Elle fut repoussée; dans sa fuite désordonnée, elle arriva à proximité

de l’infanterie en même temps que l’ennemi qui la poursuivait; les

fantassins ne voulurent pas tirer, de crainte de tuer les cavaliers;

il s’ensuivit une mêlée générale. De minute en minute s’accroissait

le nombre des porteurs de lances. . . . . . Les hommes de Omer

succombèrent à la force. Douze fusiliers et cent quatre vingts

cavaliers purent seuls se sauver. Le canon, les armes, les munitions

furent perdus. Les voies de communication entre Fascher et Dara

étant cernées, ce ne fut qu’en allouant de fortes indemnités que je

trouvai des gens disposés à porter à travers le territoire ennemi mes

instructions à Saïd bey Djouma. Je lui ordonnai de nouveau d’améliorer

sans retard les moyens de défense, si ce n’était pas encore fait,

d’amasser la plus grande quantité de blé possible, et, dans le cas où

il le pourrait, d’envoyer à Fascher la garnison d’Omm Shanger, ainsi

que je l’avais ordonné précédemment.

Plus d’un mois auparavant mes officiers et moi, nous avions examiné le

plan d’abandonner Dara et de réunir sa garnison à celle de Fascher. Je

m’étais alors heurté à une résistance directe.

Les uns étaient pour, les autres contre cette idée. Comme nous avions

mis toutes nos espérances en l’expédition de Hicks, j’avais finalement

abandonné le projet; car Hicks étant vainqueur, le Darfour et moi-même

étions sauvés; s’il était vaincu, nos forces réduites, quoique

concentrées à Fascher, ne pourraient rien entreprendre contre tout le

Soudan.

L’état de mes munitions laissait à désirer; et comment en aurait-il pu

être autrement après tant de combats? Il me fallut songer à y remédier.

Nous avions assez de poudre et de douilles; mais le plomb nous faisait

défaut. Les munitions des fusils à percussion étant encore en

abondance et nous servant très peu, on les fondit pour en faire des

balles de Remington, tandis que pour les autres armes on en fit avec

le cuivre emmagasiné en grande quantité. Quand toute la provision fut

épuisée, je fis même acheter les bracelets en cuivre dont se parent les

nègres.

Moslim woled Kabachi nous annonça, un jour, que Abo bey campait à

Sheria avec une troupe de Mima et de Khauabir.

La fièvre ne m’aurait pas permis de me tenir à cheval. Ne pouvant donc

pas tenter moi-même une expédition, je résolus, de concert avec mes

officiers d’envoyer Koukou Agha, un vaillant officier soudanais, avec

quatre vingts hommes, pour surprendre Abo bey qui se trouvait à environ

huit lieues de là.

Il ne nous parut pas prudent de confier à Koukou Agha une force plus

considérable; Moslim woled Kabachi s’offrit d’accompagner les soldats,

à titre de guide. Ils quittèrent Dara, le soir même, accompagnés de nos

meilleurs vœux. Le lendemain déjà, Moslim rentra avec dix hommes; il

était grièvement blessé.

«Où est Koukou Agha; où sont les soldats?» lui criai-je.

«Dispersés ou morts, répondit-il avec calme; mais tranquillise-toi;

beaucoup reviendront; d’un trait je suis rentré t’apporter moi-même la

nouvelle.»

«Comment cela s’est-il passé, voyons, raconte donc?» répliquai-je avec

impatience. Epuisé, il s’assit tout au bord du tapis, pour ne point

répandre dessus le sang qui coulait encore de ses blessures.

«Nous marchâmes toute la nuit, commença-t-il, et ne prîmes qu’un court

repos. Abo bey, qui avait reçu des renforts la veille, c’est-à-dire

hier, fut averti de notre présence par ses espions. Il laissa brûler

les feux de son bivouac et se posta en embuscade sur le chemin que

nous devions parcourir. Avant l’aube, nous parvînmes à proximité de

son camp et comme nous nous disposions à le surprendre, soudain nous

fûmes attaqués, en pleine obscurité, par Abo bey et ses gens. Je fus

séparé de Koukou Agha qui, tout en combattant, se retira sur une petite

colline à proximité. Je gardai plutôt la direction du Sud et avec

quelques soldats je battis en retraite jusqu’ici. Dix sont revenus avec

moi; il est à espérer que Agha et le reste du détachement arriveront

aussi.»

Nous attendîmes deux jours, mais en vain. Excepté quatre hommes,

personne ne revint. Il était certain maintenant que Koukou Agha et les

autres hommes avaient succombé. La défaite de Omer woled Dorho par les

Mima et sa perte près de Sheria eurent naturellement pour conséquence

l’extension de la révolte: celui qui ne le faisait pas par conviction,

se joignait par crainte aux rebelles. Moslim woled Kabachi amena sa

famille dans notre forteresse et jura solennellement de vaincre ou de

mourir avec nous.

Je fis appel aussi à Hasan woled Saad en Nour, que j’avais conduit

dans le temps de Khartoum dans sa patrie; je le mandai à Dara et lui

ordonnai de rester auprès de moi. Je lui assignai une maison en dehors

de la forteresse; il y amena une de ses femmes, afin de me convaincre

ainsi qu’il était bien décidé à rester auprès de moi. Comme il avait

récemment perdu son cheval, je lui en fis cadeau d’un provenant de

mon écurie, espérant me l’attacher ainsi davantage et obtenir de lui,

à cause de sa connaissance exacte du pays et de ses relations, des

renseignements utiles à mon but. Mais je me trompais sur son compte.

Oubliant tout ce que j’avais fait pour lui à Khartoum, il me quitta

sous le prétexte d’aller rendre visite à un parent qui se trouvait

dans le voisinage et s’en alla, sur le cheval que je lui avais donné,

directement à El Obeïd, pour se présenter au Mahdi comme un de ses

fidèles adhérents.

Madibbo, profondément blessé dans sa fierté, de la perte de ses

gros tambours de guerre, ce qui est considéré au Soudan comme une

grande honte, rassembla toutes ses forces et fit appel à toutes les

tribus pour qu’elles se joignissent à lui afin de m’assiéger et de me

contraindre à me rendre.

Il ne m’était plus possible depuis longtemps d’envoyer à Khartoum des

nouvelles de ma situation qui devenait de jour en jour plus critique,

car les Mahdistes fouillaient avec le plus grand soin tous ceux qui

leur étaient suspects et avaient toujours la chance de découvrir mes

lettres. J’avais expédié un rapport sur notre situation pendant la

bataille avec les Beni Halba; je l’avais envoyé à Kobbé, où il fut

remis à une caravane partant pour Siout par le Darb el Arbaïn. Coudre

des lettres dans des semelles de souliers, les enfermer dans le fond

des cruches employées aux ablutions ou les cacher dans des bois de

lances creux, c’était là des moyens usés depuis longtemps.

Un matin, en faisant ma ronde dans la forteresse, j’observai des

soldats qui soignaient un âne paralysé. Ils couchèrent à terre et

attachèrent l’animal qui souffrait des jambes de devant; ensuite ils

lui firent une incision à l’omoplate droite et lui introduisirent entre

chair et peau un bâton de la grosseur du doigt à la profondeur de

quelques centimètres environ. Après avoir ainsi agrandi la blessure,

ils ressortirent le bâton et répandirent de la soude en poudre dans la

fente qui en résultait.

J’avais depuis quelques jours déjà trouvé un Fellata qui était prêt

à porter des nouvelles au gouverneur général à Khartoum. Mais je ne

savais pas jusqu’à présent dans quoi je pourrais bien cacher le billet

chiffré déjà tout préparé, de la grandeur environ d’une feuille de

papier à cigarette. Or, ces soldats venaient de me donner une idée.

J’achetai un âne vigoureux et entrepris sur lui la même opération. Je

roulai le billet dans un petit morceau de vessie desséchée provenant

d’un jeune bouc. Avec l’enveloppe, il avait à peine la grandeur d’un

timbre-poste; je l’introduisis entre la chair et la peau de l’âne par

la fente pratiquée sur l’omoplate et recousis la petite blessure avec

un fil de soie. De l’extérieur on ne pouvait remarquer que la blessure

fraîche et superficielle, large d’un doigt à peine, et l’âne restait

absolument propre à la marche. C’est ainsi que j’expédiai ma lettre!

Le messager que je revis longtemps après, m’assura avoir indiqué la

cachette et remis la lettre à Alâ ed Din Pacha, qu’il avait rencontré

dans l’armée déjà en marche. Il m’affirma qu’Alâ ed Din lui avait

dit que, comme les troupes marchaient directement sur El Obeïd, il

ne jugeait pas nécessaire de répondre. Et, comme l’homme refusait de

marcher avec l’armée, le gouverneur l’avait expédié vers moi à El Obeïd

pour m’accuser réception de mes nouvelles.

La plupart des tribus avaient répondu à l’appel de Madibbo et s’étaient

réunies à une journée de marche de Dara pour avancer en commun. Le

sheikh des Messeria, Abdullahi Omdramo, qui, par crainte pour ses

biens, s’était joint pour la forme aux rebelles, m’apporta secrètement

cette nouvelle. Ismaïn woled Bernou était arrivé à Dara avec sa

famille, ainsi que Abaker el Begaoui avec la plus grande partie de

sa tribu; celle-ci éleva, à une distance d’environ 600 mètres de la

forteresse, un camp fortifié et le renforça d’un parapet.

Les rebelles étaient arrivés tout près de Dara et tentèrent de nuit une

surprise sur le camp du sultan Abaker, mais ils furent repoussés par

ses Basingers avec l’aide de mes gens.

Mon plus grand souci était l’obligation d’économiser soigneusement les

munitions; il me restait en tout à peine 12 douzaines de cartouches

par fusil. C’était trop peu pour m’engager dans un combat sérieux

qui aurait pu me coûter la moitié de mes munitions; l’heure de la

délivrance que nous attendions étant encore lointaine, je devais songer

à me délivrer de mes ennemis si possible d’une manière paisible et

à gagner du temps. Je fis avertir secrètement Abdullahi Omdramo, le

sheikh des Messeria, qui m’était fidèle et dévoué, qu’il devait engager

les chefs des tribus unies à me faire des propositions de paix; la

chose devait toutefois leur être présentée comme si cette proposition

émanait de lui seul. Il fit ce que je lui demandais et fut lui-même

chargé par les assiégeants de me sommer de me rendre.

Dans notre entretien, il me communiqua confidentiellement que mes

ennemis étaient en très grand nombre et qu’ils étaient de nouveau

enflammés pour le combat par les derniers écrits du Mahdi.

Je lui dis être disposé à capituler. Mais je ne voulais pas remettre ma

vie et celle de mes hommes entre les mains de tribus avec lesquelles

j’étais en guerre depuis une année. Je ne pouvais et ne voulais traiter

qu’avec un envoyé spécial du Mahdi, muni des pouvoirs nécessaires pour

discuter les conditions à fixer. Il promit de faire son possible pour

que mon offre fut acceptée et nous convînmes de désigner un palmier

se trouvant à quelques centaines de pas de la forteresse, sur une

place tout à fait libre, comme lieu de conférences. Quelques heures

après, Abdullahi Omdramo revint vers moi et m’annonça joyeusement que

tous les chefs, maintenant appelés émirs, étaient d’accord sur ma

proposition et prêts à traiter; seul Madibbo y était opposé, maintenant

la continuation du siège et la reddition par la force.

Je fixai notre entrevue pour le lendemain, au lever du soleil, sous

l’arbre en question et fis le serment comme Abdullahi Omdramo m’en

exprima le désir de la part des émirs, que ceux-ci, dans le cas où les

négociations échoueraient, pourraient retourner auprès des leurs sans

danger.

Je fixai par contre la condition que seuls les émirs, sans aucune

suite, devraient se rendre au lieu du rendez-vous.

Après le lever du soleil, mon fidèle intermédiaire arriva; les émirs

étant déjà sur la place et seuls, je m’y rendis accompagné de deux

serviteurs bien armés.

Mohammed effendi Farag et le cadi voulaient m’accompagner avec une

escorte; mais, je leur expliquai que les Arabes auraient plus de

confiance en moi seul, et que peut-être aussi pourraient-ils craindre

une trahison à l’aspect de mon escorte et s’en retourner sans autre

forme. Je les priai en conséquence de m’attendre dans la «batterie»,

éloignée de l’arbre de 400 pas environ.

Le sheikh Abdullahi Omdramo était parti pour chercher ses compagnons

et apparut au bout de quelques minutes avec eux. Je reconnus Abo bey,

de la tribu des Bertis, Mohammed Abou Salama de la tribu de Maalia,

Helou woled Djona de la tribu des Beni Halba et Hamed Noer de la tribu

des Habania. Ils me saluèrent d’une façon très cordiale et nous nous

assîmes, comme si jamais rien ne s’était passé entre nous. Je fis

apporter des dattes par mon jeune domestique non seulement pour leur

témoigner une bonne hospitalité, mais avant tout pour leur prouver que,

malgré de longs combats et le siège actuel, je disposais encore d’un

tel mets de luxe.

Je m’informai de Madibbo; on me répondit qu’il refusait absolument

d’entrer dans les négociations; mais que, si celles-ci aboutissaient à

un résultat entre nous, il donnait d’avance son adhésion à la majorité.

Je leur exposai que j’étais prêt à me rendre au Mahdi, mais qu’on ne

pouvait pas me demander de me livrer, moi et mes gens, aux tribus

arabes, nos ennemies et qui jusqu’ici avaient été battues par nous.

«Lequel de vous est réellement le chef? A qui devrais-je remettre les

armes, l’argent et toutes mes forces?» leur demandai-je, connaissant

bien leur jalousie. Ils m’expliquèrent que, comme auparavant, chacun

était encore chef de sa tribu; que seul le but de combattre pour le

Mahdi et la religion les avait réunis, mais qu’en réalité aucun d’eux

n’était placé au-dessus des autres. Après de longs discours, nous

tombâmes enfin d’accord: j’enverrais un de mes hommes, un blanc et de

plus un Egyptien, auquel deux des leurs seraient adjoints, porteurs

d’une lettre adressée au Mahdi à El Obeïd, pour lui faire savoir

que j’étais disposé à me soumettre. En même temps, Abo bey posa la

condition qu’Omm Shanger devait cesser les hostilités.

Puis on se déclara d’accord sur ce point, que: toutes les tribus

rentreraient chez elles sans retard et qu’un armistice serait conclu en

attendant la réponse du Mahdi. En outre, la population du pays aurait

droit de vendre comme auparavant, sur la place libre s’étendant devant

la forteresse, ses produits, céréales, bétail, etc.

Les conditions posées des deux côtés furent acceptées et nous jurâmes

sur le Coran de les observer strictement. Le porteur du message pour

le Mahdi et désigné, sur leur demande, fut Ahmed el Kritli, que les

sheikhs arabes connaissaient depuis longtemps. Il avait été autrefois

au service du Gouvernement comme kawas et chef de 25 cavaliers.

Comme il était blanc, qu’il avait de longues moustaches blondes et

qu’il avait été désigné autrefois pour la perception des impôts, on

crut avoir trouvé en lui l’homme qu’il fallait, représentant bien et

expérimenté!

Nous nous séparâmes; l’après-midi à la même place, une nouvelle

entrevue devait avoir lieu pour entendre la lecture des lettres à

expédier au Mahdi.

Mohammed effendi Farag et le cadi furent très satisfaits de cet accord.

Nous gagnions ainsi du temps et avions l’occasion d’augmenter notre

provision de fourrage. Je donnai l’ordre à Ahmed el Kritli de se tenir

prêt à partir le soir même et fis ensuite rédiger les lettres pour le

Mahdi ainsi que pour la garnison d’Omm Shanger.

A l’heure fixée, nous nous rencontrâmes de nouveau sous l’arbre.

Madibbo de nouveau ne parut pas parmi les autres: il avait déclaré

qu’en ce qui le concernait, il n’accepterait jamais ces conditions qui

n’étaient de ma part que mensonge et tromperie. Mais les autres émirs

déclarèrent vouloir s’en tenir à l’accord juré et abandonner Madibbo

à lui-même s’il ne se décidait pas à se joindre à eux à la dernière

heure. Je fis donner lecture de la lettre préparée pour le Mahdi; en

voici à peu près la teneur:

«Au nom du Dieu de bonté et de miséricorde! De la part de l’esclave de

son Dieu, Abd el Kadir Saladin (Slatin) à Sejjid Mohammed le Mahdi;

Dieu le protège et confonde ses ennemis! Amen.

«Depuis longtemps je défends les biens à moi confiés par mon

Gouvernement; mais contre la volonté de Dieu il n’y a pas à lutter. Je

déclare par la présente me soumettre à lui et à toi, mais seulement à

la condition que tu m’envoies un de tes parents, investi par toi d’une

autorité suffisante, pour recevoir de moi le pays et le gouverner en

paix. J’exige de toi la promesse de protéger dans leur liberté et leur

vie tous les hommes, femmes et enfants qui se trouvent dans la place

forte. Pour tout le reste, je m’en remets à ta générosité.»

Cette rédaction trouvée bonne, la lettre fut cachetée en leur présence

et remise à Ahmed el Kritli.

Je m’exprimai d’autre part en ces termes à la garnison d’Omm Shanger:

«Au commandant de la garnison d’Omm Shanger!

«Contraint par les circonstances, j’ai écrit au Mahdi et lui ai offert

la soumission du Darfour sous certaines conditions. Abo bey, qui vous

fait parvenir cette lettre, s’est engagé à décider l’ennemi assiégeant

Omm Shanger à la retraite et vous recevrez pour instructions de cesser

les hostilités. Mais je vous interdis, en ma qualité de supérieur, de

remettre à l’ennemi la ville, les armes on le matériel de guerre sans

que je sois moi-même présent.»

Abo bey souleva quelques objections contre cette lettre et voulut

supprimer complètement la dernière phrase. Mais, quand je lui eus

exposé que la chose principale était que je me soumisse au Mahdi et

qu’Omm Shanger cessât les hostilités, il se déclara satisfait.

Dans le cours de la journée, je donnai à Ahmed el Kritli des

instructions précises pour qu’il expliquât au Mahdi particulièrement et

qu’il fit connaître également à Zogal bey que la reddition du Darfour

se heurterait à des difficultés avant la bataille décisive avec le

corps expéditionnaire; c’est pourquoi le résultat de cette rencontre

imminente devait être attendu.

Abo bey et Mohammed Abou Salama me demandèrent encore de mettre en

liberté les parents de Zogal, ce que je refusai, jusqu’à l’arrivée de

l’envoyé du Mahdi. Nos pourparlers étant clos à la satisfaction des

deux parties, nous nous séparâmes.

Ahmed el Kritli se rendit aussitôt dans le camp des émirs et, au

coucher du soleil, nous entendîmes les roulements sourds du tambour. On

battait la retraite, et peu après les assiégeants avaient quitté Dara.

J’envoyai des émissaires pour prendre des informations au sujet de

Madibbo. Ce dernier s’était aussi retiré: il s’était donc décidé à se

joindre à ses camarades.

Les communications avec Fascher étant interrompues, je ne reçus que

longtemps après, un rapport de Saïd bey Djouma, m’annonçant que les

tribus de la province de Fascher s’étaient révoltées; bien qu’elles

n’eussent pas jusqu’ici attaqué la ville elle-même, elles avaient

«coupé les vivres».

Alors ce fut pour moi des jours d’angoisse. Je savais que l’armée de

Hicks Pacha devait être arrivée en ce moment près d’El Obeïd et qu’on

devait livrer un combat décisif, duquel dépendait notre sort.

Je fis moi-même des achats de céréales sur le marché et m’informai à

cette occasion auprès des marchands des bruits répandus dans le pays.

Tous savaient qu’une grande armée était en marche contre le Mahdi,

mais on ignorait tout dénouement. Au milieu de novembre, le bruit

de la victoire du corps expéditionnaire se répandit, mais ne fut

accueilli par nous qu’avec prudence. Les bruits les plus divers, les

nouvelles les plus contradictoires circulèrent ensuite chaque jour et

nous passâmes des semaines entières dans l’angoisse et en proie à une

anxiété énorme.

Ce ne fut qu’à la fin de novembre que nos doutes furent levés et nos

espérances déçues: je reçus d’une source certaine la terrible nouvelle

de la défaite complète du corps commandé par le général Hicks.

Le désespoir s’empara de nous tous. Nous étions livrés à l’ennemi,

après avoir enduré tant de fatigues et de peines! Aucun moyen

d’échapper à notre sort! Mais la nouvelle n’était-elle peut-être pas

fausse ou exagérée? Peut-être pouvions-nous encore nourrir quelque

espoir?...

Malheureusement la nouvelle était exacte. Les détails de

l’anéantissement complet de l’armée nous arrivaient toujours plus

précis. Nous reçûmes en outre l’avis que Omm Shanger s’était rendue à

Zogal bey, nommé par le Mahdi émir de l’ouest (Emir el Gherb).

Le 20 décembre, Ahmed el Kritli arriva lui-même, vêtu d’une gioubbe

maculée de sang, aux portes de la forteresse. Amené devant moi, il

confirma la triste nouvelle; il me dépeignit en couleurs vivantes

et terribles l’affreuse débâcle de l’armée de Hicks, à laquelle il

avait assisté lui-même. Il m’apportait un écrit de Zogal, dans lequel

celui-ci me sommait de me rendre; en même temps il me faisait remettre,

comme preuve de la défaite du corps égyptien, plusieurs commissions

d’officiers supérieurs, des rapports et les journaux du colonel

Farquhar et de O’Donovan.

Ahmed el Kritli me fit part également de la reddition d’Omm Shanger;

Zogal se trouvait à Bringal, en compagnie d’Abd er Rahman woled Ahmed

Cherfi, Saïd Abd es Samad, tous deux proches parents du Mahdi, des

émirs Omer woled Elias Pacha, Djaber woled et Thajjib, Hasan woled en

Negoumi et d’autres. Il était impossible, et dans quel but du reste,

de tenir la chose cachée plus longtemps! Je convoquai donc tous les

officiers, le cadi et le Serr et Toudjar (chef des marchands) et, en

leur présence, j’ordonnai à Ahmed el Kritli de recommencer son récit.

Lorsqu’il eut terminé, j’invitai les officiers à discuter entre eux et

à prendre une résolution sans s’occuper de moi, me réservant d’examiner

le résultat de leur décision, et de l’accepter ou de le repousser.

Le soir Mohammed effendi Farag et Ibrahim effendi et Toubki, commandant

de la batterie, me communiquèrent que les officiers avaient voté à

l’unanimité la reddition de la ville au Mahdi ou à Zogal bey. Les

motifs sur lesquels ils se basaient étaient les suivants: chacun

jusqu’au dernier homme savait que nous n’avions plus à compter sur

une délivrance quelconque. L’effectif des troupes régulières à Dara

était de 510 hommes, au nombre desquels beaucoup étaient incapables de

combattre. En outre, l’esprit des troupes était devenu tel que l’on ne

pouvait plus espérer une victoire, même avec un plus grand nombre de

soldats. De plus, les munitions étaient insuffisantes pour repousser

une attaque sérieuse, et à plus forte raison pour pouvoir prendre

l’offensive en cas de succès.

Mohammed Farag et Ibrahim et Toubki me prièrent de bien peser ces

motifs et de m’associer à leur décision; d’après leur conviction, il

n’y avait pas d’autre parti à prendre.

Je promis d’examiner la chose à fond et leur ordonnai de se présenter

le lendemain au lever du soleil. Je passai la nuit sans dormir, on le

comprend. Après tant d’efforts et tant de dangers surmontés, j’en étais

donc arrivé à me rendre à l’ennemi! Et quel sort m’attendait!

J’envisageai ma situation dans ces longues heures d’insomnie. Durant

quatre années je m’étais efforcé loyalement de maintenir l’autorité

du Gouvernement dans la province confiée à ma garde; d’abord, contre

les révolutions locales, et plus tard contre le mouvement général du

fanatisme, qui avait fait trembler mon pouvoir sur ses bases.

Ce nouveau fanatisme s’était emparé de mes officiers et de mes

soldats et, les avait bientôt complètement dominés, bien qu’ils

gardassent cachés devant le monde aussi longtemps que possible leurs

véritables sentiments. Si l’expédition de Hicks réussissait, il y

avait, pensaient-ils, de fortes raisons pour croire au relèvement de

l’autorité déchue du Gouvernement et ils espéraient que des avantages

seraient alors accordés à tous ceux qui lui seraient restés fidèles.

J’avais mis en œuvre tous mes moyens moraux et physiques pour prouver

aux officiers comme aux hommes que le Gouvernement serait victorieux.

Aujourd’hui on savait que le secours ne viendrait jamais, et la

défection se produisait. Combien j’eus à lutter contre l’intrigue au

dedans et au dehors, et avec quel succès, le lecteur pourra en juger

lui-même! Avec le peu de munitions que j’avais en ma possession, je

pouvais bien tenir encore quelques heures ou même quelques jours.

Mais les officiers et les soldats obéiraient-ils à mes ordres? Ils

n’avaient ni le désir, ni le cœur de combattre plus longtemps; car ils

savaient aussi bien que moi que tout effort serait vain. Et pourquoi

les aurais-je forcés à se sacrifier eux-mêmes, ainsi que leurs femmes

et leurs enfants, pour une cause en laquelle ils n’avaient plus de

confiance et qui ne pouvait plus être sauvée?

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 23 / 25 段