Nous continuâmes notre marche, mon domestique qui s’était arrêté

quelques instants auprès de Bichari revint avec ce court message:

«Bichari t’envoie ses meilleures salutations, et te fait dire qu’il ne

désire pas vivre plus longtemps, il cherche la mort.» Il la trouva en

effet.

Arrivés à Djourou nous nous mîmes à construire notre zeriba. Le

propriétaire du village voisin vint nous demander aide et protection,

ce que nous lui accordâmes volontiers. C’était un Gellaba nommé Ahmed

woled Seroug établi là depuis des années. Il m’apprit que depuis la

veille Rahmet Allah, neveu de Bichari, attendait chez lui, l’occasion

de me demander son pardon; mais, qu’à mon approche, il avait pris

peur et s’était réfugié dans la forêt. Je lui envoyai par Ahmed

Seroug le pardon demandé ainsi que les assurances de paix et lui

fis dire de venir me trouver. Après le coucher du soleil, il arriva

pieds-nus, tête-nue, me jura fidélité, et promit d’empêcher sa tribu

de prendre les armes; il m’avoua que la plupart de ses compatriotes ne

continuaient la guerre que d’après les instigations du sheikh Tahir.

Le lendemain se passa tranquillement. Vers le soir Rahmet Allah revint

amenant deux autres Arabes qui m’informèrent que Bichari bey avait

rassemblé toutes ses forces pour m’attaquer le lendemain.

La veille, Mohammed bey Khalil et le sultan Abaker el Bagaoui de Dara

m’avaient rejoint avec une quarantaine d’hommes à cheval. Je disposais

donc de près de 70 cavaliers. La zeriba était établie à proximité des

puits, découverte et permettait de surveiller l’horizon dans toutes les

directions. Au lever du soleil, le jour suivant, j’aperçus l’ennemi au

bord de la forêt. Persuadé que même la bravoure de Bichari n’amènerait

pas les Beni Halba à m’attaquer dans la zeriba, je fis avancer les

troupes à 300 pas en dehors de l’enceinte. Je postai la cavalerie sur

le flanc, et expédiai 20 cavaliers chargés d’attirer l’ennemi hors

de la forêt. Ils avaient à peine commencé à se mettre en route, que

nous vîmes deux cavaliers ennemis s’élancer sur eux à toute bride

la lance en l’air. C’était Bichari et un de ses domestiques. Avant

qu’ils eussent atteint mes hommes, le cheval de Bichari trébucha et

tomba; pendant que son compagnon l’aidait à se relever, mes hommes se

lancèrent sur eux. Bichari eut l’œil gauche crevé d’un coup de lance,

et la tête traversée du même coup, il tomba mortellement blessé. Son

compagnon fut tué d’un coup de lance dans le dos. Je courus au galop

jusqu’à la place où Bichari rendait l’âme. Son fils Abo, accouru

au secours de son père, fut grièvement blessé, mais il réussit à

s’échapper. Je fis avancer l’infanterie et, ordonnant à chaque cavalier

de prendre en croupe un homme de l’infanterie, je les lançai à la

poursuite de l’ennemi. Comme toujours, les Arabes privés de leur chef

cherchèrent leur salut dans la fuite. Lorsque nous atteignîmes ceux

qui couraient à pied à 3000 pas environ, ils étaient déjà absolument

épuisés par la course. Mes fantassins mirent pied à terre et tuèrent

comme des lièvres les rebelles déjà à demi morts, tandis que nous

poursuivions les cavaliers. Il ne fut fait aucun quartier, mes hommes

voulant venger la mort du sheikh Arifi.

Dans l’après-midi, nous rentrâmes à la zeriba dont nous nous étions

fort éloignés, le chemin était semé des cadavres des Arabes. A l’entrée

de la zeriba, près du cadavre de Bichari, son neveu affligé, pleurait

sa mort. Les officiers demandèrent la permission de couper la tête

à Bichari et de l’envoyer à Dara. Par égard pour Rahmet Allah qui

déjà avant la bataille avait demandé la paix, je refusai et remis le

corps à Rahmet; je lui donnai même un morceau de toile pour en faire

un linceul à son oncle. J’assistai à l’ensevelissement de Bichari,

de cet ancien ami qui avait combattu contre ses convictions, et qui

avait enfin trouvé la mort qu’il cherchait désespérément. Vers le soir

seulement, mes cavaliers rentrèrent de leur poursuite. Nous avions deux

morts et plusieurs blessés. Notre butin consistait en 50 chevaux et

quelques centaines de vaches; celles-ci et la moitié des chevaux furent

partagées entre les hommes; les 25 chevaux restant étaient destinés à

renforcer ma modeste troupe de cavaliers.

Le lendemain des espions se rendirent au village de Roro où le sheikh

Tahir el Tigani s’était installé et me firent savoir qu’il s’y trouvait

en effet. Je résolus donc d’aller le surprendre dans son nid, sans nul

délai, cette nuit même. Mais à mon arrivée, le nid était vide; Tahir

avait dû être avisé de mon arrivée. Mes soldats emportèrent tout ce qui

pouvait s’emporter et incendièrent le village.

Je retournai à Djourou. Le «ver de Guinée» me faisait éprouver aux

cuisses et aux pieds des douleurs intolérables et je pouvais à peine

me tenir à cheval. Les Beni Halba étant écrasés, je n’avais pas besoin

de rester plus longtemps; je remis donc le commandement à Mohammed

bey Khalil, l’invitant à continuer à harceler les Beni Halba, mais à

ne pénétrer, en aucun cas, dans le district des Taasha. Ces derniers

m’avaient écrit pour m’assurer de leur fidélité envers le Gouvernement

et effectivement, cette tribu fut du petit nombre de celles qui pendant

la longue durée des troubles du Soudan ne prirent jamais les armes

contre le Gouvernement, et restèrent constamment neutres. Je les

engageai, par écrit, à regarder comme leur propriété, les troupeaux

de leurs ennemis d’autrefois, les Beni Halba, si ceux-ci venaient

à se réfugier chez eux, leur déclarant que je n’éleverais jamais de

prétention sur ces troupeaux. Avec une escorte de 10 hommes je rentrai

à Dara.

Les nouvelles de Fascher étaient encore satisfaisantes, les tribus du

voisinage ne s’étaient pas montrées hostiles contre le Gouvernement.

Mais, le chef du poste d’Omm Shanger, Saïd bey Djouma avait refusé

d’obéir à l’ordre que je lui avais donné de retourner à Dara; les

prières et les présents des marchands de la ville l’avaient séduit et

il s’était décidé à rester; attaqué par les Arabes, il réussit à les

repousser, bien que les routes fussent encore coupées et qu’un de mes

fidèles sheikhs, Hassan bey Omkadok, eût passé à l’ennemi.

Une quinzaine de jours plus tard, Mohammed bey Khalil rentra à Dara

avec un riche butin qui fut laissé aux soldats. Il amenait en outre

avec lui plus de 2000 bœufs dont un tiers fût de même distribué aux

hommes et aux partisans fidèles du Gouvernement; le second tiers fut

remis en dépôt à Mohammed effendi Farag et le reste échangé contre du

blé et des étoffes de coton. Cependant, en dépit de nos succès sur les

Beni Halba, notre situation était loin d’être satisfaisante. Tous les

yeux étaient tournés vers le Kordofan où régnait le Mahdi et d’où il

envoyait dans toutes les directions ses émissaires pour appeler les

habitants à la révolte. Dans la province de Dara, outre les Taasha, il

n’y avait de tranquilles que les Messeria, les Tadjo, les districts de

Bringel et de Sheria; et encore ces derniers, placés dans le voisinage

de notre forteresse n’étaient-ils maintenus que par la crainte du

danger où les entraînerait la révolte.

CHAPITRE VIII.

L’expédition de Hicks Pacha.

Exécution de Saïd Pacha et de ses compagnons.—Propagation

de la croyance en la sainteté du Mahdi.—Le sheikh

Senoussi.—L’administration du Mahdi.—Critique des procédés

gouvernementaux.—Ambassade d’Osman Digna.—Hicks Pacha.—Commencement

de l’expédition.—Le colonel Farquhar.—Le déserteur Gustave

Kloss.—Les Mahdistes attaquent.—Défaite de l’armée.—Evénements

survenus après la bataille.—Passages du Journal de O’Donovan.—Entrée

du Mahdi à El Obeïd.

Le Mahdi, toujours exactement renseigné par ses partisans des bords

du Nil, savait que, sur la demande d’Abd el Kadir, des renforts

arrivaient peu à peu à Khartoum. Il ne doutait pas que le Gouvernement

allait tout mettre en action pour reconquérir les provinces perdues;

aussi se mit-il à prêcher de tous cotés la Djihad (guerre sainte) qui

devait lui apporter la victoire, à lui et à ses partisans. En novembre

1882. Giegler Pacha avait remporté quelque succès sur les rebelles,

et, de son côté, en janvier 1883, Abd el Kadir Pacha les avait battus

à Maatouk. Ce qui inquiétait surtout le Mahdi, ce n’était pas ces

victoires, mais la concentration des troupes à Khartoum qui, il en

avait été informé, devaient, sous la conduite d’officiers européens,

reconquérir le Kordofan. Mohammed Pacha Saïd, d’accord avec tous les

officiers, avait résolu d’envoyer à Khartoum un rapport expliquant la

reddition d’El Obeïd. Ce rapport établissait que la garnison avait

tenu aussi longtemps que possible et ne s’était rendue à l’ennemi que

pressée par la famine et décimée par la maladie, après avoir enduré les

plus terribles souffrances et perdu tout espoir de secours. Dans ce

document, les officiers protestaient encore de leur fidélité et de leur

dévouement et, faisaient des vœux pour que le Gouvernement eut en fin

de compte la victoire.

Ce rapport signé et scellé par tous les officiers, Mohammed Pacha Saïd

et Ali bey Chérif en tête, et par Ahmed bey Dheifallah et Mohammed

woled Yasin fut remis à un Arabe qu’ils connaissaient et qui moyennant

une bonne récompense devait le porter à Khartoum. Parmi les officiers

qui avaient signé cet écrit, se trouvait également un Egyptien,

Youssouf effendi Mansour, qui, autrefois officier de police à El Obeïd,

avait été destitué par Gordon Pacha et envoyé à Khartoum. Plus tard, il

avait reçu l’autorisation de retourner à El Obeïd et s’y était établi.

Craignant que le document ne fût découvert et que sa vie se trouvât

ainsi menacée, ou peut-être désireux de donner au Mahdi une preuve de

sa fidélité, Mansour effendi alla trouver le calife Abdullahi, se jeta

à ses pieds, lui révéla l’existence et le contenu du rapport et à force

de prières obtint pour lui-même grâce complète. Comme il quittait le

calife, il rencontra par hasard Mohammed bey Iscander à qui il raconta

tout; il l’engagea s’il voulait éviter la mort à faire aussi des aveux

au calife et à demander son pardon. Mohammed Iscander fut indigné de

la lâcheté de son ami, mais, voyant que tout était perdu, suivit ses

conseils et fut, comme lui, gracié. Le messager porteur du rapport fut

arrêté et jeté aux fers. Aussitôt le bruit se répandit que le Prophète

était apparu au Mahdi et lui avait révélé l’existence du document et

l’endroit où il se trouvait.

C’était pour le Mahdi un excellent prétexte pour se défaire de ses

ennemis. Tous ceux qui avaient signé le rapport furent arrêtés et,

envoyés en exil après un conseil tenu par le Mahdi et son calife.

Mohammed Pacha Saïd fut relégué à Alloba et confié aux gens d’Ismaïn

Delendook, tandis qu’Ali Chérif était livré au sheikh des Arabes

Hauasma. Ahmed bey Dheifallah et Mohammed woled Yasin furent conduits

à Shakka auprès de Madibbo. Les autres officiers furent bannis; une

partie en fut envoyée dans les montagnes de Nuba; on emmena le reste

à Dar Hamr. Youssouf el Mansour et Mohammed bey Iscander eurent seuls

l’autorisation de rester à El Obeïd; le premier fut même, en récompense

de sa fidélité, nommé commandant en chef de l’artillerie du Mahdi.

Quelque temps après, Mohammed Pacha Saïd fut massacré à coups de hache

et Ali bey Chérif décapité, sur l’ordre du Mahdi. Le calife Abdullahi,

qui, aussitôt l’envoi en exil d’Ahmed bey Dheifallah, avait pris la

femme de ce dernier comme concubine, envoya à Shakka son parent Younis

woled Dikem avec mission d’exécuter Dheifallah et Mohammed Yasin, ce

qui fut fait en présence de Madibbo. Ainsi finirent quatre des plus

braves défenseurs d’El Obeïd qui, par leur fidélité et leur énergie,

avaient vraiment mérité un meilleur sort.

Ce fut à cette époque que Fakîh Mani, émir de la puissante tribu arabe

des Djauama, à la suite d’une violente altercation avec le calife

Abdullahi, rompit avec celui-ci et avec le Mahdi et se sépara d’eux

complètement, se croyant assez puissant pour conserver une complète

indépendance.

Le Mahdi parfaitement conscient du danger que présentait une semblable

scission, envoya immédiatement à Dar Djauama, Abou Anga, Abdullahi

woled Nur et Abd er Rahman woled Negoumi avec des forces imposantes.

Fakîh Mani, qui ne s’attendait pas à une attaque aussi soudaine, fut

surpris, fait prisonnier et exécuté. Le Mahdi obligea la tribu tout

entière à quitter son territoire et à venir se joindre à lui. Il

prêchait, comme toujours, le renoncement et affirmait qu’il était «venu

pour anéantir ce monde et peupler l’autre.» (Nehrab ed dounja una’mer

el uhra).

A ceux qui suivaient ses préceptes, il promettait, au nom du Prophète,

les joies éternelles; il menaçait par contre les insoumis de châtiment

et d’infamie sur la terre et de la damnation éternelle. Ces maximes

et bien d’autres encore étaient envoyées et distribuées dans les

différentes parties du pays.

Des hommes, des femmes, des enfants accouraient par centaines de mille

à El Obeïd pour voir le saint homme et avoir le bonheur d’entendre

un mot de sa bouche. La foule ignorante ne voyait en lui que ce pour

quoi il se donnait: l’homme envoyé de Dieu. Il savait conserver

l’apparence extérieure qui contribuait aux yeux de ces masses crédules

à sa réputation de sainteté. Vêtu seulement d’une _gioubbe_ (sorte de

chemise) et d’un libas (pantalon de toile), retenu par une cordelette

ou une ceinture de coton nouée autour des hanches; sur la tête la takia

(bonnet), entouré d’un simple mouchoir de laine faisait l’office de

turban, ainsi il se montrait devant ses partisans, dans une attitude

modeste, les regards humblement baissés, la bouche pleine de paroles

d’amour pour Dieu et les croyants, et ne parlant que de renoncement.

Mais, chez lui, depuis bien longtemps il se laissait aller aux

jouissances de la vie. A l’abri des regards des fidèles il se livrait

aux péchés mignons des Soudanais, les femmes et la bonne chère. Les

plus belles jeunes filles étaient choisies pour lui parmi les captives

et mises à part pour son harem; les servantes, qu’il avait enlevées aux

hauts fonctionnaires et aux gens riches, prenaient soin de sa table, et

veillaient à l’entretien de sa maison.

Après la victoire d’El Obeïd, pensant que le moment était venu de

nommer un quatrième calife, il envoya par Tahir woled Isaac, de la

tribu des Zagawa, une lettre flatteuse au sheikh Mohammed es Senoussi,

le chef religieux le plus influent de l’Afrique centrale. Mais celui-ci

plein de mépris, laissa la lettre sans réponse.

Le Mahdi avait arrangé son administration aussi simplement que

possible. Il avait institué tout d’abord une caisse d’état, le Bet el

Mal, dont il avait nommé directeur son fidèle ami Ahmed woled Soliman.

Dans le Bet el Mal entraient les dîmes que la population devait payer

d’après la loi religieuse, la partie du butin à prélever sur les prises

et les richesses confisquées sur ceux qui s’étaient rendus coupable

du crime de haute trahison, ou de vol, ou qui se livraient à l’usage

interdit des boissons spiritueuses ou du tabac. Comme les recettes

étaient variables, on ne pouvait non plus établir un budget de dépenses

très précis et Ahmed woled Soliman agissait entièrement à sa guise,

tout contrôle faisant défaut.

La surveillance de la doctrine religieuse était dévolue à un cadi,

nommé «cadi el Islam» et auquel furent adjoints quelques aides. Ahmed

woled Ali, qui autrefois avait rempli auprès de moi les fonctions de

cadi à Shakka et s’était joint au Mahdi dès le début du mouvement

insurrectionnel, remplissait cette fonction. C’est de lui et de ses

employés que relevaient tous les crimes graves, et particulièrement

celui de haute trahison: c’est ainsi qu’était qualifié le moindre

doute sur la mission du Mahdi. Ce crime était puni ordinairement de la

confiscation des biens ou de la mort.

Mais comme de tels jugements étaient en désaccord avec la Sheria

Mohammedijja, «la loi religieuse musulmane», le Mahdi interdit l’étude

de la théologie et fit brûler tous les livres qui traitaient des

sciences religieuses. Il prescrivit la simple lecture du Coran, sans en

permettre l’interprétation publique. La lecture de quelques sentences

du Prophète était aussi autorisée.

En février 1883, le Mahdi apprit par ses espions qu’Abd el Kadir Pacha

avait quitté Kaua avec des troupes nombreuses pour marcher sur Sennaar

qu’assiégeait Ahmed el Moukachef. Celui-ci battu par Abd el Kadir Pacha

à Mechra ed Daï fut contraint de lever le siège. Salih bey poursuivit

les rebelles et les dispersa dans la plaine aride qui s’étend entre

Sekkadi et Kaua et où la plupart périrent de soif. Cette plaine est

encore aujourd’hui nommée par le peuple «tebki-tuskut» (tu pleures en

silence). La victoire des troupes du Gouvernement ne pouvait cependant

guère amoindrir la sympathie du peuple pour le Mahdi. La situation

des troupes et des fonctionnaires dans la capitale fut momentanément

améliorée par ces succès, mais il ne leur était plus possible d’arrêter

la marche des événements douloureux qui se préparaient.

Si l’on avait suivi le conseil d’Abd el Kadir Pacha, les choses

auraient pris dans le Soudan une tournure toute différente. Ce

général n’était pas d’avis d’envoyer à El Obeïd une armée chargée de

reconquérir le Kordofan; mais il préconisait l’emploi des renforts

envoyés d’Egypte à Khartoum pour établir une ligne de défense sur les

rives du Nil Blanc abandonnant momentanément l’ennemi à lui-même.

Les forces militaires dont on disposait auraient été suffisantes pour

réprimer les tendances à la révolte qui se manifestaient dans le

Ghezireh, entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, et même pour opposer une

résistance victorieuse à une marche offensive des Mahdistes. Si l’on

avait abandonné l’ennemi à lui-même, l’absence de gouvernement régulier

aurait fatalement amené des dissensions qui auraient plus tard permis

au Gouvernement de réconquérir peu à peu le pays.—Dans ces conditions

il m’aurait été évidemment impossible de conserver le Darfour aussi

longtemps; mais la perte passagère de cette province eut été un mal

beaucoup moindre que les calamités qui nous menaçaient.

Malheureusement les hommes placés à la tête du Gouvernement ne

pensaient pas ainsi. Pour eux il fallait avant tout et à tout prix

relever le prestige du Gouvernement. Pour atteindre ce but, on envoya

une armée sous le commandement du général anglais Hicks, ayant sous ses

ordres quelques officiers européens. Abd el Kadir Pacha était rappelé

et remplacé par Alâ ed Din Pacha, ancien gouverneur de Souakim et de

Massaouah.

Tous ces changements furent rapportés au Mahdi qui trouva ainsi le

temps de faire face aux événements qui se préparaient. Zogal bey était

arrivé dans l’intervalle à El Obeïd et avait été reçu à bras ouverts

par son cousin, le Mahdi. Ce dernier fit même tirer en son honneur 100

coups de canon et répandit la nouvelle que le Darfour s’était soumis.

Il crut pouvoir s’abstenir momentanément d’envoyer des émissaires

dans ma province et tourna toute son attention vers le danger dont le

menaçait le Gouvernement.

Le général Hicks s’était rendu avec une partie de ses troupes à Kaua

et, le 29 avril 1883, avait battu à Marabia les Arabes rebelles; Ahmed

el Moukachef avait péri dans l’action.

Parmi les émissaires dont le Mahdi se servait pour soulever les masses,

se trouvait un ancien marchand d’esclaves, de Souakim, Osman Digna qui

avait pour mission de gagner à la cause de l’insurrection les tribus

de la côte de la Mer Rouge. En choisissant cet homme qui conquit plus

tard une si grande célébrité, le Mahdi fit preuve d’une perspicacité

remarquable et montra qu’il comprenait fort bien que le soulèvement

du Soudan oriental mettrait le Gouvernement de Khartoum dans un

sérieux embarras dont le résultat probable serait le retard ou même

l’abandon complet de l’expédition du Kordofan. Les détails des combats

engagés entre le redoutable émir et les troupes du Gouvernement sont

suffisamment connus. Malgré les succès des Mahdistes dans l’est, succès

qui causèrent de sérieuses difficultés au Gouvernement, la marche sur

le Kordofan ne fut pas abandonnée et, au commencement de septembre

1883 le malheureux Hicks quittait Khartoum, pour se rendre à Douem sur

le Nil Blanc. Alâ ed Din Pacha, qui avait reçu l’ordre d’accompagner

l’expédition, se joignit à lui.

La situation du Kordofan n’était pas exactement connue au Caire et les

fonctionnaires compétents jugeaient très mal l’état des choses, en

pensant arriver, au moyen de cette expédition, à anéantir le Mahdi, à

un moment où celui-ci était devenu déjà le maître unique et absolu de

l’ouest presque entier. On ne réfléchit pas que la défaite de Rachid,

de Youssouf Shellali, d’Ali bey Lutfi, que la chute de Bara, d’El

Obeïd et d’autres villes, avaient mis le Mahdi en possession d’un

nombre de fusils bien plus grand que celui dont disposait le corps

d’armée de 10,000 hommes de Hicks! Ne savait-on pas que ces fusils

étaient maintenant entre les mains d’individus qui en connaissaient

le maniement. Les marchands d’esclaves, les Basingers, les chasseurs

d’éléphants et d’autruches formaient un contingent avec lequel on

devait compter! En outre, n’y avait-il pas maintenant au service du

Mahdi des milliers de soldats réguliers et irréguliers, qui avaient

combattu autrefois pour le Gouvernement? On avait oublié que dans tout

le Soudan, particulièrement chez les nègres, on croit à ce proverbe

arabe: _Elli bjakhud ommak hua abouk_ (celui qui épouse ta mère est ton

père). Le Mahdi avait conquis leur pays, par conséquent il était leur

maître et leur père; qu’importaient aujourd’hui aux masses les bons

rapports antérieurs et des bienfaits si vite oubliés! Il n’était pas

possible de compter sur la désertion des soldats du Mahdi passant dans

les rangs de l’armée de Hicks.

Les 10,000 hommes de Hicks formaient un carré dont le centre était

occupé par les 6000 chameaux chargés des bagages et des munitions.

L’armée, qui traînait des canons Krupp arec elle, avait à traverser

un territoire couvert le plus souvent de forêts épaisses ou de

hautes herbes. On voyait à peine à 300 pas devant soi et l’on devait

s’attendre à chaque instant à une attaque de la part d’un ennemi bien

supérieur en nombre, connaissant admirablement le terrain et, qui

toujours avait dû ses succès à la rapidité de ses mouvements et à son

audace.

Les sources étaient rares et la plupart des hommes en était réduite à

boire l’eau croupie des étangs et des mares. Et si cette eau même ne

suffisait pas? On eut pu prendre la route du nord, celle qui passe par

Gebra et va jusqu’à Bara, là au moins on avait l’avantage d’un terrain

découvert et où les sources ne manquaient pas. Là, on pouvait aussi

de ce côté compter sur les secours des Kababish, non soumis alors au

Mahdi, et il aurait été possible de réduire considérablement l’énorme

train dont l’armée était empêtrée. Les 6000 chameaux pressés dans le

carré formaient une masse de cous et de têtes où chaque balle ennemie

devait porter.

A ces fautes, à ces désavantages venaient encore s’ajouter de graves

dissensions intestines. Hicks et les officiers européens formaient

un parti auquel faisait face un parti contraire composé de Alâ ed

Din Pacha, des fonctionnaires et des officiers égyptiens. Enfin la

grande masse de l’armée provenait des troupes licenciées d’Arabi Pacha,

troupes que les Anglais venaient de battre.

Le général Hicks était tout à fait éclairé sur sa situation. A Douem

un de ses amis lui ayant demandé ce qu’il comptait faire, il répondit

tranquillement: «Eh bien, je marche en avant, comme Jésus Christ

au milieu des juifs». Ce fut contre son avis que la campagne fut

entreprise, mais il croyait de son honneur de ne plus reculer une fois

l’expédition commencée.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 21 / 25 段