Le vapeur arriva dans la soirée; les deux saghcolaghassi, malgré les

conseils de Saoud bey, voulurent débarquer la nuit même. Il finit par

les laisser aborder. Lui-même, encore sous l’impression de sa dernière

entrevue avec Mohammed Ahmed, resta prudemment à bord avec ses canons

et fit ancrer le vapeur à une certaine distance du rivage. Les deux

officiers, quoique ne connaissant nullement les lieux, se séparèrent,

chacun voulant être le premier à s’emparer du Mahdi pour obtenir la

récompense promise. A la tête de leur compagnie, ils se dirigèrent, à

travers des chemins marécageux et par une nuit obscure, vers la demeure

de Mohammed Ahmed; ils attaquèrent les huttes pensant y surprendre les

rebelles; mais, dans l’épaisseur des ténèbres, ils finirent par tirer

les uns contre les autres. Ahmed avait eu soin de quitter à temps les

huttes; avec ses compagnons, armés seulement d’épées, de lances et

de bâtons, ils s’étaient cachés près de là dans les hautes herbes.

Guidés par les coups de feu, ils tombèrent sur l’ennemi dont ils eurent

facilement raison, les deux compagnies étant dans le désarroi le plus

complet et n’ayant plus de chefs. La plupart des hommes furent tués;

quelques-uns gagnèrent le vapeur à la nage. Saoud bey effrayé de la

malheureuse issue de l’entreprise, voulait faire lever l’ancre et

rentrer à Khartoum; le capitaine le pria d’attendre au moins jusqu’au

lendemain matin; il y consentit, mais toujours inquiet pour sa propre

personne et ses canons, il fit mouiller le vapeur plus loin encore, au

milieu du fleuve.

Le lendemain, on constata l’anéantissement complet des deux compagnies;

des survivants, quelques-uns se trouvaient à bord, les autres avaient

été faits prisonniers: il ne restait plus qu’à porter à Khartoum la

fâcheuse nouvelle.

Ahmed et ses partisans étaient heureux d’une victoire qui ne leur

coûtait presqu’aucune perte: le Mahdi cependant avait été blessé

légèrement au bras; Abdullahi qui se trouvait à ses côtés le pansa

aussitôt sans qu’aucun des leurs ne s’en aperçut. Malgré ce succès le

nombre des partisans du Mahdi ne s’accrut que lentement car on était

persuadé que le Gouvernement prendrait contre lui des mesures plus

sérieuses.

Mohammed Ahmed, sur les conseils de ses frères Mohammed et Hamed et

surtout sur ceux d’Abdullahi, résolut d’aller dans le sud du Kordofan,

où il serait plus loin de Khartoum. Comme il prétendait que tous ses

actes étaient inspirés par le Prophète, il employa le même argument

pour expliquer son départ à ses partisans leur révélant que le Prophète

lui était apparu et, lui avait donné l’ordre de faire un pèlerinage à

Gebel Gedir, dans le sud du Kordofan, où il devait attendre des ordres

ultérieurs.

Avant de quitter Abba, il nomma, toujours d’après l’ordre du Prophète

et comme celui-ci l’avait fait autrefois, il nomma, disons-nous, ses

califes: Abdullahi ibn Mohammed devint le calife Boubekr es Sidik; Ali

woled Helou, de la tribu des Dedjem (Arabes possesseurs de bestiaux, au

Nil Blanc) fut nommé calife Ali el Karar.

La fonction du calife Osman ibn Affan resta provisoirement vacante.

Le voyage par le fleuve présenta quelques difficultés; les bateliers

refusaient de leur prêter des barques, ne voulant pas avoir à répondre

de cette complaisance vis-à-vis du Gouvernement. Après de longues

hésitations, ils se décidèrent à se servir de leurs propres barques

qu’ils avaient tenues amarrées sur l’autre rive pendant le combat.

Au moment du départ, la plus grande partie de la tribu des Dedjem,

cédant aux prières d’Ali woled Helou, se décida à quitter la contrée et

à suivre Ahmed dont les forces furent ainsi considérablement accrues.

Mohammed Ahmed se mit donc à parcourir le Dar Djimme, faisant partout

de la propagande et invitant la population à le suivre à Gebel Gedir.

Ses partisans répandaient des récits fabuleux sur les dernières

victoires, les miracles qui s’y étaient accomplis, si bien qu’un

grand nombre de gens crédules se joignirent au Mahdi. Dans un village

où ils tentaient ainsi de répandre la conviction, se trouvait un

saghcolaghassi nommé Mohammed Djouma, venu là avec 60 hommes pour

recueillir les impôts. Ahmed avec quelques-uns de ses fidèles s’était

établi dans le voisinage du saghcolaghassi, sans songer au danger qu’il

courait. Mohammed Djouma, redoutant une issue désastreuse pour une

entreprise dont il aurait seul encouru la responsabilité, ne voulut

rien engager de lui-même et n’osa pas prendre de détermination; il

crut préférable d’envoyer un rapport à El Obeïd, à plusieurs jours de

marche de là, et d’y demander des ordres. Mais le lendemain Mohammed

Ahmed était parti et avait rejoint ses troupes.

Quelques années plus tard, je retrouvai Djouma à Omm Derman; il me

raconta l’histoire en quelques mots: «Si j’avais pu prévoir, me dit-il,

les événements qui ont suivi, je n’aurais pas attendu la permission

d’attaquer ce Dongolais, cause de tant de malheurs pour le pays; si

j’avais succombé, que de vicissitudes amères je me serais épargnées!»

Avec ses légions, Mohammed Ahmed était arrivé aux portes d’El Obeïd, à

l’endroit précisément où se trouvait alors Giegler Pacha, le lieutenant

du Gouverneur général, venu pour remplir les fonctions d’arbitre dans

le procès d’Abd el Hadi, ancien juge du district (Nasir el Giom) et

l’un des plus riches habitants du Kordofan. (Abd el Hadi accusé de

concussion et de détournements, fut finalement acquitté).

Giegler Pacha envoya contre Mohammed Ahmed, Mohammed Pacha Saïd avec

quatre compagnies; celui-ci avait pris la direction des montagnes de

Tekele, avec ordre de couper la route au Mahdi et de le contraindre à

livrer bataille.

Mais, soit négligence, soit défaut de tactique, Mohammed Pacha Saïd ne

put arriver à rejoindre Ahmed; régulièrement il faisait halte et dînait

à la place même où les rebelles avaient campé la veille et campait à

l’endroit où quelques heures auparavant les rebelles avaient dîné.

A près trois jours passés ainsi à poursuivre inutilement le Mahdi,

Mohammed Saïd rentra à El Obeïd.

L’insuccès de cette expédition, dû surtout à la peur qu’éprouvait Saïd,

ne fit qu’accroître auprès des populations l’influence du Mahdi.

Comme nous l’avons dit en passant, celui-ci s’était dirigé vers Tekele

dans l’intention d’y faire un assez long séjour. Omdaballo, ne voulant

pas que quelques troubles se produisent sur son territoire, lui envoya,

par un de ses fils, comme présent d’hospitalité, quelques moutons et

du blé; en même temps il l’engageait à se porter un peu plus dans

l’intérieur du pays. Après une longue et pénible marche, Mohammed Ahmed

arriva à Gebel Gedir, où se trouve une population mêlée d’indigènes et

d’Arabes Kenana fixés là depuis de longues années.

Rachid bey, moudir de Faschoda, informé de tous ces mouvements,

prit, de sa propre autorité, la résolution d’attaquer immédiatement

les rebelles, sans leur laisser le temps de se renforcer. Parmi les

familiers de Rachid se trouvait un Allemand, du nom de Berghoff,

autrefois photographe à Khartoum et envoyé plus tard, par Abd er Rauf,

comme inspecteur du service de répression de la traite des nègres à

Faschoda, et Kaïkum bey, chef suprême (mek) des nègres Shillouk.

On était en décembre 1881; Rachid bey mena malheureusement son

expédition contre toutes les règles de la tactique. A son arrivée

près de Gedir, la troupe de Rachid tomba dans une embuscade et fut

complètement anéantie par les partisans de Mohammed Ahmed, que ses

espions avaient averti de l’approche des troupes. Les soldats n’eurent

même pas le temps de décharger les cartouches que portaient les

chameaux. Rachid lui-même et les gens de son entourage se défendirent

héroïquement, et durent céder à la force; Rachid bey fut tué dans

l’action. Cette victoire accrut encore la popularité du Mahdi, (c’est

le titre qu’il avait pris et que nous lui donnerons désormais).

Cette popularité se propagea et grandit surtout chez les Arabes qui

habitaient les contrées du Sud. Cependant, malgré ce nouveau succès, la

position du Mahdi n’était pas encore très sûre.

Le calife Abdullahi, pendant les premières années que je passai avec

lui à Omm Derman, me raconta à maintes reprises les souffrances qu’il

avait eu à supporter à cette époque.

«Nous étions, me disait-il, arrivés à Gedir, épuisés, harassés, par un

voyage long et pénible. Le Mahdi ne possédait qu’un mauvais cheval de

race abyssinienne; pour moi il me fallait faire à pied la plus grande

partie de la route. Mais Dieu rend fort le croyant prêt à verser son

sang pour la foi. Mes frères, Yacoub, Youssouf et Samani, s’étaient

joints à nous avec leurs familles; la femme de mon père, qui allaitait

encore son plus jeune fils, mon frère Haroun, ne voulut pas rester en

arrière et nous accompagna. Elle et ma femme, qui venait de me donner

un fils, Othman, celui que vous appelez aujourd’hui Sheikh ed Din et

que tu vois chaque jour, me causaient le plus grand souci. Il nous

était facile, à nous autres hommes, de supporter les fatigues de toute

nature que Dieu nous infligeait comme épreuve; nous pouvions et devions

les supporter et même remercier le Créateur de nous avoir choisis pour

enseigner ses commandements et relever les croyants abattus. Mais,

ajoutait-il en riant, pour les femmes et les enfants, les meilleures

doctrines ne remplacent pas le boire et le manger. Des milliers de gens

accouraient au devant de nous, il est vrai, mais eux-mêmes étaient

pauvres et il nous fallait encore leur venir en aide. Les riches,

au contraire, nous évitaient, trop soucieux de leur fortune, et des

futilités de ce monde qui les empêchent de connaître les véritables

joies du Paradis et d’en jouir. Les populations que nous rencontrions

sur la route ne nous donnaient pour notre entretien que bien peu de

chose, et ces faibles dons étaient encore distribués par le Mahdi aux

nouveaux adhérents que dans sa bonté, il considérait comme ses hôtes.

Que de fois j’eus le cœur déchiré par les cris des enfants affamés

et les plaintes des femmes qui manquaient même du nécessaire. Seule,

la vue du Mahdi faisait renaître en moi l’espérance et la confiance

en Dieu. La patience est la plus belle des vertus; ô, Abd el Kadir,

cultive-la et Dieu te récompensera!»

La défaite de Rachid bey ouvrit les yeux au Gouvernement qui ne pouvait

plus douter de la gravité de la situation. Une expédition fut organisée

sous les ordres de Youssouf Pacha el Shellali, dont la valeur était

reconnue par tous depuis le temps de la campagne de Gessi contre Zobeïr.

Des renforts furent demandés au Kordofan qui envoya un bataillon

d’infanterie régulière et des volontaires commandés par Abdullahi woled

Dheifallah, le frère d’Ahmed bey Dheifallah, Abd el Hadi et le sultan

Deema.

Le Mahdi lança de tous côtés des circulaires dans lesquelles il

attribuait ses victoires à l’intervention du ciel qui avait voulu

faire éclater à tous les yeux sa mission divine. Il invitait tous

les croyants à prendre les armes pour la guerre sainte, il donnait à

ses défenseurs le titre «Ansar» (défenseur de la foi) et promettait

à ceux qui tomberaient pour la cause sainte les joies éternelles du

ciel; aux survivants, les quatre cinquièmes du butin, car la victoire

décrétée par Dieu ne pouvait faire défaut; le dernier cinquième était

réservé pour la part du Mahdi lui-même. Ainsi il mettait habilement

en mouvement les deux grands mobiles des populations du Soudan: le

fanatisme et la cupidité.

Youssouf el Shellali rassembla ses troupes. L’infanterie régulière

fut placée sous les ordres de Mohammed bey Soliman et de Hasan

effendi Rifki, que j’avais acquitté lors de son procès; la cavalerie

irrégulière obéissait au vaillant chef des Sheikhiehs, Daha Abou Sidr.

Toutes ces troupes formaient un ensemble d’environ 4000 hommes. Elles

quittèrent Khartoum au milieu de mars 1882 et attendirent à Kaua le

renfort qui devait leur être envoyé d’El Obeïd.

Abdullahi woled Dheifallah avait grand’ peine à réunir des volontaires.

D’abord, les gens, par piété, refusaient de marcher contre «l’homme

pieux», et puis, le Mahdi ne possédant rien, ils n’avaient à espérer

aucun butin. De plus, Elias Pacha, le plus riche des marchands de la

contrée, ancien gouverneur d’El Obeïd, qui jouissait d’une énorme

influence sur la population et vivait en mauvaise intelligence avec les

frères Dheifallah, suscita tous les obstacles possibles au recrutement.

Pourtant, lié par son contrat avec le Gouvernement, Abdullahi

Dheifallah finit, grâce à une activité infatigable et à des efforts

inouïs, par amener à Kaua un effectif d’environ 2000 hommes appartenant

surtout à l’infanterie régulière. Forte de 6000 hommes, l’armée se mit

en marche et aux environs du 15 mai 1882 atteignit Faschoda. Après que

les hommes et les bêtes eurent pris le repos nécessaire, l’armée se

mit en route pour se porter au point désigné pour les opérations et au

commencement de juin, elle campait le soir aux environs de Gedir.

Youssouf el Shellali et la plupart des chefs placés sous ses ordres

étaient absolument sûrs de la victoire. Qu’avaient à craindre des

hommes comme Shellali, Mohammed bey Soliman, Daha Abou Sidr, d’une

poignée d’hommes à demi-nus, affamés, affaiblis par la maladie! Ces

soldats qui avaient pénétré victorieusement du Nil Blanc jusqu’à

Doufilé, qui avaient conquis la province du Bahr el Ghazal, qui avaient

anéanti le vieil empire du Darfour, qui en avaient fait périr les

rois et les plus puissants personnages! Que pouvaient contre eux ces

bandes indisciplinées et munies d’armes insignifiantes? Seul, Abdullahi

Dheifallah les engageait à la prudence, à se tenir sur leurs gardes et

conseillait à ses amis de ne pas faire fi du danger. Il leur fit même

part d’un mauvais présage: quoique excellent cavalier, il avait été

désarçonné à sa sortie d’El Obeïd! Mais ses avertissements n’eurent pas

plus d’écho que la voix du prédicateur dans le désert.

Pourquoi se donner la peine d’aller chercher au loin des ronces et

des épines pour construire une zeriba (abatis d’épines); les quelques

buissons du Gebesh (broussailles sans épines) qui se trouvaient là ne

seraient-ils pas, en les plantant simplement en terre et les accumulant

les uns sur les autres, un retranchement suffisant?

Mais les partisans du Mahdi «ces hommes à demi-nus, affamés et

affaiblis par la maladie», fanatisés jusqu’au délire, attaquèrent à

l’improviste, avant même que l’aube eût blanchi le ciel, l’armée de

Youssouf el Shellali. L’abatis d’épines fut franchi sans peine ou

dispersé, et les soldats, à moitié endormis, fous de terreur, furent

pour la plupart massacrés. Youssouf Pacha et Daha Abou Sidr furent tués

sur le seuil de leurs tentes, avant d’avoir eu le temps de se vêtir. Ce

qui restait de l’armée s’enfuit à la débandade et les fuyards furent un

à un anéantis. Une suria (concubine) de Daha se précipita, le revolver

à la main, sur les meurtriers de son maître et tua deux de ceux-ci;

mais percée d’un coup de lance, elle tomba près du cadavre de son

«seigneur.» Abdullahi Dheifallah, le seul qui eût eu connaissance du

danger que courait l’armée, combattit avec le peu d’hommes qui étaient

restés debout et s’étaient groupés autour de lui. Mais, écrasé par le

nombre, il éprouva bientôt le même sort que ses compagnons.

On sait que les peuples sans grande civilisation attribuent toujours à

des causes surnaturelles les événements ou les succès qui sortent de

l’ordinaire.

Depuis plus de soixante ans, le Soudan était aux mains des Turcs et des

Egyptiens. Certes, pendant cette longue suite d’années, il était arrivé

maintes fois que des tribus arabes avaient refusé de payer le tribut et

le châtiment ne s’était pas fait attendre; mais jamais il ne s’était

rencontré un homme assez audacieux pour tenir tête avec une telle

énergie aux maîtres du pays et leur déclarer la guerre dans toutes les

formes! Et un misérable mendiant, un fakir, très pieux sans doute, mais

complètement inconnu, ce Mohammed Ahmed enfin, avait réussi avec une

poignée d’hommes affamés et presque sans armes, remportant victoire sur

victoire! Non, il ne pouvait en être autrement. Cet homme disait vrai

quand il prétendait être le Mahdi el Monteser, le libérateur promis et

envoyé par Dieu.

La défaite de Youssouf el Shellali fit tomber tout le Kordofan aux

mains du Mahdi. Maintenant il avait lui aussi de l’or, des chevaux, des

armes, des munitions, tout ce que peut procurer la guerre. Tout cela,

il s’empressa de le distribuer en présents aux chefs des peuplades

accourues vers lui qui, par reconnaissance iraient chez les peuples

lointains répandre sa gloire et le proclamer comme le véritable Mahdi

dont l’unique mission était de relever la vraie foi, sans aucun souci

des biens de ce monde.

Les habitants du Kordofan et du Darfour, gens pauvres, naïfs pour la

plupart, furent transportés en apprenant les victoires du Mahdi. Gagnés

à leur tour et entraînés par le fanatisme, ils abandonnèrent en foule

leurs villages, et, se portèrent, avec leurs femmes et leurs enfants, à

Gebel Gedir, nommé depuis lors Gebel Masa, pour y attendre les ordres

du Mahdi. D’autres se réunirent en masses sous les ordres des chefs

qu’ils s’étaient choisis, heureux d’entrer en lutte à leur tour contre

les troupes du Gouvernement et les fonctionnaires établis dans la

contrée.

Les Arabes nomades saisirent avec joie une occasion qui se présentait

et qui correspondait si bien à leurs penchants et à leur nature.

Sous prétexte de religion et de la guerre sainte, ils s’en donnent à

cœur joie; pillant et massacrant les habitants qui tenaient encore

pour ces Turcs maudits et leur Gouvernement. C’était pour eux aussi un

moyen de s’affranchir des tributs et des impôts.

Le Mahdi s’était mis immédiatement en rapport avec les marchands

d’El Obeïd, qui par leurs richesses et leurs relations gouvernaient

en quelque sorte la ville et une partie du pays, et connaissaient

admirablement l’opinion publique et la faiblesse du Gouvernement dont

ils s’entendaient à merveille à tirer profit.

Un grand nombre de ces marchands était tout disposé à se déclarer pour

le Mahdi. A leur tête était Elias Pacha woled Omberir, l’ennemi acharné

de Ahmed bey Dheifallah, qui, aussi puissant et aussi riche qu’Elias,

restait fidèlement soumis au Gouvernement. Ahmed bey était l’ami intime

du gouverneur Mohammed Pacha Saïd et tous les deux s’étaient unis

contre Elias qui comprenait fort bien qu’une lutte contre ces deux

hommes ne pouvait lui être favorable. Aussi, résolut-il de se joindre

au Mahdi et de lui recruter secrètement des partisans.

Quelques marchands, moins favorisés de la fortune, comptaient sur

les événements pour améliorer leurs affaires; d’autres, plus riches,

craignaient de voir se réaliser les menaces du Mahdi: s’ils ne se

déclaraient pas pour lui, ils redoutaient, après la victoire du

Prophète, d’être dépouillés de tous leurs biens, et de se voir

eux-mêmes avec leurs femmes et leurs enfants distribués comme esclaves

entre les vainqueurs.

Les sheikhs religieux espéraient, eux aussi, grâce à ce mouvement en

faveur de la foi, recevoir de meilleures places. Tous du reste se

sentaient très fiers, qu’un Soudanais eût osé se donner pour le Mahdi

et se flattaient qu’un jour leur pays serait dirigé par ses propres

enfants et non plus par des étrangers. Quelques-uns comprenaient

cependant que le triomphe du Mahdi amènerait la ruine du pays; mais ils

étaient bien rares et quelques efforts qu’ils fissent pour arrêter les

progrès du mal et soutenir le Gouvernement, ils ne purent y réussir et

se cachèrent quand le Gouvernement succomba.

Elias Pacha envoya son fils Omer à Gedir pour porter au Mahdi des

détails minutieux sur la situation et l’engager à marcher sur El Obeïd.

Mais Mohammed Pacha Saïd avait pris ses précautions; un fossé avait été

creusé tout autour de la ville, comme si le gouverneur était certain

que les habitants feraient cause commune avec lui et s’opposeraient de

vive force à un investissement.

Ce ne fut que sur les recommandations pressantes d’Ahmed bey Dheifallah

qu’on songea à protéger par des fortifications spéciales les bâtiments

du Gouvernement et les casernes situés au centre de la ville.

Au lieu d’accumuler promptement et rapidement les provisions de blé

nécessaires, Mohammed Pacha Saïd, fidèle à ses principes d’économie,

voulut conclure des marchés aux mêmes prix qu’en temps de paix et cela

avec des marchands qui étaient ses ennemis, il est vrai, mais qui, très

probablement poussés par la cupidité se seraient volontiers chargés des

commandes. L’agitation qui chaque jour allait croissant devint bientôt

un obstacle insurmontable pour l’approvisionnement et il fut impossible

de se procurer la moindre quantité de blé nécessaire même aux prix les

plus élevés.

Les employés du Gouvernement, aussi bien les percepteurs de l’impôt que

les plus petits fonctionnaires perdus dans de lointains villages se

virent bientôt, malgré la protection de leurs soldats, attaqués de tous

côtés; il leur fallut ou mourir sur place, ou se retirer.

Abou Haraz, village situé à une journée de marche seulement d’El Obeïd

et dont les habitants obéissaient encore quelque peu au Gouvernement,

fut attaqué un beau matin et complètement rasé par les Arabes Bederia.

Ceux qui échappèrent au massacre, des femmes surtout et des enfants,

s’enfuirent à El Obeïd. Epuisés par la soif, sur cette longue route

où l’on ne rencontre pas une goutte d’eau, beaucoup tombèrent et

furent prises par les vainqueurs. On donna à boire aux jeunes filles

prisonnières qui représentaient un agréable butin; quant aux vieilles

femmes, les Bederia, avec une cruauté inouïe, leur coupèrent les mains

et les pieds, afin de s’emparer plus vite des bracelets d’argent et

d’ivoire qu’elles portaient aux bras et aux jambes.

Vers le même temps dans le nord du Kordofan, Ashaf, ville renommée

pour la richesse de ses cultures, fut prise et pillée. Un grand nombre

des habitants réussirent à atteindre Bara, protégés par Nur Angerer

qui veillait sur eux en personne avec ses esclaves et Mohammed Agha

Shapo, ancien kawas de Gordon Pacha, qui l’avait nommé sandjak de la

ville. Shapo, un vieux Turc de la tribu des Kurdes, rendit le courage

aux fuyards qu’il avait réunis et réussit, à plusieurs reprises, à

repousser les assaillants qui les poursuivaient sans relâche.

«Mes filles, disait-il aux femmes de la troupe, chantez-moi quelque

chose pour me donner le courage d’anéantir nos ennemis. Vos chansons

réjouissent mes oreilles et chassent la crainte de mon cœur».

Les femmes se mettaient alors à chanter et Shapo et ses hommes

accomplissant des prodiges de valeur, amenèrent sains et saufs les

fugitifs à Bara.

Bara elle-même fut attaquée. Les rebelles furent d’abord repoussés,

mais la place finit par être complètement cernée par un nombre

considérable de partisans du Mahdi (Ashab el Mahdi) sous les ordres du

sheikh Rahme.

Mohammed Pacha Saïd envoya contre les Arabes, postés près de Kasgel, un

bataillon d’infanterie régulière et un grand nombre d’irréguliers, mais

ces troupes éprouvèrent des pertes si considérables que leur victoire

ressemblait fort à une défaite.

Les Arabes, qui s’étaient de nouveau rassemblés, attaquèrent Birket;

là presque tous les hommes de la garnison, au nombre d’environ 3000,

furent massacrés. Shatta, village situé sur le Nil Blanc, fut également

surpris, et 200 hommes y perdirent la vie. Enhardis par ces succès, les

rebelles se risquèrent à attaquer la garnison de Douem; mais là ils

furent repoussés, et perdirent 2000 hommes.

Pendant que le Kordofan était le théâtre de tous ces drames, des

émissaires du Mahdi allaient soulever la population du Ghezireh contre

le Gouvernement.

Sennaar fut attaquée et bloquée par les tribus arabes du voisinage, les

Djihena, les Abou Rof, Agaliin, Kauasma, Hammada, etc.

Le sandjak Salih bey woled el Mek réussit avec quelques centaines de

Sheikhiehs à délivrer la ville.

Abou Haraz, sur le Nil Blanc, s’était soulevée; Giegler qui remplissait

les fonctions de Gouverneur général depuis le rappel de Abd er Rauf

Pacha, s’y rendit par bateau à vapeur en compagnie de Melik Youssouf

woled El Mek Mohammed, le roi des Sheikhiehs.

Dès son arrivée, Giegler ordonna à Melik Youssouf d’attaquer les

rebelles, malgré l’infériorité de ses forces. Melik Youssouf exécuta

avec une obéissance toute militaire les ordres de Giegler; mais voyant

ses gens faiblir, et trop fier pour fuir, il mit pied à terre et, assis

sur une farroua (peau de chèvre sur laquelle on se place pour prier),

attendit tranquillement la mort.

Giegler Pacha reprit aussitôt le chemin de Khartoum d’où il revint à

Abou Haraz avec une armée considérable composée de troupes régulières.

Chérif Ahmed Tahir, un des partisans du Mahdi, fut battu par ces

troupes et tué dans l’action. Sa tête fut envoyée à Khartoum. Giegler

marcha alors sur Sennaar où se trouvaient rassemblés les Arabes et

réussit à disperser les rebelles sans éprouver lui-même de pertes

sérieuses.

Ces succès cependant n’arrêtaient pas l’agitation chaque jour

grandissante, et à chaque instant le Gouvernement recevait la nouvelle

du soulèvement de quelque district.

La situation devenait de plus en plus menaçante et le nouveau

Gouverneur général, Abd el Kadir Pacha qui était arrivé vers le milieu

de mai 1882, se résolut à faire sans délai fortifier Khartoum.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 13 / 25 段