«Dis à Madibbo que, si Dieu nous a fait subir quelques pertes, nous ne
sommes cependant pas vaincus. Nous resterons ici; et n’en partirons que
quand cela nous conviendra, car Madibbo n’a ni la force, ni le courage
de nous en empêcher. S’il croit vraiment à son Mahdi et qu’il veuille
goûter prochainement les joies célestes, il n’a qu’à venir demain avec
ses hommes, ici même nous l’attendrons de pied ferme.»
Mes soldats s’étaient rassemblés autour de moi et m’écoutaient en
riant. Je renvoyai l’esclave, et un loustic le chargea de saluer de
sa part Madibbo et de lui dire que nous aurions vraiment un grand
plaisir à faire sa connaissance. Mes hommes, au reste, étaient dans les
meilleures dispositions et souhaitaient de se rencontrer avec Madibbo
pour venger et effacer, si possible, leur défaite d’Omm Waragat.
Le soir même je fis présent à notre guide dont j’avais eu tort de me
méfier, d’un morceau de drap rouge, de deux bracelets en argent et de
quelques écus. Il remercia avec effusion. Je le fis reconduire hors
de la zeriba, lui rendis la liberté, et lui promis de lui rembourser
la valeur de son troupeau s’il venait jamais à Dara. Le lendemain,
nous sûmes que Madibbo s’était encore rapproché de nous. Après les
paroles orgueilleuses de la veille, nous devions être prêts à toute
éventualité. Nous ne fûmes pas attaqués cependant. Mes hommes
s’amusaient en dehors de la zeriba, à tresser avec les feuilles
sèches de palmier de petits bonnets semblables à ceux que portaient
quelques-uns des Arabes tués la veille. Trompé par ces apparences
paisibles, un cavalier Risegat qui s’était égaré dans notre voisinage
s’avança au galop vers notre camp et demanda à être conduit devant son
maître. On lui fit mettre pied à terre; sa lance lui fut enlevée et on
le conduisit auprès de moi. Alors seulement il s’aperçut de son erreur
et, au comble de la terreur il s’écria: «Allahu akbar ana kateltu
nefsi!» (Dieu est le plus grand, je me suis tué!) Je le consolai de mon
mieux et le remis à la garde de Mohammed Soliman. Je donnai son cheval
à Mohammed bey Khalil dont la monture avait été tuée dans la dernière
escarmouche. Vers minuit je fis partir pour Dara un piéton chargé de
lettres à l’adresse de Zogal bey et de Gottfried Rott. Je leur écrivais
que ma santé était excellente et leur annonçai mon arrivée prochaine.
Au matin, je donnai l’ordre du départ et fis dire à Soliman de
m’envoyer le prisonnier Risegat. Il m’avoua alors que quelques-uns des
soldats, exaspérés de la mort de leurs frères, avaient cherché querelle
à l’Arabe et lui avaient brisé la tête à coups de hache. Je voulus
savoir les noms des coupables mais Soliman me répondit qu’il lui était
impossible de les nommer. Connaissant la situation d’esprit de mes
hommes, je crus prudent de ne pas insister.
Dans le commencement de notre marche nous fûmes encore attaqués,
mais l’ennemi nous trouvant sur nos gardes se retira après un court
échange de balles; nous réussîmes à nous emparer d’un Arabe blessé qui
nous apprit que Mohammed Abou Salama et plusieurs sheikhs Habania se
trouvaient encore près de Madibbo; le sheikh Jango l’avait encore une
fois abandonné, parce qu’un grand nombre de ses parents avait été tué
dans le combat d’Omm Waragat. Il voulait, paraît-il, se retirer dans le
Bahr el Ghazal. Nous campâmes le soir au sud-est de Deen et atteignîmes
le jour suivant Bir Deloua, d’où nous continuâmes sans interruption
notre marche jusqu’à Dara. Une lettre de Dara reçue en route m’annonça
l’heureuse arrivée de Salama et l’attitude hostile des Mima. Gottfried
Rott, en quelques lignes presque illisibles, m’apprenait que le mardi
précédent il était tombé malade et désirait ardemment me revoir.
Une lettre de Omer woled Dorho affirmait qu’El Obeïd n’était point
assiégée; et que, selon l’avis de l’auteur de la lettre, les Arabes
Hamer n’oseraient jamais, après les défaites constantes qu’ils avaient
essuyées, attaquer de nouveau Omm Shanger.
Les rapports du moudir d’El Fascher étaient satisfaisants, à
l’exception des renseignements concernant les Arabes Mima. Les
nouvelles de Kabkabia et de Kolkol étaient bonnes aussi. Notre entrée à
Dara ne fut certes pas joyeuse. Les parents de mes hommes qui étaient
restés dans la ville étaient heureux de revoir leurs maris, leurs
frères, leurs pères. Mais combien parmi ceux que l’on attendait étaient
restés couchés là-bas et l’on se lamentait et, au chagrin que causait
leur perte s’ajoutait la douleur de les savoir ensevelis dans la terre
étrangère.
J’avais été blessé trois fois et j’avais grand besoin de repos. Une
balle m’avait fracassé l’annulaire de la main droite; on dût couper le
doigt à sa racine. J’avais reçu dans la cuisse droite une balle qu’on
ne pouvait extraire et un javelot m’avait légèrement égratigné le genou
droit. J’avais surmonté toutes les fatigues de la campagne, mais je
me sentais affaibli et surmené, aussi les quelques jours de repos que
je pus prendre me firent le plus grand bien. Le pauvre Rott qui était
gravement malade, voulait changer d’air et se rendre à Fascher.
Saïd bey Djouma n’avait pu encore réunir les chameaux nécessaires au
transport des munitions que j’avais réclamées, et je dûs louer tous
ceux que je pus trouver à Dara chez les officiers, les fonctionnaires
et les marchands. J’en rassemblai ainsi une cinquantaine et les
envoyai à Fascher sous la garde de cent hommes d’infanterie; Saïd bey
avait pour instructions de charger les munitions et de me renvoyer
immédiatement la caravane avec toutes les bêtes de somme qu’il pourrait
se procurer.
Je demandai en même temps à Adam Aamir un renfort de cent hommes de
l’infanterie régulière et de cent Basingers, qu’il devait m’expédier
directement de Kabkabia à Dara. Un officier en qui j’avais pleine
confiance et qui se rendait à Fascher fut chargé d’accompagner Rott et
de l’installer dans ma maison. Enfin je priai un marchand grec, Dimitri
Zigada, de donner au malade les soins les plus attentifs.
Les nouvelles qui nous parvenaient du Kordofan étaient des plus
contradictoires; et désirant obtenir des informations plus exactes
j’envoyai dans cette province Khalid woled Imam et Mohammed woled Asi,
qui étaient l’un et l’autre à ma dévotion. Khalid woled Imam avait été
élevé avec Zogal Bey, et quoiqu’ils ne fussent aucunement parents, ils
s’aimaient comme deux frères et on les considérait comme tels. C’est
pour cette raison que je l’adjoignis à Asi qu’il devait couvrir de sa
protection à El Obeïd et qui devait d’autant mieux s’acquitter de sa
mission qu’en répondait Zogal, resté près de moi à Dara. Je recommandai
à Asi de rester dans les meilleurs termes possibles avec Khalid et de
chercher à découvrir si Zogal était en correspondance avec le Mahdi;
dans tous les cas, il devait revenir le plus vite possible.
Dès mon arrivée à Dara j’avais fait repartir immédiatement pour Fascher
Omer woled Dorho avec ses cavaliers; il ne m’avait laissé qu’un de
ses officiers, Ada woled Melik Ousoul, un Sheikhieh de sang royal,
auquel je confiai le commandement du nouveau corps de cavalerie levé
à Omm Shanger. J’avais été informé que Abo bey el Bertaoui, juge de
district à Taouescha, était en relations avec les Mima et tout disposé
à la révolte. Ce n’avait d’abord été qu’un soupçon mais il fut bientôt
confirmé par les raisons ridicules qu’invoqua el Bertaouipour refuser
de venir à Dara.
La caravane de 50 chameaux que j’avais envoyée à Fascher rentra à Dara
douze jours après en être partie; elle ne m’apportait que 100 caisses
de cartouches pour les Remington et 10 quintaux de plomb. Saïd bey
Djouma jurait, selon son habitude, qu’il n’avait pu se procurer un seul
chameau supplémentaire et m’envoyait une lettre d’Adam Aamir. Celui-ci
disait qu’il lui était impossible de m’envoyer le renfort demandé, le
mouvement insurrectionnel étant près d’éclater dans sa province.
Je compris parfaitement la signification de ces refus. Les officiers
m’étaient hostiles, et répandaient partout le bruit, que Ahmed Pacha
Arabi avait chassé le Khédive, son maître, trop favorable aux chrétiens
qu’il admettait trop facilement à son service. Arabi, disait-on,
s’était déclaré maître de l’Egypte, avait licencié tout ce qui n’était
pas Egyptien (les Turcs et les Circassiens), expulsé les chrétiens
et confisqué leurs biens au profit du Gouvernement; moi-même j’étais
destitué; l’interruption des communications postales était la seule
raison pour laquelle le nouveau Gouvernement ne m’avait pas encore
signifié ma révocation.
Ceux qui avaient un peu de bon sens doutaient un peu de ces étonnantes
nouvelles; cependant mon autorité en souffrait considérablement.
On ne refusait pas encore de m’obéir, mais on employait tous les
prétextes pour retarder l’exécution de mes ordres. La position
devenait de plus en plus difficile, pourtant je n’y attachais pas trop
d’importance me souvenant du proverbe arabe «El kelb embah ul gamal
maschi» (Le chien aboie, mais le chameau avance sans y prendre garde).
Bichari bey woled Baker, grand chef des Arabes Beni Halba, que j’avais
mandé à Dara, se déclara malade et ne répondit pas à mon appel, mais
comme il ne voulait pas encore rompre ouvertement avec moi, il m’envoya
deux chevaux et une trentaine de bœufs en me priant de les accepter
comme un gage de sa fidélité et de son dévouement, et me promettant de
venir aussitôt que sa santé le lui permettrait. Je gardai les animaux
et les partageai entre mes hommes. Sur ces entrefaites je reçus à la
fois la nouvelle de l’arrivée de Omer woled Dorho à Fascher, et de la
mort de Gottfried Rott, qui malgré les soins les plus assidus, n’avait
pu se rétablir. Il avait été enterré à Fascher à côté du Dr. Pfund et
de Frédéric Rosset morts quelques années auparavant.
Les Mima étaient en révolte ouverte; ils avaient tué un des courriers
du Gouvernement et chassé leur propre sultan Daoud qui voulait rester
en paix avec nous. Je donnai l’ordre à Omer woled Dorho d’attaquer les
Mima avec 300 cavaliers et 200 hommes de troupes régulières; moi-même,
j’allai opérer contre les Khauabir qui voulaient se joindre aux Mima.
Omer battit les Mima à Fafa et à Woda. Je me mis en route avec 150
fantassins et 50 cavaliers, passai à Sheria et arrivai à Bir Omm Lawai
où les Arabes Khauabir, informés de mon arrivée, m’attendaient pour me
tenir tête. Après un combat fort court, ils furent complètement défaits
et nous capturâmes un nombre considérable de bœufs et de moutons. Je
prescrivis à Omer woled Dorho, de laisser une garnison assez forte à
Fafa et de me rejoindre avec le reste de ses troupes. A son arrivée il
m’apporta des nouvelles assez inquiétantes de Fascher et d’Omm Shanger
et me fit part de celles qu’il avait reçues d’El Obeïd. Abo bey avait
embrassé le parti des rebelles et, d’après le rapport d’Omer, avait
prêté son concours aux Mima dans le dernier combat; je décidai donc
d’envoyer Omer à Taouescha (à 130 kilomètres environ de la résidence
de Abo bey) avec des forces suffisantes pour détruire la ville. Je fis
poursuivre sans grand résultat par les cavaliers d’Omer les Khauabir
réfugiés dans leurs collines sablonneuses. Les Khauabir, dans leur
territoire aride, entre Taouescha et Dar Mima, n’ont d’autre puits
que le Bir Omm Lawai. Pendant la saison des pluies ils boivent l’eau
retenue dans les dépressions du sol; quand cette eau est épuisée, ils
se contentent du jus aigrelet mais agréable de la pastèque.
Le soir qui précéda le départ de Omer, Abd er Rahman woled Chérif,
marchand de Dara qui depuis fort longtemps avait été s’établir à
Khartoum demanda à me voir. Comme je l’avais toujours traité avec
bonté, disait-il, il se croyait obligé, de m’avertir qu’El Obeïd
avait capitulé; il me donnait cette nouvelle, que je devais ignorer
sans doute, seulement pour me mettre à même de prendre les mesures
nécessaires. Quoique je dusse m’y attendre, ce fut un coup terrible
pour moi. Il me fit le récit détaillé de la prise de la ville; car il
y avait assisté et n’était parti que trois jours après l’occupation
d’El Obeïd par les troupes du Mahdi, afin que la catastrophe me
fut du moins annoncée par une bouche amie. La chute d’El Obeïd ne
pouvait pas être tenue longtemps secrète; je fis appeler Omer et le
saghcolaghassi Soliman Bassiouni et leur communiquai la nouvelle
que je venais d’apprendre. Nous tinmes conseil: ma présence à Dara
semblait nécessaire; le châtiment infligé aux Mima et aux Khauabir nous
laissait, de ce côté là, un peu de tranquillité; nous résolûmes donc de
renoncer pour le moment à l’expédition contre Taouescha.
Je chargeai Saïd bey Djouma de l’exécution des mesures nécessaires;
il devait faire évacuer Omm Shanger et envoyer la garnison et les
marchands à El Fascher. Très vraisemblablement après la chute
d’El Obeïd, les tribus arabes du voisinage se porteraient contre
Omm Shanger, qu’en raison de sa dangereuse position il nous était
impossible de secourir avec les faibles ressources dont nous
disposions. Le plus pressé était de concentrer nos forces à Fascher.
Je fis renforcer les garnisons de Fascher et de Woda, dans le pays
des Mima, pour maintenir libres les communications entre Dara et
Fascher. Omer reçut l’ordre de revenir à El Fascher avec ses hommes.
Je leur abandonnai ainsi qu’à l’infanterie de Fascher, le butin pris
sur les Mima; les animaux enlevés aux Khauabir furent distribués aux
soldats de Dara. Le lendemain Omer se rendit à Fascher et je retournai
à Dara. En peu de jours, les effets de la nouvelle de nos désastres
se firent sentir chez les différentes tribus arabes qui croyaient
déjà le moment venu de prendre l’offensive contre le Gouvernement. Le
jour même de mon arrivée à Dara, j’avais pris mes mesures pour faire
opérer de nombreuses acquisitions de blé; la provision que nous avions
déjà pouvait suffire en temps ordinaire, mais dans les circonstances
présentes il était sage de prendre des précautions pour l’avenir
menaçant qui s’annonçait. Le sheikh Arifi m’envoya un exprès chargé
de m’apprendre que sa tribu s’était révoltée et s’était jointe aux
Risegat, mais pour lui, fidèle à sa parole, il quittait son pays avec
sa famille et ses parents les plus proches pour venir me rejoindre
par la route de Dar Beni Halba. Son frère était déjà auprès du grand
sheikh de Beni Halba, Bichari bey woled Baker qui s’était engagé par
serment à lui assurer le passage jusqu’à Dara. Je m’attendais donc
chaque jour à le voir paraître, quand brusquement on m’apporta la
douloureuse nouvelle de sa mort; en lui je perdais le plus dévoué
de mes alliés parmi les sheikhs arabes. Les Beni Halba qui s’étaient
engagés à lui livrer passage voulurent, au moment où Arifi pénétra
sur leur territoire, s’emparer de ses nombreux troupeaux de bœufs et
de moutons, qui avaient excité leur cupidité. Comme de raison, Arifi
n’y pouvait consentir; un combat s’engagea et malgré ses prouesses, le
vieux sheikh, emporté par son intrépidité, tomba sous les coups des
javelines que lui lançaient les ennemis dissimulés derrière les arbres,
pendant qu’il était lancé à la poursuite des cavaliers arabes.
Mohammed woled Asi que j’avais envoyé avec Khalid woled Imam à El Obeïd
revint et m’apporta des nouvelles précises du Kordofan. J’appris avec
joie que le Gouvernement concentrait à Khartoum une armée considérable
pour reconquérir le Kordofan, mais il fallait sans doute attendre
bien longtemps encore avant que le corps expéditionnaire fut prêt à
entrer en campagne. Je chargeai Asi de répandre partout la nouvelle.
Quant au but principal de sa mission secrète, woled Asi, en dépit de
ses recherches les plus minutieuses, n’avait pu être renseigné avec
précision sur la correspondance établie entre Zogal et le Mahdi; mais
il était plus que probable que Zogal recevait du Mahdi des messages et
des instructions verbales par l’intermédiaire des marchands. Zogal que
l’importance de sa situation et son instruction suffisante mettaient
à même de se rendre compte des véritables causes de l’insurrection,
devait à tout prix se garder de tenter un coup de main imprudent.
En tous cas la capitulation d’El Obeïd rendait notre position très
difficile; tout le Kordofan était au pouvoir de l’ennemi et nous
étions tenus à beaucoup de prudence et de circonspection.
En apprenant qu’une expédition se préparait à Khartoum le Mahdi devait
sans aucun doute retenir auprès de lui ses troupes pour faire face au
danger qui le menaçait; par conséquent, nous n’avions pour le moment
rien à craindre de lui, mais il n’en était pas de même des tribus
arabes que ses circulaires avaient surexcitées. Quoiqu’il dut arriver,
notre devoir était de tenir jusqu’à l’hiver; je savais par expérience
qu’il faut un temps considérable pour organiser de semblables
expéditions et nous ne pouvions compter sur aucun secours.
Malgré le poste que j’avais établi à Fafa, les Khauabir s’étaient de
nouveau rassemblés à Omm Lawai; une foule de Mima, auxquels la retraite
avait été coupée par les nouveaux postes militaires s’était jointe à
eux. Enhardis par la chute d’El Obeïd, ils inquiétaient Sheria et la
route postale qui conduisait de Dara à Fascher. La garnison de Fafa
était trop faible pour attaquer les rebelles; je dus me décider à
entreprendre une seconde expédition contre les Khauabir et les Mima
pour les forcer à se disperser et leur faire comprendre que la perte
du Kordofan n’avait pas abattu notre courage. Je choisis 250 hommes
de la garnison; la plupart d’anciens soldats à toute épreuve. Je tins
secret le but de l’expédition et avant de partir, je fis faire à mes
hommes l’exercice à la baïonnette pendant quelques jours. J’emmenais
tous les chevaux disponibles, environ 70, et, en deux jours j’arrivais
à Bir Omm Lawai où était campés les Mima et les Khauabir. Nous
n’avions avec nous ni bagages, ni impedimenta quelconques et n’avions
ainsi à nous occuper que de nous-mêmes. Nous nous formâmes en colonne
d’attaque et l’ennemi bien qu’il fut admirablement pourvu d’armes et
soutenu par les Basingers et les gens d’Abo bey de Taouescha, se replia
après une légère escarmouche. Quelques Mima, armés seulement de lances
et d’épées ayant voulu enfoncer notre front de bataille, furent tués
à la baïonnette. Dès que l’ennemi nous tourna les talons, je donnai
l’ordre à mes cavaliers de prendre chacun un fantassin en croupe, de se
lancer à la poursuite des Arabes, et de venir ensuite nous rejoindre
à un endroit que je leur désignai et où l’ennemi avait entassé ses
pastèques, dont je voulais m’emparer pour enlever à mes adversaires la
possibilité d’étancher leur soif. Cet ordre fut strictement exécuté.
Nous fîmes prisonniers un grand nombre de femmes et d’enfants qui se
trouvait précisément à l’endroit indiqué; quant aux hommes dispersés
dans le désert à la recherche de quelques puits, ils périrent pour
la plupart de soif. Je fis conduire les femmes et les enfants a Bir
Omm Lawai, et les pastèques furent brûlées. Ces fruits qui peuvent se
conserver des mois entiers à la fraîcheur s’altèrent aussitôt que leur
écorce est en contact avec la chaleur. Un simple feu de paille suffit
à les consumer. Dans l’affaire de Bir Omm Lawai, nous eûmes 16 morts
et 20 blessés. Je constatai avec douleur que chaque jour, le nombre de
mes hommes diminuait. Si petites que fussent les pertes, elles étaient
irréparables. L’ennemi au contraire, qu’il fut vainqueur ou vaincu,
voyait constamment ses forces s’accroître. Je fis mener les femmes
et les enfants à Sheria et de là dans leur pays à Woda et à Fafa,
puis les arbres Heglig qui se trouvaient près de Bir Omm Lawai furent
abattus et jetés dans les puits que l’on combla de terre; cela fait, je
rentrai à Dara.
Seul Européen dans le pays, au milieu de circonstances aussi
périlleuses, chargé d’une responsabilité doublement grave, il me
fallait imaginer toutes sortes de compromis que ma conscience
d’Européen réprouvait, pour découvrir les projets et les complots de
mon entourage.
J’avais par l’intermédiaire de mes domestiques enrôlé dans ma police
plusieurs filles publiques qui, selon la coutume du pays, préparaient
la bière pour leurs hôtes, des soldats pour la plupart. Ceux-ci à qui
le jeu et la boisson faisaient perdre toute retenue ne se gênaient pas
devant elles. Dans la conversation on malmenait le Gouvernement, qui
donnait les hauts emplois aux chrétiens et qui bientôt serait anéanti
par le Mahdi.
Et passant du général au particulier, les soldats émettaient l’opinion
que moi aussi, bien qu’ils ne me voulussent aucun mal, j’avais le tort
d’être chrétien. Ils voyaient là l’unique raison des pertes graves que
nous avions subies dans les derniers engagements.
De pareilles idées ne pouvaient germer dans la tête de soldats nègres
ignorants, qui jusqu’alors ne s’étaient pas le moins du monde souciés
de religion et qui pratiquaient avec une remarquable tiédeur les
devoirs prescrits par la loi du Prophète.
Ils n’étaient que l’écho d’autres personnes désireuses de diminuer
mon autorité et de m’enlever la confiance de mes hommes. A mon
retour de Bir Omm Lawai, je trouvai que ces bavardages s’étaient
considérablement propagés et avaient pris un caractère plus sérieux.
Mes domestiques m’apprirent que chez l’une de ces dames se tenaient
chaque jour des réunions, où l’on engageait mes hommes à déserter. Ces
réunions se composaient toujours de sous-officiers et de soldats de la
tribu des For qui, fatigués par une guerre interminable et convaincus
que c’en était fait de la domination des Turcs, avaient formé le
projet d’aller rejoindre le sultan Abdullahi Doud Benga, successeur du
sultan Haroun. Les For constituant la majorité des hommes du bataillon
de Dara, la nouvelle était des plus graves. J’envoyai chercher
immédiatement l’adjudant-major Mohammed effendi Farag auquel je fis
part de ce que j’avais appris; il manifesta un profond étonnement et
affirma n’avoir aucune connaissance de ces faits. Je lui recommandai
le silence pour ne pas éveiller les soupçons. Je fis comparaître en
sa présence un des domestiques qui servait d’intermédiaire entre moi
et mes espions et, lui donnai une certaine somme d’argent avec ordre
de la remettre à l’une des femmes en question pour que, le lendemain,
elle put régaler à ses propres frais les meneurs du complot. Elle
devait amener la conversation sur les arrangements du complot et tenir
Mohammed Farag caché dans sa maison pendant la fête, de façon qu’il pût
tout entendre.
Bientôt le domestique revint nous annoncer que le lendemain mes ordres
seraient exécutés. Le surlendemain je livrais au saghcolaghassi les
noms des six principaux meneurs que mon domestique m’avait donnés, avec
ordre de les arrêter sur le champ. Il était temps; l’entreprise était
si avancée que le jour de l’exécution était déjà fixé. Une demi-heure
après Mohammed effendi Farag revint avec les six coupables, les mains
liées derrière le dos; il y avait un shauish (sergent), trois imbachi
(caporaux) et deux sous-officiers adjoints, tous de la tribu des For.
Ils commencèrent par nier tout et protester de leur innocence.
«Je sais depuis longtemps, leur dis-je, que vous vous réunissez chez
votre compatriote Khadiga, mais je voulais vous laisser le temps de
revenir à de meilleurs sentiments; bien inutilement, certes. Hier soir
encore vous étiez là et au milieu des pots de bière, vous avez décidé
de mettre votre plan à exécution après-demain. Vous vouliez, avec vos
camarades de la troisième, quatrième et cinquième compagnies, vous
rendre maîtres cette nuit de la porte de l’ouest, massacrer ceux qui
résisteraient et aller rejoindre le sultan Abdullahi. Toi, sergent
Mohammed, tu t’es vanté de disposer de 200 hommes! Vous voyez que je
sais tout; vos dénégations ne servent à rien.»
Ils m’écoutaient en silence et tout tremblants; enfin, voyant que tout
était découvert, ils implorèrent leur grâce.
«Allez avec votre commandant, dites devant vos juges ce que vous avez à
dire, la loi décidera».