
et déplorable de la vie de Louis XIV.
[Note 54: «Ce projet a plus d'éclat que de solidité, disoit
l'abbé de Saint-Pierre, et, ce nous semble, avec juste
raison; car il en coûte à la nation trois cents livres par
soldat pour les nourrir et entretenir à Paris; au lieu qu'en
donnant cent livres à chacun d'eux dans leurs villages, ils
se trouveroient beaucoup plus heureux, et on en
entretiendroit beaucoup davantage.» Il n'est pas besoin de
dire que, pour une semblable évaluation, il faut se reporter
au temps où écrivoit l'auteur; mais les résultats n'en sont
pas moins les mêmes aujourd'hui avec des évaluations
différentes.]