de l’infanterie en même temps que l’ennemi qui la poursuivait; les
fantassins ne voulurent pas tirer, de crainte de tuer les cavaliers;
il s’ensuivit une mêlée générale. De minute en minute s’accroissait
le nombre des porteurs de lances. . . . . . Les hommes de Omer
succombèrent à la force. Douze fusiliers et cent quatre vingts
cavaliers purent seuls se sauver. Le canon, les armes, les munitions
furent perdus. Les voies de communication entre Fascher et Dara
étant cernées, ce ne fut qu’en allouant de fortes indemnités que je
trouvai des gens disposés à porter à travers le territoire ennemi mes
instructions à Saïd bey Djouma. Je lui ordonnai de nouveau d’améliorer
sans retard les moyens de défense, si ce n’était pas encore fait,
d’amasser la plus grande quantité de blé possible, et, dans le cas où
il le pourrait, d’envoyer à Fascher la garnison d’Omm Shanger, ainsi
que je l’avais ordonné précédemment.
Plus d’un mois auparavant mes officiers et moi, nous avions examiné le
plan d’abandonner Dara et de réunir sa garnison à celle de Fascher. Je
m’étais alors heurté à une résistance directe.
Les uns étaient pour, les autres contre cette idée. Comme nous avions
mis toutes nos espérances en l’expédition de Hicks, j’avais finalement
abandonné le projet; car Hicks étant vainqueur, le Darfour et moi-même
étions sauvés; s’il était vaincu, nos forces réduites, quoique
concentrées à Fascher, ne pourraient rien entreprendre contre tout le
Soudan.
L’état de mes munitions laissait à désirer; et comment en aurait-il pu
être autrement après tant de combats? Il me fallut songer à y remédier.
Nous avions assez de poudre et de douilles; mais le plomb nous faisait
défaut. Les munitions des fusils à percussion étant encore en
abondance et nous servant très peu, on les fondit pour en faire des
balles de Remington, tandis que pour les autres armes on en fit avec
le cuivre emmagasiné en grande quantité. Quand toute la provision fut
épuisée, je fis même acheter les bracelets en cuivre dont se parent les
nègres.
Moslim woled Kabachi nous annonça, un jour, que Abo bey campait à
Sheria avec une troupe de Mima et de Khauabir.
La fièvre ne m’aurait pas permis de me tenir à cheval. Ne pouvant donc
pas tenter moi-même une expédition, je résolus, de concert avec mes
officiers d’envoyer Koukou Agha, un vaillant officier soudanais, avec
quatre vingts hommes, pour surprendre Abo bey qui se trouvait à environ
huit lieues de là.
Il ne nous parut pas prudent de confier à Koukou Agha une force plus
considérable; Moslim woled Kabachi s’offrit d’accompagner les soldats,
à titre de guide. Ils quittèrent Dara, le soir même, accompagnés de nos
meilleurs vœux. Le lendemain déjà, Moslim rentra avec dix hommes; il
était grièvement blessé.
«Où est Koukou Agha; où sont les soldats?» lui criai-je.
«Dispersés ou morts, répondit-il avec calme; mais tranquillise-toi;
beaucoup reviendront; d’un trait je suis rentré t’apporter moi-même la
nouvelle.»
«Comment cela s’est-il passé, voyons, raconte donc?» répliquai-je avec
impatience. Epuisé, il s’assit tout au bord du tapis, pour ne point
répandre dessus le sang qui coulait encore de ses blessures.
«Nous marchâmes toute la nuit, commença-t-il, et ne prîmes qu’un court
repos. Abo bey, qui avait reçu des renforts la veille, c’est-à-dire
hier, fut averti de notre présence par ses espions. Il laissa brûler
les feux de son bivouac et se posta en embuscade sur le chemin que
nous devions parcourir. Avant l’aube, nous parvînmes à proximité de
son camp et comme nous nous disposions à le surprendre, soudain nous
fûmes attaqués, en pleine obscurité, par Abo bey et ses gens. Je fus
séparé de Koukou Agha qui, tout en combattant, se retira sur une petite
colline à proximité. Je gardai plutôt la direction du Sud et avec
quelques soldats je battis en retraite jusqu’ici. Dix sont revenus avec
moi; il est à espérer que Agha et le reste du détachement arriveront
aussi.»
Nous attendîmes deux jours, mais en vain. Excepté quatre hommes,
personne ne revint. Il était certain maintenant que Koukou Agha et les
autres hommes avaient succombé. La défaite de Omer woled Dorho par les
Mima et sa perte près de Sheria eurent naturellement pour conséquence
l’extension de la révolte: celui qui ne le faisait pas par conviction,
se joignait par crainte aux rebelles. Moslim woled Kabachi amena sa
famille dans notre forteresse et jura solennellement de vaincre ou de
mourir avec nous.
Je fis appel aussi à Hasan woled Saad en Nour, que j’avais conduit
dans le temps de Khartoum dans sa patrie; je le mandai à Dara et lui
ordonnai de rester auprès de moi. Je lui assignai une maison en dehors
de la forteresse; il y amena une de ses femmes, afin de me convaincre
ainsi qu’il était bien décidé à rester auprès de moi. Comme il avait
récemment perdu son cheval, je lui en fis cadeau d’un provenant de
mon écurie, espérant me l’attacher ainsi davantage et obtenir de lui,
à cause de sa connaissance exacte du pays et de ses relations, des
renseignements utiles à mon but. Mais je me trompais sur son compte.
Oubliant tout ce que j’avais fait pour lui à Khartoum, il me quitta
sous le prétexte d’aller rendre visite à un parent qui se trouvait
dans le voisinage et s’en alla, sur le cheval que je lui avais donné,
directement à El Obeïd, pour se présenter au Mahdi comme un de ses
fidèles adhérents.
Madibbo, profondément blessé dans sa fierté, de la perte de ses
gros tambours de guerre, ce qui est considéré au Soudan comme une
grande honte, rassembla toutes ses forces et fit appel à toutes les
tribus pour qu’elles se joignissent à lui afin de m’assiéger et de me
contraindre à me rendre.
Il ne m’était plus possible depuis longtemps d’envoyer à Khartoum des
nouvelles de ma situation qui devenait de jour en jour plus critique,
car les Mahdistes fouillaient avec le plus grand soin tous ceux qui
leur étaient suspects et avaient toujours la chance de découvrir mes
lettres. J’avais expédié un rapport sur notre situation pendant la
bataille avec les Beni Halba; je l’avais envoyé à Kobbé, où il fut
remis à une caravane partant pour Siout par le Darb el Arbaïn. Coudre
des lettres dans des semelles de souliers, les enfermer dans le fond
des cruches employées aux ablutions ou les cacher dans des bois de
lances creux, c’était là des moyens usés depuis longtemps.
Un matin, en faisant ma ronde dans la forteresse, j’observai des
soldats qui soignaient un âne paralysé. Ils couchèrent à terre et
attachèrent l’animal qui souffrait des jambes de devant; ensuite ils
lui firent une incision à l’omoplate droite et lui introduisirent entre
chair et peau un bâton de la grosseur du doigt à la profondeur de
quelques centimètres environ. Après avoir ainsi agrandi la blessure,
ils ressortirent le bâton et répandirent de la soude en poudre dans la
fente qui en résultait.
J’avais depuis quelques jours déjà trouvé un Fellata qui était prêt
à porter des nouvelles au gouverneur général à Khartoum. Mais je ne
savais pas jusqu’à présent dans quoi je pourrais bien cacher le billet
chiffré déjà tout préparé, de la grandeur environ d’une feuille de
papier à cigarette. Or, ces soldats venaient de me donner une idée.
J’achetai un âne vigoureux et entrepris sur lui la même opération. Je
roulai le billet dans un petit morceau de vessie desséchée provenant
d’un jeune bouc. Avec l’enveloppe, il avait à peine la grandeur d’un
timbre-poste; je l’introduisis entre la chair et la peau de l’âne par
la fente pratiquée sur l’omoplate et recousis la petite blessure avec
un fil de soie. De l’extérieur on ne pouvait remarquer que la blessure
fraîche et superficielle, large d’un doigt à peine, et l’âne restait
absolument propre à la marche. C’est ainsi que j’expédiai ma lettre!
Le messager que je revis longtemps après, m’assura avoir indiqué la
cachette et remis la lettre à Alâ ed Din Pacha, qu’il avait rencontré
dans l’armée déjà en marche. Il m’affirma qu’Alâ ed Din lui avait
dit que, comme les troupes marchaient directement sur El Obeïd, il
ne jugeait pas nécessaire de répondre. Et, comme l’homme refusait de
marcher avec l’armée, le gouverneur l’avait expédié vers moi à El Obeïd
pour m’accuser réception de mes nouvelles.
La plupart des tribus avaient répondu à l’appel de Madibbo et s’étaient
réunies à une journée de marche de Dara pour avancer en commun. Le
sheikh des Messeria, Abdullahi Omdramo, qui, par crainte pour ses
biens, s’était joint pour la forme aux rebelles, m’apporta secrètement
cette nouvelle. Ismaïn woled Bernou était arrivé à Dara avec sa
famille, ainsi que Abaker el Begaoui avec la plus grande partie de
sa tribu; celle-ci éleva, à une distance d’environ 600 mètres de la
forteresse, un camp fortifié et le renforça d’un parapet.
Les rebelles étaient arrivés tout près de Dara et tentèrent de nuit une
surprise sur le camp du sultan Abaker, mais ils furent repoussés par
ses Basingers avec l’aide de mes gens.
Mon plus grand souci était l’obligation d’économiser soigneusement les
munitions; il me restait en tout à peine 12 douzaines de cartouches
par fusil. C’était trop peu pour m’engager dans un combat sérieux
qui aurait pu me coûter la moitié de mes munitions; l’heure de la
délivrance que nous attendions étant encore lointaine, je devais songer
à me délivrer de mes ennemis si possible d’une manière paisible et
à gagner du temps. Je fis avertir secrètement Abdullahi Omdramo, le
sheikh des Messeria, qui m’était fidèle et dévoué, qu’il devait engager
les chefs des tribus unies à me faire des propositions de paix; la
chose devait toutefois leur être présentée comme si cette proposition
émanait de lui seul. Il fit ce que je lui demandais et fut lui-même
chargé par les assiégeants de me sommer de me rendre.
Dans notre entretien, il me communiqua confidentiellement que mes
ennemis étaient en très grand nombre et qu’ils étaient de nouveau
enflammés pour le combat par les derniers écrits du Mahdi.
Je lui dis être disposé à capituler. Mais je ne voulais pas remettre ma
vie et celle de mes hommes entre les mains de tribus avec lesquelles
j’étais en guerre depuis une année. Je ne pouvais et ne voulais traiter
qu’avec un envoyé spécial du Mahdi, muni des pouvoirs nécessaires pour
discuter les conditions à fixer. Il promit de faire son possible pour
que mon offre fut acceptée et nous convînmes de désigner un palmier
se trouvant à quelques centaines de pas de la forteresse, sur une
place tout à fait libre, comme lieu de conférences. Quelques heures
après, Abdullahi Omdramo revint vers moi et m’annonça joyeusement que
tous les chefs, maintenant appelés émirs, étaient d’accord sur ma
proposition et prêts à traiter; seul Madibbo y était opposé, maintenant
la continuation du siège et la reddition par la force.
Je fixai notre entrevue pour le lendemain, au lever du soleil, sous
l’arbre en question et fis le serment comme Abdullahi Omdramo m’en
exprima le désir de la part des émirs, que ceux-ci, dans le cas où les
négociations échoueraient, pourraient retourner auprès des leurs sans
danger.
Je fixai par contre la condition que seuls les émirs, sans aucune
suite, devraient se rendre au lieu du rendez-vous.
Après le lever du soleil, mon fidèle intermédiaire arriva; les émirs
étant déjà sur la place et seuls, je m’y rendis accompagné de deux
serviteurs bien armés.
Mohammed effendi Farag et le cadi voulaient m’accompagner avec une
escorte; mais, je leur expliquai que les Arabes auraient plus de
confiance en moi seul, et que peut-être aussi pourraient-ils craindre
une trahison à l’aspect de mon escorte et s’en retourner sans autre
forme. Je les priai en conséquence de m’attendre dans la «batterie»,
éloignée de l’arbre de 400 pas environ.
Le sheikh Abdullahi Omdramo était parti pour chercher ses compagnons
et apparut au bout de quelques minutes avec eux. Je reconnus Abo bey,
de la tribu des Bertis, Mohammed Abou Salama de la tribu de Maalia,
Helou woled Djona de la tribu des Beni Halba et Hamed Noer de la tribu
des Habania. Ils me saluèrent d’une façon très cordiale et nous nous
assîmes, comme si jamais rien ne s’était passé entre nous. Je fis
apporter des dattes par mon jeune domestique non seulement pour leur
témoigner une bonne hospitalité, mais avant tout pour leur prouver que,
malgré de longs combats et le siège actuel, je disposais encore d’un
tel mets de luxe.
Je m’informai de Madibbo; on me répondit qu’il refusait absolument
d’entrer dans les négociations; mais que, si celles-ci aboutissaient à
un résultat entre nous, il donnait d’avance son adhésion à la majorité.
Je leur exposai que j’étais prêt à me rendre au Mahdi, mais qu’on ne
pouvait pas me demander de me livrer, moi et mes gens, aux tribus
arabes, nos ennemies et qui jusqu’ici avaient été battues par nous.
«Lequel de vous est réellement le chef? A qui devrais-je remettre les
armes, l’argent et toutes mes forces?» leur demandai-je, connaissant
bien leur jalousie. Ils m’expliquèrent que, comme auparavant, chacun
était encore chef de sa tribu; que seul le but de combattre pour le
Mahdi et la religion les avait réunis, mais qu’en réalité aucun d’eux
n’était placé au-dessus des autres. Après de longs discours, nous
tombâmes enfin d’accord: j’enverrais un de mes hommes, un blanc et de
plus un Egyptien, auquel deux des leurs seraient adjoints, porteurs
d’une lettre adressée au Mahdi à El Obeïd, pour lui faire savoir
que j’étais disposé à me soumettre. En même temps, Abo bey posa la
condition qu’Omm Shanger devait cesser les hostilités.
Puis on se déclara d’accord sur ce point, que: toutes les tribus
rentreraient chez elles sans retard et qu’un armistice serait conclu en
attendant la réponse du Mahdi. En outre, la population du pays aurait
droit de vendre comme auparavant, sur la place libre s’étendant devant
la forteresse, ses produits, céréales, bétail, etc.
Les conditions posées des deux côtés furent acceptées et nous jurâmes
sur le Coran de les observer strictement. Le porteur du message pour
le Mahdi et désigné, sur leur demande, fut Ahmed el Kritli, que les
sheikhs arabes connaissaient depuis longtemps. Il avait été autrefois
au service du Gouvernement comme kawas et chef de 25 cavaliers.
Comme il était blanc, qu’il avait de longues moustaches blondes et
qu’il avait été désigné autrefois pour la perception des impôts, on
crut avoir trouvé en lui l’homme qu’il fallait, représentant bien et
expérimenté!
Nous nous séparâmes; l’après-midi à la même place, une nouvelle
entrevue devait avoir lieu pour entendre la lecture des lettres à
expédier au Mahdi.
Mohammed effendi Farag et le cadi furent très satisfaits de cet accord.
Nous gagnions ainsi du temps et avions l’occasion d’augmenter notre
provision de fourrage. Je donnai l’ordre à Ahmed el Kritli de se tenir
prêt à partir le soir même et fis ensuite rédiger les lettres pour le
Mahdi ainsi que pour la garnison d’Omm Shanger.
A l’heure fixée, nous nous rencontrâmes de nouveau sous l’arbre.
Madibbo de nouveau ne parut pas parmi les autres: il avait déclaré
qu’en ce qui le concernait, il n’accepterait jamais ces conditions qui
n’étaient de ma part que mensonge et tromperie. Mais les autres émirs
déclarèrent vouloir s’en tenir à l’accord juré et abandonner Madibbo
à lui-même s’il ne se décidait pas à se joindre à eux à la dernière
heure. Je fis donner lecture de la lettre préparée pour le Mahdi; en
voici à peu près la teneur:
«Au nom du Dieu de bonté et de miséricorde! De la part de l’esclave de
son Dieu, Abd el Kadir Saladin (Slatin) à Sejjid Mohammed le Mahdi;
Dieu le protège et confonde ses ennemis! Amen.
«Depuis longtemps je défends les biens à moi confiés par mon
Gouvernement; mais contre la volonté de Dieu il n’y a pas à lutter. Je
déclare par la présente me soumettre à lui et à toi, mais seulement à
la condition que tu m’envoies un de tes parents, investi par toi d’une
autorité suffisante, pour recevoir de moi le pays et le gouverner en
paix. J’exige de toi la promesse de protéger dans leur liberté et leur
vie tous les hommes, femmes et enfants qui se trouvent dans la place
forte. Pour tout le reste, je m’en remets à ta générosité.»
Cette rédaction trouvée bonne, la lettre fut cachetée en leur présence
et remise à Ahmed el Kritli.
Je m’exprimai d’autre part en ces termes à la garnison d’Omm Shanger:
«Au commandant de la garnison d’Omm Shanger!
«Contraint par les circonstances, j’ai écrit au Mahdi et lui ai offert
la soumission du Darfour sous certaines conditions. Abo bey, qui vous
fait parvenir cette lettre, s’est engagé à décider l’ennemi assiégeant
Omm Shanger à la retraite et vous recevrez pour instructions de cesser
les hostilités. Mais je vous interdis, en ma qualité de supérieur, de
remettre à l’ennemi la ville, les armes on le matériel de guerre sans
que je sois moi-même présent.»
Abo bey souleva quelques objections contre cette lettre et voulut
supprimer complètement la dernière phrase. Mais, quand je lui eus
exposé que la chose principale était que je me soumisse au Mahdi et
qu’Omm Shanger cessât les hostilités, il se déclara satisfait.
Dans le cours de la journée, je donnai à Ahmed el Kritli des
instructions précises pour qu’il expliquât au Mahdi particulièrement et
qu’il fit connaître également à Zogal bey que la reddition du Darfour
se heurterait à des difficultés avant la bataille décisive avec le
corps expéditionnaire; c’est pourquoi le résultat de cette rencontre
imminente devait être attendu.
Abo bey et Mohammed Abou Salama me demandèrent encore de mettre en
liberté les parents de Zogal, ce que je refusai, jusqu’à l’arrivée de
l’envoyé du Mahdi. Nos pourparlers étant clos à la satisfaction des
deux parties, nous nous séparâmes.
Ahmed el Kritli se rendit aussitôt dans le camp des émirs et, au
coucher du soleil, nous entendîmes les roulements sourds du tambour. On
battait la retraite, et peu après les assiégeants avaient quitté Dara.
J’envoyai des émissaires pour prendre des informations au sujet de
Madibbo. Ce dernier s’était aussi retiré: il s’était donc décidé à se
joindre à ses camarades.
Les communications avec Fascher étant interrompues, je ne reçus que
longtemps après, un rapport de Saïd bey Djouma, m’annonçant que les
tribus de la province de Fascher s’étaient révoltées; bien qu’elles
n’eussent pas jusqu’ici attaqué la ville elle-même, elles avaient
«coupé les vivres».
Alors ce fut pour moi des jours d’angoisse. Je savais que l’armée de
Hicks Pacha devait être arrivée en ce moment près d’El Obeïd et qu’on
devait livrer un combat décisif, duquel dépendait notre sort.
Je fis moi-même des achats de céréales sur le marché et m’informai à
cette occasion auprès des marchands des bruits répandus dans le pays.
Tous savaient qu’une grande armée était en marche contre le Mahdi,
mais on ignorait tout dénouement. Au milieu de novembre, le bruit
de la victoire du corps expéditionnaire se répandit, mais ne fut
accueilli par nous qu’avec prudence. Les bruits les plus divers, les
nouvelles les plus contradictoires circulèrent ensuite chaque jour et
nous passâmes des semaines entières dans l’angoisse et en proie à une
anxiété énorme.
Ce ne fut qu’à la fin de novembre que nos doutes furent levés et nos
espérances déçues: je reçus d’une source certaine la terrible nouvelle
de la défaite complète du corps commandé par le général Hicks.
Le désespoir s’empara de nous tous. Nous étions livrés à l’ennemi,
après avoir enduré tant de fatigues et de peines! Aucun moyen
d’échapper à notre sort! Mais la nouvelle n’était-elle peut-être pas
fausse ou exagérée? Peut-être pouvions-nous encore nourrir quelque
espoir?...
Malheureusement la nouvelle était exacte. Les détails de
l’anéantissement complet de l’armée nous arrivaient toujours plus
précis. Nous reçûmes en outre l’avis que Omm Shanger s’était rendue à
Zogal bey, nommé par le Mahdi émir de l’ouest (Emir el Gherb).
Le 20 décembre, Ahmed el Kritli arriva lui-même, vêtu d’une gioubbe
maculée de sang, aux portes de la forteresse. Amené devant moi, il
confirma la triste nouvelle; il me dépeignit en couleurs vivantes
et terribles l’affreuse débâcle de l’armée de Hicks, à laquelle il
avait assisté lui-même. Il m’apportait un écrit de Zogal, dans lequel
celui-ci me sommait de me rendre; en même temps il me faisait remettre,
comme preuve de la défaite du corps égyptien, plusieurs commissions
d’officiers supérieurs, des rapports et les journaux du colonel
Farquhar et de O’Donovan.
Ahmed el Kritli me fit part également de la reddition d’Omm Shanger;
Zogal se trouvait à Bringal, en compagnie d’Abd er Rahman woled Ahmed
Cherfi, Saïd Abd es Samad, tous deux proches parents du Mahdi, des
émirs Omer woled Elias Pacha, Djaber woled et Thajjib, Hasan woled en
Negoumi et d’autres. Il était impossible, et dans quel but du reste,
de tenir la chose cachée plus longtemps! Je convoquai donc tous les
officiers, le cadi et le Serr et Toudjar (chef des marchands) et, en
leur présence, j’ordonnai à Ahmed el Kritli de recommencer son récit.
Lorsqu’il eut terminé, j’invitai les officiers à discuter entre eux et
à prendre une résolution sans s’occuper de moi, me réservant d’examiner
le résultat de leur décision, et de l’accepter ou de le repousser.
Le soir Mohammed effendi Farag et Ibrahim effendi et Toubki, commandant
de la batterie, me communiquèrent que les officiers avaient voté à
l’unanimité la reddition de la ville au Mahdi ou à Zogal bey. Les
motifs sur lesquels ils se basaient étaient les suivants: chacun
jusqu’au dernier homme savait que nous n’avions plus à compter sur
une délivrance quelconque. L’effectif des troupes régulières à Dara
était de 510 hommes, au nombre desquels beaucoup étaient incapables de
combattre. En outre, l’esprit des troupes était devenu tel que l’on ne
pouvait plus espérer une victoire, même avec un plus grand nombre de
soldats. De plus, les munitions étaient insuffisantes pour repousser
une attaque sérieuse, et à plus forte raison pour pouvoir prendre
l’offensive en cas de succès.
Mohammed Farag et Ibrahim et Toubki me prièrent de bien peser ces
motifs et de m’associer à leur décision; d’après leur conviction, il
n’y avait pas d’autre parti à prendre.
Je promis d’examiner la chose à fond et leur ordonnai de se présenter
le lendemain au lever du soleil. Je passai la nuit sans dormir, on le
comprend. Après tant d’efforts et tant de dangers surmontés, j’en étais
donc arrivé à me rendre à l’ennemi! Et quel sort m’attendait!
J’envisageai ma situation dans ces longues heures d’insomnie. Durant
quatre années je m’étais efforcé loyalement de maintenir l’autorité
du Gouvernement dans la province confiée à ma garde; d’abord, contre
les révolutions locales, et plus tard contre le mouvement général du
fanatisme, qui avait fait trembler mon pouvoir sur ses bases.
Ce nouveau fanatisme s’était emparé de mes officiers et de mes
soldats et, les avait bientôt complètement dominés, bien qu’ils
gardassent cachés devant le monde aussi longtemps que possible leurs
véritables sentiments. Si l’expédition de Hicks réussissait, il y
avait, pensaient-ils, de fortes raisons pour croire au relèvement de
l’autorité déchue du Gouvernement et ils espéraient que des avantages
seraient alors accordés à tous ceux qui lui seraient restés fidèles.
J’avais mis en œuvre tous mes moyens moraux et physiques pour prouver
aux officiers comme aux hommes que le Gouvernement serait victorieux.
Aujourd’hui on savait que le secours ne viendrait jamais, et la
défection se produisait. Combien j’eus à lutter contre l’intrigue au
dedans et au dehors, et avec quel succès, le lecteur pourra en juger
lui-même! Avec le peu de munitions que j’avais en ma possession, je
pouvais bien tenir encore quelques heures ou même quelques jours.
Mais les officiers et les soldats obéiraient-ils à mes ordres? Ils
n’avaient ni le désir, ni le cœur de combattre plus longtemps; car ils
savaient aussi bien que moi que tout effort serait vain. Et pourquoi
les aurais-je forcés à se sacrifier eux-mêmes, ainsi que leurs femmes
et leurs enfants, pour une cause en laquelle ils n’avaient plus de
confiance et qui ne pouvait plus être sauvée?