Jamais troupes plus braves et mieux disciplinées n'avoient été

commandées par de plus habiles généraux, et n'avoient eu devant elles

un ennemi plus foible, plus dénué de ressources et surtout plus

effrayé: aussi fut-ce plutôt une promenade qu'une campagne militaire,

et cette guerre de Flandre n'est pas moins fameuse par la rapidité des

conquêtes[22] que par le luxe et la magnificence qu'y déploya le jeune

roi. La reine et toute la cour l'avoient suivi à cette expédition

guerrière comme à un spectacle; et c'étoit au milieu des fêtes et de

l'étiquette accoutumée de Saint-Germain, que tomboient les villes

assiégées, et que s'obtenoient tant de faciles succès. Vainqueur à

l'instant même partout où il lui avoit plu de se présenter, Louis

revint au milieu de ses peuples jouir de leurs acclamations et de

cette moisson de lauriers acquise à si peu de frais, tandis que

l'Europe épouvantée commençoit déjà à se coaliser contre l'ennemi trop

redoutable qui sembloit menacer son indépendance. C'étoit pour la

première fois qu'elle concevoit des alarmes sur cet équilibre, auquel

la paix de Westphalie avoit attaché le repos du monde civilisé, et

l'on peut dire que celui qui l'avoit rompu le premier, se réjouissoit

et se glorifioit comme un enfant de ses triomphes sans en prévoir les

conséquences. Cependant elles ne se firent point attendre; et ce fut

au milieu des enchantements de Versailles qu'il avoit commencé à

bâtir, et de ses nouvelles et si scandaleuses amours avec madame de

Montespan, qu'il reçut l'avis trop certain de la triple alliance qui

venoit d'être conclue entre les Hollandois, ses anciens alliés, la

Suède et l'Angleterre, pour l'arrêter tout court dans ses projets

ambitieux, et le forcer à faire sur-le-champ la paix avec l'Espagne.

[Note 22: Le maréchal de Turenne commandoit en chef sous le

roi; et il y avoit deux autres corps d'armée, l'un sous les

ordres du maréchal d'Aumont, l'autre commandé par M. de

Créqui. Les villes de Charleroi, Armentières, Saint-Vinox,

Furnes, Ath, Tournay, Douay, Courtray, Oudenarde et le fort

de la Scarpe, furent pris dans l'espace de deux mois par ces

trois corps d'armée manoeuvrant chacun séparément. La

campagne fut terminée par le siége de Lille, auquel le roi

assista, et qui se rendit, le 27 août, après neuf jours de

tranchée.]

(1668) Cette nouvelle lui parvint au moment où Louvois et le prince de

Condé, tous les deux jaloux de Turenne, et chacun à sa manière[23],

lui montroient la conquête de la Franche-Comté comme plus facile

encore que celle de la Flandre; sur ce qu'ils lui en disoient, il

comprit fort bien que ce n'étoit que par de nouveaux succès, plus

décisifs encore que ceux qu'il avoit obtenus, qu'il pouvoit déjouer la

ligue des trois puissances conjurées contre lui, et s'il étoit dans la

nécessité de faire la paix, de ne la faire du moins que comme il

convenoit à un vainqueur. On sait que la Franche-Comté fut conquise en

moins d'un mois[24]. Cependant un congrès s'étoit ouvert à

Aix-la-Chapelle, pour y traiter de la paix entre la France et

l'Espagne. Le pape, qui la désiroit vivement, qui depuis long-temps la

sollicitoit de toutes ses forces, en étoit en apparence le médiateur;

mais les véritables arbitres de cette paix étoient ces mêmes

Hollandois, qui, peu de mois auparavant, avoient imploré à genoux

l'assistance du grand roi; et ce fut un affront qu'il lui fallut

dévorer, au milieu de triomphes qui ressembloient à des prodiges, de

voir un échevin d'Amsterdam dicter en quelque sorte les conditions

d'un traité qui dépouilloit le conquérant d'une partie de ses

conquêtes. L'Espagne, qui avoit eu à choisir entre la restitution de

la partie des Pays-Bas qui lui avoit été enlevée ou de la

Franche-Comté, préféra reprendre cette dernière province, et Louis XIV

se trouva toucher ainsi aux frontières de la petite nation qui l'avoit

humilié, et à laquelle il ne pardonnoit point son humiliation. Telle

fut cette paix d'Aix-la-Chapelle qui ne fit que créer de plus grandes

animosités, n'apaisa aucunes méfiances, aucunes jalousies, et amena

bientôt, de plus grands événements et des guerres plus acharnées.

[Note 23: Louvois, sous qui tout plioit, et qui vouloit la

faveur pour lui seul, étoit profondément blessé du ton

d'indépendance et quelquefois de supériorité que prenoit à

son égard le maréchal de Turenne, placé trop haut dans

l'estime et dans la confiance de son maître, pour qu'il pût

espérer d'en faire, ainsi que des autres généraux,

l'admirateur de ses conceptions et l'esclave de ses

volontés. Ce fut donc lui qui détermina Louis XIV, en

faisant valoir mille raisons de bienséance, à employer, dans

cette expédition, le prince de Condé, alors gouverneur de la

Bourgogne, province voisine de celle qu'il s'agissoit

d'envahir, et à qui, depuis sa rentrée en France, le jeune

monarque n'avoit encore accordé aucune marque de confiance.

Quant à Condé, il désiroit sa part de ces lauriers que

Turenne depuis long-temps moissonnoit à lui seul, et ce

sentiment jaloux n'avoit rien qui fût indigne de son noble

caractère.]

[Note 24: Besançon se rendit dans deux jours; Dôle, après

quatre jours de siége; le reste fit encore moins de

résistance.]

Louis XIV, pour soutenir un droit contestable et acquérir une petite

portion de territoire qui, par sa position seule, devoit lui être

nécessairement disputée, et dont la possession n'apportoit point un

accroissement réel à sa puissance, avoit donc allumé un feu qui ne

devoit point s'éteindre, et montré le premier ce qu'il falloit

attendre de la paix de Westphalie, dès que la moindre atteinte lui

seroit portée. Il convient de ne point interrompre la suite de ces

récits; et bien qu'il n'en soit point de plus célèbres dans nos

annales, et que le plan que nous nous sommes tracé ne nous permette

d'en rassembler que les principaux traits, peut-être le point de vue

sous lequel nous allons les considérer leur donnera-t-il l'attrait de

la nouveauté.

(1670) L'espèce de triomphe que les Hollandois venoient de remporter

sur un puissant monarque les avoit enivrés; leur prospérité

commerciale et leurs richesses toujours croissantes ajoutoient encore

à leur orgueil; et oubliant les circonstances qui leur avoient donné,

dans la politique européenne, une importance à laquelle par eux-mêmes

ils n'eussent pu prétendre sans folie, ils s'égaloient déjà aux plus

grands souverains, se vantoient d'être les arbitres de la paix et de

la guerre, et, à l'égard de Louis XIV, poussoient jusqu'à l'insulte la

hauteur de leurs procédés[25]. Ainsi s'aigrissoient des ressentiments

que ce prince renfermoit au fond de son coeur; et la connoissance

qu'il eut d'un traité qu'ils avoient signé avec l'empereur et le roi

d'Espagne, dont l'objet étoit de veiller à la conservation des

Pays-Bas, acheva de l'exaspérer.

[Note 25: Dans leurs gazettes, publiées sous l'autorité de

leurs magistrats, et dans une foule d'autres petits écrits

dont ils inondoient l'Europe, ils se présentoient comme les

libérateurs et les conservateurs des Pays-Bas, qu'ils

prétendoient avoir seuls empêchés de devenir la proie du roi

de France. On les accusoit, en outre, d'avoir fait frapper

des médailles, dont les inscriptions étoient personnellement

outrageantes pour Louis XIV.]

Il résolut de les châtier, et, emporté par un mouvement de dépit

puéril et indigne de ce haut rang où il étoit placé parmi les rois, il

ne vit point que, pour satisfaire son amour-propre blessé, il

s'exposoit à la chance périlleuse d'alarmer de nouveau tous les

intérêts de cette Europe, à qui il avoit appris que lui seul étoit à

craindre, et qui, en effet, ne craignoit que lui seul. Le succès

éphémère de ses négociations acheva de l'aveugler. Charles II écouta

le premier les propositions qu'il lui fit d'une alliance entre la

France et l'Angleterre; et dans cette alliance, ce fut moins l'intérêt

de son pays qu'il consulta que son propre intérêt, et le désir qu'il

avoit de sortir de la situation sans exemple où il se trouvoit à la

tête d'une nation qui l'avoit rappelé, qui ne le haïssoit pas, mais

qui, par cela seul qu'elle s'étoit faite protestante, sinon tout

entière, du moins dans sa partie dominante, ne pouvoit plus supporter

la domination d'un roi catholique dans le coeur, qui conservoit les

anciennes traditions de la royauté, et pour qui elle devenoit à peu

près impossible à gouverner. Maître encore par sa prérogative de faire

la paix ou la guerre, Charles traita avec le roi de France, parce

qu'il y vit un moyen de se procurer de l'argent que lui refusoit son

parlement, avec cet argent de lever des troupes, et avec ces troupes

d'abattre les factions que la licence politique, née de la licence

religieuse, commençoit à élever autour de lui[26]. Du reste, une

guerre avec la Hollande ne déplaisoit point alors à la nation

angloise, jalouse des prospérités commerciales de cette république, et

qui, balançant à peine sur mer les forces de sa rivale, n'étoit point

fâchée de la voir humiliée sur terre, et de contribuer à ses

humiliations; (1671) il fut encore plus facile à Louis XIV de détacher

de la triple alliance la Suède, son ancienne alliée, et dont il

sembloit que, depuis la paix de Westphalie, les intérêts ne devoient

plus être séparés de ceux de la France. L'indépendance que cette paix

de Westphalie donnoit aux princes de l'empire avoit fourni au roi les

moyens d'en gagner plusieurs par des bienfaits ou des espérances, et

de s'assurer ainsi les secours des uns et la neutralité des

autres[27]. L'empereur lui-même, à qui les troubles de Hongrie

donnoient alors trop d'occupation pour qu'il pût mettre obstacle à ses

desseins, et qui d'ailleurs n'auroit pu compter, dans une telle

entreprise, sur le concours du corps germanique, prit avec lui des

engagements contre les Hollandois. Ainsi tout cédoit, dans cette

circonstance, à l'intérêt du moment. L'Espagne, à la vérité, repoussa

ses offres; mais, dans l'état de foiblesse où étoit cette puissance,

ce n'étoit point assez pour l'arrêter dans ses projets d'ambition et

de vengeance.

[Note 26: Cette négociation est fameuse par le voyage

mystérieux que fit auprès de son frère la duchesse

d'Orléans, Henriette d'Angleterre, voyage que suivit de près

sa mort violente et subite; elle l'est encore par

l'indiscrétion de Turenne à qui une foiblesse amoureuse

arracha le secret de l'État.]

[Note 27: Les électeurs de Trèves, de Mayence, et le

Palatin, avoient promis de demeurer dans l'alliance qu'ils

avoient faite avec lui, ou du moins de garder la neutralité;

et ce dernier tenoit encore à la France par le mariage que

venoit de contracter le duc d'Orléans avec sa fille.

L'électeur de Bavière, que le roi avoit flatté de

l'espérance de voir une de ses filles épouser le dauphin,

étoit également dans les meilleures dispositions à l'égard

de la France. Il en étoit de même de plusieurs autres

princes de l'empire qui, lors de la paix de Munster, lui

avoient été redevables de la restitution d'une partie plus

ou moins considérable de leurs souverainetés.]

Il commença à les faire éclater par l'envahissement de la Lorraine,

effrayant ainsi, dès ses premiers pas, tour le corps germanique, qu'il

essaya toutefois de rassurer, en lui déclarant qu'il n'en agissoit

ainsi que pour empêcher son vassal de brouiller, et prenant en même

temps l'engagement de rendre à celui-ci, lors de la paix, les États

qu'il lui avoit enlevés. Or, il est vrai de dire qu'en effet ce

vassal, qu'inquiétoit avec juste raison un si redoutable suzerain,

avoit cherché des appuis et des protecteurs auprès des souverains qui

devoient avoir les mêmes craintes et les mêmes intérêts que lui[28].

C'étoit donc lui que Louis XIV avoit cru devoir châtier d'abord, et

immédiatement après il se tourna contre les Hollandois. «(1672) Tout

ce que les efforts de l'ambition et de la prudence humaine peuvent

préparer pour détruire une nation, Louis XIV l'avoit fait. Il n'y a

pas, chez les hommes, d'exemple d'une petite entreprise formée avec

des préparatifs plus formidables. De tous les conquérants qui ont

envahi une partie du monde, il n'y en a pas un qui ait commencé ses

conquêtes avec autant de troupes réglées et autant d'argent que Louis

XIV en employa pour subjuguer le petit État des Provinces-Unies[29].»

L'armée françoise étoit de plus de cent douze mille hommes; l'évêque

de Munster et l'archevêque de Cologne l'avoient augmentée de vingt

mille soldats auxiliaires; Condé, Turenne, Luxembourg, commandoient

sous le roi cette armée formidable, qui conduisoit avec elle une

nombreuse artillerie; Vauban devoit diriger les siéges. Comment

supposer qu'un petit peuple de marchands, qui n'avoit pour toute

défense que vingt-cinq mille hommes de mauvaises troupes, commandées

par un jeune prince sans expérience de la guerre[30], pourroit

résister au plus puissant monarque de l'Europe, qui se faisoit

maintenant des auxiliaires contre lui, ou des alliés qu'il lui avoit

enlevés, ou des ennemis contre lesquels, quelques années auparavant,

il l'avoit défendu? Les Hollandois se crurent perdus, et Louis XIV,

qu'ils tentèrent vainement de fléchir par leurs soumissions, le crut

de même. Il entra dans leur pays avec la rapidité d'un conquérant;

dans leur extrême foiblesse, ils n'eurent pas même la pensée de

l'arrêter; et le passage du Rhin, dont l'imagination d'un grand

poète[31] a su faire une action héroïque, n'eût été, sans la témérité

du jeune duc de Longueville[32], qu'une espèce de promenade sur l'eau

pour le roi et pour son armée. Alors cette armée inonda les provinces

hollandoises, et porta la terreur jusqu'aux portes d'Amsterdam.

Consternés d'un si grand et si subit revers, ces républicains, naguère

si hautains et si insolents, ne virent plus de ressources pour eux que

dans la clémence du vainqueur; et dans son camp de Seyst, où leurs

députés allèrent le trouver, et où il déploya devant eux toute la

majesté d'un roi victorieux, ils demandèrent la paix en suppliants,

lui offrant pour l'obtenir des conditions qui, même dans les

extrémités auxquelles ils étoient réduits, pouvoient sembler

suffisantes[33].

[Note 28: Le roi étoit informé que ce prince traitoit

secrètement avec les Hollandois pour être admis dans la

triple alliance, et qu'il faisoit en même temps solliciter

l'Espagne de prendre une attitude plus décisive dans des

circonstances où l'union des puissances menacées par Louis

XIV pouvoit seule les préserver de ses entreprises; et

certes, il n'y avoit rien en cela qui ne fût d'un esprit

judicieux et prévoyant.]

[Note 29: VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.]

[Note 30: Le prince Guillaume d'Orange n'avoit alors que

vingt-deux ans.]

[Note 31: Boileau.]

[Note 32: L'infanterie hollandoise, voyant la cavalerie

françoise toucher le rivage où elle s'étoit retranchée, mit

bas les armes et demanda quartier; le jeune prince, la tête

pleine, dit-on, des fumées du vin, tira un coup de pistolet

en criant: _Point de quartier pour cette canaille_. Alors,

poussés au désespoir, les Hollandois firent une décharge

dont il fut tué. Le prince de Condé reçut en cette rencontre

une blessure, qui lui fracassa le poignet, et la seule qu'il

ait jamais reçue dans toutes ses campagnes.]

[Note 33: Ils lui offroient la ville de Maëstricht en

échange de toutes les places dont il s'étoit emparé, et dix

millions pour le dédommager des frais de la guerre.]

Cependant ils négocioient en même temps auprès du roi d'Angleterre;

ils essayoient de l'effrayer sur des succès aussi prodigieux, et dont

jusqu'alors il n'avoit tiré, ni pour son propre compte ni pour celui

de sa nation, le moindre avantage[34]; et Charles, qui n'avoit pas

besoin de leurs avis intéressés pour commencer à concevoir des

inquiétudes, en reçut des impressions d'autant plus vives qu'il

n'étoit point à s'apercevoir que les Anglois, charmés dans les

premiers moments d'une guerre dont le but étoit d'abaisser ses rivaux,

la voyoient d'un tout autre oeil depuis qu'il étoit question de

détruire ceux-ci au profit du roi de France. Le roi d'Angleterre

envoya donc au camp de Seyst des ambassadeurs qui, sans doute,

déterminèrent Louis XIV à traiter les Hollandois avec plus de

modération qu'il n'étoit d'abord disposé à le faire; car ce fut avec

ces envoyés de Charles II, et après avoir renouvelé son alliance avec

leur maître, qu'il concerta la réponse qu'il fit aux vaincus, et les

conditions auxquelles il leur accordoit cette paix tant désirée.

[Note 34: Tandis que les Hollandois fuyoient ainsi sur terre

devant Louis XIV, sans oser lui opposer la moindre

résistance, leur flotte, commandée par Ruyter, tenoit tête

aux flottes combinées de France et d'Angleterre, qui

jusqu'alors n'avoient remporté sur elle aucun avantage

décisif.]

Elles étoient dures et humiliantes[35], et le vainqueur y usoit de

tous les droits de sa victoire. Deux partis divisoient alors le

gouvernement de La Haye: l'un, à la tête duquel étoit Jean de Witt, le

grand pensionnaire, vouloit que l'on acceptât cette paix, qu'il

soutenoit moins désastreuse encore que la guerre, dans de telles

extrémités; l'autre, dirigé par le prince d'Orange, disoit hautement

que tout étoit préférable à un semblable abaissement. Le chef

audacieux de ce parti montra, dès ce moment, ce dont il étoit capable,

par le coup hardi qu'il sut frapper, et qui fut décisif pour ses

vastes et ambitieux desseins. Il fit répandre adroitement dans le

peuple par ses émissaires, que le grand pensionnaire et son frère,

Corneille de Witt, trahissoient leur pays et le livroient au roi de

France, à qui ils étoient vendus, et eut l'art de rendre

vraisemblables ces bruits calomnieux. Les deux frères, contre lesquels

il nourrissoit d'ailleurs d'implacables et profonds ressentiments[36],

furent assassinés dans une émeute qu'il avoit su également susciter;

et c'est alors que l'on vit paroître au premier rang, sur ce grand

théâtre de la politique européenne, cet homme extraordinaire, le plus

dangereux ennemi de Louis XIV, et dont le génie supérieur comprit

mieux cette politique que ceux qui étoient le plus intéressés à la

bien comprendre, et lui imprima le seul mouvement qu'il étoit alors

convenable de lui donner.

[Note 35: Il demandoit pour lui vingt millions de

dédommagement, et, en échange des trois provinces qu'il

avoit conquises, toutes les places dont il s'étoit emparé

sur la Meuse, en deçà du Rhin; pour le roi d'Angleterre,

cent mille livres sterling, et l'engagement de saluer à

l'avenir son pavillon.]

[Note 36: Les deux frères s'étoient mis à la tête de la

faction dite de _Louvestein_, dont le but étoit d'abattre la

maison d'Orange, la grandeur de cette maison, depuis

l'entreprise hardie du père de Henri Guillaume sur la ville

d'Amsterdam, leur semblant incompatible avec la sûreté et

l'indépendance de leur pays. Il n'étoit point d'efforts

qu'ils n'eussent faits pour y parvenir; c'étoit dans cette

intention qu'ils avoient recherché l'appui de la France; et

ils seroient parvenus à ce but s'ils eussent pu conserver

une aussi puissante protection. Déjà ils avoient fait abolir

la dignité de stathouder; et le prince d'Orange avoit été

forcé de jurer qu'il ne l'accepteroit jamais, quand même

elle lui seroit offerte.]

Ce fut donc un prince protestant, et ceci ne sauroit être trop

remarqué, qui conçut le projet d'une ligue générale de l'Europe

catholique et protestante contre le roi de France; qui, de lui-même,

se mit à la tête de cette grande confédération, et, ce qui sans doute

est admirable, sans troupes, sans états, ne jouissant que d'une

autorité précaire dans une petite république presque entièrement

envahie par ce terrible ennemi, changea la face des affaires, et remit

en question tout ce que le vainqueur avoit cru décidé et sans retour.

Le coup d'oeil sûr et perçant de Guillaume reconnut d'abord que, tout

intérêt commun de doctrine et de morale religieuse étant désormais

banni de la société chrétienne, il suffisoit, pour en rallier les

forces éparses, de lui offrir un point de réunion en l'appelant à la

défense de ses intérêts matériels qu'un prince ambitieux et téméraire

osoit menacer, et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Cette

résolution énergique, qu'il sut inspirer à ses compatriotes, de

rejeter tout accommodement avec le roi de France, et de se préparer,

sous la conduite d'un nouveau stathouder[37], à une défense

désespérée, produisit, et peut-être au delà de ses espérances, la

révolution européenne qu'il avoit voulu opérer. L'électeur de

Brandebourg fut le premier qui s'ébranla pour porter secours aux

Hollandois. L'empereur Léopold, qui vit la plupart des princes de

l'empire alarmés de la rapidité des conquêtes de Louis XIV, comprit

que l'occasion étoit favorable pour lui, et de satisfaire sa vieille

haine contre la France, et, au moyen de ces dispositions du corps

germanique, de reprendre sur lui l'ascendant que la paix de Munster

lui avoit enlevé. Ses ministres employèrent donc à la diète de

Ratisbonne tout ce qu'ils avoient d'adresse et d'éloquence pour

accroître des frayeurs qui sembloient n'être que trop fondées, et y

montrèrent la liberté de l'Empire menacée par un monarque qui joignoit

à une puissance colossale une insatiable ambition. Léopold voyant ces

princes ébranlés, les entraîna en publiant aussitôt un mandement

impérial qui enjoignoit à tous les membres du corps germanique de se

réunir pour la défense commune[38]; et sans déclarer ouvertement la

guerre à la France, il signa, immédiatement après cette déclaration,

un traité d'alliance offensive et défensive avec les États-Généraux.

Louis XIV se repentit alors de n'avoir pas accepté les propositions

des Hollandois; et il lui fallut se préparer à une guerre plus longue

qu'il ne s'étoit proposé de la faire, guerre qui, de particulière

qu'elle étoit, menaçoit de devenir générale, et de changer, sous tous

les rapports, de chances et de caractère.

[Note 37: Immédiatement après la mort des deux frères de

Witt, son parti avoit forcé les magistrats à révoquer la loi

qui, sous le nom d'_édit perpétuel_, abolissoit à jamais le

stathouderat, et à joindre cette dignité à celle de général

des troupes de terre et d'amiral, qui déjà lui avoient été

déférées.]

[Note 38: Par une conséquence nécessaire d'un tel mandement,

il étoit ordonné aux princes qui avoient des troupes au

service des puissances étrangères, de les en retirer sous

peine d'être mis au ban de l'empire.]

(1673) Ce fut alors seulement que l'Europe put apprendre combien étoit

réellement puissante et redoutable la France, telle que Louis XIV, ses

ministres et ses généraux l'avoient faite. Contre l'avis du prince de

Condé et du maréchal de Turenne, et sur le conseil de Louvois, le roi

avoit commis la faute irréparable de ne pas démolir les places fortes

qu'il avoit enlevées aux Hollandois; et l'armée françoise, maintenant

affoiblie par les garnisons, ne présentait plus qu'un petit corps de

troupes fort inférieur en nombre aux troupes prêtes à se réunir, de

Hollande, de Brandebourg et de l'empereur[39]. Mais Turenne étoit à

la tête de cette petite armée, aussi brave que disciplinée, et

recommença devant l'ennemi ses prodiges accoutumés. Ses marches

savantes, qu'il poussa jusque dans le coeur de l'Allemagne,

empêchèrent la jonction des Impériaux et des Brandebourgeois avec

l'armée hollandoise. Après avoir mis à contribution l'électeur de

Trèves, dont il apprit les liaisons secrètes avec l'empereur, il

réduisit les électeurs Palatin et de Mayence à refuser passage aux

Impériaux, qui, n'ayant plus d'autre ressource que de tenter de

traverser le Rhin, y trouvèrent le prince de Condé pour les en

empêcher. Ils s'en allèrent alors ravager les terres de l'évêque de

Munster et de l'électeur de Cologne, espérant forcer ainsi ces deux

princes à renoncer à l'alliance de la France; mais l'infatigable

Turenne étoit déjà sur leurs pas, et ne se contentant pas de les

chasser de la Westphalie, où ils avoient espéré prendre leurs

quartiers d'hiver, il ne cessa de les poursuivre et de les harceler,

jusqu'à ce qu'ils les eût réduits à la nécessité de se séparer.

Montécuculli, qui commandoit les troupes impériales, se réfugia en

Franconie, et l'électeur de Brandebourg regagna à grande peine la

capitale de ses états.

[Note 39: Les troupes impériales et celles de l'électeur de

Brandebourg formoient ensemble une armée de quarante-trois

mille hommes; Turenne n'en avoit que douze mille à leur

opposer.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 2 / 23 段