Ainsi, tout étant abattu aux pieds de Louis XIV, on conçoit

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.

IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,

RUE D'ANJOU-DAUPHINE, Nº 8.

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS,

DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.

Dédié au Roi

Par J. B. de Saint-Victor

_Seconde Édition_,

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

TOME QUATRIÈME.--PREMIÈRE PARTIE.

_Miratur molem..... magalia quondam._

ÆNEID., lib. I.

PARIS,

LIBRAIRIE DE CARIÉ DE LA CHARIE,

RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, Nº 4, AU PREMIER.

M DCCC XXVII.

TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS.

QUARTIER DU LUXEMBOURG.

Ce quartier est borné, à l'orient, par la rue du

Faubourg-Saint-Jacques exclusivement; au septentrion, par les

rues des Fossés-Saint-Michel ou Saint-Hyacinthe, des

Francs-Bourgeois et des Fossés-Saint-Germain-des-Prés

inclusivement; à l'occident, par les rues de Bussy, du Four et de

Sèvre inclusivement; et au midi, par les extrémités des faubourgs

et les barrières qui les terminent, depuis la rue de Sèvre

jusqu'au faubourg Saint-Jacques.

On y comptoit, en 1789, soixante-deux rues, quatre culs-de-sac,

une église paroissiale, trois séminaires et quatre communautés

d'hommes, un collége, trois abbayes, six couvents et six

communautés de filles, dix hôpitaux, un palais, etc.

PARIS SOUS LOUIS XIV.

Le règne de Louis XIV est, pour un grand nombre, la plus belle époque

de nos annales; et, il le faut avouer, ce règne a jeté un éclat qui

peut imposer. Il fut glorieux par les armes, et jusque dans les revers

qui suivirent tant de victoires, il montra dans la France des

ressources que n'avoient pas ses ennemis, forcés, même alors qu'ils

se réunissoient pour l'accabler, de reconnoître en elle un ascendant

auquel ils auroient voulu se soustraire, et qu'ils essayèrent

vainement de détruire. Sous ce règne commencèrent à se perfectionner

toutes les industries qui développent et régularisent cette partie

_matérielle_ de l'ordre social, à laquelle on a donné si improprement

le nom de _civilisation_; mais sa plus grande gloire fut d'avoir vu

fleurir autour de lui, simultanément et dans tous les genres de

littérature, les plus beaux génies qui aient illustré les temps

modernes. Telle est cette gloire qu'elle éblouit les yeux du vulgaire

(et, sous beaucoup de rapports, le vulgaire abonde dans tous les

rangs), et couvrant de ses rayons tout ce qui l'environne, les empêche

de pénétrer plus avant et de découvrir, sous cette enveloppe

brillante, la plaie profonde et toujours croissante de la société.

Quant à nous à qui la révolution a appris ce que valent les lettres et

les sciences humaines pour la durée et la prospérité des empires, nous

ne nous arrêterons point à ces superficies; et, aidés de cette lumière

que les ténèbres de notre âge ont rendue encore plus vive, plus

pénétrante, pour ceux qui la cherchent «dans la simplicité du coeur et

dans sa sincérité[1],» nous oserons juger à la fois et _le grand

siècle_, ainsi qu'on l'appelle, et le grand roi qui y a présidé.

[Note 1: II. Cor. 1, 12.]

L'oeuvre que Richelieu avoit commencée venoit d'être achevée par

Mazarin, et dans la politique extérieure de la France et dans son

gouvernement intérieur. À ces deux ministres avoit été réservée la

gloire funeste de réduire en corps de doctrine les maximes

machiavéliques qui, depuis plusieurs siècles et sans qu'elle osât se

l'avouer à elle-même, étoient le code politique de l'Europe

chrétienne; et ce code, amené à ce degré de perfection, le congrès de

Munster l'avoit sanctionné. Là il avoit été solennellement déclaré que

les intérêts de la terre étoient entièrement étrangers à ceux du ciel;

qu'en fait de religion, tout ce qui étoit à la convenance des princes

et des rois étoit vrai, juste et bon; qu'ils étoient par conséquent

tout à fait indépendants de la loi de Dieu, c'est-à-dire de toute

conscience et de toute équité. À la place de l'équilibre qui naissoit

naturellement de la crainte ou de l'observance de cette loi suprême,

on avoit établi un prétendu équilibre de population et de territoire,

chef-d'oeuvre de cette sagesse purement humaine; et par suite de ces

nouveaux principes, les souverains, s'observant d'un oeil inquiet et

jaloux, avoient les uns pour les autres, politiquement parlant,

l'estime et la confiance que se portent entre elles ces autres espèces

de puissances qui exploitent les grands chemins.

Ils en eurent aussi bientôt les procédés; et la France, qui avoit eu

la plus grande part à cette paix impie et scandaleuse, en donna le

premier exemple. On sait que l'Espagne avoit protesté contre le traité

de Westphalie, non qu'elle en détestât les maximes, mais uniquement

parce qu'elle ne vouloit pas accéder à la cession de l'Alsace, qui

étoit une des principales clauses de ce traité; et qu'en conséquence

de cette protestation, la guerre avoit continué entre les deux

puissances. Or il n'y avoit alors qu'un seul souverain dont l'alliance

pût être utile à l'une comme à l'autre, et faire pencher la balance du

côté où il lui plairoit de se ranger, et ce souverain étoit Cromwell.

Aussitôt l'assassin d'un roi, l'usurpateur d'un trône, l'ennemi

fanatique du catholicisme, devint un personnage considérable pour les

deux plus grands monarques de la chrétienté; ils le recherchèrent, ils

le courtisèrent, les flatteries même ne lui furent point épargnées.

Ils le rendirent en quelque sorte l'arbitre de leurs destinées, lui

donnant à choisir entre la ville de Calais et celle de Dunkerque, dont

ils s'offroient à l'envi de l'aider à faire la conquête; enfin, par un

événement que la France considéra comme heureux pour elle, l'île de la

Jamaïque, qui appartenoit à l'Espagne, s'étant trouvée à la convenance

de Cromwell, celui-ci s'en empara brusquement, et deux traités furent

signés, l'un à Westminster, en 1655, l'autre à Paris, en 1657, par

lesquels Louis XIV, traitant d'égal à égal avec un régicide, et lui

donnant même le nom de _frère_ dans ses lettres[2], prit l'engagement

de chasser de France ses cousins-germains, Charles II, roi légitime

d'Angleterre, et le duc d'York, son frère[3]. Ensuite les troupes du

roi et celles du protecteur durent se réunir pour attaquer de concert

les Espagnols dans les Pays-Bas, et s'y emparer de plusieurs villes,

qui devoient être le prix de cette alliance, et devenir la propriété

de l'Angleterre. Ce plan fut exécuté: Turenne triompha à la bataille

des Dunes des Espagnols et du grand Condé, pour remettre aux Anglois

Dunkerque et Mardyck, qui tombèrent après cette victoire décisive, et

la paix entre les deux puissances suivit de près ce grand événement.

Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, qui devoit

produire tant d'autres guerres si longues et tour à tour si brillantes

et si désastreuses, fut le gage de cette paix fallacieuse et d'un

traité qui, établissant d'une manière décisive la supériorité de la

France sur l'Espagne, accrut encore la considération politique dont

cette puissance jouissoit déjà en Europe. Ainsi la maison d'Autriche,

déjà affoiblie en Allemagne par la paix de Munster, reçut un nouvel

échec en Espagne par la paix des Pyrénées. Le cardinal-ministre mourut

au milieu de cet éclat que répandoient sur lui tant d'obstacles

surmontés, tant de si grands projets accomplis; et tel étoit le

pouvoir absolu dont il jouissoit, et que le roi lui-même n'eût osé lui

disputer, qu'il n'est point exagéré de dire que Louis XIV succéda à

Mazarin, comme celui-ci avoit succédé à Richelieu.

[Note 2: Toutefois il est vrai de dire que ces honteux

traités ne furent point l'ouvrage du jeune monarque, mais de

Mazarin qui régnoit encore à sa place. Du caractère qu'il

étoit, Louis XIV s'en fût sans doute indigné et ne les eût

point signés.]

[Note 3: «Les enfants de Charles Ier se réfugièrent en

Espagne. Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les

cours, et surtout à Rome, de vive voix et par écrit, contre

un cardinal qui sacrifioit, disoient-ils, les lois divines

et humaines, l'honneur et la religion, au meurtrier d'un

roi, et qui chassoit de France Charles II et le duc d'York,

cousins de Louis XIV, pour plaire au bourreau de leur père.

Pour toute réponse aux cris des Espagnols, on produisit les

offres qu'ils avoient faites eux-mêmes au protecteur.

(VOLTAIRE.)» Ainsi la France mettoit au jour la honte de

l'Espagne, mais ne se lavoit point de la sienne; et ceci ne

prouvoit autre chose, sinon qu'il y avoit entre les deux

cabinets rivalité de bassesse et d'immoralité.]

Ces deux hommes, par des moyens différents, avoient amené le pouvoir

au point où il étoit alors parvenu en France, ne cessant d'abattre

autour d'eux tout ce qui pouvoit lui porter ombrage ou lui opposer la

moindre résistance. On a pu voir où en étoient réduits les chefs de la

noblesse et ce qu'étoit devenue leur influence, dans cette guerre de

la Fronde, non moins pernicieuse au fond que toutes les guerres

intestines qui l'avoient précédée, et qui n'eut quelquefois un aspect

ridicule que parce que ces grands, devenus impuissants sans cesser

d'être mutins, furent obligés de se réfugier derrière des gens de robe

et leur cortége populacier, pour essayer, au moyen de ces étranges

auxiliaires, de ressaisir par des mutineries nouvelles leur ancienne

influence. N'y ayant point réussi, il est évident qu'ils devoient, par

l'effet même d'une semblable tentative, descendre plus bas qu'ils

n'avoient jamais été, et c'est ce qui arriva. On verra que, dès ce

moment, la noblesse cessa d'être un corps politique dans l'État, et,

sous ce rapport, tomba pour ne se plus relever. Quant au parlement, ce

digne représentant du peuple et particulièrement de la populace de

Paris, il ne fut _politiquement_ ni plus ni moins que ce qu'il avoit

été; c'est-à-dire qu'après s'être montré insolent et rebelle à l'égard

du pouvoir, dès que celui-ci avoit donné quelques signes de foiblesse,

le voyant redevenu fort il étoit redevenu lui-même souple et docile

devant lui, et toutefois sans rien perdre de son esprit, sans rien

changer de ses maximes, et recélant au contraire dans son sein des

ferments nouveaux de révolte encore plus dangereux que par le passé.

Telle se montroit alors l'opposition populaire, abattue plutôt

qu'anéantie. Il en étoit de même des religionnaires dont on n'entend

plus parler comme opposition armée, depuis les derniers coups que leur

avoit portés Richelieu, mais qui n'en continuoient pas moins de miner

sourdement, par leurs doctrines corruptrices et séditieuses, ce même

pouvoir qu'il ne leur étoit plus possible d'attaquer à force ouverte.

Les choses en étoient à ce point en France, lorsque Louis XIV parut

après ces deux maîtres de l'État, héritier de toute leur puissance, et

en mesure de l'accroître encore en vigueur, en sûreté et en solidité,

de tout ce qu'y ajoutoient naturellement les droits de sa naissance et

l'éclat de la majesté royale.

(1661 à 1667) L'éducation du nouveau roi avoit été fort négligée; et

se souciant fort peu de ce qui pourroit en advenir après lui, Mazarin

n'avoit visiblement voulu en faire qu'un prince ignorant, inappliqué,

indolent, et qui, uniquement occupé de ses plaisirs, ne pensât point à

le troubler dans la conduite des affaires. L'énergie de son caractère

triompha des perfides calculs de son ministre: à peine celui-ci eut-il

fermé les yeux, que Louis XIV, au grand étonnement de tout ce qui

l'environnoit, parla en maître, et montra qu'il possédoit la première

qualité d'un roi, qui est de savoir commander et se faire obéir. On le

vit, dès ces premiers moments, embrasser, dans ses pensées, toutes

les parties de l'administration, montrant la ferme résolution de ne

confier à personne son autorité, et de n'avoir dans ses ministres que

des exécuteurs de ses volontés.

Deux choses l'occupèrent d'abord par dessus toutes les autres, les

finances et l'armée. L'armée étoit brave, mais mal disciplinée; le

désordre des finances, que Mazarin n'avoit pas eu intérêt de réprimer,

étoit à son comble: de sages réglements rétablirent parmi les troupes

l'ancienne discipline, et par des réformes habilement concertées, le

roi se rendit maître absolu de tous les emplois militaires[4]. En même

temps il tiroit Colbert de l'obscurité où il étoit resté jusqu'alors,

pour en faire son guide dans le dédale ténébreux de l'administration

financière; et ce fut pour n'avoir pu se persuader qu'un prince,

jusqu'alors uniquement livré aux frivolités, mettroit cette

persévérance à s'enfoncer dans d'aussi arides travaux, que le

surintendant Fouquet, qui pouvoit encore conjurer l'orage que ses

dilapidations avoient amassé sur sa tête, le laissa grossir jusqu'au

point d'éclater, et se perdit sans retour.

[Note 4: La mort du duc d'Épernon, colonel-général de

l'infanterie, lui fournit l'occasion qu'il souhaitoit de

supprimer cette charge comme donnant trop d'autorité à celui

qui en étoit revêtu; et tous les mestres de camp, tant

d'infanterie que de cavalerie, prirent le titre de colonels

particuliers de leurs régiments. Dès lors l'armée tout

entière fut, pour ainsi dire, dans sa main; et il se réserva

de nommer à tous les grades, ne souffrant pas même qu'il se

fît un enseigne qui ne fût de son choix.]

Dès ces commencements, se manifestèrent les principes d'après lesquels

Louis XIV avoit résolu de régner, principes qu'il est d'autant plus

important de faire connoître, qu'il ne s'en écarta pas un seul instant

pendant la durée d'un si long règne, et qu'ils aideront à faire mieux

comprendre encore ce qui a précédé ce règne, à entrevoir déjà ce qu'il

devoit être, et ce qui l'a suivi.

Ce monarque avoit donc commencé par faire ce que font tous les princes

qui veulent être maîtres absolus: il s'étoit emparé de son armée et

avoit rétabli l'ordre dans ses finances. Dès lors ne rencontrant plus

d'obstacle à ses volontés, il ne s'agissoit plus pour lui que de

trouver un moyen de mettre à l'abri de toutes vicissitudes cette

situation qu'il s'étoit créée, et qu'il jugeoit la seule digne d'un

roi de France. Les traditions de sa famille et l'exemple des deux

ministres, qui venoient de se succéder avec tant d'éclat et de

bonheur, étoient trop près de lui pour pouvoir être oubliés; et les

seules leçons de gouvernement que Mazarin lui eût jamais données[5]

ajoutoient encore aux impressions qu'il en avoit reçues. Achever

d'abattre la noblesse en lui ôtant tout caractère et toute action

politique, en réduisant à la nullité la plus absolue et les grands du

royaume et les princes de son sang qui en étoient les chefs naturels,

telle fut la maxime fondamentale de son gouvernement; et la réduisant

en système, il y persévéra jusqu'à la fin avec une suite et une

opiniâtreté qui prouvent plus de force de volonté que d'étendue

d'esprit: car enfin, et la suite le fera voir, ce système, poussé

ainsi outre mesure, avoit de graves inconvénients. Tout ce qui pouvoit

figurer à la cour y fut donc appelé pour y être nivelé, et confondu,

sauf quelques frivoles distinctions de préséance, dans la foule des

courtisans et des adorateurs du prince; les gouverneurs de province

eux-mêmes, choisis ordinairement dans la plus haute noblesse, n'eurent

plus le choix d'habiter leurs gouvernements où ils auroient

inquiété[6]; ils ne tardèrent point à reconnoître que c'eût été

déplaire au maître que de ne pas considérer cette cour si brillante

comme le seul séjour qu'ils pussent habiter; et bientôt elle eut pour

eux des séductions qui les y attachèrent sans retour. En même temps

que Louis XIV traînoit ainsi à sa suite toute cette noblesse dont il

avoit su dorer les chaînes et énerver le caractère, il affectoit de ne

prendre ses ministres que dans des rangs inférieurs, et presque

toujours dans la poussière de ses bureaux; et c'étoit là sans doute ce

que son système despotique présentoit de plus adroitement et de plus

profondément conçu. En élevant ainsi des hommes nouveaux au dessus de

ce qu'il y avoit de plus grand, cette ancienne aristocratie, qu'il

vouloit achever d'asservir, n'en étoit que plus abaissée; et cependant

ces instruments vulgaires de sa puissance absolue, et à qui son

intention étoit de la communiquer dans toute sa plénitude, ne

pouvoient lui causer aucun ombrage, parce que, n'ayant rien en

eux-mêmes de solide et qui pût leur laisser la moindre consistance

après qu'il les auroit abattus, ils retomboient par leur propre poids,

et dès qu'il lui plaisoit de les abattre, dans toute la profondeur de

leur néant. Il en résultoit encore que cette situation, tout à la fois

si brillante et si périlleuse, dans laquelle ils se trouvoient si

brusquement transportés, le rendoit plus assuré de leur aveugle et

entier dévouement. Tels furent en effet les ministres de Louis XIV,

qui le trompèrent sans doute quand ils eurent intérêt à le tromper, et

quelques-uns d'eux, autant qu'ils le voulurent, mais plus servilement

qu'on ne l'avoit fait avant eux, et sans que jamais leurs manoeuvres

secrètes portassent la moindre atteinte à ce pouvoir sans bornes dont

il étoit si jaloux, et dont, pour leur propre intérêt, ils n'étoient

pas moins jaloux que lui. Les choisissant donc constamment _dans la

plus parfaite roture_, pour nous servir de l'expression du duc de

Saint-Simon, il se plut à les porter d'abord au faîte des grandeurs,

et mit tout au dessous d'eux, jusqu'aux princes de son sang.

[Note 5: Les instructions qu'il donnoit à son royal élève se

réduisoient à lui recommander de tenir très bas les princes

de son sang, de ne point se familiariser avec ses

courtisans, surtout de savoir dissimuler avec tout le monde,

lui montrant la dissimulation comme le point le plus

important de l'art de régner; du reste, il ne lui parloit

jamais que vaguement des affaires, et employoit à son égard

tous les moyens qu'il jugeoit propres à l'en distraire, à

lui ôter la curiosité d'en savoir davantage (REBOULET, t. 1,

p. 536, in-4º).]

[Note 6: Jusqu'alors ils avoient passé leur vie presque

entière dans les provinces qui leur étoient confiées, et où

ils jouissoient d'une grande indépendance; à peine en

sortoient-ils une fois l'an pour aller faire leur cour au

souverain; et l'on conçoit ce que leur offroit d'avantages

une telle position, soit pour se faire des créatures en

répandant les grâces dont ils étoient les seuls

distributeurs, soit pour se présenter aux peuples comme des

maîtres de qui ils avoient tout à craindre et tout à

espérer. Il avoit été prouvé, par la guerre de la Fronde,

que Richelieu ne les avoit point encore assez abattus. Louis

XIV forma le dessein d'achever ce que ce ministre avoit

commencé. La cour devint le séjour ordinaire et forcé de ces

personnages éminents, et l'on finit par leur persuader

qu'ils ne pouvoient être bien et honorablement nulle autre

part, et à un tel point, qu'après quelques années de séjour

auprès du prince ils se seroient crus exilés, si on les eût

de nouveau confinés dans leurs gouvernements. Enfin, pour

achever de leur ôter toute influence, l'autorité attachée à

leur charge fut partagée entre les gouverneurs particuliers

qui ne relevèrent plus que de la cour, et les intendants qui

reçurent la plus grande part de cette autorité; en sorte que

cette qualité de gouverneur de province ne fut plus qu'un

grand titre auquel étoient attachés de grands revenus.

(REBOULET, t. 1, p. 557, in-4º.)]

En ce genre, et d'après son système, ses premiers choix peuvent être

considérés comme heureux: Colbert et Louvois furent de grands

ministres[7], si ce nom peut être donné à d'habiles administrateurs, à

des hommes actifs, vigilants, rompus à tous les détails du service

dont ils avoient acquis une longue expérience dans des emplois

subalternes, capables en même temps d'en saisir l'ensemble avec une

grande perspicacité, et d'y apporter de nouveaux perfectionnements.

Mais si, pour mériter une si haute renommée, ce n'est point assez de

se courber vers ces soins matériels, et qu'il faille comprendre que

les sociétés se composent d'_hommes_ et non de _choses_, que leur

véritable prospérité est dans l'ordre que l'on sait établir au milieu

des intelligences; enfin, si _gouverner_ est autre chose

qu'_administrer_, nous ne craignons pas de le dire, jamais ministres

ne se montrèrent plus étrangers que ces deux personnages, si

étrangement célèbres, à la science du gouvernement; et les jugeant par

des faits irrécusables, il nous sera facile de prouver que tous les

deux furent funestes à la France, et lui firent un mal qui n'a point

été réparé.

[Note 7: Ses autres ministres étoient le marquis de Lionne

et Michel Le Tellier, père de Louvois. Ces deux personnages,

et le surintendant des finances Fouquet, administroient

toutes les affaires sous le cardinal. Le roi les avoit

conservés, et lors de la chute de Fouquet, Colbert remplaça

celui-ci sous le titre de contrôleur-général.]

Colbert avoit paru le premier: c'est à lui, et nous l'avons déjà dit,

que Louis XIV dut ce rétablissement des finances qui le rendit, en peu

d'années, maître si tranquille et si absolu de son royaume; mais il

n'est pas inutile d'observer, pour réduire à sa juste valeur ce qui,

au premier coup d'oeil, pourroit sembler un effort de génie, que cette

restauration financière ne fut opérée que par un odieux abus de ce

pouvoir qui déjà ne vouloit plus reconnoître de bornes, et qu'une

banqueroute fut le moyen expéditif que le contrôleur-général imagina

pour arriver au but qu'il vouloit atteindre. Elle fut opérée tout à la

fois et sur les engagements de la cour, connus sous le nom de billets

d'épargne[8], et sur les rentes de l'hôtel-de-ville, par des

manoeuvres qui ne peuvent étonner de la part d'un homme dont la

conduite envers Fouquet n'offre qu'un tissu de bassesses, de

fourberies et de cruautés[9], mais qui étoient assurément fort

indignes de la probité d'un grand roi. Enfin, ce qui eût été difficile

pour qui auroit voulu avant tout être juste se fit très facilement par

l'injustice et par la violence. Ce fut en même temps une occasion

d'apprendre au parlement ce qu'il alloit être sous la nouvelle

administration: le roi se rendit au palais, portant lui-même ses

édits; et sans laisser aux chambres le temps de les examiner, ordonna

qu'à l'instant même ils fussent enregistrés, leur déclarant qu'à

l'avenir il prétendoit qu'il en fût ainsi de tout ce qu'il lui

plairoit d'envoyer à son parlement, sauf à écouter ensuite ses

remontrances, s'il y avoit lieu.

[Note 8: Ces billets d'épargne avoient été jetés par la cour

dans le commerce, pendant les temps critiques de la régence;

les porteurs en étoient devenus créanciers de l'État; et les

besoins toujours croissants du trésor les avoient fait

multiplier d'une manière excessive. Ne voyant aucun moyen de

les acquitter, Colbert imagina de les décrier; et, pour y

parvenir sûrement, il commença par les faire refuser dans

les recettes du roi. Le moyen étoit sans doute immanquable,

et l'effet en fut tel, qu'à peine trouvoit-on cinquante

francs sur un billet de dix mille francs. Alors il en fit

racheter d'énormes quantités, et paya ainsi à peu de frais

des dettes considérables. Quant aux rentes de

l'Hôtel-de-Ville, voici ce qui arriva: dans ces mêmes

moments de crise, la cour avoit forcé la ville de Paris à

emprunter de très grandes sommes à de gros intérêts, et

comme elle ne pouvoit subvenir à les payer, une ordonnance

obligea les rentiers à imputer au remboursement du capital,

ce que l'on déclaroit _excessif_ dans les intérêts qu'ils

avoient reçus; cette opération ruina un grand nombre de

familles, dont le plus clair et souvent l'unique revenu

étoit en rentes constituées sur l'hôtel-de-ville. (_Mém. de

l'abbé_ DE CHOISI.--_Id. du comte_ DE BUSSI, t. 3.)]

[Note 9: Fouquet étoit coupable sans doute; mais Colbert

qui, sous le masque hypocrite de la plus ardente amitié,

abuse de sa confiance, l'attire dans un piége exécrable, et,

lorsqu'il l'y a fait tomber, se montre son ennemi le plus

implacable et le plus acharné, Colbert est mille fois plus

coupable que lui. On ne peut lire sans indignation, et sans

concevoir pour cet homme autant de haine que de mépris, les

détails de cette manoeuvre atroce et de ce vil espionnage

(_Voyez_ les _Mémoires de l'abbé_ DE CHOISI, t. 1, liv.

3).]

Ainsi, tout étant abattu aux pieds de Louis XIV, on conçoit ce qu'il

étoit possible de faire au milieu d'un vaste empire, si puissant par

sa population, si riche par son territoire, et où, pour la première

fois depuis l'origine de la monarchie, il n'y avoit plus qu'une seule

action et une seule volonté. Aussi ce qu'opéra ce même Colbert dans

l'espace de quelques années, en déployant sans obstacle ce qu'il avoit

d'habileté et de vigilance, passa-t-il ce que l'imagination auroit osé

concevoir, et à un tel point, que l'admiration et la faveur publique

succédèrent à cette haine qu'il avoit d'abord justement méritée. La

France n'avoit plus de marine: il en créa une comme par enchantement,

et bientôt les flottes du roi couvrirent l'Océan d'où elles avoient

depuis long-temps disparu; sous leur protection, le commerce

extérieur, presque anéanti, se ranima, et des compagnies de

négociants, instituées et favorisées par le ministre, lui donnèrent

les accroissements les plus rapides, et le firent fleurir à l'Orient

et à l'Occident. Alors fut commencée l'entreprise hardie d'un canal

qui devoit joindre les deux mers[10]; des manufactures s'organisèrent

de toutes parts dans l'intérieur, et ne tardèrent point à rendre

l'étranger tributaire de nos arts industriels; les sciences et les

beaux arts obtinrent des établissements durables et de magnifiques

encouragements; l'Observatoire fut bâti; on commença la façade du

Louvre; auprès de l'Académie françoise s'élevèrent et l'Académie des

sciences et celle de peinture et de sculpture; et les libéralités du

roi se répandant avec profusion sur les beaux génies dont les

chefs-d'oeuvre illustroient alors la France, et sur un grand nombres

d'autres savants et gens de lettres, dont il vouloit récompenser les

travaux et les efforts, alloient chercher, jusqu'au milieu des nations

étrangères, le mérite souvent oublié dans son propre pays. En même

temps il réprimoit par des édits rigoureux la fureur des duels; se

montroit vigilant et sévère envers les protestants qui sembloient

impatients du joug, en les renfermant du moins dans les bornes de

l'édit de Nantes, que le malheur des temps avoit forcé de leur

accorder; des magistrats travaillant, sous ses ordres, à la

réformation des lois, recueilloient en un seul corps les ordonnances

publiées à cet effet, en divers temps, par les rois de France; et sa

politique, d'accord avec la justice, achevoit de détruire, dans les

provinces, la tyrannie des seigneurs, souvent intolérable à l'égard de

leurs vassaux[11]. Cependant Louvois, qu'il avoit placé à la tête du

département de la guerre, et qui étoit doué d'un génie tout-à-fait

propre à ce genre de travail, achevoit ce que le roi avoit commencé;

et complétant, sous tous les rapports, l'organisation des armées,

rendoit formidable au dehors cette France, que son rival avoit faite

si prospère au dedans. Tous ces miracles s'opéroient au milieu des

fêtes et des divertissements d'une cour la plus polie, la plus

galante, et en même temps la plus majestueuse qui eût jamais été; et

l'on peut dire que Louis XIV s'élevant encore au dessus de tout cet

éclat qui l'environnoit, par mille dons extérieurs dont la nature

s'étoit plu à l'orner, sembloit quelque chose de plus qu'un homme à

ses peuples éblouis et enivrés.

[Note 10: Le canal du Languedoc.]

[Note 11: C'étoit un malheureux effet de la licence des

guerres qui avoient précédé. Le roi remédia à ce mal en

établissant une chambre de justice ambulante qui, sous le

nom de _grands jours_, devoit parcourir les provinces,

réprimer et punir toutes ces injustices. Elle commença ses

fonctions en Auvergne, où les violences avoient été poussées

à de plus grands excès que partout ailleurs. Il en coûta la

tête à plusieurs; un grand nombre de seigneurs furent punis

par la démolition de leurs châteaux, et la sévérité du

prince s'étendit jusque sur les juges subalternes dont ils

avoient fait les instrumens de leur tyrannie. (REBOULET, t.

1, p. 635, in-4º.)]

Et pour son malheur et celui de ses peuples, il partagea lui-même cet

enivrement. Jamais prince ne s'étoit vu entouré de plus de flatteries

et de séductions: ce n'étoient pas des hommages qu'on lui rendoit,

c'étoit un culte; et parmi les flatteurs et les adorateurs de ce dieu

mortel, il n'en étoit point de plus dangereux pour lui que ces mêmes

ministres, qui eurent bientôt reconnu combien il leur seroit facile

d'en faire leur dupe. Ombrageux comme il l'étoit sur le pouvoir, et

s'étant fait une loi d'en fermer tous les abords et de n'écouter

qu'eux, il leur suffit de se prêter à son goût pour les détails du

service, qu'il croyoit une des conditions essentielles de l'art de

régner, et de l'en accabler au delà de ses forces, pour lui persuader,

alors qu'ils lui faisoient faire ce qu'ils vouloient, qu'ils n'étoient

que de simples exécuteurs de ses volontés[12]. Il leur fut plus

facile encore de lui faire croire que ce pouvoir sans bornes qu'il

exerçoit, et cette obéissance servile qu'il exigeoit de tous, et

depuis le premier jusqu'au dernier, et au devant de laquelle tous

sembloient courir, étoient en effet le _seul_ principe de ce mouvement

prodigieux qui s'opéroit autour de lui, de l'ordre, de la paix, de la

prospérité dont jouissoit la France à l'intérieur, de l'étonnement

mêlé d'une sorte de crainte qu'elle inspiroit aux étrangers. Il arriva

donc que le monarque le plus absolu de l'Europe en devint aussi le

plus orgueilleux. Son ambassadeur à Londres avoit été insulté par

celui d'Espagne, à l'occasion du droit de préséance: il exigea, avec

trop de hauteur peut-être et avec un sentiment trop vif de sa

supériorité, une satisfaction proportionnée à l'offense[13]; toutefois

on doit dire qu'il étoit en droit de l'exiger, même en lui reprochant

d'avoir usé trop rigoureusement de son droit; mais sa conduite avec

le pape, dans l'affaire du duc de Créqui, qui pourroit l'excuser? En

fut-il jamais de plus dure, de plus injuste, de plus cruelle même, et

d'un plus dangereux exemple? Quel triomphe pour le roi de France de se

montrer plus puissant que le pape, comme prince temporel, et sous ce

rapport, de ne mettre aucune différence entre lui et le dey d'Alger ou

la république de Hollande; de refuser toutes les satisfactions

convenables à sa dignité, que celui-ci s'empressoit de lui offrir à

l'occasion d'un malheureux événement que les hauteurs de son

ambassadeur avoient provoqué, et dont il lui avoit plu de faire une

insulte[14]; de violer en lui tous les droits de la souveraineté en le

citant devant une de ses cours de justice et en séquestrant une de ses

provinces; de le forcer, par un tel abus de la force, à s'humilier

devant lui par une ambassade extraordinaire[15], dont l'effet

immanquable étoit d'affoiblir, au profit de son orgueil, la vénération

que ses peuples devoient au père commun des fidèles, et dont son

devoir à lui-même étoit de leur donner le premier exemple? Il le

remporta ce déplorable triomphe; il lui étoit aisé de le remporter: et

dès lors on put reconnoître que Louis XIV, prince assurément très

catholique, et qui se montra jusqu'à la fin invariablement attaché à

ses croyances religieuses, n'entendoit pas autrement la religion et

les vrais rapports des princes chrétiens avec le chef de l'Église, que

ne l'avoient fait ses prédécesseurs; et par cela même qu'il avoit su

se faire plus puissant qu'aucun d'eux, poussoit peut-être plus loin

encore ce système d'indépendance envers l'autorité spirituelle, dont

il sembloit décidé que pas un seul des rois de France n'apercevroit

jusqu'à la fin les funestes conséquences. Au milieu de ces tristes

démêlés, commençoient déjà le scandale de ses amours adultères et tous

les désordres de sa vie privée, qui pouvoient mettre en doute aux yeux

de ses peuples la sincérité de sa foi, et ajouter encore au fâcheux

effet des violences exercées contre le souverain pontife, et des

humiliations dont le fils aîné de l'Église s'étoit plu à l'abreuver.

[Note 12: _Mém. du duc_ DE SAINT-SIMON, liv. 1.--«Son

esprit, dit-il, naturellement porté au petit, se plut en

toutes sortes de détails. Il entra sans cesse dans les

derniers sur les troupes, habillement, évolutions, armement,

exercice, discipline, en un mot, dans toutes sortes de bas

détails; il ne s'en occupoit pas moins sur ses bâtiments, sa

maison civile, ses extraordinaires de bouche: il croyoit

toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ce genre en

savoient le plus, qui recevoient en novices des leçons

qu'ils savoient par coeur depuis long-temps. Ces pertes de

temps, qui paroissoient au roi avoir tout le mérite d'une

application continuelle, étoient le triomphe de ses

ministres qui, avec un peu d'art et d'expérience à le

tourner, faisoient venir, comme de lui, ce qu'ils vouloient

eux-mêmes, et qui conduisoient le grand monarque selon leurs

vues et trop souvent selon leurs intérêts, tandis qu'ils

s'applaudissoient de le voir se noyer dans les détails.» Il

faut sans doute ne se livrer qu'avec quelque méfiance aux

récits du duc de Saint-Simon, qui se laisse trop souvent

aller à ses préjugés et à ses préventions; mais comme son

caractère était la franchise même, on doit le croire,

lorsque ce qu'il dit est expliqué et confirmé par les

faits.]

[Note 13: Il rappela l'ambassadeur qu'il avoit à Madrid, fit

sortir de France celui d'Espagne, et déclara à son beau-père

que, s'il ne reconnoissoit la supériorité de la cour de

France et ne lui faisoit pas une satisfaction solennelle

d'un tel affront, la guerre alloit recommencer. Philippe IV

étoit loin de pouvoir accepter un pareil défi; il lui fallut

s'humilier; «et cette cour encore fière, dit Voltaire,

murmura long-temps de son humiliation.»]

[Note 14: Voltaire dit lui-même que le duc Créqui avoit

révolté les Romains par ses hauteurs; que ses domestiques

commettoient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse

indisciplinable de Paris; que ses laquais avoient chargé,

l'épée à la main, une escouade de Corses qui protégeoit les

exécutions de justice.]

[Note 15: Avant d'en venir là, le pape avoit vainement

employé tous les moyens de conciliation; il avoit fait

pendre quelques-uns des soldats qui avoient insulté l'hôtel

de l'ambassade; il avoit fait sortir de Rome le gouverneur

de cette ville, soupçonné d'avoir favorisé l'attentat. Ni

ces actes de déférence, ni les paroles de paix qu'il lui fit

porter, ne purent fléchir le roi. Pour l'apaiser quand on

l'avoit offensé, il falloit qu'on se mît sous ses pieds. On

sait à quoi ce pape fut réduit: il se vit forcé d'exiler de

Rome son propre neveu, de casser la garde corse, d'élever

lui-même, dans la capitale de ses États et du monde

chrétien, une pyramide, avec une inscription qui signaloit à

la fois l'injure et la réparation, enfin d'envoyer un légat

à _latere_ faire satisfaction au roi, ou, pour mieux dire,

lui demander pardon.]

Au moment où ces choses se passoient, une hérésie, de toutes la plus

perfide et la plus dangereuse, parce qu'elle est la seule qui cache

l'esprit de révolte sous une apparence hypocrite de soumission, la

seule qui, sachant faire des humbles sans exiger le sacrifice de

l'orgueil, séduise et tranquillise les consciences que des erreurs

plus tranchantes et une rébellion ouverte auroient pu effrayer, le

jansénisme enfin, _puisqu'il faut l'appeler par son nom_, poursuivoit

sourdement le cours de ses manoeuvres séditieuses. Né de l'hérésie de

Calvin, et établi, de même que le système de cet hérésiarque, sur un

fatalisme atroce et désespérant, il avoit pénétré en France au temps

de la guerre de la fronde; et ce caractère nouveau qu'il présentoit de

révolte et d'hypocrisie, devoit lui faire, plus que partout ailleurs,

des partisans dans un pays où, sur ce qui concernoit le gouvernement

ecclésiastique, on s'épuisoit depuis long-temps en efforts et en

inventions pour résoudre le problème, assez difficile sans doute, de

concilier l'obéissance que l'on devoit au pape avec le mépris de son

autorité. Les jansénistes apportoient, pour vaincre cette difficulté,

le secours d'une foule de raisonnements sophistiques plus subtils

qu'aucun de ceux que l'on avoit jusqu'alors employés, et une érudition

à la fois catholique et protestante qui mettoit à l'aise les factieux,

non seulement contre le pape, mais encore vis-à-vis de toute autre

autorité. Ils eurent donc bientôt de nombreux partisans, surtout dans

le parlement, où ce fut un vrai soulagement pour un grand nombre, de

pouvoir combattre ce qu'ils appeloient _la cour de Rome_ en toute

sûreté de conscience. Mais ils attaquèrent en même temps _la cour de

France_: car c'étoit ce parti des jansénistes parlementaires qui se

rallioit au cardinal de Retz, et c'étoient encore les curés

jansénistes de Paris qui lui avoient procuré l'influence qu'il exerça

si long-temps sur la populace de Paris. Ce fut là ce qui rendit ces

sectaires odieux et suspects au gouvernement; et cette aversion qu'ils

avoient inspirée sous la régence, Louis XIV la conserva contre eux par

cet instinct de royauté qui ne l'abandonna jamais, et surtout dans ce

qui le touchoit particulièrement. Il poursuivit donc de nouveau le

jansénisme, déjà démasqué et condamné à Rome comme en France, dès le

moment de son apparition; et réconcilié avec le pape, ce monarque

appela à son secours, et pour raffermir sa propre autorité, le

souverain qu'il venoit d'outrager et dans son caractère et dans son

autorité. C'étoit se montrer inconséquent; mais la suite fera voir en

ce genre bien d'autres inconséquences. Quoi qu'il en soit, les

nouveaux sectaires, malgré leurs distinctions, très ingénieuses sans

doute, du _droit_ et du _fait_[16], se virent poussés dans leurs

derniers retranchements, et réduits, par le concours des deux

puissances, à signer un formulaire par lequel il leur fallut

reconnoître que les cinq propositions étoient non seulement

hérétiques, mais extraites formellement du livre de Jansénius, et

condamnables dans le sens propre de l'auteur. Abattus pour le moment,

mais non soumis, nous les verrons bientôt reparoître plus opiniâtres

que jamais, et grâce aux inconséquences fatales du prince qui les

poursuivoit, plus forts qu'ils n'avoient jamais été.

[Note 16: Par cette distinction, bien digne d'eux

assurément, ils reconnoissoient, disoient-ils, avec le pape

et les évêques, que la doctrine des cinq propositions étoit

justement censurée: c'étoit là le point _de droit_. Mais ils

nioient que cette doctrine fût celle de Jansénius: c'étoit

là le point _de fait_. D'où il résultoit que si l'on eût

consenti à leur faire une telle concession, tout en

paroissant condamner les cinq propositions, ils les eussent

réellement soutenues en soutenant le livre de Jansénius, où

elles étoient effectivement.]

Cependant Colbert continuoit ce qu'il avoit commencé: commerce,

agriculture, marine, finances, tout en France devenoit de jour en jour

plus prospère, plus florissant; et l'heureux et habile ministre étoit

en quelque sorte associé à la gloire du monarque sous les auspices

duquel il opéroit cette grande restauration de la France industrielle.

Louvois en étoit jaloux, et pour contrebalancer les succès pacifiques

de son rival, il épioit une occasion d'engager le roi dans quelque

guerre où il pût faire briller à son tour ce qu'il avoit d'habileté.

Ce n'étoit pas une entreprise fort difficile avec un prince tel que

Louis XIV: déjà il avoit fait preuve d'une grande susceptibilité sur

ce qu'il croyoit toucher à l'honneur de sa couronne; l'empressement

avec lequel il venoit d'accepter la donation injuste et bizarre que le

duc de Lorraine, Charles IV, avoit imaginé de lui faire de ses États,

au préjudice des droits légitimes de sa famille[17], le montroit assez

disposé à saisir toute occasion qui se pourroit présenter d'accroître

le nombre de ses provinces. En donnant des secours au Portugal contre

l'Espagne, malgré les conditions expresses de la paix des

Pyrénées[18], il avoit donné lieu de croire que, lorsque la raison

d'état seroit mise en avant, on le trouveroit peu scrupuleux sur la

foi que l'on doit aux traités. Enfin, tandis que ses flottes

purgeoient les côtes de la Méditerranée des corsaires de Tunis et

d'Alger dont elles étoient infestées, un petit corps de troupes

auxiliaires, qu'il avoit envoyé à l'empereur, se signaloit dans la

guerre que ce monarque soutenoit contre les Turcs, et décidoit par sa

valeur du succès de cette guerre périlleuse et de la paix qui la

suivit. Au sein de cette prospérité qui sembloit plus qu'humaine, il

ne falloit donc qu'une occasion pour donner l'essor à l'ambition et à

l'humeur belliqueuse d'un jeune prince qui, de quelque côté qu'il

portât les regards, ne voyoit rien qui pût lui être comparé[19].

[Note 17: Ce prince, que nous avons vu jouer un rôle dans la

Fronde, et que les vicissitudes de sa fortune, ses

inconstances et ses bizarreries ont rendu plus célèbre que

ses talents militaires qui étoient très réels, fit cette

donation au roi, pour se venger de ce que son neveu, à qui

il avoit promis la succession de ses États en faveur de son

mariage avec mademoiselle de Nemours, usoit de l'entremise

même du roi pour obtenir l'exécution d'une promesse que son

oncle ne vouloit plus tenir, parce que ce mariage, qui lui

avoit plu d'abord, lui déplaisoit maintenant; et Louis XIV,

qui s'étoit déclaré le protecteur du jeune prince de

Lorraine, ne balança pas à signer une convention qui

l'enrichissoit des dépouilles de son protégé, ne répondant

autre chose à ses justes plaintes, sinon que _les affaires

des rois ne se traitoient pas comme celles des

particuliers_. Toutefois, on sait que ce traité demeura sans

effet.]

[Note 18: Pour violer ce traité, des ministres, et Turenne

lui-même que l'on voit avec peine professer de pareilles

doctrines, soutinrent que «la promesse qu'avoit faite

Mazarin d'abandonner le Portugal étoit une _foiblesse_

contraire à l'_équité naturelle_, _au droit des gens_, à la

protection _que les rois se doivent mutuellement_; qu'elle

n'étoit pas moins _contraire à la politique_; que l'intérêt

de la France étoit que la couronne de Portugal fût

indépendante; que l'Espagne n'_étoit point encore assez

humiliée_, quoiqu'elle le fût beaucoup; qu'il falloit

l'abattre tellement, qu'elle ne pût pas se relever, etc.

(_Mém._ DE CHOISI.). Le roi _goûta ces raisons_; et, en

effet, elles devoient lui sembler bonnes, _les affaires des

rois ne se traitant pas comme celles des particuliers_.]

[Note 19: «L'Angleterre ravagée par la peste; Londres

réduite en cendres par un incendie attribué injustement aux

catholiques; la prodigalité et l'indigence continuelle de

Charles II, aussi dangereuses pour ses affaires que la

contagion et l'incendie, mettoient la France en sûreté du

côté des Anglois. L'empereur réparant à peine l'épuisement

d'une guerre contre les Turcs; le roi d'Espagne, Philippe

IV, mourant, et sa monarchie aussi foible que lui,

laissoient Louis XIV le seul puissant et le seul

redoutable.» Voilà ce que dit Voltaire; mais il auroit dû

ajouter, et l'événement le prouva, que, vu l'état actuel de

l'Europe, il n'étoit point de tentation plus dangereuse pour

ce prince que cette puissance même et la crainte qu'elle

inspiroit.]

La mort du roi d'Espagne en offrit une que Louvois ne laissa point

échapper. Il avoit su persuader au roi que, malgré les renonciations

qu'avoit faites l'infante Marie-Thérèse, au moment où elle étoit

devenue reine de France, à la succession du roi son père, elle avoit

conservé, en vertu des coutumes particulières du Brabant, un droit sur

la Franche-Comté et sur une grande partie des Pays-Bas, que ces

renonciations n'avoient pu ni détruire ni infirmer[20]. Louis avoit

déjà fait valoir près de Philippe IV ce droit, que le monarque déjà

mourant n'avoit pas voulu reconnoître; après sa mort, le cabinet

espagnol y parut encore moins disposé, et ainsi commença la guerre de

Flandres, source de toutes celles dont ce règne si long fut à la fois

illustré et désolé.

[Note 20: Cette coutume particulière du pays étoit appelée

_droit de dévolution_; elle portoit que «si une femme ou un

mari venoient à mourir, la propriété de tous leurs fonds de

terre étoit dévolue aux enfants mâles ou femelles issus de

ce mariage, sans que ceux du second lit y pussent prétendre,

l'époux survivant n'ayant que l'usufruit.» Cette fois-ci

Louis XIV jugea que _les affaires du prince ne devoient

point se traiter_ autrement _que celles des particuliers_.]

Si l'on examine l'état de l'Europe au moment où éclata cette guerre si

féconde en résultats, on voit que tout commence à s'y compliquer,

grâce à cette politique d'intérêts qui étoit devenue la seule

conscience de l'antique chrétienté. Tandis que le Portugal,

secrètement aidé par la France, défendoit son indépendance contre

l'Espagne, des rivalités de commerce avoient fait naître une guerre

acharnée entre les Anglois et les Hollandois; et Charles II, qui

venoit de remonter sur le trône sanglant et ébranlé de son père, se

rendoit agréable à sa nation en poussant cette guerre avec beaucoup de

vigueur et de succès: car, en même temps qu'il leur livroit sur mer

des batailles sinon décisives, du moins humiliantes pour eux, il leur

suscitoit sur terre, dans le fougueux évêque de Munster, un ennemi

formidable, et auquel ils étoient par eux-mêmes dans l'impuissance de

résister. Attentif à ces mouvements, Louis XIV, que les Hollandois

appeloient à leur secours en vertu des alliances qu'il avoit formées

avec eux, se trouva bientôt dans l'alternative embarrassante ou de se

brouiller avec le roi d'Angleterre, dont l'amitié étoit à ménager, ou

de s'aliéner ces républicains qu'il lui importoit de ne pas avoir

contre lui, lorsque le moment seroit venu de faire valoir ses

prétentions héréditaires sur les Pays-Bas. Il essaya d'abord le rôle

de médiateur entre les puissances belligérantes, rôle qui lui réussit

si peu que les Anglois lui déclarèrent la guerre à lui-même, et

continuèrent en même temps de la faire à ses alliés. Les choses en

étoient là, lorsque, sur les derniers refus que fit le cabinet

espagnol de lui céder les provinces qu'il réclamoit, se croyant sûr

des Hollandois qu'il avoit délivrés des hostilités de l'évêque de

Munster, et d'un autre côté ayant pris toutes ses mesures pour ne

point trouver d'obstacle à l'entreprise qu'il méditoit[21], il

commença brusquement la guerre; et marchant lui-même à la tête de ses

troupes, entra vers le milieu de 1667 dans les Pays-Bas espagnols.

[Note 21: «Les premiers historiens de Louis XIV, n'ayant pas

tous les documents que l'on a acquis depuis, disent que ce

fut au moyen d'un traité d'alliance qu'il fit avec la Suède

qu'il s'assura, dans cette guerre, la neutralité de

l'empereur, la Suède s'engageant par ce traité à faire

entrer douze mille hommes dans les États héréditaires

d'Autriche, au moment où l'empereur prendroit parti contre

la France. Depuis, l'on a découvert que l'inaction du chef

de la maison d'Autriche, dans cette circonstance, avoit pour

cause un traité conclu secrètement entre lui et le roi de

France, traité à peu près semblable à celui qu'ils

entamèrent à la mort de Charles II, roi d'Espagne, et dans

lequel ils se partageoient à l'avance les dépouilles de ce

roi encore enfant, dont l'un et l'autre étoient les

protecteurs naturels.» (VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.)]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 7/8) · 第 1 / 23 段