d'Orange, et par une manoeuvre hardie, dont un événement au dessus de
la puissance de l'homme avoit seul empêché le succès[40], s'étoit vu
sur le point de s'emparer à la fois de la Haye, de Leyde et
d'Amsterdam. Ce danger qu'ils venoient de courir, les désastres
qu'avoient essuyés leurs alliés, surtout la paix que l'électeur de
Brandebourg venoit de demander au roi et qui lui avoit été facilement
accordée, répandirent de nouveau la consternation parmi les
Hollandois; et il en arriva que le prince d'Orange ne put les empêcher
d'accepter la médiation qu'offroit la Suède aux puissances
belligérantes, médiation qu'avoient déjà acceptée le roi d'Angleterre
et le roi de France: celui-ci par l'inquiétude que lui causoit cette
guerre générale qu'il n'avoit pas prévue, et dont il étoit plus que
jamais menacé, celui-là par des motifs plus graves encore, et que nous
allons faire connoître. Toutefois une suspension d'armes proposée
pendant la tenue du congrès, et à laquelle les deux rois auroient
également consenti, fut rejetée par les États-Généraux, parce qu'elle
ne convenoit pas à leurs alliés le roi d'Espagne et l'empereur, et
que les voyant si bien disposés à les soutenir, ils avoient reconnu
qu'il en résulteroit pour eux, ou de faire une paix plus avantageuse,
ou, s'ils ne pouvoient empêcher la continuation de la guerre,
d'accroître par cette puissante entremise le nombre de leurs alliés.
On se prépara donc à une nouvelle campagne, tandis que les
plénipotentiaires des puissances se réunissoient à Cologne, où se
devoit tenir le congrès.
[Note 40: Pour faire cette expédition, il avoit voulu
profiter d'une forte gelée qui rendoit praticables les pays
inondés. Le dégel, qui survint tout à coup, sauva les
Hollandois. Ce fut dans cette expédition que les François
enlevèrent d'assaut Bodegrave et Swrammerdam, qu'ils
détruisirent de fond en comble, après en avoir massacré tous
les habitants avec une barbarie dont il y a peu d'exemples
chez les peuples que le christianisme a civilisés.]
Nous avons dit que Charles II ne s'étoit allié à Louis XIV dans une
guerre où l'Angleterre combattoit au profit de la France, que par le
besoin qu'il avoit de ses subsides pour exécuter le dessein déjà conçu
par lui de se soustraire à l'opposition tyrannique de son parlement,
de réprimer l'esprit de révolte que la réforme développoit de plus en
plus au milieu du peuple anglois, et au moyen d'une armée qui lui
auroit été dévouée, de rétablir chez lui l'autorité monarchique, telle
qu'elle y avoit été exercée par ses prédécesseurs. Quelques
personnages des plus puissants et des plus habiles parmi les seigneurs
de sa cour[41], étoient initiés à ses secrets, et l'aidoient à
conduire une si grande entreprise à sa fin. Pour y parvenir, le
premier moyen qu'il mit en usage, et de concert avec eux, fut de
fortifier le parti catholique, le seul sur lequel il pût compter, en
lui accordant la liberté de conscience; mais il eût fallu à ce prince
plus d'activité et de force d'esprit qu'il n'en avoit pour se roidir
contre les obstacles qu'il alloit éprouver dans l'exécution d'un tel
projet, obstacles qu'il auroit dû prévoir, et n'en continuer pas moins
de marcher vers le but qu'il s'étoit proposé d'atteindre. Ce n'étoit
point là le caractère de Charles II. N'ayant pas obtenu de la France
tous les secours d'argent qu'il en avoit espérés, et ses expéditions
maritimes contre les Hollandois n'ayant pas eu tout le succès qu'il en
avoit attendu, il se trouva de nouveau vis-à-vis de son parlement,
impatient de cette guerre, mécontent de la liberté dont jouissoient
les catholiques, et qui n'osant l'attaquer sur l'un et sur l'autre
points, lui demandoit de lui abandonner du moins le second, résolu
qu'il étoit de ne voter qu'à ce prix les subsides dont le premier
étoit le prétexte ou l'objet. Ses conseillers et son frère le duc
d'York vouloient qu'il tînt ferme, au risque de tout ce qui en
pourroit arriver, le pire étant de céder dans une circonstance aussi
décisive. Il hésita un moment, puis ensuite se laissa aller, à cause
de cette pénurie extrême dans laquelle il se trouvoit, et la liberté
de conscience fut révoquée. Aussitôt Shaftsbury, qui avoit été le
plus ardent à lui donner ces conseils vigoureux qu'il venoit de
rejeter, de son partisan qu'il étoit se déclara hautement son ennemi.
Cet homme, d'un esprit vaste et du plus audacieux caractère,
indifférent à toutes doctrines religieuses[42], et dont toute la foi
politique étoit qu'il falloit avant tout que le pouvoir fût fort,
abandonna brusquement un monarque qui sembloit ne pas même comprendre
la position dans laquelle il se trouvoit; et jugeant fort bien
qu'après s'être mis, par cette concession déplorable, dans
l'impuissance de défendre ses ministres contre son parlement, Charles
se verroit bientôt dans la nécessité de les lui sacrifier, il se plaça
lui-même, avec une hardiesse sans exemple, à la tête de la faction qui
étoit le plus opposée à ce foible prince, et lui montra bientôt le peu
qu'étoit, dans un tel gouvernement, un roi qui, les partis étant en
présence, se montroit assez insensé pour s'isoler de tous les partis;
ce qu'il fit en découvrant lui-même impudemment au sein de cette
assemblée les véritables motifs qui avoient porté Charles à faire la
guerre aux Hollandois et à se liguer avec la France. Il ne lui suffit
pas de lui avoir, par cette indigne trahison, attiré la haine de son
parlement: il forma dès ce moment la résolution de travailler au
renversement des Stuarts, dont la chute, d'après ce qui venoit de se
passer, lui sembloit tôt ou tard inévitable; et sans s'attaquer au roi
régnant, qu'il eût été difficile d'abattre, parce que la faction
n'avoit point encore sous la main le chef qui l'auroit pu remplacer,
ce fut contre son héritier présomptif, le duc d'York, que le traître
dirigea toutes les manoeuvres de sa profonde et cauteleuse politique.
Ce prince venoit de se déclarer ouvertement catholique: Shaftsbury fit
établir le serment du Test[43], sans que Charles II pût retrouver en
lui-même un reste d'énergie pour s'opposer à une mesure qui étoit
l'arrêt de proscription de sa race; et le duc d'York se trouva ainsi
obligé de céder le commandement de la flotte, sans pouvoir désormais
prétendre à remplir aucunes fonctions dans l'État. Alors commencèrent
les liaisons intimes de ce dangereux personnage avec le prince
d'Orange; et dès ce moment, tout marcha vers l'inévitable révolution
que devoit amener la mort de Charles II. Ce fut à ce funeste prix que
celui-ci obtint les subsides qu'il avoit demandés, et qu'il continua,
dans cette guerre, à suivre la fortune de la France, sans pouvoir
espérer désormais aucun fruit d'une alliance dont le secret étoit
dévoilé, et sur laquelle tous les yeux étoient ouverts.
[Note 41: Ils étoient cinq, et la plupart catholiques dans
le coeur. C'est la fameuse _cabale_, ou plutôt _cabal_ selon
l'orthographe angloise. Cette association fut ainsi nommée
parce que les premières lettres de leurs noms formoient le
mot _cabal_.]
[Note 42: Il se montroit favorable aux catholiques, parce
qu'il lui étoit démontré qu'on pouvoit compter sur leur
fidélité pour rétablir le pouvoir monarchique dans toute sa
plénitude.]
[Note 43: C'est-à-dire le serment de profession de la
religion anglicane, serment qui se réduisit d'abord à une
abjuration de la présence réelle dans le sacrement de
l'Eucharistie. Shaftsbury y fit ajouter une loi pénale qui
excluoit de tous emplois civils ou militaires, ou les
réfractaires, ou ceux qui refuseroient de signer le Test,
d'où s'ensuivoit à plus forte raison, pour un prince
catholique, l'impuissance de succéder à la couronne.]
Ainsi les hostilités continuèrent; les flottes réunies des deux
puissances attaquèrent sans succès décisif la flotte des Hollandois,
et ceux-ci surent du moins se défendre sur mer, et si vigoureusement,
qu'ils sauvèrent la Zélande, alors dégarnie de troupes, en faisant
avorter le projet d'une descente qui devoit y être effectuée. Cette
opération maritime avoit été combinée avec le mouvement de l'armée
françoise: celle-ci s'avança d'abord dans les Pays-Bas; le gouverneur
espagnol, qui avoit secouru secrètement les Hollandois, quoiqu'il n'y
eût point encore de déclaration de guerre entre la France et
l'Espagne, crut que le roi, instruit de cette violation des traités,
menaçoit Bruxelles, et se hâta de rappeler ses troupes auxiliaires,
alors renfermées dans Maëstricht. (1673) C'étoit là ce que vouloit le
roi, qui alla mettre le siége devant cette ville, dès que ces troupes
en furent retirées. Vauban en dirigea les travaux, et Maëstricht,
l'une des places les plus fortes de l'Europe, se rendit après quinze
jours de tranchée. Alors recommencèrent les alarmes des Hollandois;
résolus une seconde fois de faire la paix à tout prix, et le congrès
continuant toujours ses conférences, ils y firent des propositions si
avantageuses, qu'il n'y avoit presque point de doute que le roi ne les
acceptât. C'est alors que l'empereur et le roi d'Espagne reconnurent
qu'il n'y avoit point de temps à perdre, et qu'il falloit ou laisser
faire cette paix ou se liguer ouvertement avec eux. Ils prirent ce
dernier parti, et le traité entre les deux puissances et les
États-Généraux, dans lequel ils admirent le duc de Lorraine, fut signé
à La Haye, le 30 août de cette même année.
Jamais confédérés ne s'étoient réunis avec plus de joie et de
meilleures espérances: les Hollandois se voyoient sauvés, l'Espagne se
promettoit de recouvrer ce qu'elle avoit perdu; l'empereur, dont la
république soudoyoit les troupes, croyoit avoir enfin trouvé un sûr
moyen de reprendre son ascendant sur le corps germanique; et ne
doutant pas que le roi d'Angleterre ne fût bientôt forcé par son
parlement de se déclarer contre Louis XIV, tous se flattoient de voir
avant peu ce superbe ennemi sans alliés, et réduit à ses propres
forces contre celles de toute l'Europe.
Les Hollandois trouvèrent facilement un prétexte pour retirer les
propositions de paix qu'ils avoient faites, et les opérations
militaires reprirent leur cours. Elles commencèrent avec quelque
apparence de succès pour les alliés; le prince d'Orange trompa le
maréchal de Luxembourg et s'empara de Naarden; Turenne, malgré toute
l'habileté de ses manoeuvres, ne put empêcher Montécuculli, qui
commandoit l'armée impériale, de faire sa jonction avec les troupes
hollandoises, et la ville de Bonn, que les deux armées assiégèrent
aussitôt, fut obligée de leur ouvrir ses portes; les électeurs de
Trèves et Palatin, jusqu'à ce moment dévoués à la France, ayant alors
laissé entrevoir leurs dispositions hostiles contre leur ancienne
alliée, Turenne espéra les effrayer et les ramener, en entrant dans
leur pays et en les fatiguant par des marches militaires, et ce fut le
contraire qui arriva. Ces deux princes portèrent leurs plaintes à
l'empereur, et la diète retentit de nouveaux cris sur l'ambition
effrénée de Louis XIV, sur le danger imminent qui menaçoit les
libertés de l'empire, et ces cris retentirent dans tous les cabinets.
Les villes libres d'Alsace, dont le traité de Westphalie l'avoit rendu
simple protecteur, lui montroient également beaucoup de mauvaise
volonté. Il avoit tout sujet de craindre que le roi d'Angleterre ne
fût tôt ou tard forcé de se détacher de lui; enfin cet aspect d'une
guerre générale, devenant de jour en jour plus menaçant, commençoit à
jeter quelque trouble dans son esprit, et il étoit maintenant celui
qui désiroit le plus cette paix, sur laquelle il s'étoit montré
naguère si exigeant et si difficile. Les Hollandois, si humbles alors,
avoient repris leur première insolence, et lui faisoient des demandes
que sa dignité le forçoit de rejeter[44], qui n'avoient d'autre but
que de rompre les conférences d'un congrès dont il n'y avoit presque
plus rien à espérer, et pendant lequel l'empereur achevoit de lui
enlever presque tous les alliés que lui avoient faits ses négociations
et ses bienfaits.
[Note 44: Ils demandoient que le duc de Lorraine, vassal du
roi de France, fût admis au congrès comme puissance
indépendante, et que ses ministres y traitassent d'égal à
égal avec ceux de son suzerain.]
(1674) Cette paix, que désiroit si vivement Louis XIV, étoit alors ce
qu'appréhendoient le plus Léopold et l'Espagne; et cette appréhension
s'accroissant de certaines propositions modérées que le prince
Guillaume de Furstemberg, ministre de l'électeur de Cologne, vint
présenter à la diète de la part du roi de France, propositions dont le
but étoit de tranquilliser les princes de l'empire sur les craintes
qu'ils avoient pu concevoir en ce qui touchoit leur propre sûreté, et
de les détacher ainsi du chef de l'empire, dont ils ne se méfioient
guère moins que de Louis XIV, Léopold conçut et exécuta le projet
violent de faire enlever ce prince à Cologne même, où il assistoit
comme membre du congrès, et d'où il fut conduit sous une garde
nombreuse à Bonn, et renfermé dans la forteresse. Peu sensible à
l'indignation générale qu'excitoit une pareille violation du droit des
gens, il daigna à peine faire une réponse évasive à Louis XIV, qui lui
en demandoit raison, et combla bientôt la mesure de ses violences
envers lui en faisant insulter ses propres ambassadeurs. Alors le roi
se vit dans la nécessité de les rappeler, et le congrès fut dissous à
l'instant même. L'empereur, à la tête d'une armée qu'il continuoit de
payer avec l'or des Hollandois, parla en maître au sein de la diète,
et chassa l'ambassadeur françois de Ratisbonne; en même temps le
parlement anglois força Charles II, sinon à déclarer la guerre à la
France, du moins à faire la paix avec les États-Généraux; et Louis
XIV, contre lequel se soulevoit presque toute l'Europe, se trouva sans
alliés, ainsi que l'avoient prévu ses adversaires mieux avisés que
lui.
Tant d'ennemis ligués contre la France se croyoient assurés de lui
rendre les maux et les humiliations qu'elle leur avoit fait éprouver;
les plus puissants d'entre eux se partageoient déjà ses provinces, et
il fut décidé qu'on y pénétreroit par plusieurs points de ses
frontières[45]. Ce fut alors que Louis XIV se montra véritablement
grand, et supérieur par son courage à des événements qu'il n'avoit pas
eu la prudence de prévoir ou d'arrêter. Ses troupes, les plus
valeureuses et les mieux disciplinées de l'Europe, avoient encore à
leur tête tous ces grands généraux qui, depuis tant d'années, avoient
comme fixé la victoire sous leurs drapeaux, et ils semblèrent se
surpasser eux-mêmes dans ces grandes circonstances, où il s'agissoit
non pas seulement de l'honneur, mais encore du salut de la France.
[Note 45: Le duc de Lorraine étoit d'avis que l'on
transportât le fort de la guerre dans la Franche-Comté, la
France étant tout ouverte de ce côté, d'où il devoit
résulter qu'au premier avantage que l'on remporteroit, ce
qui étoit plus que probable avec des troupes si supérieures
en nombre, les alliés entreroient sans obstacle dans la
Lorraine où il avoit des intelligences et qui se soulèveroit
immanquablement. Ce projet, mieux conçu que celui qui fut
suivi, et dont l'exécution eût jeté la France dans de grands
embarras, fut rejeté par l'empereur et le roi d'Espagne qui
préféroient faire la guerre en Flandres et sur les bords du
Rhin, dans l'espoir d'y faire des conquêtes plus à leur
bienséance et plus faciles à conserver. (_Mém. du marquis_
DE BEAUVEAU.)]
Jamais plan d'attaque et de défense ne fut mieux concerté. Il étoit
impossible de songer à se maintenir en Hollande: l'armée françoise en
évacua les provinces, où le roi ne conserva que deux postes
importants, Grave et Maëstricht. Il divisa ensuite ses troupes en
trois corps d'armée, l'un destiné, sous les ordres du prince de Condé,
à agir dans les Pays-Bas contre le prince d'Orange; le second, qu'il
confia au maréchal de Turenne pour être opposé sur le Rhin aux
impériaux; et se mettant lui-même à la tête du troisième, il marcha
une seconde fois à la conquête de la Franche-Comté. Cette province fut
envahie et soumise en moins de deux mois, et avant que le duc de
Lorraine, qui avoit été chargé de la défendre, eût pu seulement en
toucher les frontières. Alors les troupes qui avoient été employées à
cette expédition allèrent renforcer le corps du prince de Condé, qui,
même avec ce renfort, n'en demeura pas moins placé vis-à-vis d'une
armée beaucoup plus nombreuse que la sienne. Mais, ainsi qu'il arrive
assez ordinairement dans ces réunions de plusieurs contre un seul, la
division s'étoit mise entre les généraux des alliés; une inaction
complète en avoit été la suite, et, grâce à leur mésintelligence, le
général françois avoit eu tout le temps de prendre ses mesures pour
opérer contre eux avec avantage. Ses manoeuvres savantes leur
dressèrent à Senef un piége qu'ils ne surent point éviter, et où trois
batailles qu'il leur livra dans le même jour lui procurèrent une
triple victoire, qui, dans les deux dernières actions, lui fut
toutefois vivement disputée par le prince d'Orange, dont la bravoure,
les talents militaires et la mauvaise fortune furent remarquables dans
cette circonstance comme dans tant d'autres. Contrarié de nouveau par
les Espagnols au siége d'Oudenarde, qu'ils levèrent malgré lui à
l'approche du prince de Condé, Guillaume alla seul avec ses Hollandois
faire celui de Grave, qu'il prit enfin après une longue résistance; et
ce fut le seul exploit qui put le consoler des mauvais succès d'une
campagne dont il avoit tant espéré[46].
[Note 46: Un historien assure que la reddition de Grave
avoit été concertée entre le roi de France et le roi
d'Angleterre, celui-ci ayant vivement sollicité Louis XIV
d'abandonner cette place à son neveu, afin qu'il ne fût pas
dit qu'ayant eu, pendant toute cette campagne, des forces si
supérieures à celles de France, il l'eût achevée sans avoir
remporté le moindre avantage (_Histoire de France sous Louis
XIV_, par le sieur DE LARAYE, t. 4). Il est certain que le
roi ménageoit le prince d'Orange, en raison de l'influence
qu'il exerçoit sur les affaires, et vouloit plaire en même
temps au roi d'Angleterre. Aveugles tous les deux de ne pas
reconnoître que, par sa position et par son caractère, le
prince d'Orange étoit leur plus dangereux ennemi!]
Elle étoit encore plus malheureuse sur le Rhin, où le vicomte de
Turenne, réduit à manoeuvrer avec un corps de dix mille hommes, ne
s'étoit montré ni moins habile ni moins entreprenant que le prince de
Condé. À la tête de cette petite armée, il avoit su prévenir la
jonction des deux corps dont se devoit composer l'armée d'Allemagne;
et, après avoir battu, à Seintzeim, le duc de Lorraine et le comte
Caprara qui commandoient les Impériaux, il étoit entré dans le
Palatinat qu'il avait saccagé, ruiné, incendié avec une barbarie qui,
à la vérité, lui étoit commandée, mais dont il y a peu d'exemples chez
les nations chrétiennes, exerçant ce châtiment terrible sur les
peuples, pour punir les prétendues infidélités de leur souverain[47].
[Note 47: L'électeur Palatin étoit appelé _infidèle_ pour
avoir rompu son alliance avec la France, et fait cause
commune avec le corps germanique dont il étoit membre, dans
une cause qui intéressoit la sûreté de l'empire! Certes, il
est difficile d'abuser des termes d'une manière plus
révoltante, surtout quand on s'en sert pour justifier de
semblables atrocités. L'ordre en fut donné à Turenne par
Louvois. Il auroit dû désobéir, et c'est une tâche à sa
gloire que rien ne peut effacer.]
Cependant l'armée impériale, qui étoit demeurée entre Mayence et
Francfort, sans oser faire un mouvement pour s'opposer à cette
dévastation du Palatinat, se grossissant de jour en jour des troupes
qui accouroient se joindre à elle de tous les cercles de l'empire, et,
composée maintenant de soixante mille combattants, venoit de passer le
Rhin à Mayence, et la consternation qu'elle avoit répandue sur les
frontières avoit pénétré jusqu'à la cour de France, et à un tel point
que Turenne, à qui l'on n'avoit pu envoyer que de foibles renforts,
reçut ordre d'évacuer l'Alsace et de se retirer en Lorraine. Il
refusa de le faire, et répondit des événements. L'armée ennemie entra
donc en Alsace, commandée, à la vérité, par six généraux le plus
souvent divisés entre eux, et dont le plus habile étoit le moins
écouté[48]; mais telle qu'elle étoit et avec ces éléments de discorde
intestine, si l'électeur de Brandebourg, qu'elle attendoit, venoit
encore la grossir de ses troupes, il ne sembloit pas qu'il y eût aucun
moyen de l'empêcher de pénétrer en Lorraine, de reprendre la
Franche-Comté, et de mettre la Champagne au pillage. Ce péril étant
donc le plus grand, l'habile général ne balança point et marcha droit
à l'ennemi qu'il battit à Enzheim. Cependant, malgré cette victoire,
la jonction s'effectua, et il ne paroissoit pas probable qu'avec un
corps de troupes que ses renforts élevoient à peine à vingt mille
hommes, il lui fût possible de se maintenir contre une armée trois
fois plus forte que la sienne: il le fit cependant, et ces dernières
opérations militaires de Turenne doivent être considérées comme le
chef-d'oeuvre de sa science et de son génie. Après avoir pourvu à la
sûreté de Saverne et de Haguenau, qui fermoient aux Impériaux l'entrée
de la Lorraine par la Basse-Alsace, il feignit de leur abandonner
cette province, et sut les tromper si complètement sur ce point que,
l'hiver approchant, ils se répandirent dans l'Alsace pour y prendre
leurs quartiers d'hiver, remettant au printemps suivant la suite de
leurs opérations militaires et l'invasion de la Lorraine. C'étoit là
qu'il les attendoit. À peine s'y étoient-ils établis que l'infatigable
capitaine, prenant avec lui un renfort de l'armée de Flandres qui lui
avoit été envoyé, et dont, jusqu'à ce moment, il avait su prudemment
se tenir séparé, rentre brusquement dans la province au milieu de
l'hiver et par un froid rigoureux; atteint, à Mulhausen, un corps de
troupes ennemies qu'il n'a pas la peine de combattre, une déroute
complète ayant été le résultat de cette attaque si soudaine et si
imprévue; marche sans perdre un moment à l'électeur de Brandebourg,
auprès de qui toute l'armée des alliés étoit rassemblée; par une
manoeuvre la plus hardie et la plus savante dont les faits militaires
offrent l'exemple, prend en flanc cette armée si supérieure à la
sienne, et la met dans une position si périlleuse, qu'elle décampe la
nuit, repasse le Rhin avec précipitation, lui abandonnant vivres,
munitions, détachements, traîneurs, et de soixante-mille hommes dont
elle avoit été composée, en pouvant à peine réunir vingt mille sous
ses drapeaux, tout le reste ayant été ou tué, ou pris, ou dispersé.
[Note 48: Ce général, plus habile que les autres, étoit
encore le duc de Lorraine. Il vouloit qu'on lui donnât toute
la cavalerie de l'armée, avec laquelle il se proposoit
d'entrer dans ses États où un parti nombreux n'attendoit que
sa présence pour se rallier à lui. Maître de la Lorraine, il
coupoit aussitôt au maréchal de Turenne toutes ses
communications avec la France, et lui ôtoit tout moyen de
subsister, tandis que le duc de Bournonville l'auroit tenu
en échec avec le reste de l'armée. Ce plan étoit sans doute
le meilleur, quoique le duc l'eût proposé dans des vues
intéressées; il fut néanmoins obstinément rejeté par tous
les autres généraux.]