un conseil de guerre, de convoquer tous les officiers de la garnison
pour assister à l’interrogatoire, en même temps je faisais ramener
tous ceux qui étaient impliqués dans l’affaire, car je craignais que
les hommes redoutant la punition qu’ils méritaient ne se missent à
déserter; je ne tenais pour responsables que les sous-officiers. Vers
midi on m’apporta l’interrogatoire; le jugement n’était pas encore
rendu. Je renvoyai le protocole avec l’ordre de prononcer immédiatement
le verdict. Le commandant me fit porter un moment après la nouvelle que
le tribunal avait condamné les coupables à mort, mais que cependant
il me suppliait de leur accorder leur grâce. Mais un exemple était
nécessaire et, à mon grand regret, je me vis contraint de confirmer la
sentence du tribunal. Elle fut immédiatement exécutée. Le commandant
fit sortir les troupes, régulières et irrégulières, hors de la zeriba.
Six fosses furent creusées; les condamnés ne montraient aucun signe
de terreur; après deux courtes prières, ils furent conduits au bord
des fosses, fusillés par les six détachements et enterrés. M’adressant
alors aux officiers et aux soldats, je déclarai que quiconque se
rendrait coupable de trahison subirait le même sort; j’exprimai
l’espoir que ce premier complot serait aussi le dernier; et que, unis
comme des amis fidèles, nous verrions de meilleurs jours. Puis je les
fis rentrer dans le fort.
J’étais triste et soucieux d’avoir à recourir à de pareils moyens pour
maintenir la discipline; moi qui avais déjà perdu un si grand nombre de
mes meilleurs soldats. Le soir, je demandai à Mohammed effendi Farag
quelle impression l’exécution avait produite sur la troupe.
«Ils comprennent très bien, me répondit-il, que les sous-officiers
avaient mérité la mort et qu’ils ont été justement punis; ils
reconnaissent aussi que tu t’es montré clément en ne poursuivant pas
les hommes impliqués dans le complot.»
«Sois sincère, lui dis-je, et dis-moi toute la vérité. Tu es pour moi
un ami, et mieux encore un honnête homme, c’est pourquoi j’ai désiré
te parler, seul à seul. Je connais à présent ce que pensent de moi
les sous-officiers. Mais quelle est l’opinion des hommes à mon égard?
Dis-le moi franchement.»
«Les hommes ont de l’affection pour toi, bien qu’ils te trouvent
plus sévère que les chefs auxquels ils ont obéi jusqu’à présent.
Ils t’aiment cependant parce que tu veilles à ce que leur solde
soit régulièrement payée, parce que tu es généreux, parce que tu
partages entre eux le butin, ce qui ne se faisait pas auparavant.
Mais la campagne de cette année a été rude et nous a coûté des pertes
sérieuses; les hommes sont fatigués de ces combats perpétuels.»
«Nous n’y pouvons rien, repris-je; si nous nous battons, ce n’est
pas par le plaisir de faire des conquêtes nouvelles, ni par amour de
la gloire, j’aimerais bien mieux, moi aussi, me reposer. Les hommes
devraient le comprendre.»
«Nous le comprenons parfaitement, répliqua Mohammed Farag, mais les
pertes que nous avons faites et qui auraient pu être évitées, ont
terriblement affecté nos soldats. L’un a perdu son père, l’autre son
frère, un troisième des amis, des parents; cela les épouvante et leur
fait prendre les combats en horreur.»
«Je n’ai pas, il est vrai, à déplorer la perte de parents, mais combien
d’amis ont disparu; ma vie est exposée tout autant que celle des autres
soldats; je suis toujours avec eux et les lances et les balles ne
m’épargnent pas plus que les autres.»
«Nous le savons aussi, me répondit-il, et tu dois leur rendre justice.
Ils t’obéissent ponctuellement à toi, un étranger. Ils te suivent
partout et toujours ils sont prêts à donner leur vie pour toi.»
«Ah! je suis un étranger, bien! est ce là tout ce que l’on me reproche?
Parle franchement.»
Mohammed Farag appartenait à la catégorie des officiers instruits.
Il avait fait ses études au Caire dans différentes écoles et n’était
entré que par contrainte dans l’armée. C’était un de ces rares hommes
qui reconnaissent le mérite des autres, et qui apprennent volontiers
de ceux qu’ils croient plus instruits qu’eux-mêmes. Ce n’était ni
un fanatique, ni un impie, mais c’était un joueur passionné et de
tempérament irritable. Aussi, à la suite de certaines aventures, il
fut banni du Caire et exilé au Soudan. Comme j’en appelais de nouveau
à sa sincérité, il releva la tête et me regardant dans les yeux: «Tu
exiges la franchise, tu veux la vérité, soit! On ne te reproche pas ta
nationalité, mais ta croyance. Maintenant tu sais tout!»
«Pourquoi ce reproche? lui demandai-je encore; depuis les longues
années que je suis au Darfour, tout le monde sait que je suis chrétien,
et je n’ai jamais remarqué un signe de méfiance ou d’antipathie.»
«Sans doute; mais autrefois ce n’était pas la même chose; le pays
était tranquille, mais aujourd’hui ce misérable coquin de Dongolais,
ajouta-t-il en s’échauffant, s’il fait un étendard de la religion, il
a partout ses émissaires qui intriguent pour son compte. On a fini
par persuader aux soldats (qui l’a fait, je n’ai pu l’apprendre) que
comme chrétien tu ne gagnerais jamais une victoire dans cette guerre
religieuse; que dans chaque combat, tu subirais des pertes énormes et
que, le jour où tu finirais tu serais tué toi-même. Un soldat ignorant,
cela se comprend trop bien, croit facilement à toutes ces insinuations
et attribuera ta défaite à la religion que tu professes. Nos hommes
sont malheureusement trop stupides pour comprendre que nos pertes
sont dues à la supériorité des forces des rebelles et que si nous ne
recevons pas de renfort de l’extérieur, la catastrophe finale deviendra
de jour en jour plus probable.»
«Et si je me faisais musulman, demandai-je, mes soldats croiraient-ils
à ma conversion et auraient-ils plus de confiance en moi, leur
espérance de vaincre aurait-elle quelque chance de renaître?»
«Certes ils croiraient à ta sincérité, car depuis ton arrivée dans le
pays, tu as toujours montré de l’estime pour notre religion et même tu
l’as fait estimer par d’autres. Leur confiance en toi deviendrait plus
grande et leur courage se releverait. Mais changerais-tu de foi par
conviction?» me dit-il en riant.
«Tu es un homme raisonnable et instruit, Mohammed Farag; laissons la
conviction de côté; les événements sont souvent plus forts que nous et
nous obligent parfois à agir contre nos propres pensées. Je tiens à
ce que les soldats abandonnent leurs stupides préjugés qui me mettent
dans l’impossibilité d’accomplir les devoirs qui m’incombent. Peu
m’importe que d’autres me croient ou ne me croient pas sincère. Je te
suis reconnaissant de ta franchise et demande de garder pour toi notre
conversation. Bonne nuit!»
Longtemps je réfléchis à ce que je venais d’entendre, et après une nuit
d’insomnie je résolus de me donner comme musulman à mes soldats. Je
n’ignorais pas que j’allais me placer dans une position très fausse,
mais c’était le seul moyen d’écarter les intrigues qui menaçaient de
paralyser mon activité; je regardais comme de mon devoir de ne rien
négliger pour conserver intact, autant que cela me serait possible,
le territoire que le Gouvernement m’avait confié. Bien que je n’eusse
guère de préjugés en matière de religion j’avais toujours été,
cependant, par éducation et par conviction, un bon chrétien.
Au lever du soleil, le lendemain matin je fis venir Mohammed effendi
Farag et lui donnai l’ordre de rassembler les troupes de la garnison et
de m’attendre; puis je mandai auprès de moi Zogal bey, le Kadhi Ahmed
woled el Bechir et le Serr et Toudjar (chef des marchands) Mohammed
Ahmed. Avec eux je me rendis à cheval à l’endroit où étaient rangées
les troupes, et pénétrant avec les officiers au milieu du carré:
«Soldats, leur dis-je, nous avons à traverser des temps difficiles;
c’est dans le danger que l’homme montre ce qu’il vaut. Jusqu’à présent
vous vous êtes fidèlement et bravement comportés et je suis convaincu
que vous continuerez à faire de même. Nous combattons pour notre
maître, le Khédive, souverain de ce pays, nous combattons aussi pour
notre propre existence. J’ai toujours partagé vos joies et vos peines,
je ne vous ai pas abandonnés dans le danger, j’y ai fait face avec vous
et j’y ferai face encore à l’avenir, ma vie n’a pas plus de valeur que
la vôtre!»
«Allah jetawwil umrak, Allah jechallik (Que Dieu prolonge tes jours,
que Dieu te garde),» s’écrièrent les soldats.
«J’ai appris à mon grand étonnement, continuai-je, que plusieurs
d’entre vous me regardent comme un étranger et un infidèle. Vous-même
appartenez vous tous à la même tribu? Cependant si je suis né bien loin
d’ici, je ne suis pas un étranger, ni un infidèle, je suis moi aussi,
un «croyant» comme vous!»
«Eschhado an lâ ilaha ill Allah, wa Mohammed rasoul Allah!» s’écrièrent
les soldats brandissant leurs armes et me félicitant. Zogal et les
officiers s’approchèrent et serrèrent la main que je leur tendis. Quand
l’ordre fut rétabli, je leur promis que chaque vendredi, à partir de ce
jour, j’assisterais publiquement avec eux à la prière. Je fis rompre le
carré, les hommes retournèrent à leur chambrée. J’invitai Zogal bey et
les officiers à venir chez moi et leur offris des rafraîchissements.
Tous manifestèrent leur joie et m’assurèrent de leur fidélité et de
leur obéissance; ils eurent l’air de ne mettre nullement en doute la
sincérité de ma conversion; de mon côté je fis semblant de croire à la
sincérité de leurs sentiments. Lorsqu’ils se furent retirés, je donnai
l’ordre à Mohammed Farag de choisir 20 des meilleurs bœufs de notre
provision et de les distribuer aux hommes comme «karama» (repas de
sacrifice), et de donner un bœuf à chaque officier, le tout à mes frais.
Ma décision parut avoir une bonne influence sur les soldats; ils ne
marchaient plus à contre-cœur contre l’ennemi qui augmentait de jour en
jour.
J’avais autrefois envoyé Gebr Allah Agha à Sirga et à Arabo, district
habité par les sauvages For et désolé par la guerre, avec mission de
porter secours à ses compatriotes. Au lieu de leur venir en aide, il
les avait vendus aux Gellaba et s’était pour ce trafic servi d’une
méthode tout à fait nouvelle et qu’il avait lui-même inventée. Il
avait obligé les femmes à épouser des Gellaba, qu’il avait fait venir
pour cette affaire, par trois ou quatre femmes pour un mari; et il
fit partir ces malheureuses avec leurs maris, et en compagnie de
leurs sœurs et de leurs frères. Gebr Allah avait reçu des marchands
d’esclaves une petite somme d’argent par tête.
Instruit de ces faits, je fis surveiller la route où devait passer la
caravane et arrêter un convoi composé de ces nouvelles mariées et de
leurs parents. Gebr Allah fut conduit à Dara et mis aux fers. Après
un emprisonnement de vingt mois environ, on le mit en liberté sous
caution, mais il disparut aussitôt avec ses répondants et alla se
joindre aux Beni Halba qui depuis le meurtre du sheikh Arifi étaient en
pleine insurrection. Les Arabes Beni Halba formaient la tribu la plus
puissante du Darfour, après celle des Risegat; ils commencèrent les
hostilités en attaquant d’abord par petits groupes les tribus des Tadjo
et des Messeria, qui habitaient les environs de Dara et étaient restées
fidèles au Gouvernement. Désirant éviter tout d’abord les moyens
violents, j’envoyai des messagers à Bichari bey woled Baker, et lui
enjoignis de cesser ses incursions; il laissa ma lettre sans réponse,
mais parut cependant tenir compte de mes menaces, car les tribus du
voisinage furent laissées quelque temps tranquilles.
Des marchands du Kordofan, qui moyennant une forte redevance avaient
consenti à me servir d’espions m’informèrent que presque chaque jour
des renforts arrivaient du Caire à Khartoum et que le Gouvernement
était disposé à envoyer une armée plus importante encore, pour
reconquérir le Kordofan. Cette armée, à ce que l’on racontait, était
commandée par des officiers européens. Mais tous les habitants de la
contrée, sans aucune exception, avaient fait cause commune avec le
Mahdi et étaient résolus à résister jusqu’au bout au Gouvernement.
Dans le Darfour, toutes les tribus du Sud étaient en pleine révolte,
mais grâce à nos postes militaires, les tribus du Nord n’avaient du
moins jusqu’alors fait aucune démonstration hostile. Depuis longtemps
déjà, on ne payait plus ni les impôts, ni les redevances et la solde de
l’armée était prélevée sur nos réserves.
De jour en jour le pouvoir croissant du Mahdi amenait un changement
dans les dispositions de Zogal bey, qui m’assurait invariablement de
sa fidélité et de son dévouement; mais je comprenais très bien que
son plus cher désir était de voir enfin le triomphe de son cousin le
Mahdi. Il était moins entraîné par le fanatisme que par la vanité, et
se sentait flatté dans son amour-propre d’être le plus proche parent
de celui qui devait être un jour le maître du pays; ajoutez à cela
l’espoir bien naturel d’arriver par l’intermédiaire du Mahdi à une
position prédominante, et sa tendance révolutionnaire est parfaitement
expliquée. Il était vraiment aimé de ses fonctionnaires et de ses
soldats; de plus, quoique Soudanais, il avait reçu une assez bonne
éducation et on le trouvait toujours prêt à rendre service; quand
son intérêt n’était pas en jeu, il ne manquait pas d’une certaine
générosité. Fort riche avec cela, il menait grand train et tenait
toujours table ouverte. Mais ce qui lui gagnait surtout le cœur de ses
subordonnés c’est que, tout en étant vice-gouverneur, il pardonnait
largement les injures et fermait un œil et même les deux, laissant
aux fonctionnaires toute liberté de s’enrichir par les moyens qu’ils
trouvaient les plus commodes, ces moyens fussent-ils illicites!
Grâce à son influence, presque tous ses parents avaient été pourvus
d’excellentes places. C’était, comme on le voit, un homme avec lequel
je devais compter. Je devais surtout m’attacher à le mettre hors d’état
de nuire, au moins pendant la période critique que nous traversions;
il n’eut pas été prudent de recourir à la force; c’eût été jeter la
division dans les faibles forces dont je disposais, ce qui aurait pu
avoir pour moi les conséquences les plus graves. Les Arabes disent:
«Ebad en nar min el cotton ou ente tertach» (tiens le feu éloigné du
coton et tu trouveras le repos).
Je convoquai un jour Mohammed effendi Farag, Mohammed woled Asi et
Kadhi el Bechir qui tous étaient restés fidèles au Gouvernement
désirant sincèrement son triomphe; je leur soumis le plan que je me
proposais d’exécuter et leur demandai le secret le plus absolu. Ils
approuvèrent mes projets et en réclamèrent instamment l’exécution. Dès
qu’ils furent sortis, je fis appeler Zogal bey et seul avec lui, nous
eûmes une entretien sur la situation.
«Zogal, lui dis-je, nous sommes seuls et Dieu seul est notre témoin.
Pendant des années nous avons partagé le pain et le sel et, quoique dès
mon arrivée ici je me sois trouvé ton supérieur, nos rapports, comme tu
le sais, ont toujours été plutôt amicaux que officiels. Je demande de
toi deux choses; la franchise d’abord et un service ensuite.»
«Ya Moudir Umum! (O, gouverneur-général! ce qui est la formule
ordinaire,) tu es, comme tu le dis, mon supérieur et mon ami, ordonne
et j’obéirai.»
«Ton cousin, le Mahdi, a conquis le Kordofan. El Obeïd est tombée, la
population entière s’est jointe à lui; la contrée qui s’étend d’ici au
Nil est entre ses mains. Ces succès extraordinaires ont fait incliner
ton cœur vers lui. Tu oublies les bienfaits dont le Gouvernement t’a
comblé, tu oublies les marques de distinction et les décorations que
t’a conférées le Khédive, tu oublies les devoirs qui incombent à tes
fonctions que tu t’es engagé à accomplir. Parle, n’en est-il pas ainsi?»
«C’est vrai, répondit tranquillement Zogal, le Mahdi est mon cousin
et les liens du sang m’unissent à lui. Cependant jusqu’à présent,
j’ai fidèlement accompli mon devoir et je continuerai toujours à
l’accomplir.»
«Tu es, certes, habile à sauvegarder les apparences; tu ne t’es pas
rendu coupable de manquement public à tes devoirs; cependant j’ai
appris que tu es en correspondance avec le Mahdi, pourquoi me l’avoir
caché?»
«Je ne suis pas en correspondance directe avec lui, répondit vivement
Zogal, j’ai reçu, il est vrai, de loin en loin des messages que
m’apportaient verbalement des marchands du Kordofan. Mais j’avais juré
d’abord de tenir secrets ces messages et c’est pourquoi je ne t’en ai
pas instruit. Les nouvelles qu’on m’apportait ainsi ne concernaient que
le Kordofan, et n’avaient nullement pour but de me gagner à la cause du
Mahdi.»
«Soit, lui répondis-je, je ne te demande pas de justification. As-tu
entendu parler de l’expédition que le Gouvernement prépare pour
reconquérir le Kordofan?»
«J’ai entendu dire, affirma-t-il, que de nombreuses troupes sont
arrivées à Khartoum et qu’on va tenter de reconquérir le pays.»
«On ne tentera pas seulement de le reprendre, mais on le reprendra.
Ecoute, tu es un homme sensé et intelligent, tu dois bien comprendre
que si j’y suis obligé, je puis encore te mettre hors d’état de
nuire, mais je n’ai aucun intérêt à le faire et n’en ai pas non plus
l’intention.—Je serais désolé d’avoir à sévir contre toi, qui pendant
de longues années as loyalement servi le Gouvernement et qui as été mon
ami. Je veux faire autre chose. Je vais à présent même te retirer les
fonctions de vice-gouverneur. Avec mon consentement tu vas partir pour
le Kordofan, où tu verras de tes propres yeux l’importance du mouvement
religieux dans cette province. De loin les succès des rebelles auxquels
viennent se mêler des faits plus ou moins miraculeux font une certaine
impression et rendent peut-être la rébellion sympathique, tandis
qu’examinés de près, ils ne sont plus ni aussi séduisants, ni aussi
alarmants. Je te remettrai des lettres pour le Gouvernement; tu les
enverras secrètement du Kordofan à Khartoum afin qu’on soit là-bas
renseigné sur la nature de ta mission. Comme les troupes concentrées
à Khartoum se mettront probablement en marche le mois prochain pour
le Kordofan, emploie toute ton influence sur ton cousin et empêche-le
d’entreprendre quoi que ce soit contre le Darfour et d’envoyer aux
tribus arabes des proclamations qui les poussent à la révolte. Ce sera
un avantage pour lui et pour toi.
«Si l’expédition réussit, je prends la responsabilité de ta conduite
et tu n’as rien à craindre; si, Dieu nous en préserve, si le Mahdi
reste vainqueur, nous n’aurons plus à compter sur aucun secours et
serons forcés de nous rendre. Dans ce cas, il sera également avantageux
pour tous de reprendre le pays sans qu’il ait été auparavant livré au
pillage. Comme caution de la mission dont je te charge, je garde ici
dans la forteresse tes femmes, tes enfants et tes parents; le Mahdi
aura, je pense, quelque égard pour eux et, par amour pour toi, il ne
voudra pas mettre leur vie en danger.»
«J’exécuterai tes instructions, et te prouverai ma loyauté, dit Zogal.
Me donneras-tu une lettre pour le Mahdi?»
«Non, lui répliquai-je, je ne veux rien avoir à faire avec lui. Tu lui
feras part, je le sais, de toute notre conversation et ton cousin est
assez rusé pour reconnaître à part lui que j’ai raison. Penses-y, il
cherchera à tirer profit pour lui-même et de toi et de ta mission, mais
sois ferme! Aussi longtemps que tu tiendras fidèlement ta promesse,
je prendrai soin de ta famille et bien que destitué aux yeux du
monde, je continuerai à te payer ta solde entière; mais si tu viens à
manquer à nos conventions, je serai complètement dégagé et les otages
supporteront le châtiment de ta trahison.
Tu partiras d’ici le plus tôt possible; je te donne trois jours
pour faire tes préparatifs et te procurer des provisions, cela est
suffisant.»
«J’aurais préféré rester avec les miens; cependant puisque tu exiges
de moi cette mission qui te prouvera ma loyauté, je partirai quoiqu’il
m’en coûte.»
Je fis appeler Mohammed Farag, Mohammed woled Asi et le cadi et, en
présence de Zogal, je leur fis part de l’arrangement que nous venions
de prendre. Ils en témoignèrent une grande surprise et exigèrent de
Zogal qu’il prêtât solennellement serment de fidélité. Celui-ci jura
sur le Coran et par le serment sacré du divorce de n’agir qu’en vue de
la mission à lui confiée. J’écrivis alors les lettres au Gouvernement,
relatant en peu de mots la situation du Darfour et les remis à Zogal.
Trois jours après, Zogal quittait Dara accompagné d’un de ses parents
et de trois serviteurs. Il se rendit par Taouescha à El Obeïd.
Les tribus le connaissaient bien comme un parent du Mahdi; il n’avait
donc rien à craindre pour sa sécurité; il devait, au contraire, être
reçu partout à bras ouverts.
Je fis établir à la hâte de nouvelles batteries dans les angles du
fort, et emmagasiner tout le blé que je pus trouver.
Nous ne fûmes pas longtemps tranquilles; Bichari bey woled Baker,
grand sheikh des Beni Halba, à l’instigation de son beau-père, le
sheikh Tahir el Tigani s’apprêta à envahir les environs de la ville.
Il surprit les Tadjo et une partie des Arabes de Messeria, en tua un
certain nombre, et enleva les femmes et les enfants. A cette nouvelle,
je plaçai sous le commandement de Matter, un des parents de Zogal, 250
fantassins, 100 Basingers et plusieurs des Basingers armés de Zogal,
et nous quittâmes Dara le jour suivant. Une maladie avait décimé mes
chevaux, et je ne pus en prendre que 25. Le troisième jour j’atteignis
Amake; là les Beni Halba, commandés par Bichari bey m’attaquèrent;
ils étaient très nombreux, mais bien peu d’entre eux étaient armés.
Ils ne purent soutenir longtemps notre feu et se retirèrent. Le jour
suivant, après un nouveau combat, très court, ils furent encore une
fois dispersés. Nos pertes étaient insignifiantes.
Les soldats attribuèrent ce résultat non pas au petit nombre d’armes de
l’ennemi, ni au manque de courage de l’adversaire, mais à l’efficacité
des prières que je faisais en commun avec eux, chaque vendredi.
Nous marchâmes directement sur Hachaba, où était le camp du grand
sheikh, nous l’en délogeâmes, et enfin conclûmes la paix avec lui.
Entre autres conditions, j’exigeai 20 chevaux et 2000 bœufs.
Fakîh Nuren, un parent de Bichari bey remplit les fonctions de
parlementaire, et m’assura que le sheikh ne demandait pas mieux que de
signer la paix; cependant mes conditions lui parurent un peu exagérées.
Voulant en finir au plus vite, je consentis à accepter la moitié de ce
que j’avais d’abord exigé, à la condition qu’à l’avenir les Beni Halba
s’abstiendraient de toute agression.
Je consentis aussi à renvoyer les femmes et les enfants qui avaient été
faits prisonniers et retournai à Dara. Deux jours après Fakîh Nuren
arrivait à son tour et, à son grand regret, disait-il, m’annonçait
que mes dernières propositions de paix avaient été repoussées par
les Arabes, bien que Bichari les eut acceptées. Les Arabes étaient
poussés par le sheikh Tahir el Tigani, d’autre part Bichari bey, sur
sa proposition pacifique avait été traité de lâche par sa jeune
femme. Blessé dans son honneur, il se voyait malheureusement contraint
de continuer les hostilités. Fakîh Nuren m’apportait les salutations
du grand sheikh et me priait de lui faire parvenir au moins quelques
gâteaux de farine d’orge saupoudrés de sucre, comme je lui en avais
envoyé souvent à Dara.
J’en avais encore par hasard une corbeille que les femmes de Zogal
m’avaient donnée la veille de mon départ; je n’y avais pas encore
touché et je les remis à Fakîh Nuren pour Bichari. Fakîh Nuren me
quitta le cœur navré, persuadé qu’il était du désastre qu’amènerait la
prochaine rencontre. De Hachaba je partis pour Djourou. En route, les
cavaliers de l’avant-garde, une douzaine environ, furent tout à coup
attaqués par Bichari bey lui-même qui franchit leur ligne en blessant
légèrement un cavalier et, lançant son cheval entre l’avant-garde et le
gros de mes troupes, il alla se poster sur la gauche de notre colonne
à 800 pas de la lisière de la forêt. Je le reconnus à temps, car il
était passé à 300 pas de moi et je défendis de tirer sur lui. Le voyant
immobile, je lui envoyai un de mes nègres sans armes.
«Isa, dis-je à celui-ci, va saluer de ma part le sheikh Bichari, et
recommande lui de montrer sa bravoure à sa femme d’une autre manière
car il se fera tuer s’il s’approche encore de nous comme il l’a fait.»