TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,
RUE D'ANJOU-DAUPHINE, Nº 8.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
Dédié au Roi
Par J. B. de Saint-Victor
_Seconde Édition_,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
TOME QUATRIÈME.--PREMIÈRE PARTIE.
_Miratur molem..... magalia quondam._
ÆNEID., lib. I.
PARIS,
LIBRAIRIE DE CARIÉ DE LA CHARIE,
RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, Nº 4, AU PREMIER.
M DCCC XXVII.
TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS.
QUARTIER DU LUXEMBOURG.
Ce quartier est borné, à l'orient, par la rue du
Faubourg-Saint-Jacques exclusivement; au septentrion, par les
rues des Fossés-Saint-Michel ou Saint-Hyacinthe, des
Francs-Bourgeois et des Fossés-Saint-Germain-des-Prés
inclusivement; à l'occident, par les rues de Bussy, du Four et de
Sèvre inclusivement; et au midi, par les extrémités des faubourgs
et les barrières qui les terminent, depuis la rue de Sèvre
jusqu'au faubourg Saint-Jacques.
On y comptoit, en 1789, soixante-deux rues, quatre culs-de-sac,
une église paroissiale, trois séminaires et quatre communautés
d'hommes, un collége, trois abbayes, six couvents et six
communautés de filles, dix hôpitaux, un palais, etc.
PARIS SOUS LOUIS XIV.
Le règne de Louis XIV est, pour un grand nombre, la plus belle époque
de nos annales; et, il le faut avouer, ce règne a jeté un éclat qui
peut imposer. Il fut glorieux par les armes, et jusque dans les revers
qui suivirent tant de victoires, il montra dans la France des
ressources que n'avoient pas ses ennemis, forcés, même alors qu'ils
se réunissoient pour l'accabler, de reconnoître en elle un ascendant
auquel ils auroient voulu se soustraire, et qu'ils essayèrent
vainement de détruire. Sous ce règne commencèrent à se perfectionner
toutes les industries qui développent et régularisent cette partie
_matérielle_ de l'ordre social, à laquelle on a donné si improprement
le nom de _civilisation_; mais sa plus grande gloire fut d'avoir vu
fleurir autour de lui, simultanément et dans tous les genres de
littérature, les plus beaux génies qui aient illustré les temps
modernes. Telle est cette gloire qu'elle éblouit les yeux du vulgaire
(et, sous beaucoup de rapports, le vulgaire abonde dans tous les
rangs), et couvrant de ses rayons tout ce qui l'environne, les empêche
de pénétrer plus avant et de découvrir, sous cette enveloppe
brillante, la plaie profonde et toujours croissante de la société.
Quant à nous à qui la révolution a appris ce que valent les lettres et
les sciences humaines pour la durée et la prospérité des empires, nous
ne nous arrêterons point à ces superficies; et, aidés de cette lumière
que les ténèbres de notre âge ont rendue encore plus vive, plus
pénétrante, pour ceux qui la cherchent «dans la simplicité du coeur et
dans sa sincérité[1],» nous oserons juger à la fois et _le grand
siècle_, ainsi qu'on l'appelle, et le grand roi qui y a présidé.
[Note 1: II. Cor. 1, 12.]
L'oeuvre que Richelieu avoit commencée venoit d'être achevée par
Mazarin, et dans la politique extérieure de la France et dans son
gouvernement intérieur. À ces deux ministres avoit été réservée la
gloire funeste de réduire en corps de doctrine les maximes
machiavéliques qui, depuis plusieurs siècles et sans qu'elle osât se
l'avouer à elle-même, étoient le code politique de l'Europe
chrétienne; et ce code, amené à ce degré de perfection, le congrès de
Munster l'avoit sanctionné. Là il avoit été solennellement déclaré que
les intérêts de la terre étoient entièrement étrangers à ceux du ciel;
qu'en fait de religion, tout ce qui étoit à la convenance des princes
et des rois étoit vrai, juste et bon; qu'ils étoient par conséquent
tout à fait indépendants de la loi de Dieu, c'est-à-dire de toute
conscience et de toute équité. À la place de l'équilibre qui naissoit
naturellement de la crainte ou de l'observance de cette loi suprême,
on avoit établi un prétendu équilibre de population et de territoire,
chef-d'oeuvre de cette sagesse purement humaine; et par suite de ces
nouveaux principes, les souverains, s'observant d'un oeil inquiet et
jaloux, avoient les uns pour les autres, politiquement parlant,
l'estime et la confiance que se portent entre elles ces autres espèces
de puissances qui exploitent les grands chemins.
Ils en eurent aussi bientôt les procédés; et la France, qui avoit eu
la plus grande part à cette paix impie et scandaleuse, en donna le
premier exemple. On sait que l'Espagne avoit protesté contre le traité
de Westphalie, non qu'elle en détestât les maximes, mais uniquement
parce qu'elle ne vouloit pas accéder à la cession de l'Alsace, qui
étoit une des principales clauses de ce traité; et qu'en conséquence
de cette protestation, la guerre avoit continué entre les deux
puissances. Or il n'y avoit alors qu'un seul souverain dont l'alliance
pût être utile à l'une comme à l'autre, et faire pencher la balance du
côté où il lui plairoit de se ranger, et ce souverain étoit Cromwell.
Aussitôt l'assassin d'un roi, l'usurpateur d'un trône, l'ennemi
fanatique du catholicisme, devint un personnage considérable pour les
deux plus grands monarques de la chrétienté; ils le recherchèrent, ils
le courtisèrent, les flatteries même ne lui furent point épargnées.
Ils le rendirent en quelque sorte l'arbitre de leurs destinées, lui
donnant à choisir entre la ville de Calais et celle de Dunkerque, dont
ils s'offroient à l'envi de l'aider à faire la conquête; enfin, par un
événement que la France considéra comme heureux pour elle, l'île de la
Jamaïque, qui appartenoit à l'Espagne, s'étant trouvée à la convenance
de Cromwell, celui-ci s'en empara brusquement, et deux traités furent
signés, l'un à Westminster, en 1655, l'autre à Paris, en 1657, par
lesquels Louis XIV, traitant d'égal à égal avec un régicide, et lui
donnant même le nom de _frère_ dans ses lettres[2], prit l'engagement
de chasser de France ses cousins-germains, Charles II, roi légitime
d'Angleterre, et le duc d'York, son frère[3]. Ensuite les troupes du
roi et celles du protecteur durent se réunir pour attaquer de concert
les Espagnols dans les Pays-Bas, et s'y emparer de plusieurs villes,
qui devoient être le prix de cette alliance, et devenir la propriété
de l'Angleterre. Ce plan fut exécuté: Turenne triompha à la bataille
des Dunes des Espagnols et du grand Condé, pour remettre aux Anglois
Dunkerque et Mardyck, qui tombèrent après cette victoire décisive, et
la paix entre les deux puissances suivit de près ce grand événement.
Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, qui devoit
produire tant d'autres guerres si longues et tour à tour si brillantes
et si désastreuses, fut le gage de cette paix fallacieuse et d'un
traité qui, établissant d'une manière décisive la supériorité de la
France sur l'Espagne, accrut encore la considération politique dont
cette puissance jouissoit déjà en Europe. Ainsi la maison d'Autriche,
déjà affoiblie en Allemagne par la paix de Munster, reçut un nouvel
échec en Espagne par la paix des Pyrénées. Le cardinal-ministre mourut
au milieu de cet éclat que répandoient sur lui tant d'obstacles
surmontés, tant de si grands projets accomplis; et tel étoit le
pouvoir absolu dont il jouissoit, et que le roi lui-même n'eût osé lui
disputer, qu'il n'est point exagéré de dire que Louis XIV succéda à
Mazarin, comme celui-ci avoit succédé à Richelieu.
[Note 2: Toutefois il est vrai de dire que ces honteux
traités ne furent point l'ouvrage du jeune monarque, mais de
Mazarin qui régnoit encore à sa place. Du caractère qu'il
étoit, Louis XIV s'en fût sans doute indigné et ne les eût
point signés.]
[Note 3: «Les enfants de Charles Ier se réfugièrent en
Espagne. Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les
cours, et surtout à Rome, de vive voix et par écrit, contre
un cardinal qui sacrifioit, disoient-ils, les lois divines
et humaines, l'honneur et la religion, au meurtrier d'un
roi, et qui chassoit de France Charles II et le duc d'York,
cousins de Louis XIV, pour plaire au bourreau de leur père.
Pour toute réponse aux cris des Espagnols, on produisit les
offres qu'ils avoient faites eux-mêmes au protecteur.
(VOLTAIRE.)» Ainsi la France mettoit au jour la honte de
l'Espagne, mais ne se lavoit point de la sienne; et ceci ne
prouvoit autre chose, sinon qu'il y avoit entre les deux
cabinets rivalité de bassesse et d'immoralité.]
Ces deux hommes, par des moyens différents, avoient amené le pouvoir
au point où il étoit alors parvenu en France, ne cessant d'abattre
autour d'eux tout ce qui pouvoit lui porter ombrage ou lui opposer la
moindre résistance. On a pu voir où en étoient réduits les chefs de la
noblesse et ce qu'étoit devenue leur influence, dans cette guerre de
la Fronde, non moins pernicieuse au fond que toutes les guerres
intestines qui l'avoient précédée, et qui n'eut quelquefois un aspect
ridicule que parce que ces grands, devenus impuissants sans cesser
d'être mutins, furent obligés de se réfugier derrière des gens de robe
et leur cortége populacier, pour essayer, au moyen de ces étranges
auxiliaires, de ressaisir par des mutineries nouvelles leur ancienne
influence. N'y ayant point réussi, il est évident qu'ils devoient, par
l'effet même d'une semblable tentative, descendre plus bas qu'ils
n'avoient jamais été, et c'est ce qui arriva. On verra que, dès ce
moment, la noblesse cessa d'être un corps politique dans l'État, et,
sous ce rapport, tomba pour ne se plus relever. Quant au parlement, ce
digne représentant du peuple et particulièrement de la populace de
Paris, il ne fut _politiquement_ ni plus ni moins que ce qu'il avoit
été; c'est-à-dire qu'après s'être montré insolent et rebelle à l'égard
du pouvoir, dès que celui-ci avoit donné quelques signes de foiblesse,
le voyant redevenu fort il étoit redevenu lui-même souple et docile
devant lui, et toutefois sans rien perdre de son esprit, sans rien
changer de ses maximes, et recélant au contraire dans son sein des
ferments nouveaux de révolte encore plus dangereux que par le passé.
Telle se montroit alors l'opposition populaire, abattue plutôt
qu'anéantie. Il en étoit de même des religionnaires dont on n'entend
plus parler comme opposition armée, depuis les derniers coups que leur
avoit portés Richelieu, mais qui n'en continuoient pas moins de miner
sourdement, par leurs doctrines corruptrices et séditieuses, ce même
pouvoir qu'il ne leur étoit plus possible d'attaquer à force ouverte.
Les choses en étoient à ce point en France, lorsque Louis XIV parut
après ces deux maîtres de l'État, héritier de toute leur puissance, et
en mesure de l'accroître encore en vigueur, en sûreté et en solidité,
de tout ce qu'y ajoutoient naturellement les droits de sa naissance et
l'éclat de la majesté royale.
(1661 à 1667) L'éducation du nouveau roi avoit été fort négligée; et
se souciant fort peu de ce qui pourroit en advenir après lui, Mazarin
n'avoit visiblement voulu en faire qu'un prince ignorant, inappliqué,
indolent, et qui, uniquement occupé de ses plaisirs, ne pensât point à
le troubler dans la conduite des affaires. L'énergie de son caractère
triompha des perfides calculs de son ministre: à peine celui-ci eut-il
fermé les yeux, que Louis XIV, au grand étonnement de tout ce qui
l'environnoit, parla en maître, et montra qu'il possédoit la première
qualité d'un roi, qui est de savoir commander et se faire obéir. On le
vit, dès ces premiers moments, embrasser, dans ses pensées, toutes
les parties de l'administration, montrant la ferme résolution de ne
confier à personne son autorité, et de n'avoir dans ses ministres que
des exécuteurs de ses volontés.
Deux choses l'occupèrent d'abord par dessus toutes les autres, les
finances et l'armée. L'armée étoit brave, mais mal disciplinée; le
désordre des finances, que Mazarin n'avoit pas eu intérêt de réprimer,
étoit à son comble: de sages réglements rétablirent parmi les troupes
l'ancienne discipline, et par des réformes habilement concertées, le
roi se rendit maître absolu de tous les emplois militaires[4]. En même
temps il tiroit Colbert de l'obscurité où il étoit resté jusqu'alors,
pour en faire son guide dans le dédale ténébreux de l'administration
financière; et ce fut pour n'avoir pu se persuader qu'un prince,
jusqu'alors uniquement livré aux frivolités, mettroit cette
persévérance à s'enfoncer dans d'aussi arides travaux, que le
surintendant Fouquet, qui pouvoit encore conjurer l'orage que ses
dilapidations avoient amassé sur sa tête, le laissa grossir jusqu'au
point d'éclater, et se perdit sans retour.
[Note 4: La mort du duc d'Épernon, colonel-général de
l'infanterie, lui fournit l'occasion qu'il souhaitoit de
supprimer cette charge comme donnant trop d'autorité à celui
qui en étoit revêtu; et tous les mestres de camp, tant
d'infanterie que de cavalerie, prirent le titre de colonels
particuliers de leurs régiments. Dès lors l'armée tout
entière fut, pour ainsi dire, dans sa main; et il se réserva
de nommer à tous les grades, ne souffrant pas même qu'il se
fît un enseigne qui ne fût de son choix.]
Dès ces commencements, se manifestèrent les principes d'après lesquels
Louis XIV avoit résolu de régner, principes qu'il est d'autant plus
important de faire connoître, qu'il ne s'en écarta pas un seul instant
pendant la durée d'un si long règne, et qu'ils aideront à faire mieux
comprendre encore ce qui a précédé ce règne, à entrevoir déjà ce qu'il
devoit être, et ce qui l'a suivi.
Ce monarque avoit donc commencé par faire ce que font tous les princes
qui veulent être maîtres absolus: il s'étoit emparé de son armée et
avoit rétabli l'ordre dans ses finances. Dès lors ne rencontrant plus
d'obstacle à ses volontés, il ne s'agissoit plus pour lui que de
trouver un moyen de mettre à l'abri de toutes vicissitudes cette
situation qu'il s'étoit créée, et qu'il jugeoit la seule digne d'un
roi de France. Les traditions de sa famille et l'exemple des deux
ministres, qui venoient de se succéder avec tant d'éclat et de
bonheur, étoient trop près de lui pour pouvoir être oubliés; et les
seules leçons de gouvernement que Mazarin lui eût jamais données[5]
ajoutoient encore aux impressions qu'il en avoit reçues. Achever
d'abattre la noblesse en lui ôtant tout caractère et toute action
politique, en réduisant à la nullité la plus absolue et les grands du
royaume et les princes de son sang qui en étoient les chefs naturels,
telle fut la maxime fondamentale de son gouvernement; et la réduisant
en système, il y persévéra jusqu'à la fin avec une suite et une
opiniâtreté qui prouvent plus de force de volonté que d'étendue
d'esprit: car enfin, et la suite le fera voir, ce système, poussé
ainsi outre mesure, avoit de graves inconvénients. Tout ce qui pouvoit
figurer à la cour y fut donc appelé pour y être nivelé, et confondu,
sauf quelques frivoles distinctions de préséance, dans la foule des
courtisans et des adorateurs du prince; les gouverneurs de province
eux-mêmes, choisis ordinairement dans la plus haute noblesse, n'eurent
plus le choix d'habiter leurs gouvernements où ils auroient
inquiété[6]; ils ne tardèrent point à reconnoître que c'eût été
déplaire au maître que de ne pas considérer cette cour si brillante
comme le seul séjour qu'ils pussent habiter; et bientôt elle eut pour
eux des séductions qui les y attachèrent sans retour. En même temps
que Louis XIV traînoit ainsi à sa suite toute cette noblesse dont il
avoit su dorer les chaînes et énerver le caractère, il affectoit de ne
prendre ses ministres que dans des rangs inférieurs, et presque
toujours dans la poussière de ses bureaux; et c'étoit là sans doute ce
que son système despotique présentoit de plus adroitement et de plus
profondément conçu. En élevant ainsi des hommes nouveaux au dessus de
ce qu'il y avoit de plus grand, cette ancienne aristocratie, qu'il
vouloit achever d'asservir, n'en étoit que plus abaissée; et cependant
ces instruments vulgaires de sa puissance absolue, et à qui son
intention étoit de la communiquer dans toute sa plénitude, ne
pouvoient lui causer aucun ombrage, parce que, n'ayant rien en
eux-mêmes de solide et qui pût leur laisser la moindre consistance
après qu'il les auroit abattus, ils retomboient par leur propre poids,
et dès qu'il lui plaisoit de les abattre, dans toute la profondeur de
leur néant. Il en résultoit encore que cette situation, tout à la fois
si brillante et si périlleuse, dans laquelle ils se trouvoient si
brusquement transportés, le rendoit plus assuré de leur aveugle et
entier dévouement. Tels furent en effet les ministres de Louis XIV,
qui le trompèrent sans doute quand ils eurent intérêt à le tromper, et
quelques-uns d'eux, autant qu'ils le voulurent, mais plus servilement
qu'on ne l'avoit fait avant eux, et sans que jamais leurs manoeuvres
secrètes portassent la moindre atteinte à ce pouvoir sans bornes dont
il étoit si jaloux, et dont, pour leur propre intérêt, ils n'étoient
pas moins jaloux que lui. Les choisissant donc constamment _dans la
plus parfaite roture_, pour nous servir de l'expression du duc de
Saint-Simon, il se plut à les porter d'abord au faîte des grandeurs,
et mit tout au dessous d'eux, jusqu'aux princes de son sang.
[Note 5: Les instructions qu'il donnoit à son royal élève se
réduisoient à lui recommander de tenir très bas les princes
de son sang, de ne point se familiariser avec ses
courtisans, surtout de savoir dissimuler avec tout le monde,
lui montrant la dissimulation comme le point le plus
important de l'art de régner; du reste, il ne lui parloit
jamais que vaguement des affaires, et employoit à son égard
tous les moyens qu'il jugeoit propres à l'en distraire, à
lui ôter la curiosité d'en savoir davantage (REBOULET, t. 1,
p. 536, in-4º).]
[Note 6: Jusqu'alors ils avoient passé leur vie presque
entière dans les provinces qui leur étoient confiées, et où
ils jouissoient d'une grande indépendance; à peine en
sortoient-ils une fois l'an pour aller faire leur cour au
souverain; et l'on conçoit ce que leur offroit d'avantages
une telle position, soit pour se faire des créatures en
répandant les grâces dont ils étoient les seuls
distributeurs, soit pour se présenter aux peuples comme des
maîtres de qui ils avoient tout à craindre et tout à
espérer. Il avoit été prouvé, par la guerre de la Fronde,
que Richelieu ne les avoit point encore assez abattus. Louis
XIV forma le dessein d'achever ce que ce ministre avoit
commencé. La cour devint le séjour ordinaire et forcé de ces
personnages éminents, et l'on finit par leur persuader
qu'ils ne pouvoient être bien et honorablement nulle autre
part, et à un tel point, qu'après quelques années de séjour
auprès du prince ils se seroient crus exilés, si on les eût
de nouveau confinés dans leurs gouvernements. Enfin, pour
achever de leur ôter toute influence, l'autorité attachée à
leur charge fut partagée entre les gouverneurs particuliers
qui ne relevèrent plus que de la cour, et les intendants qui
reçurent la plus grande part de cette autorité; en sorte que
cette qualité de gouverneur de province ne fut plus qu'un
grand titre auquel étoient attachés de grands revenus.
(REBOULET, t. 1, p. 557, in-4º.)]
En ce genre, et d'après son système, ses premiers choix peuvent être
considérés comme heureux: Colbert et Louvois furent de grands
ministres[7], si ce nom peut être donné à d'habiles administrateurs, à
des hommes actifs, vigilants, rompus à tous les détails du service
dont ils avoient acquis une longue expérience dans des emplois
subalternes, capables en même temps d'en saisir l'ensemble avec une
grande perspicacité, et d'y apporter de nouveaux perfectionnements.
Mais si, pour mériter une si haute renommée, ce n'est point assez de
se courber vers ces soins matériels, et qu'il faille comprendre que
les sociétés se composent d'_hommes_ et non de _choses_, que leur
véritable prospérité est dans l'ordre que l'on sait établir au milieu
des intelligences; enfin, si _gouverner_ est autre chose
qu'_administrer_, nous ne craignons pas de le dire, jamais ministres
ne se montrèrent plus étrangers que ces deux personnages, si
étrangement célèbres, à la science du gouvernement; et les jugeant par
des faits irrécusables, il nous sera facile de prouver que tous les
deux furent funestes à la France, et lui firent un mal qui n'a point
été réparé.
[Note 7: Ses autres ministres étoient le marquis de Lionne
et Michel Le Tellier, père de Louvois. Ces deux personnages,
et le surintendant des finances Fouquet, administroient
toutes les affaires sous le cardinal. Le roi les avoit
conservés, et lors de la chute de Fouquet, Colbert remplaça
celui-ci sous le titre de contrôleur-général.]
Colbert avoit paru le premier: c'est à lui, et nous l'avons déjà dit,
que Louis XIV dut ce rétablissement des finances qui le rendit, en peu
d'années, maître si tranquille et si absolu de son royaume; mais il
n'est pas inutile d'observer, pour réduire à sa juste valeur ce qui,
au premier coup d'oeil, pourroit sembler un effort de génie, que cette
restauration financière ne fut opérée que par un odieux abus de ce
pouvoir qui déjà ne vouloit plus reconnoître de bornes, et qu'une
banqueroute fut le moyen expéditif que le contrôleur-général imagina
pour arriver au but qu'il vouloit atteindre. Elle fut opérée tout à la
fois et sur les engagements de la cour, connus sous le nom de billets
d'épargne[8], et sur les rentes de l'hôtel-de-ville, par des
manoeuvres qui ne peuvent étonner de la part d'un homme dont la
conduite envers Fouquet n'offre qu'un tissu de bassesses, de
fourberies et de cruautés[9], mais qui étoient assurément fort
indignes de la probité d'un grand roi. Enfin, ce qui eût été difficile
pour qui auroit voulu avant tout être juste se fit très facilement par
l'injustice et par la violence. Ce fut en même temps une occasion
d'apprendre au parlement ce qu'il alloit être sous la nouvelle
administration: le roi se rendit au palais, portant lui-même ses
édits; et sans laisser aux chambres le temps de les examiner, ordonna
qu'à l'instant même ils fussent enregistrés, leur déclarant qu'à
l'avenir il prétendoit qu'il en fût ainsi de tout ce qu'il lui
plairoit d'envoyer à son parlement, sauf à écouter ensuite ses
remontrances, s'il y avoit lieu.
[Note 8: Ces billets d'épargne avoient été jetés par la cour
dans le commerce, pendant les temps critiques de la régence;
les porteurs en étoient devenus créanciers de l'État; et les
besoins toujours croissants du trésor les avoient fait
multiplier d'une manière excessive. Ne voyant aucun moyen de
les acquitter, Colbert imagina de les décrier; et, pour y
parvenir sûrement, il commença par les faire refuser dans
les recettes du roi. Le moyen étoit sans doute immanquable,
et l'effet en fut tel, qu'à peine trouvoit-on cinquante
francs sur un billet de dix mille francs. Alors il en fit
racheter d'énormes quantités, et paya ainsi à peu de frais
des dettes considérables. Quant aux rentes de
l'Hôtel-de-Ville, voici ce qui arriva: dans ces mêmes
moments de crise, la cour avoit forcé la ville de Paris à
emprunter de très grandes sommes à de gros intérêts, et
comme elle ne pouvoit subvenir à les payer, une ordonnance
obligea les rentiers à imputer au remboursement du capital,
ce que l'on déclaroit _excessif_ dans les intérêts qu'ils
avoient reçus; cette opération ruina un grand nombre de
familles, dont le plus clair et souvent l'unique revenu
étoit en rentes constituées sur l'hôtel-de-ville. (_Mém. de
l'abbé_ DE CHOISI.--_Id. du comte_ DE BUSSI, t. 3.)]
[Note 9: Fouquet étoit coupable sans doute; mais Colbert
qui, sous le masque hypocrite de la plus ardente amitié,
abuse de sa confiance, l'attire dans un piége exécrable, et,
lorsqu'il l'y a fait tomber, se montre son ennemi le plus
implacable et le plus acharné, Colbert est mille fois plus
coupable que lui. On ne peut lire sans indignation, et sans
concevoir pour cet homme autant de haine que de mépris, les
détails de cette manoeuvre atroce et de ce vil espionnage
(_Voyez_ les _Mémoires de l'abbé_ DE CHOISI, t. 1, liv.
3).]
Ainsi, tout étant abattu aux pieds de Louis XIV, on conçoit ce qu'il
étoit possible de faire au milieu d'un vaste empire, si puissant par
sa population, si riche par son territoire, et où, pour la première
fois depuis l'origine de la monarchie, il n'y avoit plus qu'une seule
action et une seule volonté. Aussi ce qu'opéra ce même Colbert dans
l'espace de quelques années, en déployant sans obstacle ce qu'il avoit
d'habileté et de vigilance, passa-t-il ce que l'imagination auroit osé
concevoir, et à un tel point, que l'admiration et la faveur publique
succédèrent à cette haine qu'il avoit d'abord justement méritée. La
France n'avoit plus de marine: il en créa une comme par enchantement,
et bientôt les flottes du roi couvrirent l'Océan d'où elles avoient
depuis long-temps disparu; sous leur protection, le commerce
extérieur, presque anéanti, se ranima, et des compagnies de
négociants, instituées et favorisées par le ministre, lui donnèrent
les accroissements les plus rapides, et le firent fleurir à l'Orient
et à l'Occident. Alors fut commencée l'entreprise hardie d'un canal
qui devoit joindre les deux mers[10]; des manufactures s'organisèrent
de toutes parts dans l'intérieur, et ne tardèrent point à rendre
l'étranger tributaire de nos arts industriels; les sciences et les
beaux arts obtinrent des établissements durables et de magnifiques
encouragements; l'Observatoire fut bâti; on commença la façade du
Louvre; auprès de l'Académie françoise s'élevèrent et l'Académie des
sciences et celle de peinture et de sculpture; et les libéralités du
roi se répandant avec profusion sur les beaux génies dont les
chefs-d'oeuvre illustroient alors la France, et sur un grand nombres
d'autres savants et gens de lettres, dont il vouloit récompenser les
travaux et les efforts, alloient chercher, jusqu'au milieu des nations
étrangères, le mérite souvent oublié dans son propre pays. En même
temps il réprimoit par des édits rigoureux la fureur des duels; se
montroit vigilant et sévère envers les protestants qui sembloient
impatients du joug, en les renfermant du moins dans les bornes de
l'édit de Nantes, que le malheur des temps avoit forcé de leur
accorder; des magistrats travaillant, sous ses ordres, à la
réformation des lois, recueilloient en un seul corps les ordonnances
publiées à cet effet, en divers temps, par les rois de France; et sa
politique, d'accord avec la justice, achevoit de détruire, dans les
provinces, la tyrannie des seigneurs, souvent intolérable à l'égard de
leurs vassaux[11]. Cependant Louvois, qu'il avoit placé à la tête du
département de la guerre, et qui étoit doué d'un génie tout-à-fait
propre à ce genre de travail, achevoit ce que le roi avoit commencé;
et complétant, sous tous les rapports, l'organisation des armées,
rendoit formidable au dehors cette France, que son rival avoit faite
si prospère au dedans. Tous ces miracles s'opéroient au milieu des
fêtes et des divertissements d'une cour la plus polie, la plus
galante, et en même temps la plus majestueuse qui eût jamais été; et
l'on peut dire que Louis XIV s'élevant encore au dessus de tout cet
éclat qui l'environnoit, par mille dons extérieurs dont la nature
s'étoit plu à l'orner, sembloit quelque chose de plus qu'un homme à
ses peuples éblouis et enivrés.
[Note 10: Le canal du Languedoc.]
[Note 11: C'étoit un malheureux effet de la licence des
guerres qui avoient précédé. Le roi remédia à ce mal en
établissant une chambre de justice ambulante qui, sous le
nom de _grands jours_, devoit parcourir les provinces,
réprimer et punir toutes ces injustices. Elle commença ses
fonctions en Auvergne, où les violences avoient été poussées
à de plus grands excès que partout ailleurs. Il en coûta la
tête à plusieurs; un grand nombre de seigneurs furent punis
par la démolition de leurs châteaux, et la sévérité du
prince s'étendit jusque sur les juges subalternes dont ils
avoient fait les instrumens de leur tyrannie. (REBOULET, t.
1, p. 635, in-4º.)]
Et pour son malheur et celui de ses peuples, il partagea lui-même cet
enivrement. Jamais prince ne s'étoit vu entouré de plus de flatteries
et de séductions: ce n'étoient pas des hommages qu'on lui rendoit,
c'étoit un culte; et parmi les flatteurs et les adorateurs de ce dieu
mortel, il n'en étoit point de plus dangereux pour lui que ces mêmes
ministres, qui eurent bientôt reconnu combien il leur seroit facile
d'en faire leur dupe. Ombrageux comme il l'étoit sur le pouvoir, et
s'étant fait une loi d'en fermer tous les abords et de n'écouter
qu'eux, il leur suffit de se prêter à son goût pour les détails du
service, qu'il croyoit une des conditions essentielles de l'art de
régner, et de l'en accabler au delà de ses forces, pour lui persuader,
alors qu'ils lui faisoient faire ce qu'ils vouloient, qu'ils n'étoient
que de simples exécuteurs de ses volontés[12]. Il leur fut plus
facile encore de lui faire croire que ce pouvoir sans bornes qu'il
exerçoit, et cette obéissance servile qu'il exigeoit de tous, et
depuis le premier jusqu'au dernier, et au devant de laquelle tous
sembloient courir, étoient en effet le _seul_ principe de ce mouvement
prodigieux qui s'opéroit autour de lui, de l'ordre, de la paix, de la
prospérité dont jouissoit la France à l'intérieur, de l'étonnement
mêlé d'une sorte de crainte qu'elle inspiroit aux étrangers. Il arriva
donc que le monarque le plus absolu de l'Europe en devint aussi le
plus orgueilleux. Son ambassadeur à Londres avoit été insulté par
celui d'Espagne, à l'occasion du droit de préséance: il exigea, avec
trop de hauteur peut-être et avec un sentiment trop vif de sa
supériorité, une satisfaction proportionnée à l'offense[13]; toutefois
on doit dire qu'il étoit en droit de l'exiger, même en lui reprochant
d'avoir usé trop rigoureusement de son droit; mais sa conduite avec
le pape, dans l'affaire du duc de Créqui, qui pourroit l'excuser? En
fut-il jamais de plus dure, de plus injuste, de plus cruelle même, et
d'un plus dangereux exemple? Quel triomphe pour le roi de France de se
montrer plus puissant que le pape, comme prince temporel, et sous ce
rapport, de ne mettre aucune différence entre lui et le dey d'Alger ou
la république de Hollande; de refuser toutes les satisfactions
convenables à sa dignité, que celui-ci s'empressoit de lui offrir à
l'occasion d'un malheureux événement que les hauteurs de son
ambassadeur avoient provoqué, et dont il lui avoit plu de faire une
insulte[14]; de violer en lui tous les droits de la souveraineté en le
citant devant une de ses cours de justice et en séquestrant une de ses
provinces; de le forcer, par un tel abus de la force, à s'humilier
devant lui par une ambassade extraordinaire[15], dont l'effet
immanquable étoit d'affoiblir, au profit de son orgueil, la vénération
que ses peuples devoient au père commun des fidèles, et dont son
devoir à lui-même étoit de leur donner le premier exemple? Il le
remporta ce déplorable triomphe; il lui étoit aisé de le remporter: et
dès lors on put reconnoître que Louis XIV, prince assurément très
catholique, et qui se montra jusqu'à la fin invariablement attaché à
ses croyances religieuses, n'entendoit pas autrement la religion et
les vrais rapports des princes chrétiens avec le chef de l'Église, que
ne l'avoient fait ses prédécesseurs; et par cela même qu'il avoit su
se faire plus puissant qu'aucun d'eux, poussoit peut-être plus loin
encore ce système d'indépendance envers l'autorité spirituelle, dont
il sembloit décidé que pas un seul des rois de France n'apercevroit
jusqu'à la fin les funestes conséquences. Au milieu de ces tristes
démêlés, commençoient déjà le scandale de ses amours adultères et tous
les désordres de sa vie privée, qui pouvoient mettre en doute aux yeux
de ses peuples la sincérité de sa foi, et ajouter encore au fâcheux
effet des violences exercées contre le souverain pontife, et des
humiliations dont le fils aîné de l'Église s'étoit plu à l'abreuver.
[Note 12: _Mém. du duc_ DE SAINT-SIMON, liv. 1.--«Son
esprit, dit-il, naturellement porté au petit, se plut en
toutes sortes de détails. Il entra sans cesse dans les
derniers sur les troupes, habillement, évolutions, armement,
exercice, discipline, en un mot, dans toutes sortes de bas
détails; il ne s'en occupoit pas moins sur ses bâtiments, sa
maison civile, ses extraordinaires de bouche: il croyoit
toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ce genre en
savoient le plus, qui recevoient en novices des leçons
qu'ils savoient par coeur depuis long-temps. Ces pertes de
temps, qui paroissoient au roi avoir tout le mérite d'une
application continuelle, étoient le triomphe de ses
ministres qui, avec un peu d'art et d'expérience à le
tourner, faisoient venir, comme de lui, ce qu'ils vouloient
eux-mêmes, et qui conduisoient le grand monarque selon leurs
vues et trop souvent selon leurs intérêts, tandis qu'ils
s'applaudissoient de le voir se noyer dans les détails.» Il
faut sans doute ne se livrer qu'avec quelque méfiance aux
récits du duc de Saint-Simon, qui se laisse trop souvent
aller à ses préjugés et à ses préventions; mais comme son
caractère était la franchise même, on doit le croire,
lorsque ce qu'il dit est expliqué et confirmé par les
faits.]
[Note 13: Il rappela l'ambassadeur qu'il avoit à Madrid, fit
sortir de France celui d'Espagne, et déclara à son beau-père
que, s'il ne reconnoissoit la supériorité de la cour de
France et ne lui faisoit pas une satisfaction solennelle
d'un tel affront, la guerre alloit recommencer. Philippe IV
étoit loin de pouvoir accepter un pareil défi; il lui fallut
s'humilier; «et cette cour encore fière, dit Voltaire,
murmura long-temps de son humiliation.»]
[Note 14: Voltaire dit lui-même que le duc Créqui avoit
révolté les Romains par ses hauteurs; que ses domestiques
commettoient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse
indisciplinable de Paris; que ses laquais avoient chargé,
l'épée à la main, une escouade de Corses qui protégeoit les
exécutions de justice.]
[Note 15: Avant d'en venir là, le pape avoit vainement
employé tous les moyens de conciliation; il avoit fait
pendre quelques-uns des soldats qui avoient insulté l'hôtel
de l'ambassade; il avoit fait sortir de Rome le gouverneur
de cette ville, soupçonné d'avoir favorisé l'attentat. Ni
ces actes de déférence, ni les paroles de paix qu'il lui fit
porter, ne purent fléchir le roi. Pour l'apaiser quand on
l'avoit offensé, il falloit qu'on se mît sous ses pieds. On
sait à quoi ce pape fut réduit: il se vit forcé d'exiler de
Rome son propre neveu, de casser la garde corse, d'élever
lui-même, dans la capitale de ses États et du monde
chrétien, une pyramide, avec une inscription qui signaloit à
la fois l'injure et la réparation, enfin d'envoyer un légat
à _latere_ faire satisfaction au roi, ou, pour mieux dire,
lui demander pardon.]
Au moment où ces choses se passoient, une hérésie, de toutes la plus
perfide et la plus dangereuse, parce qu'elle est la seule qui cache
l'esprit de révolte sous une apparence hypocrite de soumission, la
seule qui, sachant faire des humbles sans exiger le sacrifice de
l'orgueil, séduise et tranquillise les consciences que des erreurs
plus tranchantes et une rébellion ouverte auroient pu effrayer, le
jansénisme enfin, _puisqu'il faut l'appeler par son nom_, poursuivoit
sourdement le cours de ses manoeuvres séditieuses. Né de l'hérésie de
Calvin, et établi, de même que le système de cet hérésiarque, sur un
fatalisme atroce et désespérant, il avoit pénétré en France au temps
de la guerre de la fronde; et ce caractère nouveau qu'il présentoit de
révolte et d'hypocrisie, devoit lui faire, plus que partout ailleurs,
des partisans dans un pays où, sur ce qui concernoit le gouvernement
ecclésiastique, on s'épuisoit depuis long-temps en efforts et en
inventions pour résoudre le problème, assez difficile sans doute, de
concilier l'obéissance que l'on devoit au pape avec le mépris de son
autorité. Les jansénistes apportoient, pour vaincre cette difficulté,
le secours d'une foule de raisonnements sophistiques plus subtils
qu'aucun de ceux que l'on avoit jusqu'alors employés, et une érudition
à la fois catholique et protestante qui mettoit à l'aise les factieux,
non seulement contre le pape, mais encore vis-à-vis de toute autre
autorité. Ils eurent donc bientôt de nombreux partisans, surtout dans
le parlement, où ce fut un vrai soulagement pour un grand nombre, de
pouvoir combattre ce qu'ils appeloient _la cour de Rome_ en toute
sûreté de conscience. Mais ils attaquèrent en même temps _la cour de
France_: car c'étoit ce parti des jansénistes parlementaires qui se
rallioit au cardinal de Retz, et c'étoient encore les curés
jansénistes de Paris qui lui avoient procuré l'influence qu'il exerça
si long-temps sur la populace de Paris. Ce fut là ce qui rendit ces
sectaires odieux et suspects au gouvernement; et cette aversion qu'ils
avoient inspirée sous la régence, Louis XIV la conserva contre eux par
cet instinct de royauté qui ne l'abandonna jamais, et surtout dans ce
qui le touchoit particulièrement. Il poursuivit donc de nouveau le
jansénisme, déjà démasqué et condamné à Rome comme en France, dès le
moment de son apparition; et réconcilié avec le pape, ce monarque
appela à son secours, et pour raffermir sa propre autorité, le
souverain qu'il venoit d'outrager et dans son caractère et dans son
autorité. C'étoit se montrer inconséquent; mais la suite fera voir en
ce genre bien d'autres inconséquences. Quoi qu'il en soit, les
nouveaux sectaires, malgré leurs distinctions, très ingénieuses sans
doute, du _droit_ et du _fait_[16], se virent poussés dans leurs
derniers retranchements, et réduits, par le concours des deux
puissances, à signer un formulaire par lequel il leur fallut
reconnoître que les cinq propositions étoient non seulement
hérétiques, mais extraites formellement du livre de Jansénius, et
condamnables dans le sens propre de l'auteur. Abattus pour le moment,
mais non soumis, nous les verrons bientôt reparoître plus opiniâtres
que jamais, et grâce aux inconséquences fatales du prince qui les
poursuivoit, plus forts qu'ils n'avoient jamais été.
[Note 16: Par cette distinction, bien digne d'eux
assurément, ils reconnoissoient, disoient-ils, avec le pape
et les évêques, que la doctrine des cinq propositions étoit
justement censurée: c'étoit là le point _de droit_. Mais ils
nioient que cette doctrine fût celle de Jansénius: c'étoit
là le point _de fait_. D'où il résultoit que si l'on eût
consenti à leur faire une telle concession, tout en
paroissant condamner les cinq propositions, ils les eussent
réellement soutenues en soutenant le livre de Jansénius, où
elles étoient effectivement.]
Cependant Colbert continuoit ce qu'il avoit commencé: commerce,
agriculture, marine, finances, tout en France devenoit de jour en jour
plus prospère, plus florissant; et l'heureux et habile ministre étoit
en quelque sorte associé à la gloire du monarque sous les auspices
duquel il opéroit cette grande restauration de la France industrielle.
Louvois en étoit jaloux, et pour contrebalancer les succès pacifiques
de son rival, il épioit une occasion d'engager le roi dans quelque
guerre où il pût faire briller à son tour ce qu'il avoit d'habileté.
Ce n'étoit pas une entreprise fort difficile avec un prince tel que
Louis XIV: déjà il avoit fait preuve d'une grande susceptibilité sur
ce qu'il croyoit toucher à l'honneur de sa couronne; l'empressement
avec lequel il venoit d'accepter la donation injuste et bizarre que le
duc de Lorraine, Charles IV, avoit imaginé de lui faire de ses États,
au préjudice des droits légitimes de sa famille[17], le montroit assez
disposé à saisir toute occasion qui se pourroit présenter d'accroître
le nombre de ses provinces. En donnant des secours au Portugal contre
l'Espagne, malgré les conditions expresses de la paix des
Pyrénées[18], il avoit donné lieu de croire que, lorsque la raison
d'état seroit mise en avant, on le trouveroit peu scrupuleux sur la
foi que l'on doit aux traités. Enfin, tandis que ses flottes
purgeoient les côtes de la Méditerranée des corsaires de Tunis et
d'Alger dont elles étoient infestées, un petit corps de troupes
auxiliaires, qu'il avoit envoyé à l'empereur, se signaloit dans la
guerre que ce monarque soutenoit contre les Turcs, et décidoit par sa
valeur du succès de cette guerre périlleuse et de la paix qui la
suivit. Au sein de cette prospérité qui sembloit plus qu'humaine, il
ne falloit donc qu'une occasion pour donner l'essor à l'ambition et à
l'humeur belliqueuse d'un jeune prince qui, de quelque côté qu'il
portât les regards, ne voyoit rien qui pût lui être comparé[19].
[Note 17: Ce prince, que nous avons vu jouer un rôle dans la
Fronde, et que les vicissitudes de sa fortune, ses
inconstances et ses bizarreries ont rendu plus célèbre que
ses talents militaires qui étoient très réels, fit cette
donation au roi, pour se venger de ce que son neveu, à qui
il avoit promis la succession de ses États en faveur de son
mariage avec mademoiselle de Nemours, usoit de l'entremise
même du roi pour obtenir l'exécution d'une promesse que son
oncle ne vouloit plus tenir, parce que ce mariage, qui lui
avoit plu d'abord, lui déplaisoit maintenant; et Louis XIV,
qui s'étoit déclaré le protecteur du jeune prince de
Lorraine, ne balança pas à signer une convention qui
l'enrichissoit des dépouilles de son protégé, ne répondant
autre chose à ses justes plaintes, sinon que _les affaires
des rois ne se traitoient pas comme celles des
particuliers_. Toutefois, on sait que ce traité demeura sans
effet.]
[Note 18: Pour violer ce traité, des ministres, et Turenne
lui-même que l'on voit avec peine professer de pareilles
doctrines, soutinrent que «la promesse qu'avoit faite
Mazarin d'abandonner le Portugal étoit une _foiblesse_
contraire à l'_équité naturelle_, _au droit des gens_, à la
protection _que les rois se doivent mutuellement_; qu'elle
n'étoit pas moins _contraire à la politique_; que l'intérêt
de la France étoit que la couronne de Portugal fût
indépendante; que l'Espagne n'_étoit point encore assez
humiliée_, quoiqu'elle le fût beaucoup; qu'il falloit
l'abattre tellement, qu'elle ne pût pas se relever, etc.
(_Mém._ DE CHOISI.). Le roi _goûta ces raisons_; et, en
effet, elles devoient lui sembler bonnes, _les affaires des
rois ne se traitant pas comme celles des particuliers_.]
[Note 19: «L'Angleterre ravagée par la peste; Londres
réduite en cendres par un incendie attribué injustement aux
catholiques; la prodigalité et l'indigence continuelle de
Charles II, aussi dangereuses pour ses affaires que la
contagion et l'incendie, mettoient la France en sûreté du
côté des Anglois. L'empereur réparant à peine l'épuisement
d'une guerre contre les Turcs; le roi d'Espagne, Philippe
IV, mourant, et sa monarchie aussi foible que lui,
laissoient Louis XIV le seul puissant et le seul
redoutable.» Voilà ce que dit Voltaire; mais il auroit dû
ajouter, et l'événement le prouva, que, vu l'état actuel de
l'Europe, il n'étoit point de tentation plus dangereuse pour
ce prince que cette puissance même et la crainte qu'elle
inspiroit.]
La mort du roi d'Espagne en offrit une que Louvois ne laissa point
échapper. Il avoit su persuader au roi que, malgré les renonciations
qu'avoit faites l'infante Marie-Thérèse, au moment où elle étoit
devenue reine de France, à la succession du roi son père, elle avoit
conservé, en vertu des coutumes particulières du Brabant, un droit sur
la Franche-Comté et sur une grande partie des Pays-Bas, que ces
renonciations n'avoient pu ni détruire ni infirmer[20]. Louis avoit
déjà fait valoir près de Philippe IV ce droit, que le monarque déjà
mourant n'avoit pas voulu reconnoître; après sa mort, le cabinet
espagnol y parut encore moins disposé, et ainsi commença la guerre de
Flandres, source de toutes celles dont ce règne si long fut à la fois
illustré et désolé.
[Note 20: Cette coutume particulière du pays étoit appelée
_droit de dévolution_; elle portoit que «si une femme ou un
mari venoient à mourir, la propriété de tous leurs fonds de
terre étoit dévolue aux enfants mâles ou femelles issus de
ce mariage, sans que ceux du second lit y pussent prétendre,
l'époux survivant n'ayant que l'usufruit.» Cette fois-ci
Louis XIV jugea que _les affaires du prince ne devoient
point se traiter_ autrement _que celles des particuliers_.]
Si l'on examine l'état de l'Europe au moment où éclata cette guerre si
féconde en résultats, on voit que tout commence à s'y compliquer,
grâce à cette politique d'intérêts qui étoit devenue la seule
conscience de l'antique chrétienté. Tandis que le Portugal,
secrètement aidé par la France, défendoit son indépendance contre
l'Espagne, des rivalités de commerce avoient fait naître une guerre
acharnée entre les Anglois et les Hollandois; et Charles II, qui
venoit de remonter sur le trône sanglant et ébranlé de son père, se
rendoit agréable à sa nation en poussant cette guerre avec beaucoup de
vigueur et de succès: car, en même temps qu'il leur livroit sur mer
des batailles sinon décisives, du moins humiliantes pour eux, il leur
suscitoit sur terre, dans le fougueux évêque de Munster, un ennemi
formidable, et auquel ils étoient par eux-mêmes dans l'impuissance de
résister. Attentif à ces mouvements, Louis XIV, que les Hollandois
appeloient à leur secours en vertu des alliances qu'il avoit formées
avec eux, se trouva bientôt dans l'alternative embarrassante ou de se
brouiller avec le roi d'Angleterre, dont l'amitié étoit à ménager, ou
de s'aliéner ces républicains qu'il lui importoit de ne pas avoir
contre lui, lorsque le moment seroit venu de faire valoir ses
prétentions héréditaires sur les Pays-Bas. Il essaya d'abord le rôle
de médiateur entre les puissances belligérantes, rôle qui lui réussit
si peu que les Anglois lui déclarèrent la guerre à lui-même, et
continuèrent en même temps de la faire à ses alliés. Les choses en
étoient là, lorsque, sur les derniers refus que fit le cabinet
espagnol de lui céder les provinces qu'il réclamoit, se croyant sûr
des Hollandois qu'il avoit délivrés des hostilités de l'évêque de
Munster, et d'un autre côté ayant pris toutes ses mesures pour ne
point trouver d'obstacle à l'entreprise qu'il méditoit[21], il
commença brusquement la guerre; et marchant lui-même à la tête de ses
troupes, entra vers le milieu de 1667 dans les Pays-Bas espagnols.
[Note 21: «Les premiers historiens de Louis XIV, n'ayant pas
tous les documents que l'on a acquis depuis, disent que ce
fut au moyen d'un traité d'alliance qu'il fit avec la Suède
qu'il s'assura, dans cette guerre, la neutralité de
l'empereur, la Suède s'engageant par ce traité à faire
entrer douze mille hommes dans les États héréditaires
d'Autriche, au moment où l'empereur prendroit parti contre
la France. Depuis, l'on a découvert que l'inaction du chef
de la maison d'Autriche, dans cette circonstance, avoit pour
cause un traité conclu secrètement entre lui et le roi de
France, traité à peu près semblable à celui qu'ils
entamèrent à la mort de Charles II, roi d'Espagne, et dans
lequel ils se partageoient à l'avance les dépouilles de ce
roi encore enfant, dont l'un et l'autre étoient les
protecteurs naturels.» (VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.)]