quelques instants auprès de Bichari revint avec ce court message:
«Bichari t’envoie ses meilleures salutations, et te fait dire qu’il ne
désire pas vivre plus longtemps, il cherche la mort.» Il la trouva en
effet.
Arrivés à Djourou nous nous mîmes à construire notre zeriba. Le
propriétaire du village voisin vint nous demander aide et protection,
ce que nous lui accordâmes volontiers. C’était un Gellaba nommé Ahmed
woled Seroug établi là depuis des années. Il m’apprit que depuis la
veille Rahmet Allah, neveu de Bichari, attendait chez lui, l’occasion
de me demander son pardon; mais, qu’à mon approche, il avait pris
peur et s’était réfugié dans la forêt. Je lui envoyai par Ahmed
Seroug le pardon demandé ainsi que les assurances de paix et lui
fis dire de venir me trouver. Après le coucher du soleil, il arriva
pieds-nus, tête-nue, me jura fidélité, et promit d’empêcher sa tribu
de prendre les armes; il m’avoua que la plupart de ses compatriotes ne
continuaient la guerre que d’après les instigations du sheikh Tahir.
Le lendemain se passa tranquillement. Vers le soir Rahmet Allah revint
amenant deux autres Arabes qui m’informèrent que Bichari bey avait
rassemblé toutes ses forces pour m’attaquer le lendemain.
La veille, Mohammed bey Khalil et le sultan Abaker el Bagaoui de Dara
m’avaient rejoint avec une quarantaine d’hommes à cheval. Je disposais
donc de près de 70 cavaliers. La zeriba était établie à proximité des
puits, découverte et permettait de surveiller l’horizon dans toutes les
directions. Au lever du soleil, le jour suivant, j’aperçus l’ennemi au
bord de la forêt. Persuadé que même la bravoure de Bichari n’amènerait
pas les Beni Halba à m’attaquer dans la zeriba, je fis avancer les
troupes à 300 pas en dehors de l’enceinte. Je postai la cavalerie sur
le flanc, et expédiai 20 cavaliers chargés d’attirer l’ennemi hors
de la forêt. Ils avaient à peine commencé à se mettre en route, que
nous vîmes deux cavaliers ennemis s’élancer sur eux à toute bride
la lance en l’air. C’était Bichari et un de ses domestiques. Avant
qu’ils eussent atteint mes hommes, le cheval de Bichari trébucha et
tomba; pendant que son compagnon l’aidait à se relever, mes hommes se
lancèrent sur eux. Bichari eut l’œil gauche crevé d’un coup de lance,
et la tête traversée du même coup, il tomba mortellement blessé. Son
compagnon fut tué d’un coup de lance dans le dos. Je courus au galop
jusqu’à la place où Bichari rendait l’âme. Son fils Abo, accouru
au secours de son père, fut grièvement blessé, mais il réussit à
s’échapper. Je fis avancer l’infanterie et, ordonnant à chaque cavalier
de prendre en croupe un homme de l’infanterie, je les lançai à la
poursuite de l’ennemi. Comme toujours, les Arabes privés de leur chef
cherchèrent leur salut dans la fuite. Lorsque nous atteignîmes ceux
qui couraient à pied à 3000 pas environ, ils étaient déjà absolument
épuisés par la course. Mes fantassins mirent pied à terre et tuèrent
comme des lièvres les rebelles déjà à demi morts, tandis que nous
poursuivions les cavaliers. Il ne fut fait aucun quartier, mes hommes
voulant venger la mort du sheikh Arifi.
Dans l’après-midi, nous rentrâmes à la zeriba dont nous nous étions
fort éloignés, le chemin était semé des cadavres des Arabes. A l’entrée
de la zeriba, près du cadavre de Bichari, son neveu affligé, pleurait
sa mort. Les officiers demandèrent la permission de couper la tête
à Bichari et de l’envoyer à Dara. Par égard pour Rahmet Allah qui
déjà avant la bataille avait demandé la paix, je refusai et remis le
corps à Rahmet; je lui donnai même un morceau de toile pour en faire
un linceul à son oncle. J’assistai à l’ensevelissement de Bichari,
de cet ancien ami qui avait combattu contre ses convictions, et qui
avait enfin trouvé la mort qu’il cherchait désespérément. Vers le soir
seulement, mes cavaliers rentrèrent de leur poursuite. Nous avions deux
morts et plusieurs blessés. Notre butin consistait en 50 chevaux et
quelques centaines de vaches; celles-ci et la moitié des chevaux furent
partagées entre les hommes; les 25 chevaux restant étaient destinés à
renforcer ma modeste troupe de cavaliers.
Le lendemain des espions se rendirent au village de Roro où le sheikh
Tahir el Tigani s’était installé et me firent savoir qu’il s’y trouvait
en effet. Je résolus donc d’aller le surprendre dans son nid, sans nul
délai, cette nuit même. Mais à mon arrivée, le nid était vide; Tahir
avait dû être avisé de mon arrivée. Mes soldats emportèrent tout ce qui
pouvait s’emporter et incendièrent le village.
Je retournai à Djourou. Le «ver de Guinée» me faisait éprouver aux
cuisses et aux pieds des douleurs intolérables et je pouvais à peine
me tenir à cheval. Les Beni Halba étant écrasés, je n’avais pas besoin
de rester plus longtemps; je remis donc le commandement à Mohammed
bey Khalil, l’invitant à continuer à harceler les Beni Halba, mais à
ne pénétrer, en aucun cas, dans le district des Taasha. Ces derniers
m’avaient écrit pour m’assurer de leur fidélité envers le Gouvernement
et effectivement, cette tribu fut du petit nombre de celles qui pendant
la longue durée des troubles du Soudan ne prirent jamais les armes
contre le Gouvernement, et restèrent constamment neutres. Je les
engageai, par écrit, à regarder comme leur propriété, les troupeaux
de leurs ennemis d’autrefois, les Beni Halba, si ceux-ci venaient
à se réfugier chez eux, leur déclarant que je n’éleverais jamais de
prétention sur ces troupeaux. Avec une escorte de 10 hommes je rentrai
à Dara.
Les nouvelles de Fascher étaient encore satisfaisantes, les tribus du
voisinage ne s’étaient pas montrées hostiles contre le Gouvernement.
Mais, le chef du poste d’Omm Shanger, Saïd bey Djouma avait refusé
d’obéir à l’ordre que je lui avais donné de retourner à Dara; les
prières et les présents des marchands de la ville l’avaient séduit et
il s’était décidé à rester; attaqué par les Arabes, il réussit à les
repousser, bien que les routes fussent encore coupées et qu’un de mes
fidèles sheikhs, Hassan bey Omkadok, eût passé à l’ennemi.
Une quinzaine de jours plus tard, Mohammed bey Khalil rentra à Dara
avec un riche butin qui fut laissé aux soldats. Il amenait en outre
avec lui plus de 2000 bœufs dont un tiers fût de même distribué aux
hommes et aux partisans fidèles du Gouvernement; le second tiers fut
remis en dépôt à Mohammed effendi Farag et le reste échangé contre du
blé et des étoffes de coton. Cependant, en dépit de nos succès sur les
Beni Halba, notre situation était loin d’être satisfaisante. Tous les
yeux étaient tournés vers le Kordofan où régnait le Mahdi et d’où il
envoyait dans toutes les directions ses émissaires pour appeler les
habitants à la révolte. Dans la province de Dara, outre les Taasha, il
n’y avait de tranquilles que les Messeria, les Tadjo, les districts de
Bringel et de Sheria; et encore ces derniers, placés dans le voisinage
de notre forteresse n’étaient-ils maintenus que par la crainte du
danger où les entraînerait la révolte.
CHAPITRE VIII.
L’expédition de Hicks Pacha.
Exécution de Saïd Pacha et de ses compagnons.—Propagation
de la croyance en la sainteté du Mahdi.—Le sheikh
Senoussi.—L’administration du Mahdi.—Critique des procédés
gouvernementaux.—Ambassade d’Osman Digna.—Hicks Pacha.—Commencement
de l’expédition.—Le colonel Farquhar.—Le déserteur Gustave
Kloss.—Les Mahdistes attaquent.—Défaite de l’armée.—Evénements
survenus après la bataille.—Passages du Journal de O’Donovan.—Entrée
du Mahdi à El Obeïd.
Le Mahdi, toujours exactement renseigné par ses partisans des bords
du Nil, savait que, sur la demande d’Abd el Kadir, des renforts
arrivaient peu à peu à Khartoum. Il ne doutait pas que le Gouvernement
allait tout mettre en action pour reconquérir les provinces perdues;
aussi se mit-il à prêcher de tous cotés la Djihad (guerre sainte) qui
devait lui apporter la victoire, à lui et à ses partisans. En novembre
1882. Giegler Pacha avait remporté quelque succès sur les rebelles,
et, de son côté, en janvier 1883, Abd el Kadir Pacha les avait battus
à Maatouk. Ce qui inquiétait surtout le Mahdi, ce n’était pas ces
victoires, mais la concentration des troupes à Khartoum qui, il en
avait été informé, devaient, sous la conduite d’officiers européens,
reconquérir le Kordofan. Mohammed Pacha Saïd, d’accord avec tous les
officiers, avait résolu d’envoyer à Khartoum un rapport expliquant la
reddition d’El Obeïd. Ce rapport établissait que la garnison avait
tenu aussi longtemps que possible et ne s’était rendue à l’ennemi que
pressée par la famine et décimée par la maladie, après avoir enduré les
plus terribles souffrances et perdu tout espoir de secours. Dans ce
document, les officiers protestaient encore de leur fidélité et de leur
dévouement et, faisaient des vœux pour que le Gouvernement eut en fin
de compte la victoire.
Ce rapport signé et scellé par tous les officiers, Mohammed Pacha Saïd
et Ali bey Chérif en tête, et par Ahmed bey Dheifallah et Mohammed
woled Yasin fut remis à un Arabe qu’ils connaissaient et qui moyennant
une bonne récompense devait le porter à Khartoum. Parmi les officiers
qui avaient signé cet écrit, se trouvait également un Egyptien,
Youssouf effendi Mansour, qui, autrefois officier de police à El Obeïd,
avait été destitué par Gordon Pacha et envoyé à Khartoum. Plus tard, il
avait reçu l’autorisation de retourner à El Obeïd et s’y était établi.
Craignant que le document ne fût découvert et que sa vie se trouvât
ainsi menacée, ou peut-être désireux de donner au Mahdi une preuve de
sa fidélité, Mansour effendi alla trouver le calife Abdullahi, se jeta
à ses pieds, lui révéla l’existence et le contenu du rapport et à force
de prières obtint pour lui-même grâce complète. Comme il quittait le
calife, il rencontra par hasard Mohammed bey Iscander à qui il raconta
tout; il l’engagea s’il voulait éviter la mort à faire aussi des aveux
au calife et à demander son pardon. Mohammed Iscander fut indigné de
la lâcheté de son ami, mais, voyant que tout était perdu, suivit ses
conseils et fut, comme lui, gracié. Le messager porteur du rapport fut
arrêté et jeté aux fers. Aussitôt le bruit se répandit que le Prophète
était apparu au Mahdi et lui avait révélé l’existence du document et
l’endroit où il se trouvait.
C’était pour le Mahdi un excellent prétexte pour se défaire de ses
ennemis. Tous ceux qui avaient signé le rapport furent arrêtés et,
envoyés en exil après un conseil tenu par le Mahdi et son calife.
Mohammed Pacha Saïd fut relégué à Alloba et confié aux gens d’Ismaïn
Delendook, tandis qu’Ali Chérif était livré au sheikh des Arabes
Hauasma. Ahmed bey Dheifallah et Mohammed woled Yasin furent conduits
à Shakka auprès de Madibbo. Les autres officiers furent bannis; une
partie en fut envoyée dans les montagnes de Nuba; on emmena le reste
à Dar Hamr. Youssouf el Mansour et Mohammed bey Iscander eurent seuls
l’autorisation de rester à El Obeïd; le premier fut même, en récompense
de sa fidélité, nommé commandant en chef de l’artillerie du Mahdi.
Quelque temps après, Mohammed Pacha Saïd fut massacré à coups de hache
et Ali bey Chérif décapité, sur l’ordre du Mahdi. Le calife Abdullahi,
qui, aussitôt l’envoi en exil d’Ahmed bey Dheifallah, avait pris la
femme de ce dernier comme concubine, envoya à Shakka son parent Younis
woled Dikem avec mission d’exécuter Dheifallah et Mohammed Yasin, ce
qui fut fait en présence de Madibbo. Ainsi finirent quatre des plus
braves défenseurs d’El Obeïd qui, par leur fidélité et leur énergie,
avaient vraiment mérité un meilleur sort.
Ce fut à cette époque que Fakîh Mani, émir de la puissante tribu arabe
des Djauama, à la suite d’une violente altercation avec le calife
Abdullahi, rompit avec celui-ci et avec le Mahdi et se sépara d’eux
complètement, se croyant assez puissant pour conserver une complète
indépendance.
Le Mahdi parfaitement conscient du danger que présentait une semblable
scission, envoya immédiatement à Dar Djauama, Abou Anga, Abdullahi
woled Nur et Abd er Rahman woled Negoumi avec des forces imposantes.
Fakîh Mani, qui ne s’attendait pas à une attaque aussi soudaine, fut
surpris, fait prisonnier et exécuté. Le Mahdi obligea la tribu tout
entière à quitter son territoire et à venir se joindre à lui. Il
prêchait, comme toujours, le renoncement et affirmait qu’il était «venu
pour anéantir ce monde et peupler l’autre.» (Nehrab ed dounja una’mer
el uhra).
A ceux qui suivaient ses préceptes, il promettait, au nom du Prophète,
les joies éternelles; il menaçait par contre les insoumis de châtiment
et d’infamie sur la terre et de la damnation éternelle. Ces maximes
et bien d’autres encore étaient envoyées et distribuées dans les
différentes parties du pays.
Des hommes, des femmes, des enfants accouraient par centaines de mille
à El Obeïd pour voir le saint homme et avoir le bonheur d’entendre
un mot de sa bouche. La foule ignorante ne voyait en lui que ce pour
quoi il se donnait: l’homme envoyé de Dieu. Il savait conserver
l’apparence extérieure qui contribuait aux yeux de ces masses crédules
à sa réputation de sainteté. Vêtu seulement d’une _gioubbe_ (sorte de
chemise) et d’un libas (pantalon de toile), retenu par une cordelette
ou une ceinture de coton nouée autour des hanches; sur la tête la takia
(bonnet), entouré d’un simple mouchoir de laine faisait l’office de
turban, ainsi il se montrait devant ses partisans, dans une attitude
modeste, les regards humblement baissés, la bouche pleine de paroles
d’amour pour Dieu et les croyants, et ne parlant que de renoncement.
Mais, chez lui, depuis bien longtemps il se laissait aller aux
jouissances de la vie. A l’abri des regards des fidèles il se livrait
aux péchés mignons des Soudanais, les femmes et la bonne chère. Les
plus belles jeunes filles étaient choisies pour lui parmi les captives
et mises à part pour son harem; les servantes, qu’il avait enlevées aux
hauts fonctionnaires et aux gens riches, prenaient soin de sa table, et
veillaient à l’entretien de sa maison.
Après la victoire d’El Obeïd, pensant que le moment était venu de
nommer un quatrième calife, il envoya par Tahir woled Isaac, de la
tribu des Zagawa, une lettre flatteuse au sheikh Mohammed es Senoussi,
le chef religieux le plus influent de l’Afrique centrale. Mais celui-ci
plein de mépris, laissa la lettre sans réponse.
Le Mahdi avait arrangé son administration aussi simplement que
possible. Il avait institué tout d’abord une caisse d’état, le Bet el
Mal, dont il avait nommé directeur son fidèle ami Ahmed woled Soliman.
Dans le Bet el Mal entraient les dîmes que la population devait payer
d’après la loi religieuse, la partie du butin à prélever sur les prises
et les richesses confisquées sur ceux qui s’étaient rendus coupable
du crime de haute trahison, ou de vol, ou qui se livraient à l’usage
interdit des boissons spiritueuses ou du tabac. Comme les recettes
étaient variables, on ne pouvait non plus établir un budget de dépenses
très précis et Ahmed woled Soliman agissait entièrement à sa guise,
tout contrôle faisant défaut.
La surveillance de la doctrine religieuse était dévolue à un cadi,
nommé «cadi el Islam» et auquel furent adjoints quelques aides. Ahmed
woled Ali, qui autrefois avait rempli auprès de moi les fonctions de
cadi à Shakka et s’était joint au Mahdi dès le début du mouvement
insurrectionnel, remplissait cette fonction. C’est de lui et de ses
employés que relevaient tous les crimes graves, et particulièrement
celui de haute trahison: c’est ainsi qu’était qualifié le moindre
doute sur la mission du Mahdi. Ce crime était puni ordinairement de la
confiscation des biens ou de la mort.
Mais comme de tels jugements étaient en désaccord avec la Sheria
Mohammedijja, «la loi religieuse musulmane», le Mahdi interdit l’étude
de la théologie et fit brûler tous les livres qui traitaient des
sciences religieuses. Il prescrivit la simple lecture du Coran, sans en
permettre l’interprétation publique. La lecture de quelques sentences
du Prophète était aussi autorisée.
En février 1883, le Mahdi apprit par ses espions qu’Abd el Kadir Pacha
avait quitté Kaua avec des troupes nombreuses pour marcher sur Sennaar
qu’assiégeait Ahmed el Moukachef. Celui-ci battu par Abd el Kadir Pacha
à Mechra ed Daï fut contraint de lever le siège. Salih bey poursuivit
les rebelles et les dispersa dans la plaine aride qui s’étend entre
Sekkadi et Kaua et où la plupart périrent de soif. Cette plaine est
encore aujourd’hui nommée par le peuple «tebki-tuskut» (tu pleures en
silence). La victoire des troupes du Gouvernement ne pouvait cependant
guère amoindrir la sympathie du peuple pour le Mahdi. La situation
des troupes et des fonctionnaires dans la capitale fut momentanément
améliorée par ces succès, mais il ne leur était plus possible d’arrêter
la marche des événements douloureux qui se préparaient.
Si l’on avait suivi le conseil d’Abd el Kadir Pacha, les choses
auraient pris dans le Soudan une tournure toute différente. Ce
général n’était pas d’avis d’envoyer à El Obeïd une armée chargée de
reconquérir le Kordofan; mais il préconisait l’emploi des renforts
envoyés d’Egypte à Khartoum pour établir une ligne de défense sur les
rives du Nil Blanc abandonnant momentanément l’ennemi à lui-même.
Les forces militaires dont on disposait auraient été suffisantes pour
réprimer les tendances à la révolte qui se manifestaient dans le
Ghezireh, entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, et même pour opposer une
résistance victorieuse à une marche offensive des Mahdistes. Si l’on
avait abandonné l’ennemi à lui-même, l’absence de gouvernement régulier
aurait fatalement amené des dissensions qui auraient plus tard permis
au Gouvernement de réconquérir peu à peu le pays.—Dans ces conditions
il m’aurait été évidemment impossible de conserver le Darfour aussi
longtemps; mais la perte passagère de cette province eut été un mal
beaucoup moindre que les calamités qui nous menaçaient.
Malheureusement les hommes placés à la tête du Gouvernement ne
pensaient pas ainsi. Pour eux il fallait avant tout et à tout prix
relever le prestige du Gouvernement. Pour atteindre ce but, on envoya
une armée sous le commandement du général anglais Hicks, ayant sous ses
ordres quelques officiers européens. Abd el Kadir Pacha était rappelé
et remplacé par Alâ ed Din Pacha, ancien gouverneur de Souakim et de
Massaouah.
Tous ces changements furent rapportés au Mahdi qui trouva ainsi le
temps de faire face aux événements qui se préparaient. Zogal bey était
arrivé dans l’intervalle à El Obeïd et avait été reçu à bras ouverts
par son cousin, le Mahdi. Ce dernier fit même tirer en son honneur 100
coups de canon et répandit la nouvelle que le Darfour s’était soumis.
Il crut pouvoir s’abstenir momentanément d’envoyer des émissaires
dans ma province et tourna toute son attention vers le danger dont le
menaçait le Gouvernement.
Le général Hicks s’était rendu avec une partie de ses troupes à Kaua
et, le 29 avril 1883, avait battu à Marabia les Arabes rebelles; Ahmed
el Moukachef avait péri dans l’action.
Parmi les émissaires dont le Mahdi se servait pour soulever les masses,
se trouvait un ancien marchand d’esclaves, de Souakim, Osman Digna qui
avait pour mission de gagner à la cause de l’insurrection les tribus
de la côte de la Mer Rouge. En choisissant cet homme qui conquit plus
tard une si grande célébrité, le Mahdi fit preuve d’une perspicacité
remarquable et montra qu’il comprenait fort bien que le soulèvement
du Soudan oriental mettrait le Gouvernement de Khartoum dans un
sérieux embarras dont le résultat probable serait le retard ou même
l’abandon complet de l’expédition du Kordofan. Les détails des combats
engagés entre le redoutable émir et les troupes du Gouvernement sont
suffisamment connus. Malgré les succès des Mahdistes dans l’est, succès
qui causèrent de sérieuses difficultés au Gouvernement, la marche sur
le Kordofan ne fut pas abandonnée et, au commencement de septembre
1883 le malheureux Hicks quittait Khartoum, pour se rendre à Douem sur
le Nil Blanc. Alâ ed Din Pacha, qui avait reçu l’ordre d’accompagner
l’expédition, se joignit à lui.
La situation du Kordofan n’était pas exactement connue au Caire et les
fonctionnaires compétents jugeaient très mal l’état des choses, en
pensant arriver, au moyen de cette expédition, à anéantir le Mahdi, à
un moment où celui-ci était devenu déjà le maître unique et absolu de
l’ouest presque entier. On ne réfléchit pas que la défaite de Rachid,
de Youssouf Shellali, d’Ali bey Lutfi, que la chute de Bara, d’El
Obeïd et d’autres villes, avaient mis le Mahdi en possession d’un
nombre de fusils bien plus grand que celui dont disposait le corps
d’armée de 10,000 hommes de Hicks! Ne savait-on pas que ces fusils
étaient maintenant entre les mains d’individus qui en connaissaient
le maniement. Les marchands d’esclaves, les Basingers, les chasseurs
d’éléphants et d’autruches formaient un contingent avec lequel on
devait compter! En outre, n’y avait-il pas maintenant au service du
Mahdi des milliers de soldats réguliers et irréguliers, qui avaient
combattu autrefois pour le Gouvernement? On avait oublié que dans tout
le Soudan, particulièrement chez les nègres, on croit à ce proverbe
arabe: _Elli bjakhud ommak hua abouk_ (celui qui épouse ta mère est ton
père). Le Mahdi avait conquis leur pays, par conséquent il était leur
maître et leur père; qu’importaient aujourd’hui aux masses les bons
rapports antérieurs et des bienfaits si vite oubliés! Il n’était pas
possible de compter sur la désertion des soldats du Mahdi passant dans
les rangs de l’armée de Hicks.
Les 10,000 hommes de Hicks formaient un carré dont le centre était
occupé par les 6000 chameaux chargés des bagages et des munitions.
L’armée, qui traînait des canons Krupp arec elle, avait à traverser
un territoire couvert le plus souvent de forêts épaisses ou de
hautes herbes. On voyait à peine à 300 pas devant soi et l’on devait
s’attendre à chaque instant à une attaque de la part d’un ennemi bien
supérieur en nombre, connaissant admirablement le terrain et, qui
toujours avait dû ses succès à la rapidité de ses mouvements et à son
audace.
Les sources étaient rares et la plupart des hommes en était réduite à
boire l’eau croupie des étangs et des mares. Et si cette eau même ne
suffisait pas? On eut pu prendre la route du nord, celle qui passe par
Gebra et va jusqu’à Bara, là au moins on avait l’avantage d’un terrain
découvert et où les sources ne manquaient pas. Là, on pouvait aussi
de ce côté compter sur les secours des Kababish, non soumis alors au
Mahdi, et il aurait été possible de réduire considérablement l’énorme
train dont l’armée était empêtrée. Les 6000 chameaux pressés dans le
carré formaient une masse de cous et de têtes où chaque balle ennemie
devait porter.
A ces fautes, à ces désavantages venaient encore s’ajouter de graves
dissensions intestines. Hicks et les officiers européens formaient
un parti auquel faisait face un parti contraire composé de Alâ ed
Din Pacha, des fonctionnaires et des officiers égyptiens. Enfin la
grande masse de l’armée provenait des troupes licenciées d’Arabi Pacha,
troupes que les Anglais venaient de battre.
Le général Hicks était tout à fait éclairé sur sa situation. A Douem
un de ses amis lui ayant demandé ce qu’il comptait faire, il répondit
tranquillement: «Eh bien, je marche en avant, comme Jésus Christ
au milieu des juifs». Ce fut contre son avis que la campagne fut
entreprise, mais il croyait de son honneur de ne plus reculer une fois
l’expédition commencée.