Cette décision troubla un peu la population en lui prouvant que le

Gouvernement, malgré une occupation longue de soixante années, avait

peur du mouvement qui se dessinait; cependant on dut prendre cette

mesure que les événements rendaient tout à fait indispensable. Il

fallait protéger contre toute surprise la capitale du pays, avec

ses arsenaux, ses dépôts de munitions et ses archives. Le nouveau

Gouverneur général demanda du renfort aux garnisons de Gallabat, El

Senhit et de Gira, dont les territoires jouissaient encore de la

tranquillité la plus parfaite.

Le Mahdi savait fort bien que sa présence était nécessaire pour faire

éclater en une conflagration générale les incendies jusque là dispersés.

Poussé par Elias Pacha et ses amis, il quitta les montagnes et marcha

sur El Obeïd, laissant les femmes et les enfants à Gebel Gedir, sous la

garde de son oncle Chérif Mohammed et de quelques-uns de ses partisans.

CHAPITRE V.

Extension de la révolution dans le Darfour méridional.

Mon arrivée à Dara.—Troubles à Shakka.—Méfiance à l’égard

de Zogal bey.—Retour à Fascher.—Mon impopularité auprès des

officiers.—Troubles à Omm Shanger.—Au quartier général de

Dara.—Plaisanterie de femme et ses conséquences.—La tribu des

Maalia.—Le sheikh Madibbo menace Shakka.—Défaite de Mansour

Hilmi.—Commencement de la lutte contre les tribus arabes du

sud.—Attaque nocturne du camp de Madibbo.—Lâcheté de Mansour

Hilmi.—Courageuse résistance d’Ali Agha.

Comme je l’ai dit plus haut, je m’étais rendu à Dara avec Omer woled

Dorho et ses 200 chevaux et en outre une escorte de 150 cavaliers

réguliers, en tout 350 hommes.

Le pays étant tranquille, un pareil déploiement de forces était

absolument inutile; pourtant j’étais bien aise de montrer aux tribus

arabes que nous avions assez de soldats pour parer à toute éventualité.

Je fis une visite à l’endroit où était enterré le pauvre Emiliani dei

Danzinger et lui fit ériger un monument funéraire. Mohammed bey Khaled,

plus connu sous le nom de Zogal bey, était alors vice-gouverneur et, en

cette qualité, administrait les affaires de Dara.

Les tribus des Arabes du sud, les Habania, les Risegat et les Maalia

étaient prêtes à se soulever. On tenait chaque jour des assemblées

et l’on y racontait que le Mahdi avait été envoyé par Dieu pour

délivrer l’humanité de tous ses maux et rétablir la religion; et,

que les derviches, armés de simples sabres de bois, avaient remporté

d’innombrables victoires sur les troupes du Gouvernement.

Emiliani que j’avais délégué à Shakka, peu avant sa mort, fatigué de

la lutte interminable qui existait entre les deux sheikhs des Risegat,

Madibbo et Aagil woled el Djangaui, avait mis hors de cause les deux

compétiteurs et conféré ces fonctions à Munsel qui, quelques années

auparavant, avait déjà été grand sheikh.

Madibbo blessé de cette décision, retourna dans sa tribu, chez les

Aulad Mohammed, qui pendant la saison d’été se cantonnent dans leurs

pâturages du Bahr el Ghazal, comme tous les autres Arabes Risegat.

C’est là que je lui écrivis en même temps qu’à Aagil, les invitant à

surveiller leurs hommes et à tenir la main à ce que les assemblées

suspectes dont on m’avait parlé n’eussent plus lieu à l’avenir.

Par la même lettre je demandais à Madibbo dont l’influence sur les

Arabes était considérable de venir conférer avec moi sur ses affaires

personnelles et sur celle de sa tribu.

Ces lettres étaient en route quand j’appris que les Arabes de Shakka se

montraient de plus en plus menaçants et que les 40 soldats envoyés par

Emiliani à Shakka et qui devaient servir à aider le grand sheikh dans

la perception du tribut avaient été forcés de battre en retraite.

Je fis partir aussitôt pour Shakka 250 hommes d’infanterie régulière,

100 Basingers, 25 cavaliers irréguliers et Ismaïn woled Bernou,

qui avait servi autrefois d’intermédiaire entre Gessi et Soliman

Zobeïr, avec ses gens (environ 40 serviteurs armés). Le commandant de

l’expédition, Mansour effendi Hilmi, avait ordre de pacifier la région.

En outre, le sultan Abaker el Begaoui recevait l’ordre de se joindre à

l’expédition; il connaissait, en effet, à fond le pays des Risegat et

était un serviteur du Gouvernement.

J’invitai Mansour effendi à user envers les Arabes de douceur et

de prudence, autant que le permettrait la dignité du Gouvernement;

mais, s’il était nécessaire, il devait agir avec vigueur. Pour moi,

je retournai à Fascher, après le départ de l’expédition, afin d’y

rassembler pendant qu’il était temps encore, les soldats dispersés

dans le pays pour la perception des impôts et de me tenir prêt à toute

éventualité.

J’eus encore auparavant une entrevue avec Zogal bey, que j’avais appris

à mieux connaître depuis mon premier séjour à Dara, où il avait été mon

représentant, pendant mon absence.

D’après ce qui m’avait été rapporté, il avait avec Omer woled Dorho de

fréquentes entrevues nocturnes, durant lesquelles ils s’entretenaient

dans le meilleur accord du nouveau mouvement soulevé par le Mahdi; on

en pouvait conclure que, si celui-ci réussissait, ils n’hésiteraient

pas à se joindre à ses partisans. Ces deux personnages étaient l’un et

l’autre fort riches, ce qui, joint aux fonctions qu’ils remplissaient

dans le Gouvernement, leur donnait une influence énorme sur la

population; aussi devais-je prendre bien garde d’éviter toute rupture

avec eux aussi longtemps que cela serait possible.

Dans mon entretien avec Zogal bey je ne laissai donc rien paraître

de ce que j’avais appris au sujet de ses entrevues avec Omer woled

Dorho et de ce qui s’y passait. Il m’avait déjà précédemment avoué

qu’il était de la tribu des Danagla à laquelle appartenait le Mahdi,

et que même ils étaient cousins; je lui conseillai de ne pas se

laisser influencer par ces liens de parenté, mais de rester fidèle

au Gouvernement et de faire tous les efforts pour lui procurer la

victoire. Je lui fis comprendre que si de simple marchand qu’il

était, il avait pu parvenir à la haute position qu’il occupait, il le

devait au Gouvernement actuel; jamais le Mahdi, à supposer qu’il fut

un jour victorieux ne pourrait lui donner une situation équivalente.

Je le mis en garde contre les succès passagers du Mahdi et contre la

croyance nullement très flatteuse pour lui, que son cousin fut le

véritable Mahdi. La victoire, tôt ou tard, appartiendrait finalement

au Gouvernement, et lui Zogal, un fonctionnaire honoré du titre de bey

aurait à payer fort cher plus tard son infidélité et sa trahison.

Il devait, avant tout, songer à ses femmes et à ses enfants, qu’il

pouvait précipiter tout à coup dans la misère par une démarche

irréfléchie. Ces conseils, ajoutai-je en terminant, lui étaient donnés

non par son supérieur mais par un ami qui, dans une œuvre commune,

l’avait toujours reconnu fidèle et dévoué.

Zogal qui paraissait touché de mes paroles me déclara que, bien que

parent de l’homme qui se donnait aujourd’hui pour le Mahdi, il

resterait invariablement fidèle au Gouvernement et qu’il était prêt

à me donner, en toute occasion, des preuves de sa loyauté et de son

attachement.

Je lui demandai si par hasard il n’avait pas déjà reçu des lettres

de son cousin le poussant à trahir le Gouvernement. Il répondit

négativement et me montra seulement quelques circulaires appelant à la

révolte et qui, expédiées par le Mahdi à différents chefs fanatiques,

avaient été interceptées. Je fis comparaître le messager chargé de la

distribution de ces circulaires et qui avait été arrêté; il ne put nier

la mission dont on l’avait chargé, et qui constituait un crime de haute

trahison; la province du Darfour étant soumise à la loi martiale, je

fis fusiller l’homme sur le champ.

Le jour de mon départ, je réunis les fonctionnaires et les officiers;

je les exhortai vivement à bien remplir leurs devoirs et leur fis part

de mon intention de revenir prochainement de Fascher. Ayant laissé à

Dara 50 des cavaliers d’Omer woled Dorho, j’arrivai après trois jours

de marche à Fascher, où je fus informé de la destruction de la station

télégraphique de Foga par les Arabes Hamer; en outre les environs de

Omm Shanger n’étaient plus très sûrs depuis que ces bandes avaient paru

dans le district.

Des paysans qui ramassaient du bois et faisaient la récolte du fourrage

hors des murs de Omm Shanger, avaient été surpris par les Arabes et

emmenés en esclavage.

Comme la garnison ne comptait que 60 hommes et que la ville passait

pour la plus commerçante de la région, entre Fascher et El Obeïd,

je craignais que les Arabes n’eussent l’intention de s’emparer de

Omm Shanger même, dont ils connaissaient bien la richesse. Je donnai

l’ordre aussitôt au major Husein Mahir et à Omer woled Dorho, qui

étaient stationnés à Fascher, de prendre l’un 200 hommes d’infanterie,

et l’autre 300 hommes de cavalerie irrégulière pour fortifier la ville

et marcher contre les rebelles en prenant, si cela était possible

l’offensive, en se faisant aider par les marchands qui pourraient

fournir plus de 200 fusils.

Il avait été décidé que le major Husein Mahir, déjà âgé et peu apte à

supporter les fatigues d’une campagne, passerait en cas d’expédition,

le commandement à Omer woled Dorho et resterait lui-même pour défendre

la forteresse de Omm Shanger.

Je donnai à Omer woled Dorho les instructions nécessaires à l’action

qu’il devait entreprendre et insistai tout particulièrement sur ce

point que j’attachais beaucoup moins d’importance au butin qu’il

pourrait enlever et qui serait le partage de lui et de ses hommes

qu’à la délivrance définitive de Omm Shanger et de ses environs,

qu’il devait à tout prix purger des Arabes qui les infestaient.

En lui promettant d’abandonner le butin à lui et à ses hommes, je

voulais exciter sa cupidité et le rendre autant que possible hostile

aux partisans du Mahdi, afin de rendre impossible ou du moins très

difficile toute entente ultérieure entre eux.

Les communications postales étant interrompues, je ne pouvais envoyer

des lettres à El Obeïd ou à Khartoum qu’en les cachant dans des bois de

lances creusés ou en les cousant dans des vêtements ou des chaussures.

L’envoi des munitions demandées par Abd er Rauf lorsque j’étais à

Khartoum avait été retardé, grâce à la négligence habituelle des

fonctionnaires.

Le convoi était arrivé seulement à El Obeïd et ne pouvait aller plus

loin à travers un pays aussi troublé. Avec ce convoi se trouvait

Mohammed Pacha woled Imam, le marchand le plus riche du Darfour, qui

était à El Obeïd. Exilé en même temps que son frère, par Gordon Pacha,

il se rallia plus tard au Mahdi.—Des 400 hommes des régiments de

cavalerie irrégulière de Mohammed Agha Abou Bala que j’avais demandés

et qui comprenaient en grande partie des Turcs et des Egyptiens, une

centaine seulement était arrivée. Les autres étaient restés seuls à El

Obeïd et je me trouvais ainsi réduit aux forces que j’avais levées dans

le Darfour.

Dès le début de la campagne, j’avais établi une discipline des plus

sévères; aussi le plus grand nombre des officiers ne m’aimait-il guère;

ils se souciaient fort peu d’exercer leurs soldats, et cherchaient à se

faire envoyer à la perception des impôts, afin de pouvoir s’y enrichir.

Dans les villes où ils tenaient garnison, ils ne s’occupaient que de

se construire des maisons ou de se créer des jardins, ne regardant

les hommes placés sous leurs ordres que comme de simples domestiques.

Naturellement, je ne pouvais permettre qu’on traitât ainsi les soldats.

De dépit, une plainte avait été envoyée au Caire, signée par la plupart

des officiers, dans laquelle on me reprochait entre autres griefs

d’avoir transféré sans nécessité le magasin aux poudres, de maltraiter

les officiers, de soumettre à l’impôt, contre tout droit, leurs maisons

et leurs jardins et d’avoir nommé inspecteur de la police (mamour es

zaptieh, un des postes les plus lucratifs) non pas suivant l’usage,

l’un d’entre eux, mais un officier de la cavalerie turque.

Le Gouvernement du Caire répondit que j’étais gouverneur responsable du

Darfour, et libre par conséquent de diriger les affaires de ma province

comme je l’entendais; mais les mécontents, bien que satisfaits en

apparence, n’en cherchaient pas moins à connaître mes intentions et mes

desseins.

Informé par le major Husein Mahir et Omer woled Dorho qui se trouvaient

à Omm Shanger que la jonction des rebelles s’effectuait dans le

voisinage de la ville, je donnai l’ordre de prendre à tout prix

l’offensive.

La nouvelle m’arriva aussi de Dara que la lettre adressée par moi à

Madibbo lui avait bien été remise, mais qu’il avait déclaré ne pouvoir

donner suite à mes désirs, s’étant rendu auprès du Mahdi à Gebel Gedir.

En outre, Aagil woled el Djangaui, qui était resté auprès de ses

troupeaux au Bahr el Arab, refusa de venir à Dara.

Un certain Théran, de la tribu des Arabes Risegat et parent de Madibbo,

était employé déjà par les fonctionnaires depuis longtemps à la

perception du tribut et recevait pour cela du Gouvernement une petite

indemnité mensuelle. Quand les hostilités éclatèrent, deux soldats

qui s’étaient séparés de leurs camarades, chargés comme eux de la

perception des impôts, se trouvaient par hasard seuls avec lui. Théran,

qu’ils croyaient dévoué au Gouvernement dont il était l’employé depuis

de longues années, tomba sur eux l’un après l’autre et les assassina;

cela ne lui suffisant pas, il eut l’audace d’attaquer les troupes

d’Abaker, sultan du Bégou et leur enleva leurs troupeaux. Blessé et

fait prisonnier dans cette affaire, on l’envoya à Fascher avec un

rapport circonstancié. Je le fis traduire aussitôt devant un conseil

de guerre et, après jugement, il fut pendu sur la place du marché; il

fallait faire un exemple.

Les inquiétudes les plus sérieuses étant imposées par la situation

des régions du sud et du sud-ouest du Darfour où les nombreuses et

belliqueuses tribus d’Arabes qui y demeuraient avaient déjà depuis

longtemps pris contact avec le Mahdi, je me rendis à Dara avec 200

hommes d’infanterie régulière et 75 cavaliers (bachi-bouzouks d’Abou

Bala).

A Dara j’eus les renseignements les plus détaillés sur l’expédition de

Mansour effendi Hilmi. Celui-ci s’était rendu par Kallaka à Shakka et

en route avait enlevé de nombreux troupeaux par surprise aux Arabes

Omm Serer (de la tribu des Risegat) qui s’étaient à plusieurs reprises

montrés hostiles au Gouvernement et avaient commis plusieurs actes de

brigandage; Hilmi avait fait prisonniers plusieurs de leurs sheikhs.

Mais ceux-ci connaissant sa cupidité, lui offrirent une partie de leur

fortune; en effet, Hilmi leur accorda la liberté et leur restitua la

plus grande partie de leurs troupeaux. Arrivé à Shakka, il fut attaqué

par une troupe de Risegat et de Maalia, qu’il repoussa sans grandes

pertes. C’est alors que malheureusement arriva Ali Agha Kanke, un oncle

d’Omer woled Dorho, connu chez ses compatriotes comme l’un des hommes

les plus braves du Soudan.

Mansour effendi m’affirmait que les Arabes ne pensaient absolument pas

à entrer sérieusement en lutte contre le Gouvernement et étaient tous

disposés à conclure la paix avec moi, si on voulait leur pardonner

le passé. Ce qui les inquiétait le plus, me disait-il, c’était le

meurtre du sheikh Ali woled Hægær, de la tribu des Maalia, qui m’avait

accompagné dans le temps à Khartoum et qui, nommé par moi grand sheikh

des Arabes Maalia du Sud, était toujours resté un serviteur fidèle du

Gouvernement.

Au début des hostilités, Hægær ayant entendu parler d’une assemblée

convoquée par le sheikh Risegat Belel Nagour et dans laquelle on

devait appeler les habitants à la révolte, Ali woled voulut intervenir

et arrêter les rebelles. Accompagné seulement de son beau-père et

de quelques hommes sûrs, il se rendit au lieu indiqué et somma les

assistants, parmi lesquels se trouvaient aussi quelques hommes de sa

tribu, de se disperser. Les autres refusant d’obéir, on en vint à une

violente querelle, qui dégénera rapidement en une lutte dans laquelle

Ali woled Hægær et ses partisans eurent le dessous. Ils résistèrent,

non sans peine, aux forces supérieures qui les accablaient et

rentrèrent dans leur poste sans avoir pu réussir dans leur entreprise.

Avant leur arrivée, la nouvelle de leur défaite et de leur déroute

s’était répandue. Ali woled Hægær fut reçu par sa femme avec des

chansons moqueuses. Elle chantait, en se tenant debout devant l’entrée

de la zeriba: «Ragli hedlim ou aboui rabta safar yomein houma saua

fil kabta» (Mon époux a des ailes aux pieds, mon père est un colis;

ils ont fait tous deux ensemble un voyage de deux jours en tremblant

d’angoisse). Belel Nagour réunit une partie de ses gens, auxquels se

joignirent quelques Maalia et surprit la maison d’Ali woled Hægær.

Ali fut averti à temps par ses amis qui lui conseillèrent de se rendre

auprès de Mansour effendi, alors à Kallaka, et lui démontrèrent

l’impossibilité de résister à des forces aussi considérables. Mais,

profondément blessé par la chanson de sa femme, il repoussa ces

conseils.

«Jamais je ne fuirai pour sauver ma vie, répondit-il à ceux qui le

pressaient de partir; mieux vaut mourir que d’entendre encore une fois

mon nom tourné en dérision par la bouche d’une femme!» Il resta fidèle

à sa parole. Attaqué par l’ennemi, il se défendit jusqu’à ce qu’un

javelot l’atteignit à la tête. Blessé à mort, il tomba en murmurant sa

profession de foi: «Lâ ilaha ill Allah ou Mohammed rasul Allah»; il

mourut en vrai croyant. Son beau-père tomba à ses côtés et sa femme,

qui, par sa chanson moqueuse, avait été la cause de la mort de son mari

et de son père, fut emmenée en captivité.

D’après l’avis de Mansour effendi, l’affaire était assez grave pour

que j’intervienne directement dans l’arrangement du traité de paix; on

devait aussi, à la suite d’une pareille violation de droit, établir à

Shakka un poste militaire assez fort et armer la forteresse d’un ou de

deux canons. Les autres parties du Darfour étant plus tranquilles, un

traité de paix avec les tribus arabes pouvait, à ce qu’assurait Mansour

effendi Hilmi, amener un résultat aussi prompt que favorable. Je pris

la résolution de me rendre à Shakka et fis préparer une petite troupe

de 150 hommes d’infanterie régulière, de 25 cavaliers et d’un canon

pour m’y accompagner.

Pendant ce temps, d’autres rapports me furent adressés par le major

Husein Mahir, m’annonçant qu’après avoir fortifié Omm Shanger, il avait

envoyé Omer woled Dorho avec des forces suffisantes pour soumettre les

Arabes Hamer révoltés. A ce rapport en était annexé un autre, écrit

par Omer et relatant qu’il avait attaqué les rebelles à Esefer, où ils

s’étaient concentrés, à deux jours de marche de Omm Shanger; qu’il les

avait complètement défaits après un combat acharné. Ses pertes étaient

insignifiantes en comparaison de celles de l’ennemi. Quoiqu’il avouât

n’avoir pris que quelques chevaux, les messagers m’affirmèrent qu’il

avait fait un large butin, ce qui me fit plaisir, car je savais que la

cupidité seule les pousserait, lui et ses gens, à déployer toute leur

énergie contre l’ennemi.

Je félicitai Omer woled Dorho de son succès et l’autorisai à disposer

entièrement à son gré des chevaux dont il m’annonçait la prise dans

son rapport. Mais, en même temps je lui défendis de dépasser jusqu’à

nouvel ordre: Zernah à l’est et Esefer au sud; ces deux places

appartenant à la province du Kordofan; je lui recommandai de remplacer

les pertes qu’il avait faites par des vagabonds qu’il recruterait sur

sa route. Enfin je lui fis espérer une bonne récompense de la part du

Gouvernement s’il remplissait fidèlement sa mission.

Les troupes étant prêtes, je me rendis en personne de Dara à Shakka et

arrivai, après deux jours de marche, à Kelekele, où Mohammed bey Abou

Salama, sheikh des Maalia du nord, que Gordon Pacha en son temps avait

nommé bey et qui avait toujours possédé la confiance du Gouvernement,

m’attendait avec une quarantaine de Basingers armés. Par lui, nous

apprîmes les dernières nouvelles sur les événements les plus récents

accomplis dans le pays. La tribu des Maalia est de toutes les tribus

arabes du Sud, celle dont les mœurs s’effacent le plus rapidement.

Adonnés à la boisson, menant la vie la plus dissolue, les Maalia sont

méprisés par les Arabes Habania, Risegat, Messeria et Hamer, qui ne

boivent pas de spiritueux et tiennent encore un peu à la pureté des

mœurs.

Mohammed bey Abou Salama m’accompagna avec ses Basingers armés et une

cinquantaine de chevaux jusqu’à Deen, lieu de résidence de Madibbo

qui y restait pendant la saison des pluies; quand j’y passai, le

village était abandonné et gardé seulement par quelques esclaves, qui

s’enfuirent à notre approche.

A un kilomètre et demi plus loin, je fis établir une zeriba à un

endroit élevé et découvert et j’attendis les nouvelles de Mansour

effendi Hilmi qui ne tardèrent pas à me parvenir.

Mansour s’était bercé de l’illusion que les Arabes désiraient

réellement la paix et m’avait fait un rapport dans ce sens. Mais

Madibbo, qui, comme on l’a remarqué plus haut, était allé en

pèlerinage auprès du Mahdi, à son retour, avait participé lui-même

à l’anéantissement de l’expédition de Youssouf el Shellali et était

rentré dans sa tribu, chargé par le Mahdi de riches cadeaux, en armes,

chevaux et esclaves. Le Mahdi lui avait même confié un drapeau qui

serait toujours, disait-il, environné d’anges invisibles chargés

de le conduire à la victoire; en outre, Madibbo avait emporté les

proclamations habituelles du Mahdi, qu’il fit distribuer à profusion

dans sa tribu, par les Fukahâ (pluriel de Fakîh), versés dans

l’écriture. Madibbo, de retour, réunit les membres de sa tribu, et leur

ayant démontré, grâce au riche butin qu’il apportait, que les troupes

du Gouvernement avaient été vaincues, il les excita à s’armer pour la

guerre sainte. Tous les Arabes Risegat, du sud-est au nord-ouest de

Shakka, se déclarèrent prêts à se rendre à son appel; seul Aagil woled

el Djangaui par haine pour Madibbo, déclara rester neutre ainsi que ses

plus proches parents.

En quelques jours Madibbo réunit des forces assez importantes pour se

risquer à attaquer Mansour effendi qui avait établi son camp à Mourraï,

à une demi-journée de Shakka et sous la protection duquel s’étaient

placés tous les marchands qui se trouvaient dans la contrée, beaucoup

d’entre eux avec leurs femmes et leurs enfants.

Un vendredi matin, Madibbo parut avec son armée dans le voisinage du

camp. Mansour effendi qui ne s’attendait à aucune attaque avait de son

côté donné l’ordre à son lieutenant Bachit Agha d’attaquer Madibbo

avec 150 hommes d’infanterie régulière, 200 Basingers, soutenus par le

sultan Abaker el Begaoui et les marchands réunis sous le commandement

d’Abd er Rasoul Agha qui avait rejoint le gros de la troupe à Kallaka.

Mansour restait au camp avec le reste de ses hommes formant la réserve.

Bachit Agha se mit immédiatement en marche et s’avança, sans faire

aucune reconnaissance, vers le campement de Madibbo. Celui-ci, instruit

depuis longtemps du mouvement de l’ennemi, avait habilement profité

des avantages que présentait le terrain et dissimulé ses hommes dans

l’herbe épaisse, derrière les arbres et dans les dépressions du sol;

il tomba à l’improviste sur le flanc et le derrière des soldats qui

marchaient sans défiance et succombèrent, écrasés par le nombre, sans

pouvoir faire usage de leurs fusils perfectionnés; seuls, le sultan

Abaker el Begaoui et Abd er Rasoul Agha réussirent, grâce à la rapidité

de leurs chevaux, à se réfugier dans la forteresse auprès de Mansour

effendi. Bachit Agha, avec tous ses officiers, les commandants des

Basingers avec leurs hommes furent tués jusqu’au dernier. Mansour

effendi, rempli d’épouvante à cette terrible nouvelle, perdit

complètement la tête et ne put prendre aucune résolution.

Ismaïn woled Bernou, qui était resté dans le camp auprès de Mansour, et

le sultan Abaker l’exhortèrent à se ressaisir et à ne pas s’abandonner

prématurément au désespoir. Les Arabes, encouragés par leur victoire,

dirigèrent aussitôt une attaque contre la forteresse, mais furent reçus

par le feu bien dirigé des quelques soldats qui restaient protégés par

le retranchement. Les assaillants furent obligés de battre en retraite

et les assiégés reprirent courage.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 14 / 25 段