portée de nos regards. Par une coïncidence assez étrange, le désastre
avait eu lieu presque au même endroit où plusieurs années auparavant,
Adam Tarboush, le vizir du sultan Husein, était tombé, après une
défaite semblable. Je procédai ensuite à l’appel nominal de mes hommes,
tâche triste et touchante à la fois. Dix de mes quatorze officiers
d’infanterie avaient succombé; un onzième était blessé. Les chefs des
Gellaba, le sheikh Khoudr, Mangel Medine, Hasan woled Satarat, Soliman
woled Farah ainsi que les plus importants de ces marchands Fakih Ahmed,
Hassid et Shekeloub avaient été tués. Un seul de mes treize canonniers
vivait encore. Le grec Scander, qui malgré les blessures, reçues à
Deen, et saignantes encore, avait voulu être des nôtres, était aussi
tombé! Tristement, nous rassemblâmes les morts pour leur rendre les
derniers honneurs. Sous un monceaux de cadavres Sharaf ed Din fut
trouvé le cœur percé d’un coup de lance. Les tombes furent creusées à
la hâte dans la terre humide et molle, et les officiers et les chefs
furent ensevelis par deux et par trois. Triste besogne! Il nous fallait
aussi porter secours aux blessés; ceux qui ne l’étaient que légèrement,
pansaient eux-mêmes leurs blessures; pour les cas plus graves, nous
manquions des premiers éléments nécessaires et ne pouvions les soigner.
Quelques bonnes paroles, c’était hélas! tout ce que nous pouvions
leur donner. Un de mes serviteurs avait encore dans sa gibecière du
chloride de fer, du taffetas d’Angleterre et quelques bandes de toile.
Quand il vint me les apporter, sa vue me rappela tout à coup Morgan
Hosan, mon domestique, jeune homme de 16 ans à peine, de belle mine et
très intelligent que j’aimais entre tous à cause de son courage, de
sa fidélité et de son sang-froid. «Isa, demandai-je au jeune homme à
la gibecière, où est Morgan? Il conduisait mon cheval Moubarek. (Sur
celui-ci se trouvaient mes sacoches avec mon journal, mes esquisses et
différents ustensiles.) C’est une bête un peu vive; peut-être Morgan
l’a-t-il enfourchée et a-t-il pu se mettre en sûreté.» (Tous mes
chevaux de selle avaient été perdus.)
Isa secoua tristement la tête et me remit, les larmes aux yeux, un
morceau de la bride du cheval que conduisait Morgan.
«Qu’est-ce que cela?» lui demandai-je. «Maître, je ne voulais pas te
rendre plus triste encore; j’ai trouvé Morgan tout près d’ici étendu
sur le sol, un coup de lance dans la poitrine. Lorsqu’il me vit, il
sourit: “Je savais qu’on viendrait me chercher, me dit-il; porte mes
dernières salutations à mon maître et dis-lui que je ne me suis pas
comporté lâchement; je n’ai laissé partir le cheval que lorsque je suis
tombé mortellement blessé; les ennemis ont dû couper la bride que je ne
voulais pas lâcher. Remets-lui ce morceau et dis-lui que Morgan était
fidèle; prends encore le couteau qui est dans ma poche, c’est celui de
mon maître, salue-le de ma part.”»
Et Isa me remit le couteau en pleurant. Mes yeux étaient humides de
larmes. Pauvre Morgan! si jeune et si brave! Pauvre maître, perdre un
tel serviteur, un tel ami!
«Eh bien! raconte-moi la fin, Isa!» murmurai-je.
«Il avait soif; je lui soulevai la tête et je lui présentai de l’eau;
il finissait à peine de boire qu’il rendit le dernier soupir.»
Je ne pouvais m’abandonner à la tristesse. Dans l’après-midi, je
fis fortifier la zeriba et creuser des tranchées à l’intérieur. Les
tambours battirent aux champs, les trompettes sonnèrent, quelques
coups de canon furent tirés pour faire comprendre aux fuyards ou à
ceux d’entre eux qui légèrement blessés ne pouvaient être bien loin
que j’établissais là mon camp. Dans la journée, un grand nombre de mes
hommes rentrèrent et au coucher du soleil je disposais encore de 900
hommes, fantassins réguliers et Basingers, tristes débris d’une armée
de 8500 hommes. C’était encore une force respectable. Des cavaliers
arabes et de la cavalerie régulière, il ne restait plus que 30 hommes.
Très probablement un grand nombre était prisonnier des rebelles;
une bonne part aussi avait réussi à s’échapper et était sans doute
retournée soit à Dara, soit dans ses villages. Il nous restait
toutefois des munitions et des armes en abondance.
Après le coucher du soleil, les Risegat reparurent et furent fort
étonnés de nous trouver abrités par un rempart et prêts à livrer
bataille. Madibbo nous fit attaquer par ses Basingers; mais ils furent
repoussés après un engagement très court. La nuit arriva et nous
pûmes prendre un peu de repos. J’étais assis, m’entretenant avec mes
officiers, quand les sheikhs Abder Rasoul, Moslim woled Kabachi, et le
sultan Bégou vinrent nous proposer de mettre à profit l’obscurité pour
abandonner notre position, où nous n’avions que fort peu de chances,
après la défaite et les pertes que nous avions essuyées de résister à
l’ennemi.
«Vous voulez fuir, leur dis-je. Et que ferez-vous de vos camarades, de
vos frères blessés? Les abandonnerez-vous à l’ennemi?»
Honteux, ils restèrent silencieux.
«Eh bien non, votre proposition est irréfléchie; j’en ai parlé avec mes
officiers; nous resterons quelques jours ici. Nous n’avons à redouter
que la famine et nous pouvons nous en garantir pendant longtemps
encore; pendant quelques jours nous mangerons la chair des chameaux
tués et blessés. Nous serons sans doute attaqués de loin en loin, mais
chaque fois nous repousserons l’ennemi, et nos hommes regagneront la
confiance que la défaite d’aujourd’hui leur a fait perdre. Je connais
les Risegat, ils ne s’éterniseront pas ici à nous surveiller et nous
aurons facilement raison des Basingers de Madibbo et de ceux du sheikh
Jango du Bahr el Ghazal qui ont fui jusqu’ici. Les blessés auront le
temps de se remettre. Et si, quand ceux qui sont gravement atteints,
auront pris le chemin où doivent passer tous les mortels, ceux qui
n’ont que de légères blessures auront certainement repris assez de
force pour regagner avec nous la patrie. Ma proposition est, je le
crois, meilleure que la vôtre.»
Tandis que je parlais, le sultan Abaker approuvait de la tête et tous
résolurent de rester.
«Savez-vous quelle est la cause de notre défaite d’aujourd’hui?
continuai-je. Ce soir, j’ai rencontré parmi les blessés, l’adjudant de
Hasan woled Satarat, commandant l’arrière-garde. Je l’ai questionné:
“Sharaf ed Din, me répondit-il, n’a pas suivi tes instructions et a
négligé de relever l’arrière-garde comme on l’avait fait les jours
précédents. L’infanterie harassée, épuisée par les fatigues de la
veille rejoignit de sa propre autorité sa place dans la colonne sans
avoir été relevée par des troupes fraîches.”»
«Les porteurs de lances, eux aussi, avaient pris place sans
autorisation sur le flanc droit, en sorte que la brusque attaque de
l’ennemi ne rencontra aucune résistance sérieuse; Hasan woled Satarat
avait à peine à sa disposition plus de 250 Basingers armés seulement
de fusils à percussion. Sharaf ed Din a payé de sa vie sa négligence,
mais nous avons eu tous à en supporter les conséquences. Il est tard,
retournez auprès de vos hommes, encouragez-les, dormez tous pour
être en état de supporter les épreuves que la journée de demain nous
apportera. Mais toi, Saïd Agha Fouli, dis-je à un capitaine, tu es
blessé, à ce que je vois et tu ne pourrais probablement pas dormir; va
te placer à la porte de la zeriba et loge une balle dans la tête du
premier qui cherchera à sortir sans permission.»
Quand je fus seul, je réfléchis au danger de notre position. Nous
pouvions, c’était probable, arriver heureusement à Dara, mais j’avais
à déplorer la mort de mes meilleurs officiers et de mes plus sages
conseillers et, je craignais aussi que les nouvelles de notre déroute
ne parvinssent à Dara avant l’arrivée de mon rapport.
Ces nouvelles pouvaient avoir une influence désastreuse sur le moral
de la garnison et l’esprit des habitants. J’éveillai mon secrétaire et
je lui fis écrire deux courtes lettres, une à Zogal bey, l’autre au
Saghcolaghassi Mohammed Farag, commandant de la garnison, les informant
que, malgré les pertes que j’avais subies, l’état général de mes
troupes était satisfaisant et que nous arriverions dans une quinzaine
à Dara. Si des fugitifs, continuai-je, arrivaient et répandaient des
nouvelles alarmantes et sans fondement, il fallait les jeter en prison
et les garder à vue jusqu’à mon arrivée.
J’écrivis aussi de ma main quelques lignes à Gottfried Rott le
renseignant en peu de mots sur notre position et l’assurant que sous
peu j’arriverais à Dara avec le reste de ma troupe. Je l’exhortai à
ne pas perdre courage et à relever l’esprit abattu des timides et des
poltrons; à cette lettre en était jointe une autre destinée à ma mère
et dans laquelle je faisais aux miens mes adieux et leur envoyais ma
dernière pensée. Je priais Rott de faire parvenir cette lettre à ma
famille au cas où je serais tué dans le combat.
Ces lettres à la main, je me rendis chez Abdullahi Omdramo, sheikh
des Arabes Messeria, qui résident dans les environs de Dara; je le
réveillai et lui demandai où était son frère Salama.
«Le voici», dit-il, montrant du doigt un homme couché près de lui;
je l’éveillai aussi. «Salama, lui dis-je, tu peux me rendre un grand
service, et t’en rendre un à toi-même. Tu vois ces lettres, il s’agit
de les porter à Dara et de les remettre à l’Européen Rott, que tu as
rencontré souvent avec moi. Tu prendras mon cheval que tu connais et
qui est une excellente bête. Va, pars tout de suite, traverse au galop
le camp des Risegat qui sont pour le moment endormis. Avant que leurs
chevaux ne soient sellés, tu auras disparu dans les ténèbres; en deux
jours tu peux être à Dara. En récompense de ce service, je te fais
présent de la jument noire qui est dans mon écurie.» Je parlais encore
que Salama avait déjà fait ses préparatifs.
«Donne-moi les papiers, dit-il brièvement, étendant la main pour les
prendre. Avec le secours du Tout-Puissant, je porterai ces lettres à
leur destination; mais je préfère monter mon propre cheval. Il ne va
peut-être pas aussi vite que le tien, mais il est assez fort pour me
porter jusque chez moi. Je connais mon cheval et mon cheval me connaît,
et une connaissance réciproque est un grand avantage dans de pareilles
expéditions.»
Il sella son cheval. J’écrivis encore quelques mots à Rott pour lui
dire de donner au porteur ma jument noire. Il me remercia, enveloppa
les lettres dans son mouchoir de coton et, tenant son cheval en bride,
il m’accompagna jusqu’à la porte de la zeriba. Nous arrivâmes auprès de
Saïd Agha Fouli; il était à son poste, mais la douleur lui arrachait de
temps en temps des gémissements. Sa cuisse droite et son bras gauche le
faisaient atrocement souffrir. Dès qu’il me reconnut, il ordonna à ses
hommes d’ouvrir la porte. Salama enfourcha son cheval; il brandissait
sa grande lance de la main droite; de sa gauche, il tenait les rênes et
quelques javelots.
«A la garde de Dieu, Salama,» lui criai-je.
«Je me confie en Dieu», répondit-il, et il s’éloigna lentement.
Bientôt nous pûmes entendre le bruit rapide des sabots de son cheval.
Quelques minutes après, un ou deux coups de fusils retentirent dans le
silence de la nuit, puis tout redevint tranquille.
«Que Dieu le protège!» nous écriâmes nous tous. Nous rentrâmes prendre
un peu de repos. La nature reprit bien vite ses droits; accablé de
fatigue je m’endormis profondément. A l’aube, mes hommes étaient déjà
à l’ouvrage, consolidant les fortifications. Le soleil venait de se
lever; comme je m’y étais attendu, l’ennemi renouvela son attaque,
et pendant quelque temps, un feu violent fut échangé. Grâce à notre
position plus élevée, les Arabes durent bientôt se retirer après des
pertes considérables. De notre côté, nous eûmes quelques morts et
quelques blessés. Parmi les premiers, était malheureusement Ali woled
Hedjas, chef de mes Basingers, un Djaliin d’origine, regardé comme un
des plus braves de sa tribu. Nous comptions demeurer là plusieurs jours
encore et mes hommes s’empressèrent de réparer la zeriba, non sans
avoir rendu les derniers devoirs aux cadavres de mes hommes et à ceux
de nos ennemis; ces cadavres, tombés seulement la veille, empestaient
déjà l’air.
J’avais parmi mes hommes deux Basingers que j’avais déjà, en certaines
occasions, employés pour porter différents messages à mon ami Lupton,
le successeur de Gessi dans le poste de gouverneur général du Bahr
el Ghazal. Je crus prudent d’avertir cette fois encore Lupton de la
situation du Darfour et de l’engager à entreprendre une expédition
contre les Arabes Risegat et Habania qui, pendant la saison des pluies
menaient paître leurs troupeaux dans sa province. J’avais appris par
un Risegat, fait prisonnier la veille et qui n’avait quitté que tout
récemment le Bahr el Ghazal que des troubles avaient éclaté dans la
contrée qu’il habitait.
Il m’avait raconté que la tribu de Djanghé avait d’abord tenté un
soulèvement; mais que, facilement elle était rentrée dans l’obéissance.
Le sheikh Jango avait attaqué Delgaouna et l’avait pillé; mais après
une défaite à son tour, il avait rejoint Madibbo et avait assisté à
notre combat de la veille avec un contingent de 200 hommes.
Lupton se trouvait dans une meilleure situation que moi. Si ses
employés et ses soldats lui restaient fidèles, il n’avait rien
à craindre, car la diversité des tribus de sa province ne leur
permettrait pas de s’unir dans une action commune contre le
Gouvernement. L’élément religieux, le trait d’union entre les tribus du
Soudan du Nord n’avait aucune influence sur ses nègres qui tous étaient
païens. Les provinces du Bahr el Ghazal sont habitées par les tribus
nègres les plus diverses, telles que: les Kara, Runga, Fertit, Kretsh,
Baya, Tiga, Banda, Niam-Niam, Bongo, Monbouttou etc.; obéissant chacune
à un roi particulier et sans cesse en lutte l’une contre l’autre. Ces
inimitiés perpétuelles avaient rendu facile aux habitants du Nil la
conquête de ces provinces. C’est ce qu’avait bien compris autrefois
Zobeïr. Il était en effet très aisé, de rassembler un certain nombre
d’habitants, de les exercer au maniement des armes et d’utiliser leurs
forces pour envahir une tribu voisine.
Les chefs sauvages étaient trop ignorants pour comprendre qu’en
s’unissant pour s’opposer à l’invasion étrangère, ils conserveraient
leur indépendance. On voit rarement des tribus nègres d’origine
différente s’unir et marcher d’accord.
Ces tribus ne sauraient obéir qu’à leurs propres chefs, ou bien à des
Arabes ou des Européens. C’est le manque d’union et de solidarité qui
les a conduites à l’esclavage.
J’écrivis donc à Lupton et l’engageai à marcher contre les Arabes
campés sur les frontières du Bahr el Ghazal pour les affaiblir et par
suite, les empêcher de pénétrer dans le Darfour.
Je cachai la lettre dans une courge vidée et la fis porter par les deux
Basingers.
Pendant les cinq jours que nous passâmes dans la zeriba, nous eûmes
chaque jour à subir une ou deux attaques. Le troisième jour, au moment
de l’engagement, Koren en Nar, commandant des hommes de Madibbo, un
des chefs les plus audacieux des rebelles, fut tué. Dès lors les
attaques furent moins violentes. Mais nous allions bientôt avoir à
nous défendre contre un ennemi plus terrible...... la famine. Nous
avions consommé presque tout ce qui était comestible, il ne nous
restait plus un morceau de viande de chameau, il n’y avait plus un
grain de blé. Nous dûmes, mes officiers et moi, nous contenter d’une
bouillie douteuse faite avec des restes de vieilles croûtes sèches
de pain de doura et des feuilles d’une plante nommée kawal. Nous ne
pouvions espérer aucun secours. Nous ne pouvions donc rester plus
longtemps, car si la famine se mettait de la partie, nous serions
bientôt hors d’état de combattre. Je rassemblai mes hommes au nombre
d’environ 900, tous armés de fusils à l’exception de quelques Arabes,
qui ignoraient le maniement des armes à feu et ne se fiaient qu’à leurs
lances; je leur adressai quelques paroles, pour leur rappeler que nous
avions à venger la mort de leurs camarades et, que leurs femmes et
leurs enfants attendaient impatiemment leur retour. Je les exhortai
à la persévérance, au courage, à l’intrépidité et terminai ainsi ma
harangue: «Les poltrons nous ont lâchement abandonnés au jour du
combat, mais vous, jusqu’à présent vous avez courageusement persévéré;
soyez braves cette fois encore et Dieu vous donnera la victoire.» Ils
applaudirent et brandirent leurs armes au-dessus de leurs têtes, en
signe d’obéissance et de courage. Je fis démonter les armes que nous ne
pouvions emporter et jeter les différentes pièces dans l’étang voisin.
Quant au bois des armes, on le brûla. Il nous fallut aussi détruire
les munitions des fusils à percussion pour qu’elles ne tombassent
pas dans les mains de l’ennemi. J’en distribuai le plus possible aux
hommes; chacun devait porter 16 à 18 douzaines de cartouches à part,
car, en fait de bêtes de somme nous n’avions plus que deux chameaux qui
devaient porter notre canon. Je fis enlever le plomb des cartouches et
noyer les culots ainsi que la poudre. Le plomb fut placé au fond des
fosses et les cadavres placés au-dessus devinrent les gardiens de notre
précieux trésor.
Nous étions au samedi, sept jours déjà s’étaient écoulés depuis notre
désastre. Au lever du soleil, nous quittâmes la zeriba et formant
un carré, assuré par une arrière-garde et des flanqueurs, nous
commençâmes notre retraite. Les deux chameaux qui nous restaient et
qui portaient le canon furent placés au milieu du carré avec les 160
blessés. Quelques-uns de ces derniers pouvaient marcher; quand à ceux
qui étaient dans l’impossibilité de nous suivre, on les fit monter sur
les chevaux, chaque cheval portait 2 ou 3 hommes. Nous nous attendions
tous à être attaqués dès que nous serions à quelque distance de la
zeriba; je fis donc descendre et traîner sur son affût le canon chargé
à mitraille.
D’après la tactique des Arabes, tactique que nous connaissions
admirablement, si nous repoussions les deux premières attaques, nous
n’avions plus rien à craindre.
Nous prîmes la direction du nord, parce que le terrain était plus
découvert, mais nous ignorions où se trouvaient les étangs formés par
les eaux; nous n’avions plus nos anciens guides qui étaient tombés
sous les coups de l’ennemi ou avaient déserté. A peine avions-nous
marché pendant une heure, que des cavaliers ennemis commencèrent à
inquiéter l’arrière-garde. Le moment décisif était venu, je fis faire
halte subitement, rassemblai les hommes des flancs, avec ceux du carré
et à la tête de mon escorte particulière composée d’une cinquantaine
d’hommes, m’élançai au secours de l’arrière-garde. Le canon prêt à
tirer était placé en arrière du carré et des blessés qui n’avaient été
que légèrement atteints nous passaient les munitions. Nous ne voyions
pas encore l’ennemi, mais nous l’entendions approcher. Dès qu’il
parut, une fusillade bien dirigée maintint les assiégeants quelques
instants en respect; mais, poussés par les bandes qui les suivaient,
ils s’élancèrent en poussant des cris sauvages, agitant de la main
droite leur longue lance et tenant dans la gauche de petits javelots.
Ils arrivèrent si près de nous que quelques-uns de nos hommes furent
blessés, mais nos balles tombant à bout portant dans leurs rangs serrés
en firent un carnage effroyable. Peu à peu, repoussés par le canon,
ils se retirèrent pour faire place aux Basingers de Madibbo et de
Jango. J’avais eu le temps d’amener du renfort du carré; aussi, après
un engagement assez court l’ennemi dut-il se retirer. Dès le début du
combat j’avais mis pied à terre et confié mon cheval à mon domestique
ce qui, dans le Soudan, signifie qu’on renonce à la fuite en cas de
revers et que le chef est résolu à vaincre ou à mourir avec sa troupe.
A la fin de l’action, mes soldats s’approchèrent de moi tout joyeux; on
se serrait les mains et l’on se félicitait mutuellement de ce premier
succès.
[Illustration: COMBAT ENTRE LES RISEGAT ET LES TROUPES EGYPTIENNES.]
Pendant que l’arrière-garde repoussait l’attaque des rebelles, le
flanc gauche engagé lui aussi avec l’ennemi l’avait également forcé
à se retirer. On comprend facilement que notre victoire n’alla point
sans quelques pertes et mon meilleur officier, Sedan Agha, se trouvait
dangereusement blessé. C’était un Nubien qui avait donné, pendant la
campagne du Darfour, une preuve de grand courage, en reprenant, à
la tête de 12 hommes seulement, notre canon sur l’ennemi. Promu au
grade d’officier, il s’était montré toujours l’un des plus braves et
maintenant il était là couché, une balle dans le poumon droit. Je
l’interrogeai sur son état. Il me tendit la main et me répondit: «Nous
sommes victorieux, tout va bien». Une demi-heure plus tard, il rendait
le dernier soupir. Nous avions une vingtaine de morts et de blessés.
Nous enterrâmes les premiers rapidement et le mieux qu’il nous fut
possible et nous remîmes en marche dans le même ordre et, en prenant
les mêmes précautions. Les soldats avaient repris confiance.
A trois heures environ, une nouvelle bande de rebelles fut signalée par
l’arrière-garde; plus faible que celle du matin, elle fut repoussée en
quelques instants sans aucune perte pour nous. L’endroit où nous étions
était bien pourvu d’eau; nous y construisîmes une zeriba pour la nuit.
A notre grande surprise, la suite de la journée et la nuit tout entière
se passèrent sans que nous fûmes inquiétés; au lever du soleil nous
reprîmes notre route, mais pendant la marche nous eûmes une fois encore
à repousser l’attaque de l’ennemi.
La colonne marcha toute la matinée sans rencontrer d’eau; de temps
en temps nous faisions halte à l’ombre des arbres. Fort heureusement
nous découvrîmes quelques _fayo_, (racine très aqueuse semblable à
notre raifort) ce qui nous permit d’étancher notre soif; cependant
nous avions grande hâte de trouver de l’eau. Fatigués et abattus, mes
hommes avançaient avec peine, quand, tout à coup, nous aperçûmes un
Risegat qui poussait devant lui son troupeau de moutons. Mes soldats
s’élancèrent sur le pauvre diable qui, surpris et effrayé, ne fit aucun
effort pour leur échapper. On l’aurait tué sans aucun doute si je
n’étais arrivé à temps.
Je fis conduire le troupeau, environ 200 têtes, au centre du carré,
et là mes soldats affamés se le partagèrent; je fis donner un mouton
par cinq hommes et gardai le reste pour moi et mes officiers. Cette
aubaine inespérée était vraiment un envoi de la Providence. Mon
domestique m’avait amené l’Arabe, les mains liées derrière le dos. Je
promis au prisonnier la vie sauve et une bonne récompense s’il voulait
nous conduire à un Foula (marais formé par les pluies) ajoutant que
s’il refusait de nous servir de guide, on le ferait mourir dans les
supplices. L’Arabe accepta, mais nous déclara qu’il n’y avait dans les
environs que de petites mares; cependant si nous voulions camper à
quelque distance du lieu où nous étions, il pourrait le lendemain matin
nous conduire à un étang assez considérable. Je n’avais pas grande
confiance dans le prisonnier et le fis garder à vue par deux officiers
et huit hommes, près de mon cheval. Au coucher du soleil la zeriba fut
élevée; nous ne manquions pas de racines de «fayo», cependant, durant
toute la nuit nous fûmes tourmentés par la soif.
A l’aube on se remit en route et vers midi notre guide nous montra
quelques arbres qui paraissaient à l’horizon affirmant qu’on trouverait
de l’eau dans le voisinage.
Je fis halte et comme je redoutais toujours une attaque de l’ennemi
près du Foula el Bada (l’étang blanc), je fis d’abord charger le canon
et pris toutes mes mesures pour parer à un coup de main possible,
exhortant mes hommes au sang-froid et à l’obéissance; mais, à peine
étions-nous arrivés à proximité de l’eau, que la pauvre troupe altérée
ne pouvant plus se contenir s’élança pêle-mêle; je réussis cependant
à retenir auprès de moi quarante des hommes de réserve et quarante
autres restèrent groupés auprès de Mohammed Soliman, le commandant
de l’arrière-garde. Comme je l’avais prévu, l’ennemi se tenait caché
derrière les arbres à une assez grande distance heureusement.
Profitant de notre désordre, il nous attaqua de tous les côtés à la
fois. Je m’élançai en avant, pendant que Mohammed Soliman couvrait
l’arrière-garde. Nos hommes comprenant la gravité de la situation,
accoururent au premier signal d’alarme, saisirent leurs armes et après
une fusillade de peu de durée mais vigoureuse, l’ennemi fut repoussé!
Nos pertes étaient nulles. N’ayant plus rien à craindre, nous élevâmes
la zeriba, les moutons furent égorgés et une heure après nous nous
régalions du premier repas sérieux que nous ayons eu devant nous depuis
bien longtemps. Nous restâmes deux jours en cet endroit et ce ne fut
pas trop pour nous reposer de nos fatigues.
Vers le soir on m’annonça qu’un Arabe agitant un mouchoir blanc
demandait à entrer dans la zeriba et à me parler. Jugeant prudent
de lui cacher le nombre de nos blessés, je me portai moi-même à sa
rencontre: c’était un des esclaves de Madibbo, porteur d’une lettre
de son maître, me sommant de me rendre et de mettre bas les armes. La
missive ajoutait que le Mahdi était déjà sous les murs d’El Obeïd dont
il s’emparerait avant peu. Madibbo s’engageait à me traiter avec tous
les honneurs possibles et à m’envoyer sous escorte au Kordofan auprès
du Mahdi. Je fis part de la missive à mes hommes, qui ne purent retenir
leurs éclats de rire ironiques. Je demandai alors à l’esclave si son
maître était fou? Le pauvre diable était tellement interdit qu’il
répondit n’en rien savoir.