En me plaçant à ces différents points de vue, je n’avais plus

aucun doute que la capitulation, dans les circonstances présentes,

était non seulement logique mais encore inévitable. Etant arrivé à

cette conviction, je ne pus détourner mon attention des questions

personnelles qui se posaient maintenant pour moi-même. Il m’était

pénible de devoir me rendre à un tel ennemi. Je ne craignais certes

pas pour ma vie, car pendant les quatre dernières années, je l’avais

si souvent mise en jeu que je pouvais être certain que personne

n’attribuerait ma résolution à la lâcheté. J’étais absolument certain

de pouvoir justifier ma conduite, vis-à-vis de mes supérieurs et de

chacun; mais cette pensée en elle-même, de devoir me rendre, m’était

désagréable et pénible au plus haut chef. Je devais aussi songer aux

suites qu’aurait immédiatement pour moi la capitulation: Européen et

chrétien, je me trouvais seul au-milieu de milliers et de milliers de

fanatiques révoltés, enivrés par la victoire et dont le plus infime

se considérait toujours comme meilleur et plus haut placé que moi.

J’avais bien adopté en apparence la religion du pays, afin de détruire

l’idée qui avait cours parmi les officiers et les hommes, que le

manque de succès de mes efforts était causé par mon absence de foi.

Bien que ma tactique eût produit un résultat meilleur que je ne m’y

attendais moi-même, les événements me furent en somme très contraires.

La nécessité m’avait dicté la démarche que j’avais faite; bien que je

ne prétendisse pas être extraordinairement pieux, j’avais cependant

le sentiment d’être aussi bon chrétien que la majorité de ceux qui

blâmeraient peut-être mon acte. C’était justement pour cela qu’une vie

de tromperie religieuse continuelle me paraissait peu séduisante, et

difficile à supporter. D’autant plus que je savais que cet entourage

me mettait complètement sous la domination de ce soi-disant saint

réformateur religieux, que je devrais non-seulement me déclarer

mahométan, mais encore remplir le rôle que la soumission m’imposerait

et que je devrais me montrer, dans le sens le plus complet du mot, à

l’avenir, un Mahdiste convaincu de cœur et d’âme.

Néanmoins, je dois avouer que les conséquences religieuses nécessaires

de la démarche que j’allais faire, bien qu’elles pesassent lourdement

dans la balance, n’occupèrent pas autant ma pensée que le sentiment de

mon devoir. Je considérais comme mon devoir de me rendre, parce qu’il

ne me semblait pas juste de sacrifier plus longtemps des vies humaines

pour une cause qui en était maintenant arrivée à un point tel que le

succès restait totalement impossible. D’un autre côté, je n’avais

aucun motif et ne voyais pas dans quel but je me laisserais jeter

volontairement dans l’esclavage indigne, qui suivrait infailliblement

ma soumission. Je songeai plus d’une fois à m’ôter la vie et à mettre

fin ainsi d’un seul coup à toutes mes anxiétés. Mais ma nature se

révoltait contre cette pensée. J’étais encore jeune; pendant les

dernières années, ma vie avait été pleine d’une lourde responsabilité,

mais riche aussi en aventures intéressantes; le désir de vivre et

d’attendre des jours meilleurs, après des temps difficiles l’emporta

enfin. Dieu dans sa bonté infinie m’avait tant protégé dans mes combats

continuels que cela touchait au merveilleux; il remplissait mon cœur

d’un espoir faible; peut-être que Lui, le Dieu miséricordieux, me

soutiendrait et me protégerait encore.

Telles furent les pensées qui m’assaillirent durant ces heures

sombres et pleines d’angoisse jusqu’à ce que l’aube du jour, de ce

jour probablement le plus gros de ma vie, en conséquences, arriva

et me força à prendre une résolution. J’étais convaincu qu’il n’y

avait pas d’autre issue que la soumission: devant, pour ainsi dire,

devenir l’esclave de ceux auxquels j’avais commandé et obéir à ceux

qui étaient placés bien au-dessous de moi, je devais avant tout

m’armer de patience, de beaucoup de patience. Si je pouvais réussir à

sauvegarder ma vie et à reconquérir ma liberté, je pourrais peut-être

plus tard, par mon expérience et par ce que j’aurais appris dans ces

circonstances, me rendre utile au Gouvernement, au service duquel

je me trouvais encore. C’est avec cette résolution que je me levai

et que je revêtis peut-être la dernière fois pour bien des années,

afin que l’honneur restât intact, l’uniforme que je devrais échanger

bientôt sans doute contre la blouse du Mahdiste; simple changement de

vêtements, mais quel changement dans ma vie! J’étais décidé à aller

jusqu’au bout et me donnai comme tâche nouvelle d’utiliser ma ruse

contre mes nouveaux maîtres. Qui resterait vainqueur...?

Mohammed Farag et Ibrahim et Toubki arrivèrent à l’heure fixée; je

leur montrai la lettre de Zogal. Il m’invitait, si j’étais réellement

disposé à conclure la paix et à me rendre, à me rencontrer avec lui

le 23 décembre 1883 à Sheria; il me remettrait alors l’écrit du Mahdi

qui m’était destiné. Il s’engageait, en cas de soumission, à épargner

provisoirement ma vie, ainsi que celle des hommes, femmes et enfants

se trouvant dans la forteresse et à les protéger. Pendant que nous

parlions encore, le capitaine inspecteur entra, annonçant qu’Abd er

Rasoul Agha avec tous ses Basingers, ainsi que le Serr et Toudjar et sa

famille s’étaient enfuis pendant la nuit; ils s’étaient probablement

joints à l’ennemi. Ma résolution étant prise, cette nouvelle me laissa

indifférent. Ce n’était pour moi qu’une preuve de plus qu’il ne fallait

pas songer à la résistance.

Je fis venir mon secrétaire et lui dictai une lettre pour Zogal, lettre

dans laquelle je lui annonçai ma soumission et lui promettai de me

rencontrer avec lui à Sheria, à la date fixée. J’appelais ensuite

Ahmed el Kritli et lui ordonnai de remettre la lettre à Zogal, qui

maintenant portait le nom de Sejjid Mohammed ibn Khalid. Le lendemain

je réunis tous les officiers et leur communiquai que j’avais adhéré

à leurs propositions; que, considérant toute résistance désormais

inutile, j’étais prêt à me rendre; enfin, que je quitterais Dara

pendant la nuit pour me rencontrer le lendemain avec Zogal à Sheria.

J’étais décidé à n’être accompagné que du cadi.

Je leur donnai l’ordre à tous de veiller sur la forteresse pendant

mon absence et d’attendre mon retour, puis je les remerciai,—j’avais

la gorge serrée—du dévouement et de l’esprit de sacrifice dont ils

avaient fait preuve pour le Gouvernement et pour l’attachement qu’ils

m’avaient témoigné. Nous nous séparâmes après nous être serré la main.

Je donnai aussi mes derniers ordres aux fonctionnaires civils et les

saluai.

Après minuit, je quittai Dara avec mon kawas, accompagné du cadi

Woled el Bechir, du sultan Abaker el Begaoui, d’Ismaïn woled Bernou

et de Moslim woled Kabachi, qui, fidèle à sa promesse, resta avec moi

jusqu’à la fin. J’avais passé, pendant mon séjour au Darfour, bien des

heures mauvaises, mais ce voyage fut le plus pénible. Nous suivîmes

notre route en silence, chacun songeait aux temps écoulés, envisageant

l’avenir sous de sombres couleurs. Comme l’aube pâlissait, nous prîmes

quelque repos. Le déjeuner apporté par un serviteur resta intact. Nous

continuâmes notre route. Arrivés dans le voisinage de Sheria, j’envoyai

un cavalier en avant pour qu’il s’informe si Zogal était déjà arrivé.

Il revint bientôt, Zogal était là depuis la veille au soir, tout prêt à

me recevoir.

Quelques minutes après, je descendis de cheval, et Zogal me serra

contre sa poitrine après les formules de salutation d’usage,

m’affirmant son amitié constante. Lorsque nous nous fûmes assis, il me

remit la lettre du Mahdi.

Celui-ci m’annonçait la nomination de Sejjid Mohammed Khalid comme

Emir el Gherb (émir de l’ouest) et m’accordait son pardon complet. Le

Mahdi avait chargé son cousin de me traiter selon ma qualité; il lui

avait recommandé de n’agir qu’avec douceur et indulgence envers les

anciens fonctionnaires du Gouvernement. Après que j’eus fini de lire

la lettre, Zogal m’assura que je n’avais obtenu le pardon du Mahdi que

grâce à son intervention et qu’il ferait certainement son possible pour

rendre ma situation aussi agréable qu’il le pourrait. Puis les émirs

venus avec Zogal me furent présentés; parmi eux je reconnus Omer woled

Elias, Djaber woled Thajjib, ainsi que Hasan woled Negoumi. Après que

nous eûmes mangé (la table était richement servie), Zogal ou plutôt

Sejjid Mohammed Khalid donna ses ordres pour marcher sur Dara. Un peu

avant notre départ, Mohammed Agha Soliman, un de mes officiers restés

à Dara, sans s’occuper de moi, s’avança vers son nouveau chef, qui le

salua très cordialement. C’était un de ces officiers que le gendre de

Zogal m’avait nommé autrefois, pour avoir conclu alliance secrète avec

lui. Mohammed Khalid, me prenant à part, s’informa de ses parents et

de sa famille. Quand je lui eus affirmé que tous allaient très bien,

mais que les premiers étaient en prison, il me remercia et me dit qu’il

approuvait complètement la voie que j’avais suivie pour ma propre

conservation et dans l’intérêt des deux parties.

Comme nous campions vers le soir dans le voisinage de Dara, beaucoup

d’habitants de la ville ainsi que quelques fonctionnaires et officiers

vinrent au-devant de nous pour saluer Zogal. Ils avaient déjà adopté

comme vêtement la _gioubbe_ des Mahdistes.

J’eus bientôt l’explication de cette rapide métamorphose; pendant que

je m’étais mis en route pour Sheria, le matin du 23 décembre, Mohammed

Khalid avait fait avancer du côté de Dara ses gens qui se trouvaient

à Bringal, sous les ordres de Sejjid Abd es Samad et qui avaient été

largement renforcés par les habitants du pays. Il leur avait fait

prendre position au sud de la ville à peu près à l’endroit où se

trouvaient autrefois les maisons du vizir Ahmed Schetta. Aussitôt après

son arrivée, Abd es Samad avait sommé la garnison et les habitants de

Dara, en les assurant de la paix, de se mettre en relations avec lui.

Là-dessus, beaucoup d’entre eux s’étaient aussitôt rendus et avaient

reçu gratuitement les nouveaux vêtements dans lesquels ils venaient

maintenant à notre rencontre pour saluer leur nouveau maître.

Je passai de nouveau une nuit triste et sans sommeil; on était au

moment de Noël! Noël, cette belle fête que célébraient dans la patrie

lointaine les gens heureux, tandis que moi, vaincu, solitaire et perdu,

je devais livrer à l’ennemi le reste des troupes qui m’avaient été

confiées. Pendant cette nuit, mon âme fut remplie de tristesse; je

déplorais mon sort et me plaignis qu’il ne m’eût pas été accordé, comme

à tant de mes camarades, de tomber au champ d’honneur. Cette journée au

moins m’aurait été épargnée! Ces heures ont été certainement les plus

pénibles de ma vie.

Le lendemain matin, Zogal fit son entrée dans la ville; il reçut les

honneurs des troupes et fit défiler devant lui mes soldats ainsi que

les siens propres qui se trouvaient sous les ordres d’Abd es Samad.

Puis il donna aussitôt l’ordre de délivrer ses parents qu’il salua et

auxquels il promit une indemnité pour les souffrances qu’ils avaient

endurées. Ensuite, il se rendit dans sa maison située hors de la

forteresse, fit déposer les armes aux soldats, par compagnie, ce qui

eut lieu en sa présence et sans retard; puis il occupa la batterie avec

ses gens. Maintenant seulement, il était rassuré! Maintenant il tenait

dans ses mains, la ville et le pays! Il exigea, au nom du Mahdi, le

serment de fidélité des gens qui accouraient en masse auprès de lui,

et plus tard aussi, des officiers et des soldats rassemblés sous ses

ordres.

Madibbo, qui s’était joint à Abd es Samad, à Bringal, et qui était

arrivé avec lui à Dara, me suivit dans la maison qui me fut indiquée.

Nous nous saluâmes et je l’invitai à s’asseoir.

«Tu parais irrité contre moi et me reproches de ne t’avoir pas été

fidèle; mais écoute mes paroles! J’ai été élevé par Emiliani au poste

de grand cheikh de ma tribu; plus tard, je suis allé au Bahr el Arab

où l’appel du Mahdi m’est parvenu: je suis un mahométan croyant et je

l’ai suivi. J’ai vu le Mahdi, j’ai entendu ses leçons, j’ai reconnu

sa mission, j’étais présent lors de sa merveilleuse victoire sur

Youssouf el Shellali, j’ai cru et je crois encore en lui. Je comprends

que toi, appuyé par tes troupes, tu n’aies pas voulu te rendre; nous

avons combattu et chacun cherchait son avantage; j’ai combattu le

Gouvernement et non pas ta personne; Dieu sait que je n’ai pas oublié

ton affection pour moi; arrache l’épine de ton cœur et sois mon frère!»

«Je ne te garde pas rancune à cause de ta conduite, lui répondis-je,

et si j’avais nourri quelque haine contre toi, tes paroles m’auraient

reconcilié.»

«Je te remercie, dit Madibbo; que Dieu te donne la force et de même

qu’il t’a protégé jusqu’à présent, il te protégera encore!»

«Certainement, lui répondis-je, j’ai confiance en Lui. Mais il me

paraîtra difficile de me faire à ma nouvelle situation; il le faudra

bien pourtant.»

«Non pas, pourtant! Je ne suis qu’un Arabe, mais écoute mes paroles.

Sois docile et patient; pratique avant tout cette vertu, car _Allah

ma’a es sabirin_ (Dieu est avec les patients). Mais je suis venu pour

t’adresser une demande. Si tu es véritablement un frère pour moi, je

te prie d’accepter de ma part, en signe d’amitié fidèle, mon propre

cheval. Tu le connais de vieille date, c’est Sakr el Gidad (l’autour

des poules).

Sans attendre de réponse il se leva et sortit. Quelques minutes après,

il rentra tenant par la bride son étalon brun, un des plus beaux et des

plus forts de sa race; il me l’offrit. Je le pris par le licou.

«Je ne t’offenserai pas, lui dis-je, en refusant ton présent; mais,

en ce moment, je n’ai guère besoin d’un cheval et, probablement, je

n’aurai plus besoin de monter beaucoup à l’avenir.»

«Qui le sait! Nous avons coutume de dire: eli omro tawil bichouf ketir

(qui vit longtemps, voit beaucoup)! Tu es jeune; tu auras peut-être

encore souvent besoin d’un cheval, de celui-ci ou d’un autre.»

«Tu peux avoir raison, Madibbo. Eh bien! toi, maintenant, accepte cela

en témoignage de mon amitié!»

Je lui montrai les gros tambours de guerre que mon domestique, sur un

signe, apporta près de moi. C’étaient les mêmes que je lui avais pris

lors de la chute de Kerchou. Je dépendis encore une épée de la muraille

et la posai sur les tambours.

«Aujourd’hui, ajoutai-je, ces choses m’appartiennent encore. Je puis te

les donner. Demain, un autre peut-être pourrait en disposer.»

«Merci, dit le sheikh; c’est avec joie que j’accepte ton présent;

il n’y a que peu de temps que j’ai perdu mes «nahas» (tambours); un

proverbe arabe dit: «er rigal sherada ou radda» (chez les hommes, [il y

a] la fuite et la défense). J’ai beaucoup combattu en ma vie, souvent

j’ai dû prendre la fuite, mais souvent aussi j’ai été victorieux.»

Madibbo fit emporter les tambours et l’épée; puis, nous nous séparâmes.

Cette conversation ne me laissa pas insensible et ces pensées

revenaient continuellement à mon esprit: être soumis, être patient! qui

vit longtemps, voit beaucoup!

Mohammed Khalid me fit appeler; il avait écrit, me dit-il, après mon

arrivée à Sheria et dans cet endroit même, à Saïd bey Djouma, le

sommant de se rendre. Il lui avait envoyé pour le remplacer un certain

Fakîh Abd er Rahman.

Il désirait que je lui fisse part de la reddition de Dara en le sommant

de se rendre lui aussi.

Je lui expliquai que je n’avais plus aucun secrétaire à mon service et

qu’un tel écrit, après la reddition de Dara, ne pouvait revêtir qu’un

caractère absolument privé; je le priais en conséquence d’agir à son

gré, ne refusant pas toutefois d’apposer ma signature.

Ainsi fut fait. Il remit la lettre à un ancien officier de la garnison

de Fascher qui avait été présent lors de la reddition et lui donna

l’ordre de partir sur le champ.

Le lendemain Mohammed Khalid commença à s’assurer du butin. Il ordonna

à tous ceux qui, pendant le combat, étaient restés à Dara et qu’il

considérait comme Ranima[9] (butin de guerre) de quitter leurs maisons

et de se rassembler sur la place du marché, devant le poste de police.

Il ne leur permit d’emporter avec eux que le strict nécessaire. Seuls,

les soldats non gradés étaient exceptés. On me laissa également

tranquille dans ma demeure. Tout ce qu’on enleva dans les habitations

alla grossir le _Bet el Mal_ qu’on avait établi dans la _Moudirieh_

(demeure du gouverneur). Comme on ne trouva que très peu d’argent et

encore moins de bijoux, toutes les personnes qu’on supposa en posséder

furent remises entre les mains des Emirs qui les forcèrent à déclarer

où elles avaient caché leur trésor.

On se servit pour cette inquisition de toutes les cruautés imaginables.

On flagella les malheureux jusqu’au sang, on les roua de coups, on les

pendit par les pieds jusqu’à ce qu’ils devinssent fous. L’un des plus

cruels fut Hasan woled Saad en Nour. En sa présence, je me plaignis à

Mohammed Khalid, de ses procédés inhumains. Irrité, il se tourna vers

moi, disant: «Tu te crois donc toujours le moudir umum du Darfour,

pour te permettre de trouver mauvaises certaines choses». Khalid le

remit à sa place et lui rappela que c’était moi qui l’avais délivré de

Khartoum, où il était prisonnier et qu’aujourd’hui même, il montait

encore le cheval que je lui avais donné; il me répondit alors avec

arrogance: «C’est Dieu seul et non pas toi qui m’a délivré et m’a

donné le nécessaire!» Khalid lui reprocha son manque d’éducation en

des termes très sévères et lui ordonna de nous quitter. Lorsqu’il fut

parti: «Ne prends pas à cœur ses paroles, me dit Khalid, son père Saad

en Nour était un esclave du Sultan et le sang d’un esclave ne se renie

jamais».

Je ne pus m’empêcher de reprocher vivement à Khalid les mauvais

traitements qu’avaient à subir mes anciens administrés et lui rappelai

sa promesse par laquelle il m’avait affirmé que ni hommes, ni femmes,

ni enfants n’auraient à souffrir.

«Dès maintenant, répliqua-t-il brièvement, je ne ratifierai aucune

condamnation à mort. Mais toute fortune cachée, tous biens seront

repris par la force, s’il est nécessaire.»

J’en avais assez vu et rentrai chez moi. Les malheureux, chassés de

leurs demeures, en étaient réduits à tendre, en suppliants, sur mon

passage ou dans mon habitation, ces mains qui jusqu’alors les avaient

nourris. Je ne pouvais leur donner que du blé que j’avais amassé dans

des temps meilleurs; il ne me restait aucun argent, ayant dépensé

depuis longtemps tout celui que je possédais.

Les domestiques des fonctionnaires furent répartis entre les Mahdistes.

Les plus jeunes et les plus jolies filles furent envoyées au harem du

Mahdi.

Sept jours s’étaient écoulés depuis la reddition de Dara. On vint

prévenir Mohammed Khalid que Saïd bey Djouma avait envoyé les plus

notables des siens pour annoncer sa soumission. La députation attendait

ses ordres aux portes de la ville. Khalid rassembla toutes ses forces

et alla à leur rencontre. L’ambassade se composait de Omer woled Dorho

accompagné de quelques-uns de ses officiers, ainsi que de Ali effendi

Shirmi, président du tribunal, Hanafi el Kourechi, cadi-umum à Fascher,

Ali bey Khabir etc. Après des salutations très amicales, un scribe

remit le document signé par Saïd bey Djouma, confirmant la reddition

de la ville à Fakîh Abd er Rahman, auquel on avait donné, en outre,

le relevé des fournitures se trouvant dans les magasins, ainsi que la

désignation des bouches à feu, des fusils et des munitions.

Mohammed Khalid, enchanté de la reddition de la capitale du pays,

conduisit ses hôtes dans la ville, les hébergea du mieux qu’il lui fut

possible et s’engagea non seulement à protéger et à épargner la vie

des habitants de Fascher, mais encore à leur abandonner la moitié de

leur fortune, de manière à restreindre ainsi la confiscation à l’autre

moitié seulement.

Mais dès le lendemain, le bruit se répandit que la garnison regrettait

d’avoir promis de se rendre; le soir même Fakîh Abd er Rahman envoya la

nouvelle qu’on l’avait sommé de quitter Fascher, qu’il avait obtempéré

à cet ordre et que la garnison se préparait à la défense.

Mohammed Khalid et la députation de Fascher s’enquirent auprès du

porteur de cette nouvelle, de la cause qui avait pu décider Djouma à

changer aussi subitement de résolution. Il leur fut répondu que ce

revirement était dû surtout à l’influence d’une partie des officiers

qui avaient appris les mauvais traitements subis par leurs camarades de

Dara et qui, craignant semblable sort, avaient décidé de défendre la

ville jusqu’au bout.

Khalid alors fit savoir à toutes les troupes disponibles qu’elles

eussent à se tenir prêtes, en vue d’une expédition. Toute la garnison

de Dara, excepté les officiers qu’on gardait à vue devait y prendre

part.

Il attendit deux jours encore. Lorsque la nouvelle lui fut confirmée

par des soldats d’Omer woled Dorho et quelques serviteurs d’Ali bey

Khabir arrivant de Fascher, il se mit en marche le 3 janvier 1884.

Je dus aussi l’accompagner.

Les habitants du pays se joignirent en masse à l’expédition.

Khalid, ses Emirs et les soldats précédemment à Dara, placés sous le

commandement de Mohammed Agha Soliman, atteignirent le 7 janvier Woad

Berag, distant de trois kilomètres de Fascher et il établit son camp en

cet endroit.

Le lendemain il me fit signer une lettre qu’il avait écrite en mon nom,

rappelant à Djouma et à ses officiers leur promesse et les sommant

de capituler. Ma lettre, ou plutôt la sienne, resta sans réponse; on

comprit que, soumis à Khalid, je devais faire ce que bon lui semblait.

Un messager toutefois vint annoncer, qu’après les cruautés commises à

l’égard de leurs camarades, à Dara, tous étaient décidés à se défendre

et qu’il en adviendrait ce qu’il pourrait.

Les habitants de Fascher eurent connaissance de cette décision. Tous

quittèrent la ville; ceux qui étaient valides se joignirent à Mohammed

Khalid, et cet exemple fut suivi aussi par les soldats de Dorho

habitant hors des fortifications.

Khalid ordonna le siège de Fascher et remit à Omer woled Dorho le

commandement en chef.

Je me rendis auprès de Mohammed Khalid et demandai à lui parler seul.

Entre nous je lui déclarai que la lutte de la garnison n’avait été

provoquée que par les mesures qu’il avait prises contre les employés du

Gouvernement qui étaient maltraités avec son consentement tacite, d’une

manière honteuse par ses gens. J’ajoutai qu’en aucun cas je n’étais

disposé à prendre part à un combat contre mes anciens administrés

et lui demandai la permission de retourner à Dara, car, comme il le

savait, j’étais encore souffrant. Il m’assura que, grâce à l’affection

qu’il me portait et parce qu’autrefois j’avais été son supérieur, il ne

tiendrait pas compte de mes paroles trop vives; puis, il finit par me

permettre de rentrer à Dara, après toutefois que je lui eus promis de

m’abstenir de toute intrigue et de toute action perfide à son égard.

A cette occasion, il me montra quelques lettres qui m’avaient été

adressées, mais qu’il avait ouvertes. Elles contenaient les réponses à

mes rapports envoyés autrefois de Dar Beni Halba au Caire, via Siout.

On avait chargé des Arabes de me les apporter au Darfour, contre bonne

récompense.

Dès leur entrée dans le pays, ces messagers avaient été faits

prisonniers par les Arabes Seïadia et remis à Khalid, lors de son

arrivée près de Fascher. Il me permit de prendre connaissance de ces

missives qui toutes étaient de dates très anciennes.

Le premier message était signé par S. A. le Khédive Mohammed Tewfik. Il

m’exprimait sa satisfaction de mes services, me conseillait de ne pas

me relâcher dans l’accomplissement de mes devoirs et m’annonçait qu’il

allait envoyer une armée au Kordofan sous les ordres du général Hicks,

lequel assurément rétablirait sous peu la paix dans le pays.

La seconde lettre venait du président du Conseil des Ministres, Nubar

Pacha. Il m’exprimait aussi sa satisfaction à mon égard et me faisait

part également de l’expédition conduite par Hicks.

Quelques lignes de Zobeïr Pacha me priaient de lui donner des nouvelles

de la famille de son fils Soliman, dont j’ai raconté la mort. Zobeïr

m’envoyait ses meilleures salutations. Soliman n’avait eu, à ma

connaissance, qu’un fils; j’avais remis ce dernier, ainsi que sa mère,

aux soins d’Omer woled Dorho qui devait, à la première occasion, les

faire conduire chez les parents de Zobeïr, habitant les bords du Nil.

La mère toutefois s’était remariée avec un des parents d’Omer et

l’enfant lui avait été laissé.

On se figurera aisément avec quel bonheur je parcourais ces lettres.

Quelles espérances n’avait-on pas fondées en l’expédition de Hicks!

Espoirs déçus! Je surmontais l’émotion qui me gagnait et rendis les

lettres à Mohammed Khalid.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 24 / 25 段