«A la faveur des ténèbres, nous quittâmes, sans être vus ni entendus,

le pays occupé par l’ennemi, et lorsque le soleil se leva, nous nous

trouvions à la frontière sud-ouest des Maalia. Nous fîmes halte.

«Cependant, harcelés par la peur, nous nous remîmes bientôt en route.

Les femmes les plus vigoureuses conduisaient les chameaux par la

bride; les plus faibles, ainsi que les enfants, se tenaient assis sur

les caisses de munitions. Nos chameaux étaient frais et dispos, car

ils avaient pu longuement se reposer avant notre départ. Nous avions

100 fusils à notre disposition et nous évitions les parages habités;

chacun de nous avait des vivres suffisants pour trois ou quatre jours.

Comme il n’y a pas d’eau dans la région, nous étanchions notre soif,

comme le font les indigènes, en buvant le jus des melons d’eau qui

croissent là en abondance. Vers midi, nous fûmes attaqués par quelques

cavaliers Risegat, appuyés de quelques Maalia. Avec l’aide de Dieu, qui

n’abandonne jamais les croyants, nous en mîmes quelques-uns hors de

combat; si bien que ces gens qui croyaient avoir beau jeu contre nous

furent contraints de prendre la fuite.

«Nous ne campâmes, à part une courte halte, qu’après le coucher du

soleil, et nous établîmes une petite haie d’épines, pour nous protéger

pendant la nuit contre une nouvelle attaque; mais tout se passa

tranquillement. De bonne heure, le lendemain, nous reprîmes notre

route, harcelés encore par les ennemis; les habitants des villages

voisins s’étaient joints aussi aux rebelles. Dieu nous donna la force

et le courage: autant de fois nous fûmes attaqués, autant de fois nous

repoussâmes l’ennemi, et enfin après une pénible marche de huit jours,

nous atteignîmes Taouescha. Là, nous étions en sûreté. Les Gellaba,

emmenant leurs femmes et leurs enfants, se séparèrent de nous et nous

comblèrent de remerciements; pour nous, nous nous hâtions d’arriver

ici. Remercions le Dieu tout-puissant, qui délivre le croyant de toute

peine!»

«Moi aussi, dis-je, je remercie Dieu de ce que vous êtes sauvés. Votre

position m’a causé beaucoup d’angoisse. Mais comment vont les affaires

à Taouescha et comment se porte Abo bey el Bertaoui, le juge militaire?»

«Il se porte à merveille et parait toujours fidèle au Gouvernement;

mais on commence déjà à ne plus lui obéir et, tôt ou tard, si des

nouvelles favorables n’arrivent pas du Kordofan, il finira par se

joindre aux rebelles. Pour le moment, le voisinage de la forteresse

d’Omm Shanger (distante d’environ 130 kilomètres), le tient encore en

bride.»

Je remerciai de sa prudence et de sa bravoure Ali Agha Djoma; c’était

un indigène originaire des montagnes de Tekele mais qui avait appris

son métier de soldat au Caire. Comme il n’était que lieutenant, je le

promus au grade de lieutenant supérieur.

Le lendemain je fis conduire Mansour effendi Hilmi sous escorte à

Fascher; car il n’y avait à Dara aucun officier qui lui fut supérieur

en grade. J’envoyai mes instructions au commandant de la place,

Saïd bey Djouma, lui prescrivant de traduire Hilmi en justice sous

l’inculpation d’abandon de matériel. En même temps je demandai qu’on

m’envoyât de Fascher 200 hommes d’infanterie, des munitions et du plomb.

Des nouvelles nous étaient parvenues dans l’intervalle. Madibbo, à

la tête des Basingers qu’il avait de nouveau réunis, était retourné

à Deen, où il avait fait élever de nouvelles huttes de paille pour

remplacer celles que nous avions incendiées. Mohammed Abou Salama avait

quitté définitivement le pays et était parti pour le Sud. Il avait eu

une entrevue avec Madibbo, et tous les deux avaient conclu avec des

serments solennels une alliance offensive et défensive.

Le jour de notre arrivée à Dara, j’avais envoyé à Kallaka le fidèle et

brave sheikh Arifi et ses compagnons. Arifi ne voulait absolument pas

me quitter et ne partit qu’après que je l’eus assuré qu’il pourrait

venir à Dara avec sa famille, si sa tribu, les Habania, se révoltait,

comme c’était à prévoir, contre sa volonté.

Afin de ne pas laisser s’implanter dans la population la croyance que

j’assistais aux événements sans rien dire, j’envoyai le capitaine Ali

effendi Ismat avec environ 180 hommes d’infanterie à Hachaba, village

situé dans le pays de Mohammed Abou Salama, à deux journées au sud de

Dara; il avait ordre d’y attendre que j’eusse rassemblé nos troupes.

Les nouvelles reçues d’Omer woled Dorho étaient satisfaisantes; car,

partout où les rebelles se réunissaient, ils étaient battus par lui

avec l’aide des marchands d’Omm Shanger. Comme il disposait de plus

de 400 chevaux, il avait les mouvements plus rapides et pouvait ainsi

surprendre l’ennemi; bien qu’ayant eu quelques pertes à enregistrer,

il était jusqu’à présent resté toujours victorieux. Dans les districts

dépendants du Kordofan l’agitation cependant ne faisait que croître et

s’étendre, et il devint tout à fait impossible de rétablir le service

de la poste.

Je ne pouvais qu’envoyer des messagers isolés portant de courts

rapports chiffrés au Gouvernement; ces rapports toutefois, soit

trahison, soit arrestation du porteur ne parvenaient que rarement à

destination. Bien qu’il n’y eût maintenant rien à craindre pour Omm

Shanger, j’y laissai provisoirement Omer woled Dorho; j’espérais que,

si quelque jour l’on voulait pousser une pointe du Kordofan vers

l’ouest, Omer pourrait de son côté s’avancer vers l’est et se réunir

aux troupes du Kordofan, ce qui nous permettrait de dégager la route

suivie par les courriers postaux.

Zogal bey, qui se trouvait près de moi à Dara, faisait

consciencieusement son devoir et ne me donnait aucun nouveau motif

de méfiance. Il était cependant presque certain qu’il avait reçu des

lettres du Mahdi, son parent; mais il ne semblait pas avoir répondu

à ces lettres, au moins par écrit. En tous cas il était devenu plus

prudent et moi plus attentif et, je croyais n’avoir rien à craindre de

lui dans l’état actuel des choses au Darfour.

Pendant mon séjour à Dara, je déployai toute mon activité à enrôler des

soldats, des Basingers et à engager par des promesses les marchands et

leurs serviteurs à soutenir effectivement le Gouvernement. Je nommai

sandjak un ancien officier de la cavalerie irrégulière, Abd el Kadir

woled Asi et plaçai sous ses ordres la cavalerie de Dara. Je lui

enjoignis d’enrôler de nouveaux cavaliers, de manière à disposer au

bout de quelques jours d’environ 150 chevaux. En même temps j’écrivis

au sultan Abaker el Begaoui, au grand sheikh des Birket, aux Messeria

et à d’autres tribus amies de se tenir prêts à me suivre à Shakka.

J’avais fait emprisonner Abd er Rasoul Agha qui, avec Mansour effendi,

avait abandonné le convoi de munitions, mais je lui rendis la liberté,

car j’avais besoin de gens utiles et les bonnes qualités ne lui

manquaient pas. Il avait largement fait ses preuves dans les combats

précédents et s’était toujours montré un guerrier sinon extraordinaire,

du moins suffisant. Je lui rendis donc le commandement de ce qui lui

restait à Dara de ses anciens Basingers, avec l’ordre de faire de

nouvelles levées.

Je fis mettre en état les fusils qui se trouvaient dans les magasins,

pour la plupart fusils à percussion à double canon, et les distribuai

aux nouveaux soldats. On disposait de munitions suffisantes pour

l’expédition projetée, mais les vivres laissés à Dara étaient très

réduits; aussi avais-je écrit, en envoyant Mansour effendi, à Saïd bey

Djouma et avais-je demandé à ce dernier de m’expédier promptement de

nouvelles provisions.

Environ 15 jours après l’envoi de mes ordres à Fascher, je reçus la

nouvelle que 100 hommes d’infanterie étaient en route; ils arrivèrent

le lendemain. Leur capitaine, Saïd el Fouli, un brave Soudanais,

m’apportait des lettres de Saïd bey Djouma. Celui-ci m’annonçait

qu’il était impossible pour le moment de trouver dans le voisinage de

Fascher les chameaux nécessaires pour le transport des munitions, c’est

pourquoi il ne m’envoyait provisoirement que 100 hommes d’infanterie

comme renfort. Les 100 autres partiraient, aussitôt qu’il aurait réuni

les chameaux, et serviraient d’escorte à la colonne de munitions.

Il était à prévoir que dans ces conditions les munitions se feraient

attendre encore longtemps. Mais je ne voulais pas rester davantage

inactif à Dara. Je quittai donc cette ville et me rendis à Hachaba,

que j’avais désigné comme lieu de rendez-vous aux tribus qui devaient

m’accompagner dans l’expédition.

CHAPITRE VI.

Siège et chute d’El Obeïd.

Marche du Mahdi contre El Obeïd.—Premier assaut de la ville.—Chute

de Delen; les missionnaires sont réduits en captivité.—Siège et chute

de Bara.—Famine à El Obeïd.—Reddition de Saïd Pacha.—Son entrevue

avec le Mahdi.—Un miracle du Mahdi.

Enhardi par les victoires de ses partisans sur les troupes

gouvernementales et cédant à l’invitation des notables de la ville,

Elias Pacha à leur tête, le Mahdi quitta Gebel Masa (autrefois Gedir)

et marcha sur El Obeïd. Des milliers de fanatiques, de marchands

d’esclaves et d’esclaves errants et sans moyens d’existence se

joignirent à lui.

Arrivé à Kaba le 3 septembre 1882, il envoya aussitôt les nombreux

cavaliers arabes de son armée à El Obeïd pour contraindre les indigènes

habitant en dehors de la ville à faire cause commune avec lui ou

tout au moins à reconnaître son autorité. En même temps, il délégua

à Mohammed Pacha Saïd, Gouverneur du Kordofan, deux hommes pour le

sommer de se rendre. Connaissance fut donnée aux officiers rassemblés,

du message du Mahdi. La lecture finie, Mohammed bey Iscander, appuyé

par la plupart des officiers, proposa qu’on pendit haut et court les

porteurs d’une missive aussi arrogante. Mohammed Saïd s’y opposa

tout d’abord; il finit cependant par se rallier à la majorité et fit

exécuter les deux Mahdistes le 5 septembre.

Les émissaires envoyés secrètement par le Mahdi auprès de la population

d’El Obeïd eurent un meilleur sort et plus de succès. En effet, la

plus grande partie des habitants quittèrent la ville pour se joindre

au Mahdi. Cette résolution provenait surtout de leur haine personnelle

contre ceux qui étaient à la tête du Gouvernement, notamment contre

Mohammed Saïd et Ahmed bey Dheifallah; en outre, la raison qui amenait

de toutes parts au Mahdi tant de partisans résidait surtout dans le

sentiment qu’on avait de la faiblesse du Gouvernement.

Le Mahdi écrivait à tous d’abandonner simplement ce qu’ils possédaient

et de venir à lui tels qu’ils se trouvaient; leurs biens leur seraient

rendus après la prise d’El Obeïd. Ainsi fut fait et dans la nuit du 5

au 6 septembre les habitants quittèrent la ville et se rendirent au

camp des rebelles.

Mohammed Pacha avait suivi les conseils de Dheifallah et partagé la

ligne de défense en plusieurs sections, considérant comme sans danger

pour lui le quartier des marchands.

Lorsque, le 6 septembre au matin il trouva cette partie de la

ville abandonnée, il ordonna aux soldats, de transporter dans les

granges de la place tout le blé amassé dans les maisons; les soldats

s’empressèrent d’obéir, tout heureux de trouver une occasion de

s’approprier tout ce qu’ils purent des biens laissés par les fugitifs.

Le Mahdi fit une courte proclamation, appelant ses partisans à la

guerre sainte, et leur promettant les biens terrestres dans ce monde et

les joies célestes dans l’autre.

Dans la matinée du vendredi, 8 septembre, les hordes sauvages du Mahdi

se dirigèrent en masses compactes vers El Obeïd. Elles n’étaient armées

que de lances et d’épées, ne voulant pas vaincre avec d’autres armes.

Les autres instruments de guerre pris sur Rachid bey et Shellali

avaient été laissés à Gebel Masa.

Mais bien que les Remington des soldats fissent un effet merveilleux

sur les assaillants qui étaient abattus par milliers; les fanatiques,

altérés de sang et de butin, et marchant sur des monceaux de cadavres,

franchirent d’assaut les remparts, trop peu élevés, et pénétrèrent

dans la ville. En ce moment critique, le premier major Nesim effendi,

un Tcherkesse gardant un sang-froid admirable, fit donner le signal

de «montez». Toutes les trompettes retentirent; en un instant, les

soldats se trouvaient sur les toits des maisons qui ne se composaient

guère que d’un rez-de-chaussée et sur la terrasse de la caserne; de là,

ils ouvrirent un feu meurtrier sur les Mahdistes. Ceux-ci ne pouvant

atteindre avec leurs lances et leurs épées les soldats debout sur les

toits, furent tués par milliers, prirent la fuite hors des remparts et

ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés hors de la portée des

balles.

La première attaque pour laquelle l’ennemi fanatisé avait réuni toutes

ses forces était donc brillamment repoussée par la vaillante garnison

d’El Obeïd. Le frère du Mahdi, Mohammed, le frère du calife Abdullahi,

Youssouf, étaient au nombre des morts et avec eux le premier cadi et de

nombreux émirs (chefs).

Le Mahdi lui-même s’était pendant l’attaque tenu à l’écart, derrière

une ferme isolée, hors de portée des coups de feu. Ah! si Mohammed

Pacha Saïd avait suivi les pressants conseils d’Ahmed bey Dheifallah,

et avait exécuté une sortie pendant la mêlée générale, peut-être,

probablement même, il aurait anéanti d’un coup, d’un seul coup toute

la révolution, en tuant le Mahdi lui-même. Mais, Mohammed Pacha se

contenta du succès remporté, ne croyant pas que le Mahdi put rassembler

de sitôt une armée aussi considérable, et comptant bien que Khartoum

lui enverrait les secours promis depuis si longtemps.

Le Mahdi comprenant fort bien qu’un insuccès pouvait anéantir la foi

qu’il avait su inspirer et ruiner son influence, quitta Kaba, où il

s’était d’abord rendu pour organiser une attaque contre la garnison de

Gensara, ville éloignée d’une portée de canon d’El Obeïd. Il envoya

prendre à Gebel Masa les armes à feu qui y avaient été laissées.

Tandis qu’il campait sous les murs d’El Obeïd, avec la plus grande

partie de ses partisans, les habitants du pays qui s’étaient joints

à lui, étaient partis guerroyer contre les postes et les stations du

Gouvernement.

Gebel Delen, ainsi que la mission catholique de l’Afrique centrale

créée en cet endroit, une huitaine d’années auparavant, et que

protégeait un détachement de 80 soldats environ, se trouvait depuis

longtemps déjà dans une situation difficile. Dans sa marche sur El

Obeïd, le Mahdi envoya Mek Omer, un de ses partisans, pour s’emparer

de la garnison de Delen, ou la massacrer. Les missionnaires, le Père

Joseph Ohrwalder dont j’ai déjà parlé et l’Italien Luigi Bonomi,

avaient l’intention de se réfugier à Faschoda avec les sœurs et les

serviteurs nègres. Mais ils furent empêchés de mettre leur projet à

exécution par le commandant même de la garnison qui, retenu par la

terreur, n’eut même pas le courage de battre en retraite et préféra se

rendre avec ses soldats. Les deux malheureux missionnaires ne pouvant

pas traverser seuls un pays au pouvoir de l’ennemi, durent aussi se

rendre; leur modeste avoir fut confisqué et on les envoya à El Obeïd,

où le Mahdi essaya de les convertir à l’islamisme, ainsi que les sœurs.

Mais, reconnaissant l’inutilité de sa tentative, il les fit traîner le

lendemain au milieu d’une foule immense qui remplissait l’air de cris

et de hurlements jusque sur la place où, entouré de ses califes, le

Mahdi devait passer ses troupes en revue. Les malheureux attendaient la

mort quand, après de longues angoisses, on leur annonça que le maître

leur faisait grâce. On délibéra longtemps sur ce qu’on ferait de leurs

personnes. Enfin, on les remit contre reçu à un Syrien Georgi Stambouli

qui était venu d’El Obeïd se joindre aux partisans du Mahdi.

C’est à cette époque qu’apparut dans le ciel une grande comète. Les

habitants du Soudan virent là le signe de l’anéantissement du régime

actuel, et le Mahdi sut tirer habilement parti de l’apparition du

météore.

Le Gouvernement avait organisé une expédition composée de 2000 hommes

environ, sous le commandement d’Ali bey Lutfi, pour se porter au

secours de Bara et d’El Obeïd. L’expédition attaquée par les Djauama

sous les ordres du sheikh Mohammed Rahma, et incapable de se défendre,

les soldats ayant été privés d’eau depuis de longues journées, fut

complètement détruite; 200 hommes à peine purent s’enfuir jusqu’à Bara

et y apporter la triste nouvelle.

El Daïara, ville située à l’est d’El Obeïd, fut attaquée vers la

même époque. Le premier assaut de l’ennemi fut repoussé; mais la

garnison était trop faible, et la place finit par capituler. Cela se

passait à la fin de septembre. Bara eut le même sort. Sa vaillante

garnison, après une longue et héroïque défense, dut se rendre à l’Emir

Abd er Rahman woled Negoumi qui commandait les assaillants. Parmi

les prisonniers se trouvaient le commandant Sourour effendi, Nur

bey Angerer et Mohammed Agha Shapo, les anciens défenseurs d’Ashaf.

La garnison avait été du reste décimée par la maladie et par la

misère, les provisions de blé ayant été détruites par un incendie au

commencement de janvier 1883.

Les captifs furent conduits à Gensara où le Mahdi se fît présenter les

chefs militaires et les chefs de tribus. Il leur accorda leur grâce.

Sourour Agha, Abyssin d’origine, mais pieux mahométan, qui s’occupait

beaucoup plus de ses devoirs religieux que de ses devoirs militaires

et, que les soldats avaient surnommé sheikh ou fakîh Sourour, fut reçu

de la façon la plus amicale par le Mahdi qui lui fit restituer une

partie de ses biens. A Nur Angerer, un Dongolais comme lui, il adressa

d’aimables paroles et, faisant un brillant éloge de la bravoure de

Mohammed Shapo, il lui rendit de ce qui lui avait été pris, un cheval.

Quant à la troupe qui ne se composait que de nègres, elle fut envoyée

au calife Abdullahi, qui la mit sous le commandement de Hamdan Abou

Anga. Le rusé Mohammed Shapo qui était encore célibataire voulut

prouver au Mahdi qu’il était aussi pieux que brave et le pria de

bénir son mariage. Le Mahdi vit, dans cet acte, le résultat de son

enseignement religieux; il en fut tout heureux et donna à Shapo de

l’argent en même temps que sa bénédiction. Quelques jours plus tard

Shapo parut tout à coup devant le Mahdi et lui dit qu’il n’avait nul

besoin de l’argent qui lui avait été donné à l’occasion de son mariage,

car il était déjà séparé de sa femme. Le Mahdi, étonné, s’informa de

la raison d’une si courte lune de miel; à quoi Shapo répondit: «Elle

avait un grand défaut; on devait la forcer à prier et, une femme qui

ne prie pas, est pour moi une abomination». Le Mahdi, ravi d’une telle

piété, lui procura le moyen de se remarier, et lui fit don d’une somme

d’argent plus forte encore.

C’est ainsi que Shapo, qui ne s’était jamais soucié de la religion, sut

conquérir l’estime du Mahdi.

Plus tard, après la mort du Mahdi, je rencontrai un jour Shapo à Omm

Derman au moment de la fuite. Je lui rappelai alors sa «comédie».

Tristement, il me répondit: «Malgré tout le mal que le Mahdi a fait

pendant sa vie, c’était au fond un brave homme; on pouvait lui parler;

on pouvait lui demander quelque chose. Mais malheur à qui compte sur la

générosité du calife Abdullahi.»

Shapo avait raison.

La chute de Bara fut célébrée, au camp du Mahdi, par une salve

d’artillerie. Les habitants d’El Obeïd qui comptaient toujours recevoir

des secours ne s’expliquaient pas ce bruit insolite.

Mais, lorsqu’ils apprirent que Bara avait capitulé, ils commencèrent à

perdre courage. Les assiégés manquaient de vivres depuis longtemps,

et les prix de ce qu’on en trouvait étaient inabordables. On avait

malheureusement négligé de s’approvisionner à temps.

Le blé, objet de première nécessité, était presque entièrement consommé.

Un mois avant la reddition de la ville, l’erdeb duchn atteignait le

prix de 400 écus medjidieh et même à ce prix il était difficile de s’en

procurer. Seuls les plus riches pouvaient s’offrir de la viande de

vache ou de mouton, quelques-uns de ces animaux étant encore dans leurs

étables. Des chameaux maigres, décharnés, se vendaient 1500 écus et

plus encore. Une poule se payait 30 à 40 écus et un œuf 1 écu à 1 écu

et 1/2; la douzaine de dattes coûtait 1 écu. Le sel même menaçait de

manquer; quant au beurre, à l’huile de sésame, il était impossible de

s’en procurer. Quant aux soldats, où chercher des vivres? où chercher

des écus?

On comprendra aisément que l’état sanitaire était déplorable.

Pareils à des fantômes, les affamés se glissaient ça et là, dans

l’espoir de trouver quelque chose à manger. Les os d’animaux crevés

depuis des années furent pilés, bouillis dans de l’eau. Et même cette

nourriture—si on peut appeler nourriture un mets pareil—devenait

rare. De vieux souliers, des lanières de cuir des angarebs, tout en un

mot était cuit, bouilli et mangé. De jour en jour la misère augmentait.

La dysenterie, le scorbut, la fièvre commençaient à se répandre. Dans

les rues, on buttait contre des cadavres que personne ne voulait

enterrer. Attirés par l’odeur putride, les vautours se précipitèrent

sur cette proie et devinrent bientôt à leur tour un gibier recherché

par les indigènes et les soldats qui leur donnaient la chasse.

Bien que tenus au courant de la situation épouvantable où se trouvait

la ville, les Mahdistes cependant ne tentaient pas un nouvel assaut.

Ils n’avaient pas beaucoup à craindre une attaque de la part de la

garnison; c’est à peine si de loin en loin quelque cavalier se risquait

à monter un des rares chevaux qu’on gardait à la forteresse, et à aller

enlever une vache, un chameau ou un mouton qui avait eu l’imprudence

de s’approcher un peu trop en broutant, des remparts de la ville. De

ces cavaliers, le plus audacieux était le fils de la sœur d’Ahmed bey

Dheifallah, Abdallah woled Ibrahim, renommé pour sa bravoure et son

courage, et qui plus tard devait occuper un des postes les plus élevés

auprès du Mahdi. Alléchés par l’appât du gain, quelques Mahdistes

tentaient de faire entrer en contrebande, dans la ville affamée, des

vivres qu’on trouvait en abondance dans les environs. Ce manège dura

quelques jours. Mais l’affaire s’étant ébruitée, ils furent pris en

flagrant délit. On leur coupa les mains, pour faire un exemple et on

les leur pendit au cou. La situation épouvantable des assiégés devait

fatalement amener un relâchement dans la discipline; ce relâchement

se produisit en effet et les désertions devinrent de plus en plus

fréquentes.

Le Mahdi toujours bien informé, somma une seconde fois Mohammed Pacha

Saïd de se rendre. Il ne tenait pas à s’emparer par force d’El Obeïd,

et voulait éviter que le butin fut dispersé à tous les vents; il était

sûr que ce butin ne pouvait lui échapper. Il savait aussi, par ses amis

des bords du Nil, que le Gouvernement n’était pas en état d’organiser

rapidement une armée assez forte pour le vaincre. Il n’avait donc

aucune raison de se hâter.

Mohammed Pacha Saïd voulait faire sauter la poudrière et mourir

ainsi avec les assiégés et les assiégeants. La poudrière contenait

précisément les munitions qui devaient m’être envoyées au Darfour. Mais

les officiers de la garnison qui avaient avec eux leurs femmes et leurs

enfants s’opposèrent à son dessein et le contraignirent à accepter ce

qu’il ne pouvait éviter.

Tout espoir était perdu; la garnison ne pouvait plus tenir. Mohammed

Pacha Saïd se vit forcé, le 18 janvier 1883, d’envoyer au Mahdi une

lettre lui déclarant qu’il consentait à se rendre. Il dut lui en

coûter, à lui qui s’était si longtemps et si vaillamment défendu, de

prendre une telle résolution, et de se rendre à l’ennemi! Le Mahdi

tint conseil avec son calife; il répondit au Pacha qu’il acceptait sa

soumission et qu’il n’avait rien à craindre ni pour lui, ni pour ses

officiers.

Le lendemain, il envoya les plus considérables des marchands, sous

la conduite de Mohammed woled el Ereg, porter à Saïd, l’ordre de se

présenter devant lui avec tous ses officiers et les notables restés

dans la place. Ereg, ancien président du tribunal d’El Obeïd et ami de

Mohammed Pacha, fit son possible pour adoucir le sort de celui-ci.

Les délégués du Mahdi avaient apporté avec eux des _gioubbes_ (costumes

des Derviches, de couleur marron); ils les firent endosser à leurs

prisonniers et les invitèrent à monter les chevaux qu’ils avaient

amenés.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 16 / 25 段