Alors à haute voix, afin que mes hommes puissent l’entendre, je repris:

«Dis à Madibbo que, si Dieu nous a fait subir quelques pertes, nous ne

sommes cependant pas vaincus. Nous resterons ici; et n’en partirons que

quand cela nous conviendra, car Madibbo n’a ni la force, ni le courage

de nous en empêcher. S’il croit vraiment à son Mahdi et qu’il veuille

goûter prochainement les joies célestes, il n’a qu’à venir demain avec

ses hommes, ici même nous l’attendrons de pied ferme.»

Mes soldats s’étaient rassemblés autour de moi et m’écoutaient en

riant. Je renvoyai l’esclave, et un loustic le chargea de saluer de

sa part Madibbo et de lui dire que nous aurions vraiment un grand

plaisir à faire sa connaissance. Mes hommes, au reste, étaient dans les

meilleures dispositions et souhaitaient de se rencontrer avec Madibbo

pour venger et effacer, si possible, leur défaite d’Omm Waragat.

Le soir même je fis présent à notre guide dont j’avais eu tort de me

méfier, d’un morceau de drap rouge, de deux bracelets en argent et de

quelques écus. Il remercia avec effusion. Je le fis reconduire hors

de la zeriba, lui rendis la liberté, et lui promis de lui rembourser

la valeur de son troupeau s’il venait jamais à Dara. Le lendemain,

nous sûmes que Madibbo s’était encore rapproché de nous. Après les

paroles orgueilleuses de la veille, nous devions être prêts à toute

éventualité. Nous ne fûmes pas attaqués cependant. Mes hommes

s’amusaient en dehors de la zeriba, à tresser avec les feuilles

sèches de palmier de petits bonnets semblables à ceux que portaient

quelques-uns des Arabes tués la veille. Trompé par ces apparences

paisibles, un cavalier Risegat qui s’était égaré dans notre voisinage

s’avança au galop vers notre camp et demanda à être conduit devant son

maître. On lui fit mettre pied à terre; sa lance lui fut enlevée et on

le conduisit auprès de moi. Alors seulement il s’aperçut de son erreur

et, au comble de la terreur il s’écria: «Allahu akbar ana kateltu

nefsi!» (Dieu est le plus grand, je me suis tué!) Je le consolai de mon

mieux et le remis à la garde de Mohammed Soliman. Je donnai son cheval

à Mohammed bey Khalil dont la monture avait été tuée dans la dernière

escarmouche. Vers minuit je fis partir pour Dara un piéton chargé de

lettres à l’adresse de Zogal bey et de Gottfried Rott. Je leur écrivais

que ma santé était excellente et leur annonçai mon arrivée prochaine.

Au matin, je donnai l’ordre du départ et fis dire à Soliman de

m’envoyer le prisonnier Risegat. Il m’avoua alors que quelques-uns des

soldats, exaspérés de la mort de leurs frères, avaient cherché querelle

à l’Arabe et lui avaient brisé la tête à coups de hache. Je voulus

savoir les noms des coupables mais Soliman me répondit qu’il lui était

impossible de les nommer. Connaissant la situation d’esprit de mes

hommes, je crus prudent de ne pas insister.

Dans le commencement de notre marche nous fûmes encore attaqués,

mais l’ennemi nous trouvant sur nos gardes se retira après un court

échange de balles; nous réussîmes à nous emparer d’un Arabe blessé qui

nous apprit que Mohammed Abou Salama et plusieurs sheikhs Habania se

trouvaient encore près de Madibbo; le sheikh Jango l’avait encore une

fois abandonné, parce qu’un grand nombre de ses parents avait été tué

dans le combat d’Omm Waragat. Il voulait, paraît-il, se retirer dans le

Bahr el Ghazal. Nous campâmes le soir au sud-est de Deen et atteignîmes

le jour suivant Bir Deloua, d’où nous continuâmes sans interruption

notre marche jusqu’à Dara. Une lettre de Dara reçue en route m’annonça

l’heureuse arrivée de Salama et l’attitude hostile des Mima. Gottfried

Rott, en quelques lignes presque illisibles, m’apprenait que le mardi

précédent il était tombé malade et désirait ardemment me revoir.

Une lettre de Omer woled Dorho affirmait qu’El Obeïd n’était point

assiégée; et que, selon l’avis de l’auteur de la lettre, les Arabes

Hamer n’oseraient jamais, après les défaites constantes qu’ils avaient

essuyées, attaquer de nouveau Omm Shanger.

Les rapports du moudir d’El Fascher étaient satisfaisants, à

l’exception des renseignements concernant les Arabes Mima. Les

nouvelles de Kabkabia et de Kolkol étaient bonnes aussi. Notre entrée à

Dara ne fut certes pas joyeuse. Les parents de mes hommes qui étaient

restés dans la ville étaient heureux de revoir leurs maris, leurs

frères, leurs pères. Mais combien parmi ceux que l’on attendait étaient

restés couchés là-bas et l’on se lamentait et, au chagrin que causait

leur perte s’ajoutait la douleur de les savoir ensevelis dans la terre

étrangère.

J’avais été blessé trois fois et j’avais grand besoin de repos. Une

balle m’avait fracassé l’annulaire de la main droite; on dût couper le

doigt à sa racine. J’avais reçu dans la cuisse droite une balle qu’on

ne pouvait extraire et un javelot m’avait légèrement égratigné le genou

droit. J’avais surmonté toutes les fatigues de la campagne, mais je

me sentais affaibli et surmené, aussi les quelques jours de repos que

je pus prendre me firent le plus grand bien. Le pauvre Rott qui était

gravement malade, voulait changer d’air et se rendre à Fascher.

Saïd bey Djouma n’avait pu encore réunir les chameaux nécessaires au

transport des munitions que j’avais réclamées, et je dûs louer tous

ceux que je pus trouver à Dara chez les officiers, les fonctionnaires

et les marchands. J’en rassemblai ainsi une cinquantaine et les

envoyai à Fascher sous la garde de cent hommes d’infanterie; Saïd bey

avait pour instructions de charger les munitions et de me renvoyer

immédiatement la caravane avec toutes les bêtes de somme qu’il pourrait

se procurer.

Je demandai en même temps à Adam Aamir un renfort de cent hommes de

l’infanterie régulière et de cent Basingers, qu’il devait m’expédier

directement de Kabkabia à Dara. Un officier en qui j’avais pleine

confiance et qui se rendait à Fascher fut chargé d’accompagner Rott et

de l’installer dans ma maison. Enfin je priai un marchand grec, Dimitri

Zigada, de donner au malade les soins les plus attentifs.

Les nouvelles qui nous parvenaient du Kordofan étaient des plus

contradictoires; et désirant obtenir des informations plus exactes

j’envoyai dans cette province Khalid woled Imam et Mohammed woled Asi,

qui étaient l’un et l’autre à ma dévotion. Khalid woled Imam avait été

élevé avec Zogal Bey, et quoiqu’ils ne fussent aucunement parents, ils

s’aimaient comme deux frères et on les considérait comme tels. C’est

pour cette raison que je l’adjoignis à Asi qu’il devait couvrir de sa

protection à El Obeïd et qui devait d’autant mieux s’acquitter de sa

mission qu’en répondait Zogal, resté près de moi à Dara. Je recommandai

à Asi de rester dans les meilleurs termes possibles avec Khalid et de

chercher à découvrir si Zogal était en correspondance avec le Mahdi;

dans tous les cas, il devait revenir le plus vite possible.

Dès mon arrivée à Dara j’avais fait repartir immédiatement pour Fascher

Omer woled Dorho avec ses cavaliers; il ne m’avait laissé qu’un de

ses officiers, Ada woled Melik Ousoul, un Sheikhieh de sang royal,

auquel je confiai le commandement du nouveau corps de cavalerie levé

à Omm Shanger. J’avais été informé que Abo bey el Bertaoui, juge de

district à Taouescha, était en relations avec les Mima et tout disposé

à la révolte. Ce n’avait d’abord été qu’un soupçon mais il fut bientôt

confirmé par les raisons ridicules qu’invoqua el Bertaouipour refuser

de venir à Dara.

La caravane de 50 chameaux que j’avais envoyée à Fascher rentra à Dara

douze jours après en être partie; elle ne m’apportait que 100 caisses

de cartouches pour les Remington et 10 quintaux de plomb. Saïd bey

Djouma jurait, selon son habitude, qu’il n’avait pu se procurer un seul

chameau supplémentaire et m’envoyait une lettre d’Adam Aamir. Celui-ci

disait qu’il lui était impossible de m’envoyer le renfort demandé, le

mouvement insurrectionnel étant près d’éclater dans sa province.

Je compris parfaitement la signification de ces refus. Les officiers

m’étaient hostiles, et répandaient partout le bruit, que Ahmed Pacha

Arabi avait chassé le Khédive, son maître, trop favorable aux chrétiens

qu’il admettait trop facilement à son service. Arabi, disait-on,

s’était déclaré maître de l’Egypte, avait licencié tout ce qui n’était

pas Egyptien (les Turcs et les Circassiens), expulsé les chrétiens

et confisqué leurs biens au profit du Gouvernement; moi-même j’étais

destitué; l’interruption des communications postales était la seule

raison pour laquelle le nouveau Gouvernement ne m’avait pas encore

signifié ma révocation.

Ceux qui avaient un peu de bon sens doutaient un peu de ces étonnantes

nouvelles; cependant mon autorité en souffrait considérablement.

On ne refusait pas encore de m’obéir, mais on employait tous les

prétextes pour retarder l’exécution de mes ordres. La position

devenait de plus en plus difficile, pourtant je n’y attachais pas trop

d’importance me souvenant du proverbe arabe «El kelb embah ul gamal

maschi» (Le chien aboie, mais le chameau avance sans y prendre garde).

Bichari bey woled Baker, grand chef des Arabes Beni Halba, que j’avais

mandé à Dara, se déclara malade et ne répondit pas à mon appel, mais

comme il ne voulait pas encore rompre ouvertement avec moi, il m’envoya

deux chevaux et une trentaine de bœufs en me priant de les accepter

comme un gage de sa fidélité et de son dévouement, et me promettant de

venir aussitôt que sa santé le lui permettrait. Je gardai les animaux

et les partageai entre mes hommes. Sur ces entrefaites je reçus à la

fois la nouvelle de l’arrivée de Omer woled Dorho à Fascher, et de la

mort de Gottfried Rott, qui malgré les soins les plus assidus, n’avait

pu se rétablir. Il avait été enterré à Fascher à côté du Dr. Pfund et

de Frédéric Rosset morts quelques années auparavant.

Les Mima étaient en révolte ouverte; ils avaient tué un des courriers

du Gouvernement et chassé leur propre sultan Daoud qui voulait rester

en paix avec nous. Je donnai l’ordre à Omer woled Dorho d’attaquer les

Mima avec 300 cavaliers et 200 hommes de troupes régulières; moi-même,

j’allai opérer contre les Khauabir qui voulaient se joindre aux Mima.

Omer battit les Mima à Fafa et à Woda. Je me mis en route avec 150

fantassins et 50 cavaliers, passai à Sheria et arrivai à Bir Omm Lawai

où les Arabes Khauabir, informés de mon arrivée, m’attendaient pour me

tenir tête. Après un combat fort court, ils furent complètement défaits

et nous capturâmes un nombre considérable de bœufs et de moutons. Je

prescrivis à Omer woled Dorho, de laisser une garnison assez forte à

Fafa et de me rejoindre avec le reste de ses troupes. A son arrivée il

m’apporta des nouvelles assez inquiétantes de Fascher et d’Omm Shanger

et me fit part de celles qu’il avait reçues d’El Obeïd. Abo bey avait

embrassé le parti des rebelles et, d’après le rapport d’Omer, avait

prêté son concours aux Mima dans le dernier combat; je décidai donc

d’envoyer Omer à Taouescha (à 130 kilomètres environ de la résidence

de Abo bey) avec des forces suffisantes pour détruire la ville. Je fis

poursuivre sans grand résultat par les cavaliers d’Omer les Khauabir

réfugiés dans leurs collines sablonneuses. Les Khauabir, dans leur

territoire aride, entre Taouescha et Dar Mima, n’ont d’autre puits

que le Bir Omm Lawai. Pendant la saison des pluies ils boivent l’eau

retenue dans les dépressions du sol; quand cette eau est épuisée, ils

se contentent du jus aigrelet mais agréable de la pastèque.

Le soir qui précéda le départ de Omer, Abd er Rahman woled Chérif,

marchand de Dara qui depuis fort longtemps avait été s’établir à

Khartoum demanda à me voir. Comme je l’avais toujours traité avec

bonté, disait-il, il se croyait obligé, de m’avertir qu’El Obeïd

avait capitulé; il me donnait cette nouvelle, que je devais ignorer

sans doute, seulement pour me mettre à même de prendre les mesures

nécessaires. Quoique je dusse m’y attendre, ce fut un coup terrible

pour moi. Il me fit le récit détaillé de la prise de la ville; car il

y avait assisté et n’était parti que trois jours après l’occupation

d’El Obeïd par les troupes du Mahdi, afin que la catastrophe me

fut du moins annoncée par une bouche amie. La chute d’El Obeïd ne

pouvait pas être tenue longtemps secrète; je fis appeler Omer et le

saghcolaghassi Soliman Bassiouni et leur communiquai la nouvelle

que je venais d’apprendre. Nous tinmes conseil: ma présence à Dara

semblait nécessaire; le châtiment infligé aux Mima et aux Khauabir nous

laissait, de ce côté là, un peu de tranquillité; nous résolûmes donc de

renoncer pour le moment à l’expédition contre Taouescha.

Je chargeai Saïd bey Djouma de l’exécution des mesures nécessaires;

il devait faire évacuer Omm Shanger et envoyer la garnison et les

marchands à El Fascher. Très vraisemblablement après la chute

d’El Obeïd, les tribus arabes du voisinage se porteraient contre

Omm Shanger, qu’en raison de sa dangereuse position il nous était

impossible de secourir avec les faibles ressources dont nous

disposions. Le plus pressé était de concentrer nos forces à Fascher.

Je fis renforcer les garnisons de Fascher et de Woda, dans le pays

des Mima, pour maintenir libres les communications entre Dara et

Fascher. Omer reçut l’ordre de revenir à El Fascher avec ses hommes.

Je leur abandonnai ainsi qu’à l’infanterie de Fascher, le butin pris

sur les Mima; les animaux enlevés aux Khauabir furent distribués aux

soldats de Dara. Le lendemain Omer se rendit à Fascher et je retournai

à Dara. En peu de jours, les effets de la nouvelle de nos désastres

se firent sentir chez les différentes tribus arabes qui croyaient

déjà le moment venu de prendre l’offensive contre le Gouvernement. Le

jour même de mon arrivée à Dara, j’avais pris mes mesures pour faire

opérer de nombreuses acquisitions de blé; la provision que nous avions

déjà pouvait suffire en temps ordinaire, mais dans les circonstances

présentes il était sage de prendre des précautions pour l’avenir

menaçant qui s’annonçait. Le sheikh Arifi m’envoya un exprès chargé

de m’apprendre que sa tribu s’était révoltée et s’était jointe aux

Risegat, mais pour lui, fidèle à sa parole, il quittait son pays avec

sa famille et ses parents les plus proches pour venir me rejoindre

par la route de Dar Beni Halba. Son frère était déjà auprès du grand

sheikh de Beni Halba, Bichari bey woled Baker qui s’était engagé par

serment à lui assurer le passage jusqu’à Dara. Je m’attendais donc

chaque jour à le voir paraître, quand brusquement on m’apporta la

douloureuse nouvelle de sa mort; en lui je perdais le plus dévoué

de mes alliés parmi les sheikhs arabes. Les Beni Halba qui s’étaient

engagés à lui livrer passage voulurent, au moment où Arifi pénétra

sur leur territoire, s’emparer de ses nombreux troupeaux de bœufs et

de moutons, qui avaient excité leur cupidité. Comme de raison, Arifi

n’y pouvait consentir; un combat s’engagea et malgré ses prouesses, le

vieux sheikh, emporté par son intrépidité, tomba sous les coups des

javelines que lui lançaient les ennemis dissimulés derrière les arbres,

pendant qu’il était lancé à la poursuite des cavaliers arabes.

Mohammed woled Asi que j’avais envoyé avec Khalid woled Imam à El Obeïd

revint et m’apporta des nouvelles précises du Kordofan. J’appris avec

joie que le Gouvernement concentrait à Khartoum une armée considérable

pour reconquérir le Kordofan, mais il fallait sans doute attendre

bien longtemps encore avant que le corps expéditionnaire fut prêt à

entrer en campagne. Je chargeai Asi de répandre partout la nouvelle.

Quant au but principal de sa mission secrète, woled Asi, en dépit de

ses recherches les plus minutieuses, n’avait pu être renseigné avec

précision sur la correspondance établie entre Zogal et le Mahdi; mais

il était plus que probable que Zogal recevait du Mahdi des messages et

des instructions verbales par l’intermédiaire des marchands. Zogal que

l’importance de sa situation et son instruction suffisante mettaient

à même de se rendre compte des véritables causes de l’insurrection,

devait à tout prix se garder de tenter un coup de main imprudent.

En tous cas la capitulation d’El Obeïd rendait notre position très

difficile; tout le Kordofan était au pouvoir de l’ennemi et nous

étions tenus à beaucoup de prudence et de circonspection.

En apprenant qu’une expédition se préparait à Khartoum le Mahdi devait

sans aucun doute retenir auprès de lui ses troupes pour faire face au

danger qui le menaçait; par conséquent, nous n’avions pour le moment

rien à craindre de lui, mais il n’en était pas de même des tribus

arabes que ses circulaires avaient surexcitées. Quoiqu’il dut arriver,

notre devoir était de tenir jusqu’à l’hiver; je savais par expérience

qu’il faut un temps considérable pour organiser de semblables

expéditions et nous ne pouvions compter sur aucun secours.

Malgré le poste que j’avais établi à Fafa, les Khauabir s’étaient de

nouveau rassemblés à Omm Lawai; une foule de Mima, auxquels la retraite

avait été coupée par les nouveaux postes militaires s’était jointe à

eux. Enhardis par la chute d’El Obeïd, ils inquiétaient Sheria et la

route postale qui conduisait de Dara à Fascher. La garnison de Fafa

était trop faible pour attaquer les rebelles; je dus me décider à

entreprendre une seconde expédition contre les Khauabir et les Mima

pour les forcer à se disperser et leur faire comprendre que la perte

du Kordofan n’avait pas abattu notre courage. Je choisis 250 hommes

de la garnison; la plupart d’anciens soldats à toute épreuve. Je tins

secret le but de l’expédition et avant de partir, je fis faire à mes

hommes l’exercice à la baïonnette pendant quelques jours. J’emmenais

tous les chevaux disponibles, environ 70, et, en deux jours j’arrivais

à Bir Omm Lawai où était campés les Mima et les Khauabir. Nous

n’avions avec nous ni bagages, ni impedimenta quelconques et n’avions

ainsi à nous occuper que de nous-mêmes. Nous nous formâmes en colonne

d’attaque et l’ennemi bien qu’il fut admirablement pourvu d’armes et

soutenu par les Basingers et les gens d’Abo bey de Taouescha, se replia

après une légère escarmouche. Quelques Mima, armés seulement de lances

et d’épées ayant voulu enfoncer notre front de bataille, furent tués

à la baïonnette. Dès que l’ennemi nous tourna les talons, je donnai

l’ordre à mes cavaliers de prendre chacun un fantassin en croupe, de se

lancer à la poursuite des Arabes, et de venir ensuite nous rejoindre

à un endroit que je leur désignai et où l’ennemi avait entassé ses

pastèques, dont je voulais m’emparer pour enlever à mes adversaires la

possibilité d’étancher leur soif. Cet ordre fut strictement exécuté.

Nous fîmes prisonniers un grand nombre de femmes et d’enfants qui se

trouvait précisément à l’endroit indiqué; quant aux hommes dispersés

dans le désert à la recherche de quelques puits, ils périrent pour

la plupart de soif. Je fis conduire les femmes et les enfants a Bir

Omm Lawai, et les pastèques furent brûlées. Ces fruits qui peuvent se

conserver des mois entiers à la fraîcheur s’altèrent aussitôt que leur

écorce est en contact avec la chaleur. Un simple feu de paille suffit

à les consumer. Dans l’affaire de Bir Omm Lawai, nous eûmes 16 morts

et 20 blessés. Je constatai avec douleur que chaque jour, le nombre de

mes hommes diminuait. Si petites que fussent les pertes, elles étaient

irréparables. L’ennemi au contraire, qu’il fut vainqueur ou vaincu,

voyait constamment ses forces s’accroître. Je fis mener les femmes

et les enfants à Sheria et de là dans leur pays à Woda et à Fafa,

puis les arbres Heglig qui se trouvaient près de Bir Omm Lawai furent

abattus et jetés dans les puits que l’on combla de terre; cela fait, je

rentrai à Dara.

Seul Européen dans le pays, au milieu de circonstances aussi

périlleuses, chargé d’une responsabilité doublement grave, il me

fallait imaginer toutes sortes de compromis que ma conscience

d’Européen réprouvait, pour découvrir les projets et les complots de

mon entourage.

J’avais par l’intermédiaire de mes domestiques enrôlé dans ma police

plusieurs filles publiques qui, selon la coutume du pays, préparaient

la bière pour leurs hôtes, des soldats pour la plupart. Ceux-ci à qui

le jeu et la boisson faisaient perdre toute retenue ne se gênaient pas

devant elles. Dans la conversation on malmenait le Gouvernement, qui

donnait les hauts emplois aux chrétiens et qui bientôt serait anéanti

par le Mahdi.

Et passant du général au particulier, les soldats émettaient l’opinion

que moi aussi, bien qu’ils ne me voulussent aucun mal, j’avais le tort

d’être chrétien. Ils voyaient là l’unique raison des pertes graves que

nous avions subies dans les derniers engagements.

De pareilles idées ne pouvaient germer dans la tête de soldats nègres

ignorants, qui jusqu’alors ne s’étaient pas le moins du monde souciés

de religion et qui pratiquaient avec une remarquable tiédeur les

devoirs prescrits par la loi du Prophète.

Ils n’étaient que l’écho d’autres personnes désireuses de diminuer

mon autorité et de m’enlever la confiance de mes hommes. A mon

retour de Bir Omm Lawai, je trouvai que ces bavardages s’étaient

considérablement propagés et avaient pris un caractère plus sérieux.

Mes domestiques m’apprirent que chez l’une de ces dames se tenaient

chaque jour des réunions, où l’on engageait mes hommes à déserter. Ces

réunions se composaient toujours de sous-officiers et de soldats de la

tribu des For qui, fatigués par une guerre interminable et convaincus

que c’en était fait de la domination des Turcs, avaient formé le

projet d’aller rejoindre le sultan Abdullahi Doud Benga, successeur du

sultan Haroun. Les For constituant la majorité des hommes du bataillon

de Dara, la nouvelle était des plus graves. J’envoyai chercher

immédiatement l’adjudant-major Mohammed effendi Farag auquel je fis

part de ce que j’avais appris; il manifesta un profond étonnement et

affirma n’avoir aucune connaissance de ces faits. Je lui recommandai

le silence pour ne pas éveiller les soupçons. Je fis comparaître en

sa présence un des domestiques qui servait d’intermédiaire entre moi

et mes espions et, lui donnai une certaine somme d’argent avec ordre

de la remettre à l’une des femmes en question pour que, le lendemain,

elle put régaler à ses propres frais les meneurs du complot. Elle

devait amener la conversation sur les arrangements du complot et tenir

Mohammed Farag caché dans sa maison pendant la fête, de façon qu’il pût

tout entendre.

Bientôt le domestique revint nous annoncer que le lendemain mes ordres

seraient exécutés. Le surlendemain je livrais au saghcolaghassi les

noms des six principaux meneurs que mon domestique m’avait donnés, avec

ordre de les arrêter sur le champ. Il était temps; l’entreprise était

si avancée que le jour de l’exécution était déjà fixé. Une demi-heure

après Mohammed effendi Farag revint avec les six coupables, les mains

liées derrière le dos; il y avait un shauish (sergent), trois imbachi

(caporaux) et deux sous-officiers adjoints, tous de la tribu des For.

Ils commencèrent par nier tout et protester de leur innocence.

«Je sais depuis longtemps, leur dis-je, que vous vous réunissez chez

votre compatriote Khadiga, mais je voulais vous laisser le temps de

revenir à de meilleurs sentiments; bien inutilement, certes. Hier soir

encore vous étiez là et au milieu des pots de bière, vous avez décidé

de mettre votre plan à exécution après-demain. Vous vouliez, avec vos

camarades de la troisième, quatrième et cinquième compagnies, vous

rendre maîtres cette nuit de la porte de l’ouest, massacrer ceux qui

résisteraient et aller rejoindre le sultan Abdullahi. Toi, sergent

Mohammed, tu t’es vanté de disposer de 200 hommes! Vous voyez que je

sais tout; vos dénégations ne servent à rien.»

Ils m’écoutaient en silence et tout tremblants; enfin, voyant que tout

était découvert, ils implorèrent leur grâce.

«Allez avec votre commandant, dites devant vos juges ce que vous avez à

dire, la loi décidera».

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 19 / 25 段