La colonne n’avançait que lentement dans ces contrées désertes. Les

quelques habitants qui peuplaient autrefois ce pays s’étaient enfuis

depuis longtemps. Ça et là on apercevait vaguement dans le lointain

entre les arbres, des Arabes guettant la marche de l’armée et qui

disparaissaient rapidement. Un jour, le général Hicks ayant, avec

sa lunette, découvert quelques espions à cheval, fit faire halte et

envoya un détachement de cavaliers attaquer les vedettes ennemies.

Les cavaliers revinrent bientôt fuyant à toute bride; un grand nombre

était blessé et ils déclarèrent que les forces des rebelles étaient

si nombreuses qu’ils avaient dû abandonner leurs morts. Hicks envoya

alors le colonel Farquhar sur le lieu du combat avec un demi-bataillon

d’infanterie. Le colonel revint et annonça qu’il avait vu les cadavres

des cavaliers envoyés, tous frappés par derrière et complètement

déshabillés. Il n’avait aperçu aucune trace du soi-disant ennemi si

nombreux cependant et n’avait relevé sur le sol que les empreintes

d’une dizaine de chevaux tout au plus, lesquels avaient sans doute mis

en fuite tout le détachement de cavalerie.

Quand le lendemain trois cavaliers ennemis reparurent à l’horizon, le

colonel Farquhar, accompagné seulement d’un domestique s’élança vers

eux, les poursuivit, en tua deux et ramena le troisième, prisonnier,

avec les trois chevaux. Ces histoires et d’autres semblables me furent

racontées plus tard par les quelques survivants, qui tous s’accordaient

parfaitement dans leurs récits. L’expédition avançait avec une lenteur

désespérante. Toutes ces circonstances furent cause que les chameaux

ne purent jamais être lâchés dans un pâturage, il leur fallait se

contenter de la maigre pitance qui leur était servie dans le carré;

mais la ration était trop faible et la plupart périrent d’inanition.

La faim les avait poussés à dévorer les coussins de paille de leurs

selles, en sorte que le bois portait directement sur leur dos, les

blessait et les rendait bientôt impropres à tout service, et c’est à ce

moment là qu’on ajoutait à leur charge, celle des chameaux tombés en

route.

En route le colonel Farquhar, le baron Seckendorff, le

lieutenant-colonel Herlt et quelques officiers supérieurs égyptiens

firent, on doit le reconnaître, tous leurs efforts pour venir en aide à

Hicks Pacha dans sa tâche difficile; mais la masse de l’armée restait

apathique et semblait déjà prévoir la débâcle prochaine. Cependant,

le pauvre Bizitelly faisait ses croquis, O’Donovan prenait ses notes:

Qui donc enverrait notes et croquis dans leur pays où ils étaient si

impatiemment attendus?

Le Mahdi, instruit de la mise en marche de l’armée, quitta El Obeïd,

établit son camp sous les palmiers qui avoisinaient la ville, et

attendit l’ennemi. Le calife et les autres commandants suivirent son

exemple, en sorte que très rapidement un gigantesque amas de huttes

de paille s’éleva auprès de la ville. Le Mahdi passait chaque jour la

revue de ses troupes, faisait battre le tambour et tirer le canon,

afin de préparer hommes et chevaux à l’action prochaine. Il envoya à

Douem les émirs Haggi Mohammed Abou Gerger, Omer woled Elias Pacha et

Abd el Halim Mus’id, pour observer l’ennemi et lui couper la retraite,

mais en leur interdisant absolument de s’attaquer au gros de l’armée.

Ces émirs, avant même de connaître l’importance réelle du corps

expéditionnaire avaient demandé au Mahdi l’autorisation de prendre

l’offensive; le Mahdi avait refusé!

Pendant la marche de la colonne sur Rahat un ancien sous-officier

prussien, Gustave Kloss, de Berlin, domestique d’O’Donovan, prévoyant

la catastrophe, déserta. Ne connaissant pas le pays, il erra longtemps

à l’aventure, jusqu’à ce qu’au lever du jour il tombât par hasard sur

quelques Mahdistes qui d’abord voulurent le tuer; Kloss, dans son

mauvais arabe, arriva à leur faire comprendre qu’il voulait se rendre

auprès du Mahdi; les esclaves arabes le dépouillèrent de tout ce qu’il

possédait et l’envoyèrent à El Obeïd. Malgré son costume de domestique,

les Arabes l’entourèrent bientôt par milliers, pour voir «le général

anglais» qui venait, disait-on, traiter des conditions de la paix.

Kloss amené devant le Mahdi et interrogé en présence des autres

Européens prisonniers des rebelles sur les conditions où se trouvait

l’expédition, n’hésita pas à révéler la triste situation de l’armée et

à déclarer que ni le courage ni l’entente ne régnaient dans ses rangs.

Cette nouvelle fut la bienvenue auprès du Mahdi; Kloss ajoutait

cependant que l’armée ne se rendrait pas sans combattre bien que, selon

toute probabilité, elle serait à son avis complètement anéantie. Le

Mahdi, pour prouver sa reconnaissance à Kloss, se chargea lui-même de

le convertir à l’islamisme et le remit à la garde d’Osman woled el

Haggi Khalid. Assuré désormais de la victoire, grâce aux révélations

de Kloss, il fit sommer Hicks de se rendre avec son armée; Hicks ne

répondit pas.

Avant son départ le général anglais avait reçu du Gouvernement,

l’assurance qu’il enverrait comme renfort des troupes du Tekele,

sous les ordres de Mek Adam, et comptant environ 6000 hommes, et un

effectif plus considérable encore d’Arabes Habania; il attendait donc,

comptant sur ces troupes nouvelles pour relever le courage abattu de

ses soldats. Son attente fut vaine! Personne ne parut, pas le moindre

soldat, pas le moindre porteur de nouvelles!

La colonne avait quitté Rahat et marchait sur Alloba, où on espérait

trouver enfin de l’eau en quantité suffisante; car les troupes

souffraient déjà beaucoup de la soif. Le 3 novembre, Hicks campait à

environ 60 kilomètres au sud-est d’El Obeïd.

Le Mahdi avait rassemblé toutes ses forces autour de la ville et avait

par ses discours exaspéré leur fanatisme. Le Prophète, disait-il, lui

était apparu, l’avait assuré de la victoire et lui avait promis de lui

envoyer pour le soutenir contre les infidèles une armée de 20,000 anges

invisibles.

Le 1^{er} novembre, il quittait El Obeïd et marchait sur Birket, où son

armée devait rejoindre les postes d’éclaireurs établis en avant depuis

quelques jours; dès que la jonction fut opérée, l’armée des rebelles se

mit à harceler sans relâche, les Egyptiens fatigués, et affaiblis par

la faim et la soif.

L’attaque sérieuse commença le 3 novembre. Protégé par les arbres et

les replis du sol, Hamdan Abou Anga, commandant des Djihadia, ouvrit

le feu contre l’armée occupée à dresser son camp à la hâte. Les balles

des rebelles faisaient des ravages terribles dans les rangs du corps

expéditionnaire. Cette masse compacte parquée dans le camp, offrait

aux projectiles des buts immanquables. Les hommes, les chevaux, les

chameaux et les mulets tombaient en foule et les soldats apercevaient

à peine l’ennemi dissimulé derrière ses abris. Les Mahdistes, qui

n’avaient subi que des pertes insignifiantes, ne se retirèrent que dans

l’après-midi et établirent leur camp à une portée de canon, en face de

l’armée égyptienne.

Quatre émirs étaient tombés en essayant, au plus fort du combat, de

pénétrer dans le camp. Quels durent être les sentiments du pauvre

Hicks, qui assistait impuissant à ce désastre! Ses hommes, tourmentés

par la soif, suçaient le plomb des balles afin de rafraîchir leur

palais desséché! Et cependant un étang rempli d’eau était là dans

le voisinage, à une heure à peine du camp; Hicks et ses guides

l’ignoraient, et l’eurent-ils connu, ils ne pouvaient plus l’atteindre.

Toute la nuit les Egyptiens furent harcelés par les tirailleurs d’Abou

Anga, qui sans être aperçus s’étaient glissés jusque dans le voisinage

du camp et s’étaient établis dans une position bien abritée.

Le lendemain matin (4 novembre), Hicks leva le camp, et continua

la marche en avant. Il avait dû laisser derrière lui un grand

nombre de morts et de mourants, ainsi que quelques canons dont les

attelages avaient été anéantis. Il n’avait pas fait une lieue, que

100,000 fanatiques sortant des buissons où ils s’étaient embusqués se

précipitèrent sur son armée.

Le carré fut forcé. Une véritable boucherie commença. Seuls les

officiers européens et quelques cavaliers turcs réunis sous un

gigantesque palmier se défendirent héroïquement. Attaqués furieusement

de tous côtés par des forces infiniment supérieures, ils ne tardèrent

pas à succomber.

La tête du baron Seckendorff, encadrée de sa longue barbe blonde fut

coupée et présentée au Mahdi et à ses califes comme celle du général

Hicks. Gustave Kloss, qui se nommait maintenant Moustapha, fut appelé;

mais craignant d’être forcé d’aller lui-même à la recherche de Hicks,

il les laissa dans leur erreur. L’armée entière fut anéantie; quelques

hommes à peine réussirent à s’échapper, cachés sous des monceaux de

cadavres.

On promit la vie sauve à un grand nombre de soldats mais, dès qu’ils

eurent mis bas les armes, ils furent impitoyablement massacrés. Ahmed

Dalia, le bourreau, me racontait plus tard que, en compagnie de Yacoub

frère du calife Abdullahi et de quelques autres cavaliers, il avait

rencontré une poignée de soldats décidés à vendre chèrement leur vie.

Yacoub leur expédia Dalia avec la promesse d’une grâce complète,

s’ils voulaient mettre bas les armes et se rendre. Ils se fièrent à

sa parole et, jetant leurs armes, accoururent à lui: Mais les voyant

sans défense, il fit égorger ces «chiens d’infidèles», comme il les

appelait, en s’applaudissant de sa ruse!

Un Egyptien dut son salut à sa présence d’esprit. Poursuivi par

quelques Gellaba et sur le point d’être atteint, il leur cria: «Ne me

tuez pas, vous, amis du Mahdi! Je sais quelque chose qui vous rendra

riches.»

Ils lui promirent la vie sauve, s’il leur révélait ce moyen: «Je le

ferai, leur dit-il, mais pour le moment je suis épuisé; conduisez-moi

auprès du Mahdi, en qui je crois déjà depuis longtemps et laissez-moi

lui demander mon pardon; il m’accordera, je l’espère, le repos dont

j’ai besoin pour pouvoir vous servir.» Les Gellaba mirent leur

prisonnier au milieu d’eux et le protégeant contre les autres Arabes,

le conduisirent auprès du Mahdi auquel ils le présentèrent comme un

fidèle entraîné malgré lui à la guerre, mais convaincu depuis longtemps

de la mission du Mahdi. Ce dernier lui accorda son pardon et lui fit

prêter selon l’usage le serment qui le liait au Mahdi. En sortant de

la présence du Mahdi, l’Egyptien fut aussitôt assailli par ceux qui

l’avaient sauvé et pressé de leur livrer le secret, qui devait les

rendre riches. Il leur répondit tranquillement: «J’étais autrefois

cuisinier et sais faire des saucisses.» Les Gellaba trompés dans leurs

espérances se prirent à l’injurier et le ménaçèrent de mort. Mais lui

retourna aussitôt auprès du Mahdi et lui raconta toute l’histoire, en

implorant sa protection. Le Mahdi ne put s’empêcher de rire et fit

venir quelques-uns des compatriotes du rusé compère, depuis longtemps

ses partisans, et leur ordonna de le traiter en frère.

L’armée de Hicks était anéantie et le Mahdi et ses califes retournèrent

à Birket avec leurs troupes ivres de joie. Quelques émirs furent

laissés avec leurs hommes sur le champ de bataille, afin de rassembler

le butin et de le porter au Bet el Mal. Les cadavres amoncelés par

milliers les uns sur les autres furent dépouillés de leurs vêtements.

Quel spectacle horrible que de voir tous ces corps entièrement nus, à

demi décomposés, déjà couverts de blessures béantes, entassés pêle-mêle!

J’ai eu plus tard entre les mains les carnets de notes du colonel

Farquhar et d’O’Donovan trouvés sur le champ de bataille. Triste

lecture! Tous deux se plaignaient de l’antagonisme du général Hicks et

du gouverneur général Alâ ed Din Pacha. Farquhar refusait complètement

à son chef, le général Hicks, le coup d’œil militaire indispensable.

Il avait depuis longtemps prévu ce qui était arrivé et reprochait

amèrement à Hicks d’avoir osé, par fausse ambition, commencer les

opérations avec une armée, dont il devait connaître la mauvaise

composition. Parmi les quelques officiers égyptiens qui firent leur

devoir, il mentionnait spécialement Abbas bey.

Voici un passage du journal de Farquhar: «J’ai causé aujourd’hui avec

O’Donovan de notre situation et lui ai demandé où nous pourrions bien

être dans huit jours. Il m’a répondu: «Dans l’autre monde».

O’Donovan s’exprimait d’une façon analogue. Il était très irrité

de la désertion de Kloss et y voyait un signe de la démoralisation

de l’armée: «Un Européen, écrit-il, un simple domestique, il est

vrai, déserte et passe à l’ennemi!» A un autre endroit: «J’écris mes

mémoires, mais il n’y aura personne pour les porter dans mon pays.»

Ce ne fut que quinze jours plus tard, après que le butin eut été porté

au Bet el Mal, que le Mahdi retourna à El Obeïd. On avait trouvé, outre

les canons, les mitrailleuses et les fusils, des sommes d’argent

importantes. Malgré la sévérité barbare avec laquelle Ahmed woled

Soliman avait fait couper les mains à quelques individus accusés de vol

et de malversation, beaucoup d’argent fut dérobé. Les rusés habitants

des montagnes de Nuba emportèrent chez eux une quantité d’armes et de

munitions, qui leur furent plus tard d’une grande utilité dans la lutte

qu’ils soutinrent contre leurs oppresseurs.

Rien ne peut dépasser la pompe grandiose avec laquelle le Mahdi

victorieux fit son entrée à El Obeïd. Ce fut une véritable marche

triomphale et, partout où il passait, les gens se jetaient à terre et

lui rendaient hommage comme à un être surnaturel. Sa victoire avait

mis tout le Soudan à sa discrétion, depuis les bords du Nil jusqu’à

la Mer Rouge, depuis le Kordofan jusqu’aux frontières des Wadaï. Tous

les regards se tournaient vers l’homme qui avait accompli des actions

si merveilleuses et on attendait avec impatience ses prochaines

entreprises. Presque tous ceux qui avaient auparavant douté de lui se

rallièrent avec enthousiasme au nouveau régime.

Un petit nombre cependant comprenait que la religion n’était qu’un

prétexte pour le Mahdi et attendait toujours que le Gouvernement eût

réuni les forces nécessaires pour rétablir son autorité et écraser la

révolution, au moins résolu cependant, si le Gouvernement échouait, à

céder à la force et à se soumettre comme les autres non par conviction

mais pour échapper à la persécution inévitable.

Les Européens et les Egyptiens établis dans les grandes villes

comprirent alors la gravité de la situation; quelques-uns retournèrent

dans leur pays, d’autres expédièrent vers le nord tout leur avoir et

se tinrent prêts à partir. Tous savaient qu’il était impossible de

rester plus longtemps au Soudan. Le Mahdi, sûr maintenant de son succès

allait étendre sa puissance vers l’orient et vers l’occident.

CHAPITRE IX.

La chute du Darfour.

Le camp de Madibbo est surpris.—Défaite de Dorho.—Koukou

Agha.—Façon singulière de cacher les lettres.—Armistice.—Lettre de

Zogal.—Réflexions.—Je me décide à me rendre.—Entrevue avec Zogal,

à Sheria.—Entrée des Mahdistes à Dara.—Madibbo et ses tambours de

guerre.—Siège et prise de Fascher.—Lettres d’Egypte.—Sort cruel

réservé au major Hamada.—Prise du Bahr-el-Ghazal.—Je me rends à El

Obeïd.

Je me guéris à peu près complètement du «ver de Guinée» et me sentis

assez de forces pour supporter les prochaines exigences du service.

Ma petite troupe de fidèles avait diminué considérablement et nous

n’avions plus que très peu de balles pour les Remington. Saïd bey

Djouma prétendait toujours ne pas pouvoir laisser partir le convoi.

D’après les dernières nouvelles de Fascher, les tribus des Saiadia

et des Mahria avaient aussi commencé les hostilités en enlevant aux

habitants de la capitale leurs troupeaux qu’ils refusaient de rendre.

Toute mon espérance était placée en l’armée du général Hicks,

armée dont je ne connaissais pas alors la faiblesse, l’expédition

malheureuse, le fâcheux esprit de corps.

Depuis plus d’un an, j’étais sans aucune nouvelle directe de Khartoum;

dans les derniers temps, je me vis forcé, pour relever le courage

des soldats, de feindre d’avoir reçu des ordres et des nouvelles

victorieuses de la capitale, d’en donner connaissance et même de faire

tirer le canon en signe de réjouissance.

Et voici, qu’en effet, je reçus un jour un indigène qui apportait une

lettre ou plutôt un chiffon de papier d’Alâ ed Din Pacha m’informant

officiellement que S. A. le Khédive me nommait extraordinairement

Hokoumdar el Asakir (commandant en chef) du Darfour. La missive

contenait en outre la nouvelle que le Gouvernement allait envoyer de

Khartoum une armée suffisamment forte pour réprimer l’insurrection

des rebelles. Cette nouvelle fut colportée à Fascher et à Kabkabia;

partout, on la salua par des salves d’artillerie. Nous hébergeâmes le

messager et nous lui fîmes des présents.

Il nous raconta alors qu’à son départ de Khartoum, il avait laissé

l’armée prête à se mettre en marche, une armée invincible, disait-il,

ce que les gens expérimentés ne crurent pas précisément à la lettre.

N’importe, chacun s’en réjouit et se reprit à espérer. Quelques jours

plus tard, Khalid woled Imam, que j’avais envoyé autrefois à El Obeïd,

arriva et m’apporta des nouvelles verbales parce que, d’après son dire,

Zogal ne jugeait pas nécessaire de m’écrire. Zogal, me dit-il, me

faisait saluer. Il me confirma les nouvelles précédentes, savoir: que

le Gouvernement allait envoyer une armée contre le Mahdi.

Tout à fait entre nous, il me confia que les pèlerins revenant de

Khartoum en nombre considérable, racontaient avoir vu, pendant les

manœuvres des troupes de l’expédition projetée, des vautours planer

continuellement au-dessus des soldats; c’était là assurément un mauvais

présage! Il me parla longuement du Mahdi, de ses propos, de ses faits

et gestes; quoique très prudent dans ses paroles, je pus en déduire

qu’il appartenait déjà aux Mahdistes, du moins dans son for intérieur.

Je ne lui en fis aucune remarque et le remerciai pour sa fidélité et sa

soumission, mais donnai ordre de l’observer davantage.

Mes gens réussirent un jour à s’emparer d’un messager qui allait

justement quitter la ville pour se rendre à Shakka. On le fouilla; il

était porteur d’une lettre de Khalid woled Imam à Madibbo l’avertissant

de se tenir prêt; car, le cas échéant, il était possible qu’il eût

besoin de lui et cela même sous peu.

Je venais justement d’apprendre par mes domestiques, en rapport avec

ceux de la maison de Zogal, que Khalid en qui il avait pleine confiance

et qui avait ses coudées franches chez lui, que Khalid, dis-je, avait

ordonné aux femmes de Zogal de quitter secrètement leurs habitations

dans la forteresse et de fuir, les habitants de Dara ayant à traverser

incessamment une période critique pour eux. Les femmes qui étaient en

désaccord refusèrent de suivre son conseil.

On s’empara de Khalid aussitôt; il fut conduit devant moi et me

déclara que Zogal lui avait ordonné de faire sortir ses femmes de

la forteresse, de les soustraire à mon pouvoir et d’envoyer deux de

celles-ci au Kordofan.

Il était clair que Zogal s’était laissé séduire par son cousin, le

Mahdi, et cherchait à rompre nos conventions.

Je fis appeler Takîh Nur, frère de Zogal, et ses plus proches parents.

En présence du cadi et des officiers, je leur donnai connaissance des

faits, ajoutant que, puisque Zogal abandonnait le Gouvernement et ne

tenait pas ses engagements, je ne saurais plus avoir aucune confiance

en eux, étant persuadé, du reste, qu’ils connaissaient les desseins de

Khalid et le protégeaient.

Malgré leurs dénégations, je les fis transporter en lieu sûr et mettre

Khalid aux fers.

Les biens de Zogal et de Khalid furent confisqués au profit de la

caisse du Gouvernement, ceux de leurs gens furent mis sous séquestre.

J’engageai à mon service les Basingers de Zogal, dont le chef Matter

était mort à Dar Beni Halba.

Au nombre des gens de Zogal que nous retinmes prisonniers se trouvait

son gendre qui n’appartenait pas à la même tribu. C’est pourquoi je

voulus lui permettre de regagner ses pénates; mais il me déclara

qu’il préférait rester avec ses parents. Devant la geôle il me fit

demander la permission de s’entretenir seul avec moi. J’y acquiesçai.

Il m’expliqua que, d’après les us et coutumes du pays, on aurait pris

fort mal le fait de ne pas suivre ses parents, en prison; par suite des

égards que j’avais témoignés en sa faveur, il désirait me donner une

preuve de sa fidélité, en me nommant trois officiers qui avaient juré

à Zogal bey, avant son départ, de se joindre à lui, si le Mahdi était

réellement l’homme envoyé par le Prophète, le Mahdi el Monteser!

Je le remerciai; sa communication était de toute importance; je ne

doutai pas un instant de sa véracité et le laissai conduire en prison,

puisque tel était son désir.

Les difficultés s’accroissaient de jour en jour dans le pays.

L’infidélité de Zogal me préoccupait, en somme, moins que le fait qui

en découlait, savoir qu’on mettait absolument en doute la victoire de

l’armée de Khartoum.

Zogal était avant tout un homme très rusé. Si les nouvelles parvenues

de Khartoum à El Obeïd étaient de nature à inquiéter le Mahdi, Zogal,

probablement comme nous en étions convenus, aurait attendu; ces

nouvelles ne paraissant pas émouvoir le Mahdi, Zogal se serait décidé

à se rallier aux rebelles et à rompre avec moi? Ou bien encore se

serait-il laissé séduire par son cousin, entortiller par les discours

de celui-ci, pour avoir confié à la chance l’action inconséquente qu’il

venait de tenter contre moi?

Je n’osais presque pas espérer en cette dernière alternative.

Madibbo avait rassemblé la plus grande partie de ses cavaliers et des

Basingers composant ses troupes guerrières. Il avait pénétré dans le

Sud, ravageant tout le pays depuis Dara jusqu’aux environs de Kerchou.

Sans aucun souci, il croyait absolument ne courir aucun danger et se

moquait de la peur des Beni Halba. Il avait établi son camp à un jour

de marche de Dara. Connaissant sa situation, je résolus de quitter la

ville, à la tombée de la nuit. Accompagné de 150 soldats réguliers et

de cinquante chevaux, nous surprîmes, au lever du soleil, après une

marche forcée, le rebelle qui ne s’y attendait guère. Lui-même parvint

à fuir sur un cheval qu’il n’avait même pas pris le temps de seller.

Nous nous emparâmes du butin et..... de ses fameux tambours de guerre

(nahas)! Quelques-uns de ses Basingers, cachés derrière des arbres,

protégèrent la fuite de leur maître; grâce à eux, j’eus malheureusement

à déplorer la perte de Mohammed bey Khalil; dans la vaillance qu’il

déploya lors de la poursuite de l’ennemi, il fut atteint d’une balle,

en pleine poitrine.

La victoire que nous venions de remporter contribua à remonter le moral

de mes soldats, mais ce fut un succès de courte durée.

Quelques jours après mon retour à Dara, j’appris que les Mima avaient

tué jusqu’au dernier, les soldats des postes militaires établis chez

eux, postes que Saïd bey Djouma, sans mon consentement, avait réduits

à 30 hommes. Saïd me fit savoir qu’il avait envoyé aussitôt 350 hommes

d’infanterie régulière, 400 cavaliers et un canon à Dar Mima, sous le

commandement de Omer woled Dorho, afin de châtier les rebelles et de

reconquérir le pays.

Le messager qui n’avait pu arriver jusqu’à moi que par des chemins

ignorés ou détournés porta à ma connaissance, en même temps, que

l’ennemi s’était rassemblé et s’attendait à être attaqué par nos

soldats.

Quelques jours s’écoulèrent; puis, Moslim woled Kabachi, le fidèle

sheikh des Sheria, vint lui-même à Dara m’apporter la fatale nouvelle

de la défaite complète de Omer woled Dorho.

Ce dernier avait fait charger toute sa cavalerie contre les Mima qui

avaient pris position à Woda et auxquels s’étaient joints, outre les

Khauabir, les Birket et les Manasera.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 22 / 25 段