quelques habitants qui peuplaient autrefois ce pays s’étaient enfuis
depuis longtemps. Ça et là on apercevait vaguement dans le lointain
entre les arbres, des Arabes guettant la marche de l’armée et qui
disparaissaient rapidement. Un jour, le général Hicks ayant, avec
sa lunette, découvert quelques espions à cheval, fit faire halte et
envoya un détachement de cavaliers attaquer les vedettes ennemies.
Les cavaliers revinrent bientôt fuyant à toute bride; un grand nombre
était blessé et ils déclarèrent que les forces des rebelles étaient
si nombreuses qu’ils avaient dû abandonner leurs morts. Hicks envoya
alors le colonel Farquhar sur le lieu du combat avec un demi-bataillon
d’infanterie. Le colonel revint et annonça qu’il avait vu les cadavres
des cavaliers envoyés, tous frappés par derrière et complètement
déshabillés. Il n’avait aperçu aucune trace du soi-disant ennemi si
nombreux cependant et n’avait relevé sur le sol que les empreintes
d’une dizaine de chevaux tout au plus, lesquels avaient sans doute mis
en fuite tout le détachement de cavalerie.
Quand le lendemain trois cavaliers ennemis reparurent à l’horizon, le
colonel Farquhar, accompagné seulement d’un domestique s’élança vers
eux, les poursuivit, en tua deux et ramena le troisième, prisonnier,
avec les trois chevaux. Ces histoires et d’autres semblables me furent
racontées plus tard par les quelques survivants, qui tous s’accordaient
parfaitement dans leurs récits. L’expédition avançait avec une lenteur
désespérante. Toutes ces circonstances furent cause que les chameaux
ne purent jamais être lâchés dans un pâturage, il leur fallait se
contenter de la maigre pitance qui leur était servie dans le carré;
mais la ration était trop faible et la plupart périrent d’inanition.
La faim les avait poussés à dévorer les coussins de paille de leurs
selles, en sorte que le bois portait directement sur leur dos, les
blessait et les rendait bientôt impropres à tout service, et c’est à ce
moment là qu’on ajoutait à leur charge, celle des chameaux tombés en
route.
En route le colonel Farquhar, le baron Seckendorff, le
lieutenant-colonel Herlt et quelques officiers supérieurs égyptiens
firent, on doit le reconnaître, tous leurs efforts pour venir en aide à
Hicks Pacha dans sa tâche difficile; mais la masse de l’armée restait
apathique et semblait déjà prévoir la débâcle prochaine. Cependant,
le pauvre Bizitelly faisait ses croquis, O’Donovan prenait ses notes:
Qui donc enverrait notes et croquis dans leur pays où ils étaient si
impatiemment attendus?
Le Mahdi, instruit de la mise en marche de l’armée, quitta El Obeïd,
établit son camp sous les palmiers qui avoisinaient la ville, et
attendit l’ennemi. Le calife et les autres commandants suivirent son
exemple, en sorte que très rapidement un gigantesque amas de huttes
de paille s’éleva auprès de la ville. Le Mahdi passait chaque jour la
revue de ses troupes, faisait battre le tambour et tirer le canon,
afin de préparer hommes et chevaux à l’action prochaine. Il envoya à
Douem les émirs Haggi Mohammed Abou Gerger, Omer woled Elias Pacha et
Abd el Halim Mus’id, pour observer l’ennemi et lui couper la retraite,
mais en leur interdisant absolument de s’attaquer au gros de l’armée.
Ces émirs, avant même de connaître l’importance réelle du corps
expéditionnaire avaient demandé au Mahdi l’autorisation de prendre
l’offensive; le Mahdi avait refusé!
Pendant la marche de la colonne sur Rahat un ancien sous-officier
prussien, Gustave Kloss, de Berlin, domestique d’O’Donovan, prévoyant
la catastrophe, déserta. Ne connaissant pas le pays, il erra longtemps
à l’aventure, jusqu’à ce qu’au lever du jour il tombât par hasard sur
quelques Mahdistes qui d’abord voulurent le tuer; Kloss, dans son
mauvais arabe, arriva à leur faire comprendre qu’il voulait se rendre
auprès du Mahdi; les esclaves arabes le dépouillèrent de tout ce qu’il
possédait et l’envoyèrent à El Obeïd. Malgré son costume de domestique,
les Arabes l’entourèrent bientôt par milliers, pour voir «le général
anglais» qui venait, disait-on, traiter des conditions de la paix.
Kloss amené devant le Mahdi et interrogé en présence des autres
Européens prisonniers des rebelles sur les conditions où se trouvait
l’expédition, n’hésita pas à révéler la triste situation de l’armée et
à déclarer que ni le courage ni l’entente ne régnaient dans ses rangs.
Cette nouvelle fut la bienvenue auprès du Mahdi; Kloss ajoutait
cependant que l’armée ne se rendrait pas sans combattre bien que, selon
toute probabilité, elle serait à son avis complètement anéantie. Le
Mahdi, pour prouver sa reconnaissance à Kloss, se chargea lui-même de
le convertir à l’islamisme et le remit à la garde d’Osman woled el
Haggi Khalid. Assuré désormais de la victoire, grâce aux révélations
de Kloss, il fit sommer Hicks de se rendre avec son armée; Hicks ne
répondit pas.
Avant son départ le général anglais avait reçu du Gouvernement,
l’assurance qu’il enverrait comme renfort des troupes du Tekele,
sous les ordres de Mek Adam, et comptant environ 6000 hommes, et un
effectif plus considérable encore d’Arabes Habania; il attendait donc,
comptant sur ces troupes nouvelles pour relever le courage abattu de
ses soldats. Son attente fut vaine! Personne ne parut, pas le moindre
soldat, pas le moindre porteur de nouvelles!
La colonne avait quitté Rahat et marchait sur Alloba, où on espérait
trouver enfin de l’eau en quantité suffisante; car les troupes
souffraient déjà beaucoup de la soif. Le 3 novembre, Hicks campait à
environ 60 kilomètres au sud-est d’El Obeïd.
Le Mahdi avait rassemblé toutes ses forces autour de la ville et avait
par ses discours exaspéré leur fanatisme. Le Prophète, disait-il, lui
était apparu, l’avait assuré de la victoire et lui avait promis de lui
envoyer pour le soutenir contre les infidèles une armée de 20,000 anges
invisibles.
Le 1^{er} novembre, il quittait El Obeïd et marchait sur Birket, où son
armée devait rejoindre les postes d’éclaireurs établis en avant depuis
quelques jours; dès que la jonction fut opérée, l’armée des rebelles se
mit à harceler sans relâche, les Egyptiens fatigués, et affaiblis par
la faim et la soif.
L’attaque sérieuse commença le 3 novembre. Protégé par les arbres et
les replis du sol, Hamdan Abou Anga, commandant des Djihadia, ouvrit
le feu contre l’armée occupée à dresser son camp à la hâte. Les balles
des rebelles faisaient des ravages terribles dans les rangs du corps
expéditionnaire. Cette masse compacte parquée dans le camp, offrait
aux projectiles des buts immanquables. Les hommes, les chevaux, les
chameaux et les mulets tombaient en foule et les soldats apercevaient
à peine l’ennemi dissimulé derrière ses abris. Les Mahdistes, qui
n’avaient subi que des pertes insignifiantes, ne se retirèrent que dans
l’après-midi et établirent leur camp à une portée de canon, en face de
l’armée égyptienne.
Quatre émirs étaient tombés en essayant, au plus fort du combat, de
pénétrer dans le camp. Quels durent être les sentiments du pauvre
Hicks, qui assistait impuissant à ce désastre! Ses hommes, tourmentés
par la soif, suçaient le plomb des balles afin de rafraîchir leur
palais desséché! Et cependant un étang rempli d’eau était là dans
le voisinage, à une heure à peine du camp; Hicks et ses guides
l’ignoraient, et l’eurent-ils connu, ils ne pouvaient plus l’atteindre.
Toute la nuit les Egyptiens furent harcelés par les tirailleurs d’Abou
Anga, qui sans être aperçus s’étaient glissés jusque dans le voisinage
du camp et s’étaient établis dans une position bien abritée.
Le lendemain matin (4 novembre), Hicks leva le camp, et continua
la marche en avant. Il avait dû laisser derrière lui un grand
nombre de morts et de mourants, ainsi que quelques canons dont les
attelages avaient été anéantis. Il n’avait pas fait une lieue, que
100,000 fanatiques sortant des buissons où ils s’étaient embusqués se
précipitèrent sur son armée.
Le carré fut forcé. Une véritable boucherie commença. Seuls les
officiers européens et quelques cavaliers turcs réunis sous un
gigantesque palmier se défendirent héroïquement. Attaqués furieusement
de tous côtés par des forces infiniment supérieures, ils ne tardèrent
pas à succomber.
La tête du baron Seckendorff, encadrée de sa longue barbe blonde fut
coupée et présentée au Mahdi et à ses califes comme celle du général
Hicks. Gustave Kloss, qui se nommait maintenant Moustapha, fut appelé;
mais craignant d’être forcé d’aller lui-même à la recherche de Hicks,
il les laissa dans leur erreur. L’armée entière fut anéantie; quelques
hommes à peine réussirent à s’échapper, cachés sous des monceaux de
cadavres.
On promit la vie sauve à un grand nombre de soldats mais, dès qu’ils
eurent mis bas les armes, ils furent impitoyablement massacrés. Ahmed
Dalia, le bourreau, me racontait plus tard que, en compagnie de Yacoub
frère du calife Abdullahi et de quelques autres cavaliers, il avait
rencontré une poignée de soldats décidés à vendre chèrement leur vie.
Yacoub leur expédia Dalia avec la promesse d’une grâce complète,
s’ils voulaient mettre bas les armes et se rendre. Ils se fièrent à
sa parole et, jetant leurs armes, accoururent à lui: Mais les voyant
sans défense, il fit égorger ces «chiens d’infidèles», comme il les
appelait, en s’applaudissant de sa ruse!
Un Egyptien dut son salut à sa présence d’esprit. Poursuivi par
quelques Gellaba et sur le point d’être atteint, il leur cria: «Ne me
tuez pas, vous, amis du Mahdi! Je sais quelque chose qui vous rendra
riches.»
Ils lui promirent la vie sauve, s’il leur révélait ce moyen: «Je le
ferai, leur dit-il, mais pour le moment je suis épuisé; conduisez-moi
auprès du Mahdi, en qui je crois déjà depuis longtemps et laissez-moi
lui demander mon pardon; il m’accordera, je l’espère, le repos dont
j’ai besoin pour pouvoir vous servir.» Les Gellaba mirent leur
prisonnier au milieu d’eux et le protégeant contre les autres Arabes,
le conduisirent auprès du Mahdi auquel ils le présentèrent comme un
fidèle entraîné malgré lui à la guerre, mais convaincu depuis longtemps
de la mission du Mahdi. Ce dernier lui accorda son pardon et lui fit
prêter selon l’usage le serment qui le liait au Mahdi. En sortant de
la présence du Mahdi, l’Egyptien fut aussitôt assailli par ceux qui
l’avaient sauvé et pressé de leur livrer le secret, qui devait les
rendre riches. Il leur répondit tranquillement: «J’étais autrefois
cuisinier et sais faire des saucisses.» Les Gellaba trompés dans leurs
espérances se prirent à l’injurier et le ménaçèrent de mort. Mais lui
retourna aussitôt auprès du Mahdi et lui raconta toute l’histoire, en
implorant sa protection. Le Mahdi ne put s’empêcher de rire et fit
venir quelques-uns des compatriotes du rusé compère, depuis longtemps
ses partisans, et leur ordonna de le traiter en frère.
L’armée de Hicks était anéantie et le Mahdi et ses califes retournèrent
à Birket avec leurs troupes ivres de joie. Quelques émirs furent
laissés avec leurs hommes sur le champ de bataille, afin de rassembler
le butin et de le porter au Bet el Mal. Les cadavres amoncelés par
milliers les uns sur les autres furent dépouillés de leurs vêtements.
Quel spectacle horrible que de voir tous ces corps entièrement nus, à
demi décomposés, déjà couverts de blessures béantes, entassés pêle-mêle!
J’ai eu plus tard entre les mains les carnets de notes du colonel
Farquhar et d’O’Donovan trouvés sur le champ de bataille. Triste
lecture! Tous deux se plaignaient de l’antagonisme du général Hicks et
du gouverneur général Alâ ed Din Pacha. Farquhar refusait complètement
à son chef, le général Hicks, le coup d’œil militaire indispensable.
Il avait depuis longtemps prévu ce qui était arrivé et reprochait
amèrement à Hicks d’avoir osé, par fausse ambition, commencer les
opérations avec une armée, dont il devait connaître la mauvaise
composition. Parmi les quelques officiers égyptiens qui firent leur
devoir, il mentionnait spécialement Abbas bey.
Voici un passage du journal de Farquhar: «J’ai causé aujourd’hui avec
O’Donovan de notre situation et lui ai demandé où nous pourrions bien
être dans huit jours. Il m’a répondu: «Dans l’autre monde».
O’Donovan s’exprimait d’une façon analogue. Il était très irrité
de la désertion de Kloss et y voyait un signe de la démoralisation
de l’armée: «Un Européen, écrit-il, un simple domestique, il est
vrai, déserte et passe à l’ennemi!» A un autre endroit: «J’écris mes
mémoires, mais il n’y aura personne pour les porter dans mon pays.»
Ce ne fut que quinze jours plus tard, après que le butin eut été porté
au Bet el Mal, que le Mahdi retourna à El Obeïd. On avait trouvé, outre
les canons, les mitrailleuses et les fusils, des sommes d’argent
importantes. Malgré la sévérité barbare avec laquelle Ahmed woled
Soliman avait fait couper les mains à quelques individus accusés de vol
et de malversation, beaucoup d’argent fut dérobé. Les rusés habitants
des montagnes de Nuba emportèrent chez eux une quantité d’armes et de
munitions, qui leur furent plus tard d’une grande utilité dans la lutte
qu’ils soutinrent contre leurs oppresseurs.
Rien ne peut dépasser la pompe grandiose avec laquelle le Mahdi
victorieux fit son entrée à El Obeïd. Ce fut une véritable marche
triomphale et, partout où il passait, les gens se jetaient à terre et
lui rendaient hommage comme à un être surnaturel. Sa victoire avait
mis tout le Soudan à sa discrétion, depuis les bords du Nil jusqu’à
la Mer Rouge, depuis le Kordofan jusqu’aux frontières des Wadaï. Tous
les regards se tournaient vers l’homme qui avait accompli des actions
si merveilleuses et on attendait avec impatience ses prochaines
entreprises. Presque tous ceux qui avaient auparavant douté de lui se
rallièrent avec enthousiasme au nouveau régime.
Un petit nombre cependant comprenait que la religion n’était qu’un
prétexte pour le Mahdi et attendait toujours que le Gouvernement eût
réuni les forces nécessaires pour rétablir son autorité et écraser la
révolution, au moins résolu cependant, si le Gouvernement échouait, à
céder à la force et à se soumettre comme les autres non par conviction
mais pour échapper à la persécution inévitable.
Les Européens et les Egyptiens établis dans les grandes villes
comprirent alors la gravité de la situation; quelques-uns retournèrent
dans leur pays, d’autres expédièrent vers le nord tout leur avoir et
se tinrent prêts à partir. Tous savaient qu’il était impossible de
rester plus longtemps au Soudan. Le Mahdi, sûr maintenant de son succès
allait étendre sa puissance vers l’orient et vers l’occident.
CHAPITRE IX.
La chute du Darfour.
Le camp de Madibbo est surpris.—Défaite de Dorho.—Koukou
Agha.—Façon singulière de cacher les lettres.—Armistice.—Lettre de
Zogal.—Réflexions.—Je me décide à me rendre.—Entrevue avec Zogal,
à Sheria.—Entrée des Mahdistes à Dara.—Madibbo et ses tambours de
guerre.—Siège et prise de Fascher.—Lettres d’Egypte.—Sort cruel
réservé au major Hamada.—Prise du Bahr-el-Ghazal.—Je me rends à El
Obeïd.
Je me guéris à peu près complètement du «ver de Guinée» et me sentis
assez de forces pour supporter les prochaines exigences du service.
Ma petite troupe de fidèles avait diminué considérablement et nous
n’avions plus que très peu de balles pour les Remington. Saïd bey
Djouma prétendait toujours ne pas pouvoir laisser partir le convoi.
D’après les dernières nouvelles de Fascher, les tribus des Saiadia
et des Mahria avaient aussi commencé les hostilités en enlevant aux
habitants de la capitale leurs troupeaux qu’ils refusaient de rendre.
Toute mon espérance était placée en l’armée du général Hicks,
armée dont je ne connaissais pas alors la faiblesse, l’expédition
malheureuse, le fâcheux esprit de corps.
Depuis plus d’un an, j’étais sans aucune nouvelle directe de Khartoum;
dans les derniers temps, je me vis forcé, pour relever le courage
des soldats, de feindre d’avoir reçu des ordres et des nouvelles
victorieuses de la capitale, d’en donner connaissance et même de faire
tirer le canon en signe de réjouissance.
Et voici, qu’en effet, je reçus un jour un indigène qui apportait une
lettre ou plutôt un chiffon de papier d’Alâ ed Din Pacha m’informant
officiellement que S. A. le Khédive me nommait extraordinairement
Hokoumdar el Asakir (commandant en chef) du Darfour. La missive
contenait en outre la nouvelle que le Gouvernement allait envoyer de
Khartoum une armée suffisamment forte pour réprimer l’insurrection
des rebelles. Cette nouvelle fut colportée à Fascher et à Kabkabia;
partout, on la salua par des salves d’artillerie. Nous hébergeâmes le
messager et nous lui fîmes des présents.
Il nous raconta alors qu’à son départ de Khartoum, il avait laissé
l’armée prête à se mettre en marche, une armée invincible, disait-il,
ce que les gens expérimentés ne crurent pas précisément à la lettre.
N’importe, chacun s’en réjouit et se reprit à espérer. Quelques jours
plus tard, Khalid woled Imam, que j’avais envoyé autrefois à El Obeïd,
arriva et m’apporta des nouvelles verbales parce que, d’après son dire,
Zogal ne jugeait pas nécessaire de m’écrire. Zogal, me dit-il, me
faisait saluer. Il me confirma les nouvelles précédentes, savoir: que
le Gouvernement allait envoyer une armée contre le Mahdi.
Tout à fait entre nous, il me confia que les pèlerins revenant de
Khartoum en nombre considérable, racontaient avoir vu, pendant les
manœuvres des troupes de l’expédition projetée, des vautours planer
continuellement au-dessus des soldats; c’était là assurément un mauvais
présage! Il me parla longuement du Mahdi, de ses propos, de ses faits
et gestes; quoique très prudent dans ses paroles, je pus en déduire
qu’il appartenait déjà aux Mahdistes, du moins dans son for intérieur.
Je ne lui en fis aucune remarque et le remerciai pour sa fidélité et sa
soumission, mais donnai ordre de l’observer davantage.
Mes gens réussirent un jour à s’emparer d’un messager qui allait
justement quitter la ville pour se rendre à Shakka. On le fouilla; il
était porteur d’une lettre de Khalid woled Imam à Madibbo l’avertissant
de se tenir prêt; car, le cas échéant, il était possible qu’il eût
besoin de lui et cela même sous peu.
Je venais justement d’apprendre par mes domestiques, en rapport avec
ceux de la maison de Zogal, que Khalid en qui il avait pleine confiance
et qui avait ses coudées franches chez lui, que Khalid, dis-je, avait
ordonné aux femmes de Zogal de quitter secrètement leurs habitations
dans la forteresse et de fuir, les habitants de Dara ayant à traverser
incessamment une période critique pour eux. Les femmes qui étaient en
désaccord refusèrent de suivre son conseil.
On s’empara de Khalid aussitôt; il fut conduit devant moi et me
déclara que Zogal lui avait ordonné de faire sortir ses femmes de
la forteresse, de les soustraire à mon pouvoir et d’envoyer deux de
celles-ci au Kordofan.
Il était clair que Zogal s’était laissé séduire par son cousin, le
Mahdi, et cherchait à rompre nos conventions.
Je fis appeler Takîh Nur, frère de Zogal, et ses plus proches parents.
En présence du cadi et des officiers, je leur donnai connaissance des
faits, ajoutant que, puisque Zogal abandonnait le Gouvernement et ne
tenait pas ses engagements, je ne saurais plus avoir aucune confiance
en eux, étant persuadé, du reste, qu’ils connaissaient les desseins de
Khalid et le protégeaient.
Malgré leurs dénégations, je les fis transporter en lieu sûr et mettre
Khalid aux fers.
Les biens de Zogal et de Khalid furent confisqués au profit de la
caisse du Gouvernement, ceux de leurs gens furent mis sous séquestre.
J’engageai à mon service les Basingers de Zogal, dont le chef Matter
était mort à Dar Beni Halba.
Au nombre des gens de Zogal que nous retinmes prisonniers se trouvait
son gendre qui n’appartenait pas à la même tribu. C’est pourquoi je
voulus lui permettre de regagner ses pénates; mais il me déclara
qu’il préférait rester avec ses parents. Devant la geôle il me fit
demander la permission de s’entretenir seul avec moi. J’y acquiesçai.
Il m’expliqua que, d’après les us et coutumes du pays, on aurait pris
fort mal le fait de ne pas suivre ses parents, en prison; par suite des
égards que j’avais témoignés en sa faveur, il désirait me donner une
preuve de sa fidélité, en me nommant trois officiers qui avaient juré
à Zogal bey, avant son départ, de se joindre à lui, si le Mahdi était
réellement l’homme envoyé par le Prophète, le Mahdi el Monteser!
Je le remerciai; sa communication était de toute importance; je ne
doutai pas un instant de sa véracité et le laissai conduire en prison,
puisque tel était son désir.
Les difficultés s’accroissaient de jour en jour dans le pays.
L’infidélité de Zogal me préoccupait, en somme, moins que le fait qui
en découlait, savoir qu’on mettait absolument en doute la victoire de
l’armée de Khartoum.
Zogal était avant tout un homme très rusé. Si les nouvelles parvenues
de Khartoum à El Obeïd étaient de nature à inquiéter le Mahdi, Zogal,
probablement comme nous en étions convenus, aurait attendu; ces
nouvelles ne paraissant pas émouvoir le Mahdi, Zogal se serait décidé
à se rallier aux rebelles et à rompre avec moi? Ou bien encore se
serait-il laissé séduire par son cousin, entortiller par les discours
de celui-ci, pour avoir confié à la chance l’action inconséquente qu’il
venait de tenter contre moi?
Je n’osais presque pas espérer en cette dernière alternative.
Madibbo avait rassemblé la plus grande partie de ses cavaliers et des
Basingers composant ses troupes guerrières. Il avait pénétré dans le
Sud, ravageant tout le pays depuis Dara jusqu’aux environs de Kerchou.
Sans aucun souci, il croyait absolument ne courir aucun danger et se
moquait de la peur des Beni Halba. Il avait établi son camp à un jour
de marche de Dara. Connaissant sa situation, je résolus de quitter la
ville, à la tombée de la nuit. Accompagné de 150 soldats réguliers et
de cinquante chevaux, nous surprîmes, au lever du soleil, après une
marche forcée, le rebelle qui ne s’y attendait guère. Lui-même parvint
à fuir sur un cheval qu’il n’avait même pas pris le temps de seller.
Nous nous emparâmes du butin et..... de ses fameux tambours de guerre
(nahas)! Quelques-uns de ses Basingers, cachés derrière des arbres,
protégèrent la fuite de leur maître; grâce à eux, j’eus malheureusement
à déplorer la perte de Mohammed bey Khalil; dans la vaillance qu’il
déploya lors de la poursuite de l’ennemi, il fut atteint d’une balle,
en pleine poitrine.
La victoire que nous venions de remporter contribua à remonter le moral
de mes soldats, mais ce fut un succès de courte durée.
Quelques jours après mon retour à Dara, j’appris que les Mima avaient
tué jusqu’au dernier, les soldats des postes militaires établis chez
eux, postes que Saïd bey Djouma, sans mon consentement, avait réduits
à 30 hommes. Saïd me fit savoir qu’il avait envoyé aussitôt 350 hommes
d’infanterie régulière, 400 cavaliers et un canon à Dar Mima, sous le
commandement de Omer woled Dorho, afin de châtier les rebelles et de
reconquérir le pays.
Le messager qui n’avait pu arriver jusqu’à moi que par des chemins
ignorés ou détournés porta à ma connaissance, en même temps, que
l’ennemi s’était rassemblé et s’attendait à être attaqué par nos
soldats.
Quelques jours s’écoulèrent; puis, Moslim woled Kabachi, le fidèle
sheikh des Sheria, vint lui-même à Dara m’apporter la fatale nouvelle
de la défaite complète de Omer woled Dorho.
Ce dernier avait fait charger toute sa cavalerie contre les Mima qui
avaient pris position à Woda et auxquels s’étaient joints, outre les
Khauabir, les Birket et les Manasera.