[Illustration: UN GUERRIER RISEGAT.]

Mansour effendi m’envoya pendant la nuit un exprès pour me rendre

compte de la situation qu’il dépeignait sous les plus sombres couleurs,

estimant, sous l’impression de la catastrophe, les ennemis bien plus

nombreux qu’ils n’étaient en réalité. Je tins conseil sur la situation

avec deux de mes officiers les plus capables et, comme il nous semblait

réellement imprudent d’aller au secours de Mansour à Mourraï avec 150

hommes et un canon, nous décidâmes de nous rendre au camp de Mohammed

bey Abou Salama, à une bonne journée de marche de là, de demander là

au plus vite des renforts à Dara et ensuite, munis de fusils et des

munitions nécessaires, de nous porter sur Mourraï à marches forcées.

Madibbo, qui disposait auparavant de quelques centaines de fusils et de

Basingers, avait encore pris à Mansour effendi, dans cette malheureuse

journée, plus de 300 fusils et des munitions considérables. Je ne

disposais que de 150 hommes d’infanterie, car il ne fallait pas compter

sur les Basingers d’Abou Salama. Les canons et les nombreuses caisses

de munitions destinés à Mansour effendi étaient chargés sur plus de 20

chameaux. J’aurais dû pendant le combat immobiliser au moins 40 hommes

pour garder ces animaux qui n’étaient pas encore habitués au feu: il ne

me serait donc plus resté que 100 combattants, c’est-à-dire beaucoup

trop peu pour attaquer, avec quelque chance de succès, des ennemis

enivrés par leur victoire, bien armés et qui avaient pour eux le nombre.

Je fis répondre à Mansour effendi, qui avait encore assez de vivres

pour patienter quelque temps comme me l’avait appris son messager,

de se retrancher le mieux qu’il lui serait possible et d’attendre du

secours. Comme l’attaque de l’ennemi avait été repoussée une fois déjà,

on était en droit d’espérer qu’un nouvel assaut n’aurait guère plus de

succès. Le messager retourna donc auprès de Mansour et le lendemain

matin même, je voulais aller à Kelekele pour y attendre les renforts de

Dara; à tout hasard et pour prévenir tous bruits fâcheux, j’informai

Zogal que Mansour effendi avait bien éprouvé un léger échec, mais que

lui-même, ainsi que la plupart de ses officiers, se portaient bien et

qu’il avait heureusement repoussé une nouvelle attaque.

La veille, étaient arrivés à mon camp, à Deen, le grand sheikh des

Arabes Habania, Arifi woled Ahmed, le sheikh Chamis woled Nenija et le

sheikh Chader woled Girba, avec une vingtaine de chevaux; ils venaient

m’assurer de leur fidélité et de leur dévouement. Le grand sheikh

Arifi en particulier m’exprima son attachement d’un façon touchante;

il m’affirma que lui et ses plus proches parents seraient prêts en

tout temps à sceller de leur sang leur fidélité. Il a d’ailleurs tenu

parole; ce fut un des rares hommes qui, dans les malheurs qui devaient

survenir, resta fidèle à sa promesse jusqu’à ce que le sort le frappât

à son tour.

Il m’informa que la rébellion avait de nombreux partisans à Kallaka

et que la victoire remportée par Madibbo pourrait facilement y faire

naître un soulèvement.

Madibbo lui-même, un des plus intelligents parmi les sheikhs arabes

et qui avait en outre beaucoup appris, grâce à ses longues relations

avec le Gouvernement, n’ignorait pas que je me trouvais à Deen avec

des forces très faibles et résolut, en conséquence, de laisser de côté

Mansour effendi, qui était presque anéanti, et de m’attaquer.

Un peu avant le coucher du soleil,—le messager envoyé à Mansour

effendi n’était parti que depuis quelques heures,—nos hommes, occupés

hors du camp à recueillir de l’herbe et de la paille pour les chevaux,

furent surpris par les cavaliers de Madibbo qui surgirent tout à coup

par centaines, à une certaine distance cependant.

Arifi woled Ahmed sella lui-même son cheval, sauta sur son dos et se

planta devant moi, brandissant sa lance. «Aarifni zeen, criait-il,

ana thor ed daghsch, abou gelb, ’azm—ana bi eddawer alal mot.»

(Reconnais-moi bien, je suis le taureau de grand prix, ayant du cœur

aux jambes, je cherche la mort). Il s’élança et quelques minutes après

revint, la lance ensanglantée et ramenant un cheval tout sellé dont il

s’était emparé.

Le sheikh Chamis woled Nenija engagea à son tour le combat contre

l’ennemi et ramena aussi un cheval comme butin. On entendait maintenant

quelques coups de feu; les cavaliers aperçus par mes hommes n’étaient

que l’avant-garde des rebelles; les Basingers les suivaient.

Je fis sonner le rassemblement; les Arabes qui se trouvaient au dehors

et à qui j’avais appris à reconnaître cette sonnerie, rentrèrent au

camp et nous attendîmes l’attaque.

Mais le gros des forces de Madibbo n’était pas encore arrivé, sans

doute; ses hommes masqués par un groupe d’arbres au nord du camp

ouvrirent le feu sur nous; un de mes hommes et un cheval tombèrent

blessés; je fis sortir 50 hommes du camp au pas de course afin de se

porter sur le flanc du petit bois.

L’ennemi abandonna bientôt son abri en y laissant trois morts.

Le soleil s’était couché, et la nuit s’étendait autour de nous quand

je fis appeler Arifi woled Ahmed, Chamis et leurs compagnons pour

m’entretenir avec eux de la situation. «Nous ne pouvons maintenant nous

retirer pendant la nuit, dis-je, car dans l’obscurité, les chameaux qui

portent les munitions, épouvantés par les coups de feu s’enfuiraient au

hasard et se trouveraient perdus pour nous. Il nous faut donc attendre

le jour qui nous amènera probablement une nouvelle attaque. L’ennemi

nous est de beaucoup supérieur en nombre et nous devons nous contenter

de nous défendre; nous ne pourrons guère prendre l’offensive et nous

ouvrir un chemin jusqu’à Dara que quand les circonstances seront tout

à fait favorables. Nous n’avons donc pas pour le moment besoin de

cavalerie; par conséquent, sheikh Arifi, je désire que tu nous quittes

avec tes hommes.

«La nuit est sombre, la route vous est connue. Habiles cavaliers comme

vous l’êtes, vous pourrez sans danger atteindre votre pays où vous me

serez plus utiles qu’ici, enfermés dans un camp.»

Les sheikhs arabes avaient écouté en silence. Puis le sheikh Arifi

répondit:

«Ma vie est entre les mains de Dieu et l’homme n’échappe pas à sa

destinée. Si Dieu a fixé ma mort à demain, elle peut aussi bien me

prendre loin d’ici, sur le chemin de mon pays, car Allah est le

Tout-Puissant. Je considérerais comme une infamie de t’abandonner

maintenant. Plutôt la mort qu’une vie ignominieuse, c’est mon avis.

J’ai dit.»

A peine avait-il terminé que tous les Arabes Habania déclarèrent à

haute voix qu’ils l’approuvaient, et ils n’en voulurent pas démordre

malgré mes objections. Nous attendîmes donc le jour.

Je fis donner plus de profondeur aux petits fossés qui entouraient

le camp à l’intérieur et les hommes, conscients de la gravité de la

situation, travaillèrent pendant toute la nuit.

Au lever du soleil, une sentinelle avancée découvrit dans le lointain

un Arabe à cheval, qui agitait au bout de sa lance un chiffon de coton

blanc afin d’attirer sur lui l’attention de mes gens.

J’envoyai un homme lui dire qu’il pouvait s’approcher sans crainte et

quelques minutes après il arrivait au camp: c’était le sheikh Ishaac el

Ebed, de la tribu des Risegat. Il était descendu de cheval et, comme

je ne voulais pas le mettre à même de se rendre compte de l’effectif

de notre troupe, j’allai à sa rencontre en dehors du camp. Il me

salua et me remit une lettre de Madibbo, qui dans les termes les plus

extravagants me sommait de me rendre.

Madibbo rappelait la défaite de Youssouf el Shellali, à laquelle il

avait assisté, ainsi que celle de Mansour effendi Hilmi et me suppliait

en qualité d’ancien subordonné et de véritable ami, d’ajouter foi à ses

paroles. L’homme qu’il avait visité était bien le Mahdi envoyé par Dieu

même, et qui lui résistait était perdu et maudit.

Je partis d’un éclat de rire et demandai au sheikh Ishaac, une vieille

connaissance, ce qu’il pensait lui-même de la chose. «Seigneur, dit-il,

j’ai mangé avec toi le pain et le sel et ne te tromperai pas; tout le

pays est en révolution et tout le monde dit qu’il est le véritable

Mahdi; si tu es disposé à te rendre à Madibbo, tu n’as rien à craindre

de nous.» «Jamais, répondis-je brièvement, je ne mettrai bas les armes

devant un Arabe. Va et dis à Madibbo que je veux que mon sort se décide

par les armes.»

«Seigneur, répondit Ishaac, je ne voulais pas te tromper et je t’ai dit

la vérité; moi-même je ne combattrai pas contre toi, mais ma tribu ne

se trouve plus entre mes mains.»

«Que tu me combattes ou non, cela m’est indifférent, car comme individu

tu ne peux qu’augmenter ou diminuer d’une unité la foule de nos

ennemis.»—Je me levai et lui tendis la main en signe d’adieu. «Si je

suis forcé de marcher au combat contre toi, je t’avertirai auparavant,»

dit-il en me serrant la main, puis il remonta sur son cheval et en

quelques instants disparut à nos yeux.

Dans le camp se trouvait également un Grec du nom de Scander, qui

était arrivé avec deux chameaux chargés de spiritueux et d’étoffes,

dans l’espoir de faire des affaires à Shakka. De plus, Ali woled Fadhl

Allah, que j’avais puni une fois, il y avait longtemps, était arrivé à

mon secours la veille avec dix nègres armés afin de rentrer dans mes

bonnes grâces et d’obtenir un emploi.

Tous les deux regrettaient amèrement de s’être mis sans s’en douter

dans une situation si périlleuse.

Deux heures pouvaient s’être écoulées depuis le depart d’Ishaac, quand

j’aperçus, au moyen de ma lunette, l’ennemi qui s’approchait. Je fis

donner l’alarme et chacun se rendit à son poste. L’ennemi nous attaqua

par le nord et l’ouest, points où le terrain mamelonné et couvert de

bouquets d’arbres pouvait lui procurer un excellent abri. Au milieu de

notre camp se trouvaient les débris d’un ancien nid de termites, qui

formaient un petit monticule d’où je pouvais observer commodément la

contrée environnante.

L’ennemi était arrivé à portée de fusil et les premières balles

commençaient à siffler. Je fis sonner: «feu de tirailleurs» et me

levant de la chaise sur laquelle j’étais assis, chaise trouvée par

mes hommes à notre arrivée dans la hutte de Madibbo et apportée par

eux pour mon usage, je fis quelques pas de côté afin de pouvoir mieux

observer un point qui me semblait tout particulièrement intéressant. Au

même instant, une balle brisa le dossier de mon siège; je ne dus mon

salut qu’à cette circonstance fortuite. Bien entendu j’allai chercher

un poste d’observation moins périlleux.

L’ennemi ayant pris position ouvrait contre nous un feu extrêmement

violent. Mes hommes étaient bien protégés par le fossé, mais nos

chevaux et nos chameaux avaient terriblement à souffrir. Comme nous

aurions pu, en restant ainsi inactifs, perdre en quelques minutes tous

nos animaux, je me décidai à tenter une sortie par la porte méridionale

du camp avec cinquante tireurs choisis parmi les meilleurs. Décrivant

au pas de course une petite courbe vers l’ouest, je réussis à prendre

l’ennemi de flanc et à le maintenir entre le feu de ma petite troupe

et celui du camp. Effrayé de cette attaque, l’ennemi se retira en

toute hâte, non sans subir de fortes pertes. Nous l’avions repoussé,

l’assaut, il est vrai, mais à quel prix? Ali woled Fadhl Allah, qui

m’avait accompagné dans cette sortie, était tué; le Grec Scander qui

était resté au camp, avait reçu une balle dans le dos et nous avions de

plus, autant que je m’en souvienne, douze tués et plusieurs blessés.

Nos chevaux et nos chameaux avaient surtout été éprouvés.

Nous nous attendions à une nouvelle attaque; ce ne fut que le soir que

nous fûmes de nouveau inquiétés; nous repoussâmes l’ennemi facilement

et cette fois sans grandes pertes.

Je tins conseil avec mes officiers et le sheikh Arifi. Nous tombâmes

d’accord de prendre le lendemain l’offensive contre l’ennemi après

l’avoir repoussé, dans le cas où nous serions de nouveau attaqués.

Instruits par les dernières pertes, les soldats avaient, de leur propre

mouvement, agrandi le fossé et si bien élevé le parapet, que nos

animaux étaient beaucoup mieux protégés.

La plupart de nos hommes s’étaient endormis, épuisés par les fatigues

de la journée, lorsque, tout à coup, une heure environ avant minuit,

ils furent réveillés par une violente fusillade. L’ennemi s’était

glissé jusqu’auprès de nous et tirait sans discontinuer, dans le seul

but de nous empêcher de dormir et de décourager mes soldats.

La nuit était sombre et nous n’avions pas allumé de feux; les balles ne

nous causaient donc aucun dommage; j’avais donné l’ordre formel à tous

mes hommes de rester absolument tranquilles et de ne pas répondre au

feu de l’ennemi, afin que les assaillants manquassent leur but que la

lueur produite par les coups de feu aurait pu leur indiquer. Peu à peu,

le feu s’éteignit et l’ennemi se retira.

J’appelai le sheikh Arifi et lui demandai de mettre à ma disposition

deux de ses hommes pour reconnaître la position du camp de Madibbo, qui

devait se trouver dans le voisinage. Je promis aux deux hommes qu’Arifi

m’amena aussitôt une bonne récompense, leur donnai mes instructions et

les engageai à se hâter le plus possible.

Deux heures après environ, ils revinrent et m’annoncèrent que Madibbo

lui-même se trouvait avec ses Basingers dans son village, tandis que

les Arabes en grand nombre, à l’ouest et au sud, campaient insouciants

avec leurs chevaux. Ils s’étaient glissés jusqu’auprès des gens de

Madibbo et les avaient entendu s’égayer de notre frayeur, à laquelle

ils attribuaient notre silence pendant leur attaque.

J’attendis encore environ une demi-heure, puis je fis avancer mes 50

meilleurs tireurs auxquels j’adjoignis 20 autres soldats; je leur

expliquai qu’il valait mieux d’abord attaquer le camp de Madibbo.

L’ennemi était de beaucoup plus fort que nous; il était de plus

bien armé, et nous aurions certainement beaucoup à souffrir si nous

engagions le combat pendant le jour, en rase campagne; en tout cas,

nous pouvions être bien sûrs que nos animaux de trait tomberaient tous

sous les balles des ennemis. Par une attaque nocturne au contraire,

et favorisés par l’insouciance des Arabes, nous pourrions peut-être

réussir à les disperser et trouver ainsi le moyen d’arriver aux

environs de Dara, où nous rencontrerions les renforts qui nous étaient

destinés. Mon plan fut trouvé excellent et tous les officiers voulaient

m’accompagner, ce qui naturellement n’était pas possible.

Je choisis deux d’entre eux et quittai le camp avec 70 hommes

d’infanterie et 4 trompettes, accompagné par Arifi, qui ne voulut

absolument pas rester en arrière. Guidés par les deux hommes qui

avaient été en reconnaissance, nous fîmes si peu de bruit que beaucoup

de nos gens ne s’aperçurent pas de notre départ. Je recommandai la

plus stricte surveillance aux officiers qui restaient, surtout afin

que personne ne quittât le camp après mon départ, car un des hommes

de Mohammed bey Abou Salama, qui ne me paraissaient plus dignes de

confiance, aurait pu avertir l’ennemi.

Nous étions tous à pied; nous marchâmes sans bruit tout d’abord dans la

direction de l’est, puis nous décrivîmes une courbe et arrivâmes après

une heure environ près du camp ennemi. La contrée ne nous était pas

inconnue et nous avions de bons guides. Je partageai notre troupe et

en donnai la moitié à Mohammed Agha Soliman, officier particulièrement

brave, originaire de Bornou. Nous arrêtant à une distance de 7 à 800

pas, nous nous glissâmes auprès de l’ennemi endormi sans défiance et,

dès que nous fûmes sur lui, les trompettes donnèrent le signal d’ouvrir

un feu rapide. La confusion de l’ennemi, réveillé en sursaut dans la

nuit sombre par le crépitement de la fusillade, fut indescriptible.

Beaucoup des Basingers de Madibbo abandonnèrent leurs fusils et prirent

la fuite; les chevaux des Arabes, effrayés, rompirent leurs liens et

s’enfuirent, affolés, dans la nuit; leurs maîtres les suivirent; en

quelques instants, le vaste camp et les huttes de Madibbo restèrent en

notre pouvoir. Dans le lointain retentissaient les cris de terreur des

ennemis qui s’enfuyaient. Nous incendiâmes le camp. Notre projet avait

pleinement réussi; il fallait maintenant plusieurs jours à Madibbo pour

rassembler autour de lui ses troupes dispersées.

Je fis mettre aussi le feu au village et les flammes s’élançant

jusqu’au ciel, éclairèrent le camp abandonné, ainsi que les morts et

les agonisants. Je n’avais moi-même que deux hommes blessés de coups de

lances.

Je fis jeter dans les flammes les selles de chevaux restées en grand

nombre sur la place, ainsi que les vieux fusils; nous ne gardâmes

qu’une quarantaine de Remington et retournâmes à notre camp où les

nôtres, qui nous attendaient pleins d’anxiété, nous reçurent avec joie.

Le lendemain matin, après le lever du soleil, nous quittâmes le camp,

car il nous fallait rejoindre au plus vite les renforts expédiés de

Dara et délivrer Mansour effendi de sa situation difficile. A minuit,

nous étions à Kelekele où j’accordai un instant de repos à mes soldats

épuisés.

Mohammed Abou Salama nous avait quittés, sous prétexte d’aller porter

à ses hommes l’ordre de chasser vers le nord les troupeaux laissés au

pâturage sur la frontière des Risegat. Comme il n’avait pas reparu dans

la matinée, je l’envoyai chercher; j’appris alors qu’il était parti

avant le lever du jour dans la direction du sud avec tous ses biens

et toute sa famille. Il n’y avait plus à en douter: lui aussi s’était

joint aux rebelles.

Je ne recevais aucune nouvelle de Dara et cependant je ne pouvais

rester indéfiniment à Kelekele avec une troupe aussi faible; je repris

donc ma marche en avant et atteignis la ville le lendemain à midi.

Les renforts que j’avais demandés étaient prêts à se mettre en route;

les munitions étaient suffisantes. Je résolus donc de retourner le

lendemain à Shakka, après avoir donné l’ordre de remplacer par des

troupes fraîches mes soldats épuisés. Le soleil n’était pas encore

levé, quand arriva un message d’Ismaïn woled Bernou, m’informant qu’il

se trouvait déjà, avec Mansour effendi, dans le voisinage de Dara où il

arriverait le lendemain. Cette nouvelle présageait pour moi un malheur;

Shakka abandonnée serait maintenant très difficilement reprise.

Lorsque dans la matinée Mansour Hilmi et Ismaïn woled Bernou fîrent

leur entrée à Dara, ils n’avaient pour toute escorte que quelques-uns

de leurs esclaves, épuisés, et qui menaçaient de ne plus obéir. Je

fis assembler les officiers et devant ce tribunal j’invitai Mansour

effendi à justifier l’abandon sans ordres de la place qu’il occupait.

Il allégua une fatigue insurmontable et demanda à ne répondre que plus

tard. Je me fis alors raconter les faits par Ismaïn woled Bernou.

«Nous t’avions, dit celui-ci, envoyé par un messager la nouvelle de

notre malheureuse position et, instruits de ton approche, comptions

sur ton secours. Quand notre messager revint nous annoncer que tu

retournais à Dara, pour y prendre des renforts, et qu’il nous eût

raconté en même temps avoir laissé Madibbo opérant dans ton voisinage

et prêt à t’attaquer, nous perdîmes courage. Nous n’avions presque plus

de vivres et il nous était impossible de nous en procurer d’autres;

nous prîmes la résolution d’échapper par la fuite à notre déplorable

situation.»

«Eh bien, répondis-je, où sont les chameaux, les munitions et le

matériel de guerre, où sont les marchands, qui s’étaient placés sous

votre protection? Vous étiez des centaines et maintenant vous voilà

quinze à peine.»

«Les munitions et le matériel étaient chargés sur 16 chameaux, avec

lesquels, accompagnés des marchands, nous quittâmes le camp, répliqua

rapidement Mansour effendi; nous les avons perdus en route.»

«Perdus! Comment des chameaux lourdement chargés peuvent-ils se perdre

au milieu d’une troupe de cavaliers et de fantassins? Il est plus

probable que les animaux et leur escorte marchaient trop lentement à

votre gré, et que vous avez pris les devants pour vous mettre d’abord

en sûreté?»

Mansour se tut obstinément; je demandai à Ismaïn de parler.

«Il y a aujourd’hui trois jours que nous avons quitté notre camp,»

répondit-il.

«Trois jours! et vous voudriez que la colonne de munitions ne fut pas

restée en route! Le camp est au moins à sept journées de marche d’ici!

Ismaïn, continuai-je, dis-moi exactement où et quand tu as abandonné

tes hommes. Tu es fonctionnaire civil et ce n’est que sur mon ordre que

tu t’es joint à l’expédition, tu n’as rien à craindre de moi.»

«Seigneur, dit-il reprenant courage, lorsqu’arriva la nouvelle que

nous devions attendre ton retour de Dara, nous tînmes conseil entre

nous et, comme il ne nous restait que très peu de provisions, la

majorité résolut d’abandonner la position. Mansour effendi, notre chef,

donna l’ordre de partir trois heures après le coucher du soleil. Les

chameaux furent chargés et nous quittâmes le camp; les marchands, avec

leurs femmes et leurs enfants, s’étaient joints à nous. Nous faisions

beaucoup de bruit et pouvions ainsi attirer sur nous l’attention de

l’ennemi. Mansour effendi m’appela auprès de lui et donna à Ali Agha

Djoma, qui accompagnait le convoi de munitions avec environ 50 hommes,

l’ordre de nous suivre; nous prîmes les devants. Au lever du jour,

nous attendîmes; Abd er Rasoul Agha arriva seul et nous raconta qu’il

s’était séparé de la caravane, pendant la nuit. Maître, il n’y a pas de

cœur exempt de crainte. Le Seigneur tout-puissant et miséricordieux,

qui nous a sauvés, sauvera aussi nos frères! Nous continuâmes à marcher

sans arrêt. Je fais appel à ton indulgence; songe que mes frères et mes

serviteurs sont tombés dans le combat et que j’ai femme et enfants.»

Mansour effendi n’avait pas ouvert la bouche et ce ne fut que sur mes

instances réitérées que pour se justifier il me présenta prétextes

sur prétextes. La colonne de munitions n’était pas arrivée au lieu du

rendez-vous fixé en temps voulu; avec le peu de gens qu’il avait, il

n’aurait pu se hasarder à faire des recherches.......

Je lui fis enlever son sabre par le plus ancien des officiers présents

et le mis aux arrêts après avoir fait insérer au procès-verbal en

présence des officiers, les raisons qu’il nous avait données pour se

justifier.

J’envoyai des émissaires pour obtenir quelque nouvelle de la colonne

de munitions et ne m’occupai momentanément que de cette affaire. Sept

jours après, j’eus la joie d’apprendre que le reste de l’expédition de

Mansour se trouvait à Taouescha et arriverait incessamment à Dara.

Après trois jours d’attente, le convoi de munitions avec le reste

des troupes fut signalé; il se trouvait à environ une lieue de Dara;

j’allai à sa rencontre et le fis conduire à la forteresse sous une

escorte d’honneur composée de toute la garnison.

Les braves soldats y reçurent un logement; et pour rendre honneur à

leur bravoure autant que pour donner un exemple à leurs camarades,

j’élevai en grade tous les sous-officiers et nommai quinze d’entre eux

qui me furent désignés par Ali Agha Djoma comme les plus braves, au

grade d’officiers subalternes. Tous avaient fait preuve de courage

comme le prouvait le récit d’Ali Agha; voici ce qu’il me raconta:

«Les munitions ayant été chargées sur les chameaux, nous quittâmes

le camp, sur l’ordre de Mansour effendi; nous avions avec nous

les marchands, dont les femmes et les enfants poussaient des cris

étourdissants. Mansour effendi, très inquiet pour sa propre personne,

à cause de ces cris qui pouvaient attirer l’attention de l’ennemi,

nous quitta en m’ordonnant de le rejoindre le lendemain matin. Cela

ne m’était guère facile avec des chameaux lourdement chargés, sur un

terrain dépourvu de routes et encombré de broussailles. Je réunis à la

hâte mes soldats et les Gellaba et leur dis que j’avais l’intention

de me diriger vers les _Gos_ (collines sablonneuses) des Maalia, et

qu’ainsi, avec l’aide de Dieu, nous pourrions regagner notre pays. Là,

la contrée, plus découverte, permet de se défendre aisément; quant aux

Maalia je comptais en venir facilement à bout. Dieu soit loué!

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 15 / 25 段