Mohammed Pacha Saïd marchait en tête; venaient ensuite Ali bey Chérif,

Mohammed bey Iscander, le commandant de la forteresse d’El Obeïd, le

major Nesim effendi, Ahmed bey Dheifallah, Mohammed bey woled Yasin;

puis, d’autres officiers, des notables. Ils se rendirent au camp du

Mahdi, dont les gardes avaient la consigne de défendre l’entrée à toute

autre personne.

Le Mahdi, assis sur son angareb, les reçut amicalement; il leur tendit

à tous la main qu’ils baisèrent et leur accorda leur grâce.

Il savait, leur dit-il, qu’ils étaient dans l’erreur la plus profonde,

touchant sa personne; et, c’est pourquoi, il leur pardonnait.

De ce moment, toutefois, il exigea de chacun fidélité et soumission

à lui-même et à la cause sainte. Les captifs durent faire un serment

solennel[8].

La cérémonie accomplie, le Mahdi fit apporter des dattes et de l’eau.

Il parla à ses prisonniers de la vanité de ce monde à laquelle il

fallait renoncer et de l’amour exclusif de Dieu. Puis, se tournant vers

Mohammed Pacha: «En ta qualité de Turc, lui dit-il, je ne te donnerai

pas entièrement tort de ce que, plongé dans les douceurs de la vie,

tu te sois battu contre moi; mais tu as commis un acte monstrueux en

faisant périr mes messagers; car, sache-le bien, un messager est sacré

et ne doit point subir de mauvais traitement.

Avant que Mohammed Pacha put répondre, Iscander répliqua:

«Seigneur et Mahdi, ce n’est point Mohammed Pacha Saïd qui a fait

mettre à mort tes messagers; c’est moi, en ma qualité de commandant de

la forteresse, et parce que je considérais tes hommes comme rebelles;

ainsi que tu l’as dit, j’ai eu tort.»

«Je ne vous demande point compte de vos actions, répondit le Mahdi,

mes messagers ont atteint leur but. En me quittant pour porter mon

message, ils ont exprimé le désir de mourir en martyrs. Leur prière a

été exaucée. Dieu le Miséricordieux les a entendus et, en ce moment,

ils jouissent du bonheur éternel. Dieu, fortifie-nous, afin que nous

puissions suivre leurs traces.»

Tandis que le Mahdi s’entretenait de la sorte avec ses prisonniers,

ses troupes occupaient la forteresse. Abou Anga prit avec ses soldats

possession des casernes, du magasin aux poudres, et des bâtiments du

Gouvernement; les autres émirs s’établissaient dans les plus belles

maisons, celles des officiers, des marchands, etc.

Alors seulement, le Mahdi fit conduire par Ereg les prisonniers dans

les maisons qu’ils occupaient dans la forteresse.

Le gouverneur fut prié d’indiquer l’endroit où étaient cachés ses

trésors que l’on croyait considérables. Mais Mohammed Pacha se défendit

de posséder quoi que ce fut. On le ramena au Mahdi auquel il renouvela

ses dénégations, déclarant ne posséder absolument rien.

Cependant, Ahmed woled Soliman, sur l’ordre du Mahdi, avait interrogé

les serviteurs de Mohammed Pacha et appris l’endroit où était caché le

trésor. Il revint communiquer secrètement à son maître le résultat de

ses recherches.

Celui-ci, connaissant alors le secret de son prisonnier, lui parla en

ces termes en présence de l’espion Ahmed woled Soliman:

«Tu m’as juré fidélité par un serment sacré; pourquoi refuses-tu de

me donner ta fortune? C’est un péché! Espères-tu donc pouvoir réunir

d’autres richesses?»

«O Mahdi! répliqua Mohammed Pacha, je n’ai commis aucun péché et ne

possède aucun argent; je ne puis rien te donner; fais de moi ce que bon

te semblera!»

«Tu me crois donc encore un homme comme tous les autres, s’écria le

Mahdi, sache que je suis le Mahdi el Monteser; le Prophète m’a révélé

que ta fortune est cachée dans ton appartement. Ahmed woled Soliman, va

dans sa chambre, soulève les briques de la paroi du côté gauche, tu y

trouveras le trésor de ce Turc, et tu me l’apporteras ici!»

Soliman sortit, Mohammed Pacha s’assit auprès du Mahdi; toujours fier,

bien qu’il ne put douter que son trésor était découvert, et ne pouvant

se résoudre à s’excuser de son mensonge, il écoutait, sans s’y mêler,

la conversation dont il était l’objet.

Soliman ne tarda pas à reparaître; des hommes derrière lui portaient

une caisse de métal que l’on amena devant le Mahdi; on l’ouvrit: elle

était pleine de pièces d’or. La caisse contenait, à ce qu’on m’a

raconté, 7000 guinées.

«Mohammed Saïd, dit alors le Mahdi, tu m’as trompé. Pourtant, je te

pardonne: Ahmed, porte cette somme dans le «Bet el Mal» (cuisse d’état

où l’on mettait tous les revenus) et distribue-la à ceux qui en ont

besoin.»

«Toi, qui prêches le renoncement aux biens de ce monde, tu me prends

mon trésor pour l’employer suivant tes caprices», s’écria Mohammed

Pacha en se levant et en s’éloignant tranquillement. Le Mahdi le

regarda et fronçant le sourcil: «Di ma bijenfa ma ana» (celui-ci ne

vaut rien pour nous) dit-il à voix basse.

Ahmed bey Dheifallah, l’ami de Mohammed Pacha, avait assisté à toute la

scène.

Le Mahdi se tourna vers lui, et l’invitant à rester fidèle et juste:

«Ne cherche pas, lui dit-il, à imiter ton ami dont le cœur est fermé;

sois juste à mon égard et tu verras tous tes desseins s’accomplir.

J’avais fait donner le même avis à ton frère Abdullahi; malgré cela il

s’est rallié aux Turcs et a combattu contre moi. Dieu le Miséricordieux

l’a réduit en poussière avec ceux dont il avait embrassé la cause. Toi,

Ahmed, sauve ton âme! Reste fidèle et tu goûteras après la mort les

joies divines, car le Seigneur te prendra avec lui dans le ciel!»

«Mahdi! répondit Ahmed woled Dheifallah, dans un ciel où n’est pas mon

frère, je ne veux pas être non plus.»

Et, se levant, il quitta l’assemblée.

Le Mahdi garda le silence; à la fin il signifia aux membres présents

que la réunion était finie. Tous se hâtèrent d’aller répandre la

nouvelle du miracle que leur maître venait d’accomplir. Quelques

minutes après, l’on savait partout que le Prophète était apparu au

Mahdi et lui avait révélé l’endroit où était caché l’or de Mohammed

Pacha: nouvelle preuve éclatante que Mohammed Ahmed était bien le Mahdi

el Monteser!

Pour montrer qu’il était droit, bon et juste, il donna à Soliman

l’ordre de veiller à ce que ni Mohammed Saïd, ni Ahmed Dheifallah, ni

Ali bey Chérif, ni aucun de leurs officiers manquassent de vêtements ou

d’argent.

Puis il expédia des circulaires par tout le pays, annonçant aux fidèles

qu’il ne combattait que pour la sainte cause et les invitant à se

joindre à lui pour la défense de la religion. Il leur parlait du néant

des choses d’ici-bas et les engageait à craindre Dieu.

Il rendit des lois plus dures que celles édictées avant lui contre

les fêtes impies qui se célébraient à l’occasion des mariages; contre

l’abus du tabac et des liqueurs fortes, faisant comprendre que ses

victoires ne l’avaient pas rendu orgueilleux et qu’il poursuivait

seulement l’accomplissement de sa mission divine!

CHAPITRE VII.

Lutte contre le Mahdisme au Darfour.

Expédition contre Shakka.—Bataille de Omm Waragat.—Après la

bataille.—Assiégés dans la zeriba.—Retraite sur Dara.—Episodes du

voyage.—Arrivée à Dara.—Maladie et mort de Gottfried Rott.—Envoi

d’émissaires secrets au Kordofan.—Difficultés avec la garnison

d’El Fascher.—Révolte des Arabes Mima.—J’apprends la chute d’El

Obeïd.—Mort du sheikh Arifi.—Campagne contre les Arabes Mima et les

Arabes Khawabir.—Tentative de désertion.—Découverte d’un complot

parmi les troupes à Dara.—Mes officiers et mes hommes mettent notre

défaite sur le compte de ma religion.—Je me décide à adopter en

apparence la religion musulmane.—Je décide d’envoyer Zogal bey à

El Obeïd.—Ma campagne contre les Beni Halba.—Bichari bey.—Sa

mort.—Situation au Darfour.

J’étais arrivé à Hachaba; point de ralliement convenu, après avoir

fait de mon mieux pour organiser une force capable d’opérer avec

succès contre Madibbo. J’avais réussi à engager les Gellaba à se

joindre personnellement à moi ou à me donner leurs Basingers. J’avais

demandé aide à Zogal bey qui me fournit plus de deux cents Basingers;

moi-même je possédais un certain nombre d’esclaves qui connaissaient

le maniement des armes. Je réengageai le major Sharaf ed Din,

ex-commandant des Basingers à Kolkol qui avait été destitué par Nur

Angerer ainsi qu’un certain nombre d’officiers Djaliin qui avaient

autrefois servi avec Zobeïr Pacha. Les tribus que j’avais appelées pour

porter secours au Gouvernement étaient arrivées. Mes forces pouvaient

donc comprendre les effectifs suivants:

L’infanterie régulière armée de Remington, 550 hommes; les Gellaba qui

m’avaient accompagné, 200 hommes; les Basingers, sous le commandement

de Sharaf ed Din secondé par les chefs en second, Abd er Rasoul, sheikh

Khoudr Ombetti, Mangel Medine, Hasan woled Satarat, Sultan Abaker el

Begaoui, Soliman woled Farah, Moslim woled Kabachi et d’autres, 1300

hommes; en tout 2050; ajoutez à cela environ 100 hommes de cavalerie

armés de fusils. J’avais donc à peu près au total 2150 fusils et un

canon se chargeant par la bouche et 13 artilleurs. Les tribus de Bégou,

Birket, Zagawa (au sud du Darfour), Messeria, Tadjo, et quelques

Maalia, hostiles au sheikh Abou Salama, m’avaient amené un contingent

de 6000 hommes armés de lances et 400 chevaux.

La garnison laissée à Dara comprenait 400 hommes d’infanterie, 7 canons

et leurs servants, 30 chevaux, 250 Basingers sous le commandement

de Zogal bey qui depuis la mort de Emiliani administrait comme

vice-gouverneur le district de Dara. J’avais laissé avec lui le Suisse

Gottfried Rott et j’avais chargé ce dernier de me renseigner exactement

sur tout ce qui se passerait. Ce Rott autrefois maître d’école à Siout

avait découvert quelques années auparavant une caravane d’esclaves

qui se rendait en contrebande par la route de Arbaïn en Egypte; sur

ces indications le Gouvernement arrêta le convoi. Rott reçut pour

ce fait une lettre de félicitations de M. Gladstone; la société

anti-esclavagiste lui exprima sa reconnaissance et le Gouvernement

égyptien le nomma inspecteur du service de répression de la traite

des esclaves et me l’envoya au Darfour, avec ordre de lui assigner

Shakka comme centre de ses opérations, mais Rott n’arriva que très

peu de temps avant l’ouverture des hostilités et l’interruption des

communications postales; je me vis donc forcé de le retenir à Dara. Il

comprit bien vite que la situation était assez grave pour m’autoriser à

le prier de renoncer momentanément au service que le Gouvernement lui

avait assigné afin de ne pas surexciter davantage des esprits que les

troubles environnants agitaient trop déjà. Comme il possédait bien la

langue arabe, je le chargeai de surveiller secrètement Zogal bey et ses

parents et d’observer quels étaient leurs rapports avec les rebelles.

A la fin d’octobre, je me mis en marche avec toute ma colonne. Le pays

des Risegat étant couvert d’épais buissons et de forêts, je devais me

tenir sur mes gardes, éviter toute surprise, toute attaque et marcher

de manière à éviter que toute ma petite armée ne s’avançât en désordre

et ne tombât dans quelque embuscade.

Le tableau ci-contre donnera une idée exacte de l’ordre dans lequel

nous marchions vers Shakka. L’avant-garde consistait en 50 cavaliers

armés de fusils, 400 hommes de l’infanterie régulière formaient le

point de résistance de ma troupe. Les troupes étaient disposées en un

carré de 100 hommes sur chaque face; sur chacun des côtés marchaient

200 Basingers de sorte que le carré en réalité comprenait quatre faces

de chacune 300 hommes. Au centre du carré s’avançaient les canons

chargés à dos de chameaux; avec eux marchaient les bêtes de somme

portant les munitions, les fusils, etc. Je marchais en avant du carré

avec une petite troupe de 90 hommes armés de Remington, suivi de 20

cavaliers armés de fusils. Sur les flancs, à 600 pas de distance

environ, 2000 porteurs de lances flanqués en plus à leur tour de 200

Basingers que protégeaient encore 150 Arabes à cheval. L’arrière-garde,

marchant à 800 pas en arrière du carré se composait de 2000 porteurs

de lances, suivis de 60 hommes de l’infanterie régulière, de 300

Basingers, de 30 cavaliers armés de fusils et enfin de 100 cavaliers

arabes qui restaient. Les Basingers qui marchaient sur les flancs

étaient accompagnés de trompettes. L’arrière-garde était plus forte que

les flanqueurs et comptait 390 fusils, car on pouvait être sûr que,

fidèles à leurs habitudes, les tribus arabes attaqueraient d’abord nos

derrières.

[Illustration: Ordre de marche avant le combat de Omm Waragat sur la

route de Shakka.]

Les Basingers et les porte-lances qui protégeaient les flancs pouvaient

en cas d’attaque résister assez longtemps pour me permettre d’arriver

avec un renfort pris, s’il était nécessaire, parmi les hommes de

l’infanterie régulière qui formaient le carré central.

L’arrière-garde qui avait à veiller sur les chameaux dont la charge

était un peu en désordre, qui devait aussi être constamment sur le

qui-vive pour se garder des maraudeurs et qui en outre était plus

exposée à une attaque inattendue, l’arrière-garde dis-je, avait un

service des plus pénibles et chaque jour je faisais relever les hommes

chargés de ce poste périlleux; les lanciers qui avaient passé une

journée à l’arrière-garde se portaient le lendemain sur le flanc droit

de la colonne; les hommes du flanc droit allaient occuper le flanc

gauche et ceux-ci se rendaient à l’arrière-garde. Il en était de même

pour les 60 hommes d’infanterie et les 300 Basingers.

J’espérais de cette manière atteindre Shakka sans trop d’encombre.

Une fois là j’y construirais un fort, l’armerais des canons que je

possédais et y laisserais une petite garnison. Pour moi je ferais

quelques excursions dans la contrée, à la recherche de Madibbo tandis

que les lanciers pourraient s’occuper à enlever le bétail des Risegat.

A notre arrivée à Deen nous trouvâmes une grande quantité de blé

emmagasinée dans les huttes du nouveau village que venait de

reconstruire Madibbo. Le poste qu’il y avait laissé fut, après une

courte résistance, tué ou dispersé, et nous nous établîmes dans notre

ancien camp. Le tombeau d’Ali woled Fadhl Allah avait été ouvert par

la main des hommes; son crâne avait été exhumé et ses ossements jetés

à tous les vents. Les Arabes avaient sans nul doute profané sa tombe,

bien que nous l’eussions entourée d’une forte haie d’épines pour la

protéger; ils avaient emporté le linceul et abandonné le corps aux

hyènes!

Je fis distribuer à mes hommes le blé trouvé dans le village; ils

avaient donc ainsi une provision suffisante pour quelques jours. Et

comme je désirais marcher immédiatement sur Shakka, j’envoyai au

préalable deux espions arabes Risegat qui, à la suite de différends

avec leurs familles s’étaient établis depuis de longues années dans

le Darfour. Ils avaient pour instructions de s’enquérir de la route

où nous trouverions de l’eau en quantité suffisante et, si possible,

de découvrir l’endroit où Madibbo avait concentré ses forces. Le

lendemain, des cavaliers de l’ennemi se montrèrent autour de notre

camp, ils venaient sans doute en reconnaissance, et se tinrent à une

distance respectueuse.

Trois jours après mes deux hommes revinrent m’annoncer que la route

était bien pourvue d’eau; que les Arabes avaient emmené leurs troupeaux

au sud de Shakka où Madibbo avait aussi rassemblé ses forces; ils

n’avaient pu se procurer d’informations plus précises.

Je donnai le signal du départ. Mes hommes étaient dans les meilleurs

dispositions, riant, plaisantant, se partageant d’avance le butin, les

femmes de Madibbo et de ses sheikhs, d’après l’exemple du Mahdi. Bien

que je fusse absolument sans aucune crainte pour ma petite armée, je

désirais vivement cependant atteindre Shakka sans être attaqué. Je

souffrais de la fièvre et remis momentanément le commandement de la

colonne à Sharaf ed Din effendi, qui se tint constamment à mes côtés.

Le jour suivant, laissant à l’ouest Kindiri, nous venions de faire

halte, quand on signala l’approche des cavaliers ennemis: on sonna

l’alarme. Chacun rejoignit aussitôt son poste. Malgré la faiblesse où

me mettait la maladie, je me portai à l’arrière-garde d’où l’apparition

des rebelles avait été signalée. On apercevait à une assez grande

distance quelques centaines de cavaliers; comme la plupart d’entre eux

se dissimulaient derrière des buissons, il était impossible d’évaluer

exactement leur nombre. Je donnai aux flanqueurs l’ordre de m’appuyer

et je me jetai avec la cavalerie régulière et les cavaliers arabes

au devant des assaillants. Une escarmouche s’ensuivit. L’ennemi tint

bon et conserva sa position, je dus néanmoins avancer un peu, pour

permettre à mes hommes de renfort d’entrer en scène. Notre tir était

excellent et nos fusils tuèrent ou blessèrent quelques cavaliers; les

autres aussitôt battirent en retraite. Nous nous emparâmes de six

chevaux, ce qui compensait à peu près les sept que nous avions perdus;

deux de nos hommes avaient été tués et nous avions plusieurs blessés.

Les pertes des Risegat, dans cette petite escarmouche, devaient être

considérablement plus grandes, mais nous ne pûmes nous en rendre

exactement compte, étant dans l’impossibilité de prolonger davantage

une poursuite qui nous avait déjà entraînés loin de notre troupe plus

que ne le commandait la prudence.

Nous revinmes donc à l’endroit où le gros de la colonne attendait et,

comme il était encore de bonne heure, et qu’on y voyait encore assez

clair, je fis reprendre la marche.

Le soir, nous nous arrêtions dans le voisinage de Omm Waragat. Quoique

la fièvre ne m’eut pas quitté, je donnai des instructions pour faire

reprendre le lendemain la marche dans le même ordre. A la pointe du

jour, nous levions le camp et, après une marche de deux milles, nous

arrivions à un endroit découvert et marécageux au sud-est duquel se

voyaient quelques petites huttes, telles que les élèvent les esclaves

des Risegat qui travaillent dans les champs.

L’avant-garde eut bientôt fait de traverser le marais et d’atteindre

les huttes. Je m’y rendis aussi avec mon détachement, pendant que

les hommes du carré s’occupaient à pousser et à tirer les animaux

qui enfonçaient à chaque pas dans le sol détrempé. A ce moment,

j’entendis l’arrière-garde et immédiatement après le flanc gauche

donner le signal d’alarme. Quelques coups de feu éclataient. Ordonnant

à l’avant-garde de maintenir sa position près des huttes, je me

portai au galop vers le flanc gauche du carré, suivi de mes 90 hommes

armés de Remington qui couraient au pas gymnastique. En arrivant à

l’arrière-garde je constatai qu’il était déjà trop tard. Les Basingers

et les réguliers, après la première salve, n’avaient pas eu le temps

de recharger leurs armes; l’ennemi fondait sur eux et, écrasés par

des milliers d’Arabes à demi-nus, ils se repliaient en désordre vers

le centre de la colonne, et avaient presque atteint la ligne de fond

du carré; quoique prêts à faire feu, les hommes du carré hésitaient,

craignant d’atteindre dans la mêlée aussi bien les amis que les ennemis.

Je fis sonner «formez le carré» et «feu rapide», quoique je courusse

moi-même le risque d’être tué puisque je me trouvais à la hauteur du

dernier rang du flanc gauche.

La ligne d’arrière du carré tira bien quelques coups de fusil mais

ne put réussir à repousser les assaillants. Déjà l’arrière-garde et

l’ennemi étaient aux prises, le carré commençait à céder; mes 90

tireurs se mirent alors «à genoux» et ouvrirent sur l’ennemi un feu

nourri qui obligea les Arabes à reculer et à diriger leur attaque

contre les lanciers dispersés du flanc droit. Cependant ceux d’entre

eux qui, à la suite de l’arrière-garde avaient pénétré dans le carré

firent de grands ravages parmi les Basingers qui ne pouvaient faire

usage de leurs fusils à double canon; l’infanterie n’avait pas même

eu le temps de mettre baïonnette au canon tant l’attaque avait été

soudaine. Cependant les Arabes engagés dans le carré furent tous tués.

Les flanqueurs attaqués à la fois en arrière et de côté eurent plus

à souffrir que le carré lui-même; ils se dispersèrent complètement

et s’enfuirent dans toutes les directions. Des centaines d’entre eux

furent pris et tués par les cavaliers Risegat embusqués dans la forêt.

L’action dura à peine 20 minutes, et pourtant dans un espace de temps

si court, nous eûmes à subir des pertes considérables.

Fort heureusement l’ennemi s’était mis à la poursuite des flanqueurs

dispersés dans la campagne; et nous avions réussi, grâce au feu de

mes tireurs, à le repousser du carré, mais hélas! au prix de quels

sacrifices! Ceux de mes hommes qui s’étaient couchés à mon commandement

n’avaient pas été très éprouvés, mais les Basingers, troupe fort

indisciplinée et qui pour la plupart, ne comprenaient pas les

sonneries, avaient terriblement souffert; presque tous nos chameaux

avaient été tués. Au moment où la confusion était à son comble,

j’aperçus un Arabe qui se sauvait en emportant le sac rouge d’un

canonnier; ce sac contenait toute notre provision de mèches à canon.

Mais l’Arabe ne se doutait guère que son butin eut pour lui une si

mince valeur.

«Kir, dis-je à un jeune nègre qui se trouvait près de moi, et ne me

quittait jamais, si vraiment tu es aussi brave qu’on le dit, va et

rapporte moi le sac rouge! voici mon cheval», et, mettant pied à terre,

je l’aidai à sauter en selle.

Il saisit une lance et courant à toute bride, revint au bout de

quelques minutes avec le sac rouge et sa lance plus rouge encore.

Les derniers ennemis avaient disparu dans le lointain. Je fis sonner

le rassemblement, quelques centaines d’hommes seulement répondirent

à l’appel, je les partageai en deux groupes; la moitié prit la garde

tandis que les autres recueillaient les munitions et les armes de

ceux qui étaient tombés. Ils les chargèrent sur les chameaux qui nous

restaient et allèrent les déposer dans le petit village voisin. Situé

sur un terrain sablonneux et ondulé, cet endroit nous permettait de

surveiller les alentours et n’offrait aucun abri à l’ennemi qui nous

aurait attaqués. Avant qu’il fut midi, nous avions ramassé assez de

buissons d’épines pour nous construire une solide zeriba qui nous

protégeait. Ce travail fini, nous pûmes enfin nous occuper des blessés.

Quelques-uns d’entre eux avaient réussi, pendant que nous élevions la

zeriba à se traîner jusqu’à nous; le reste y fut apporté à son tour et

nous fîmes de notre mieux pour soulager leurs souffrances.

Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, le terrain était jonché de

cadavres; par places ils étaient entassés comme si on les eut déposés

les uns à côté des autres.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 17 / 25 段