Comme Mohammed Ahmed, admis dans la Tarika d’El Gureschi, s’apprêtait à

partir avec ses disciples, Mohammed Chérif informé de ce qui se passait

revint sur sa décision et fît savoir à Ahmed qu’il consentait à le

voir, lui accordait son pardon et le rétablissait dans ses anciennes

fonctions. Mais Ahmed répondit fièrement que, n’ayant commis aucune

faute, il n’avait besoin d’aucun pardon; et que de plus la présence

d’un Dongolais impie dans sa suite porterait sans doute préjudice à sa

doctrine.

Le sheikh El Gureschi reçut Ahmed à bras ouverts. Et voilà comment le

nom de Mohammed Ahmed, le pieux et rusé fakir devint célèbre dans tout

le Soudan. Jamais en effet on n’avait entendu dire auparavant qu’un

sheikh subalterne eut repoussé le pardon que lui offrait son supérieur.

En général l’opinion publique était pour Ahmed, qui avait osé se

révolter contre son chef parce que celui-ci s’était servi de la

religion pour autoriser et approuver des actes interdits par elle. Les

partisans du rebelle ne manquèrent pas d’étaler au grand jour tout ce

qui, dans cette affaire, pouvait lui être favorable; et lorsqu’on sut

avec quelle hauteur il avait repoussé le pardon qu’on lui offrait, il

devint le héros du jour.

Muni de la permission de Gureschi, Ahmed retourna à Abba. Là, il reçut

la visite de presque tous les hauts personnages qui venaient demander

la bénédiction du pieux jeune homme et le peuple se pressait sur le

passage du nouveau saint. Comme il distribuait aux pauvres, en présence

même des donateurs, les cadeaux qu’il recevait, on lui conféra bien

vite le titre de sahid (dispensateur). Après une tournée au Kordofan,

convaincu que ses idées avaient trouvé un écho dans nombre de cercles

religieux, il rédigea des pamphlets qu’il distribua d’abord à ses

fidèles partisans. Il les engageait vivement en leur qualité de pieux

musulmans, à réunir toutes leurs forces pour arrêter la décadence de la

religion, puisqu’on ne devait rien attendre de ce côté du Gouvernement

dont les fonctionnaires se moquaient du Coran et insultaient même le

livre sacré.

Bientôt El Gureschi étant mort, Ahmed et ses partisans se rendirent à

Musselemie et firent ériger sur le tombeau de leur maître une koubbat,

(monument surmonté d’une coupole).

C’est là qu’un certain Abdullahi ibn Mohammed de la tribu des

Taasha-Baggara qui vit au sud-ouest du Darfour, pria Ahmed de le

recevoir dans la Tarika de Samania. Mohammed le reçut dans sa

corporation et Abdullahi jura de lui rester fidèle jusqu’à la mort.

Mohammed el Fakih, de la tribu des Taasha et de la branche des

Djouberat, était un descendant d’Aulad umm Surra. Il avait quatre fils,

Abdullahi, Yacoub, Youssouf et Samani, et une fille appelée Fatma.

Vivant en désaccord avec ses parents, il forma le projet de se rendre

à la Mecque avec toute sa famille, de s’y établir et de terminer ses

jours dans le voisinage de la ville du Prophète. Des gens, qui l’ont

connu, le dépeignent comme un homme pieux, ne s’occupant que de ses

devoirs religieux et qui avait le pouvoir de soulager les malades

et les faibles d’esprit en récitant des formules religieuses. Il

enseignait volontiers le Coran à la jeunesse. Abdullahi et Youssouf

étaient les plus indisciplinés de ses fils; que de peine il eut à leur

apprendre les versets les plus importants du Coran. Yacoub et Samani

étaient d’une nature beaucoup plus calme et aidaient leur père dans

ses leçons; c’est ainsi qu’ils apprirent d’eux-mêmes par cœur tout le

Coran et commencèrent à l’interpréter.

Au temps des hostilités survenues entre Zobeïr et le Darfour, Mohammed

el Fakih avec toute sa famille quitta son pays et se rendit à Shakka,

par la route de Kallaka. Il resta à Shakka près de deux années et

partit, traversant Dar Hamr, El Obeïd et Dar Djimme où il mourut près

de Sherkela; il fut enterré par les soins du grand sheikh des Djimme,

Asaker woled Abou Kalam, qui avait subvenu aux besoins de toute la

famille pendant de longs mois. Avant de mourir, il conseilla à son

fils aîné, le chef de la famille, de chercher asile auprès d’un chef

religieux quelconque, sur les bords du Nil, comme il avait eu lui-même

l’intention de le faire, d’entreprendre un pèlerinage à la Mecque; mais

de ne rentrer en aucun cas dans son pays.

Abdullahi prit congé de ses frères et de sa sœur qu’il laissait à Dar

Djimme sous la protection du sheikh Asaker, et partit seul dans la

direction du Nil.

En route, il apprit le différend qui avait surgi entre Ahmed et son

supérieur et résolut d’aller demander au premier la faveur d’entrer

dans sa corporation.

«Ce fut un rude voyage pour moi,» me racontait souvent Abdullahi ibn

es Sejjid Mohammed, califet el Mahdi, comme on l’appelle aujourd’hui.

Dans les premières années de son règne, alors qu’il n’avait pas autant

de défiance qu’à présent, il était très communicatif, et se plaisait à

me raconter ses aventures le soir quand nous étions seuls. Couché sur

un petit angareb, d’un assez joli travail, et recouvert d’une natte de

palmier, Abdullahi s’appuyait alors sur une pièce de coton roulée en

forme de coussin et s’entretenait avec moi qui l’écoutais accroupi par

terre et les jambes croisées.

«Oui, ce voyage fut triste et pénible; je ne possédais pour tout bien

qu’un âne, et, la pauvre bête avait une plaie sur le dos. C’est à peine

si j’osais le monter. Je le chargeais d’une petite outre remplie d’eau

et d’un peu de blé; et, triste et découragé, je le poussais devant moi.

Sur le dos je n’avais qu’une chemise de coton large et coupée à la mode

de mon pays. Tu dois te rappeler encore ce haillon, Abd el Kadir?»

Il m’avait surnommé Abd el Kadir; mais quand il voulait me distinguer

de mon homonyme, il m’appelait Abd el Kadir Saladin (Slatin).

«A mon costume et à mon langage j’étais très vite reconnu comme

étranger.

«Que de fois j’ai entendu dire autour de moi:

«Que cherches-tu ici? Que veux-tu? Va donc, rentre dans ton pays, il

n’y à rien à voler ici!»

«Il est vrai, continuait-il en riant, que nous autres Arabes, nous

jouissons ici d’une mauvaise réputation; cela tient surtout à ce

que les marchands qui, au temps de Zobeïr, se dirigeaient vers le

Bahr-el-Ghazal, étaient souvent détroussés par les Arabes. Quand

je voulais savoir où résidait le Mahdi, alors Mohammed Ahmed, on

me regardait avec défiance; on me demandait ce que je pouvais bien

avoir à faire avec lui et l’on me donnait à entendre que jamais il

n’accepterait de gens de mon espèce parmi ses disciples. Heureusement

je rencontrai toujours quelque âme compatissante qui m’indiquait

la route. Un jour, dans un village, on voulut me voler mon pauvre

âne; on le reconnaissait bien, disait-on: il avait été volé l’année

précédente. Un vieillard, qui craignait Dieu sans doute, intervint et

je pus continuer ma route. C’est ainsi que, errant de-ci de-là, presque

toujours repoussé, raillé, rarement secouru, j’arrivai enfin près de

Musselemie où je rencontrai le Mahdi qui allait précisément ériger la

koubbat d’El Gureschi.

«En le voyant, j’oubliai toutes mes peines passées, je ne voyais que

lui, n’entendais que lui: et je dus rassembler tout mon courage pour

lui adresser la parole.

«Je lui racontai brièvement l’histoire de ma famille et le suppliai,

au nom de Dieu et de son Prophète, de me recevoir au nombre de ses

disciples.

«Il y consentit et me tendit la main. Je la baisai avec effusion et lui

jurai fidélité et soumission. J’ai tenu mon serment jusqu’à ce que la

mort vint le surprendre.»

Il se tut subitement et me regarda.

«Oui, tu l’as tenu ton serment, lui dis-je, et Dieu le Tout-Puissant

t’a récompensé! Toi, qu’on repoussait, qu’on raillait autrefois, tu es

aujourd’hui le maître, tu ne t’es point vengé; ta conduite est noble et

c’est ainsi seulement que peut agir un descendant du Prophète.»

Il aimait qu’on le louât; j’étais d’autant plus disposé à le faire que

agréablement flatté de mes paroles, il continuait son récit.

«Lorsque j’eus prêté serment, continua-t-il, le Mahdi appela un de ses

disciples, nommé Ali, et lui dit: «Dès ce moment vous êtes frères,

aidez-vous mutuellement et placez votre confiance en Dieu. Toi,

Abdullahi, suis les ordres de ton frère.»

«Ali était bon, mais aussi pauvre que moi. Il partageait avec moi la

nourriture qu’il recevait du Mahdi ou qu’on lui donnait en parent.

Pendant le jour, nous portions ensemble les tuiles nécessaires à la

construction de la koubbat; le soir, nous couchions côte à côte. Un

mois plus tard, la koubbat était terminée. Le Mahdi, qui toute la

journée avait à répondre à des visiteurs, ne s’était pas autrement

préoccupé de moi; pourtant, une voix intérieure me disait que j’avais

trouvé place en son cœur.

«Nous quittâmes Musselemie, bannières en tête,—bannières couvertes

d’inscriptions religieuses et de morceaux de l’islam—et nous

traversâmes l’île. De toutes parts les gens accouraient pour voir le

Mahdi, ou plutôt le sheikh Mohammed Ahmed comme on le nommait alors,

pour l’entendre prêcher sa doctrine et pour implorer sa bénédiction.

Mes sandales étaient déchirées et un Mogaddam (le supérieur des

disciples) avait pris mon âne pour y asseoir un malade. Nous arrivâmes

enfin à l’île d’Abba, où résidait le Mahdi. Je souffrais de la

dysenterie; mon frère Ali m’installa dans sa petite hutte de paille, où

il y avait à peine place pour nous deux, et s’occupa de pourvoir à ma

nourriture. Il apportait du Nil l’eau nécessaire pour notre boisson, et

pour les ablutions.

«Un soir, il sortit pour aller puiser de l’eau, comme de coutume. Il ne

rentra pas.

«Le malheureux avait été surpris par un des crocodiles qui pullulent

sur les rives du fleuve. Les frères accourus en toute hâte ne purent

qu’arracher à la bête le cadavre d’Ali. Allah jerhamo, Allah jeghfir

lehu. Que Dieu l’ait en sa sainte garde; Que Dieu lui pardonne ses

péchés.»

«Allah jerhamo, Allah jeghfir lehu, répétai-je à mon tour et me

tournant vers le calife: Maître, ajoutai-je, ta patience est grande,

c’est pourquoi Dieu t’a élevé.

«Mais dis-moi, le Mahdi ne s’est-il jamais occupé de toi pendant ta

maladie?»

«Non, me répondit le calife; le Mahdi voulait me soumettre à l’épreuve.

Ce n’est qu’après la mort d’Ali, pendant que moi-même j’étais couché

seul et sans secours dans la hutte, qu’il fut averti de ma maladie. Un

soir, subitement, il pénétra dans la cabane. J’étais trop faible pour

me lever. Il s’assit près de moi et me donna de la medida très chaude

qu’il avait apportée dans une calebasse. (La medida est une sorte de

bouillie de farine, à laquelle on ajoute quelquefois du beurre fondu).

«Bois, me dit-il, cela te fortifiera; aie confiance en Dieu.»

«Puis il me laissa. Il m’envoya, peu de temps après quelques frères qui

me transportèrent dans une hutte voisine de son habitation. A peine

eus-je bu la medida que je me sentis mieux. Ne m’avait-il pas dit:

«cela te fortifiera», et c’était vrai; car, lui, le Mahdi disait la

vérité et ne mentait jamais!»

«Certainement, interrompis-je; c’était le Mahdi, le fidèle, le

véridique, et toi, son calife, tu as marché fidèlement sur ses traces.

«Auprès de lui, continua le calife, je me rétablis rapidement. Je

voyais le Mahdi chaque jour. Il était la lumière de mes yeux; et la

paix régnait dans mon cœur. Il m’interrogeait parfois sur ma famille et

m’engagea à la laisser encore quelque temps au Kordofan. «Aie confiance

en Dieu;» telle était toujours la fin de ses discours.

«Il s’entretenait souvent avec moi seul et me confia le secret de sa

mission divine. Dieu, disait-il, l’avait marqué pour être le Mahdi et

le Prophète l’avait investi de cette mission en présence des apôtres

et de tous les saints. Je savais depuis longtemps, avant même qu’il ne

m’eut jugé digne d’entendre cette confidence, je savais, dis-je, et je

m’en rendais compte, rien qu’en le regardant qu’il était l’envoyé de

Dieu, le Mahdi el Monteser (le maître attendu.)[7] Ah! le beau temps,

sans chagrin, sans souci!... Mais, il est tard, Abd el Kadir, va te

reposer.»

«Que Dieu prolonge tes jours, lui disais-je en me levant et te donne la

force de ramener sur le chemin de la foi les véritables croyants et je

quittais le calife, en marchant à reculons.

Mohammed Ahmed avait trouvé son homme en Abdullahi ibn Mohammed.

A la suite de son différend avec Mohammed Chérif, il avait acquis

rapidement une célébrité inattendue. La vénération générale dont il

jouissait, et dont il était l’objet de la part surtout des habitants

de Ghezireh, lui fit concevoir des espérances plus grandes encore. Il

commença par déclarer secrètement à ses intimes qu’il avait été envoyé

pour régénérer la religion du Prophète, qui tombait en décadence et il

leur demanda de l’aider dans sa tâche. Il ne se donnait cependant que

comme l’esclave de Dieu, forcé, par l’ordre divin, d’accomplir cette

mission, sans croire qu’il en était digne.

Ce fut Abdullahi qui mit la secte en rapport avec les puissantes et

belliqueuses tribus de l’ouest; ces tribus, disait Abdullahi, ne

laisseraient certainement pas échapper l’occasion de vaincre ou de

mourir, pour Dieu et la religion; il engagea le Mahdi à entreprendre

un voyage au Kordofan. Celui-ci parcourut le Dar Djimme, où les frères

d’Abdullahi l’assurèrent de leur soumission; il leur conseilla de ne

pas quitter leur résidence, et de répandre sa doctrine parmi leurs

concitoyens.

De là il se rendit à Dar Djauama et à El Obeïd. Dans cette dernière

ville, il se présenta chez les plus hauts fonctionnaires religieux et

civils; il les interrogeait sur leurs façons de penser, surtout sur

leurs opinions et s’efforçait de les gagner à sa cause. S’il trouvait

quelque écho auprès de certains personnages, il leur communiquait,

après leur avoir fait prêter serment de garder le silence, sa mission

divine, et les exhortait à s’entraider pour la tâche sainte qu’il

avait entreprise de relever le prestige de la religion. Saïd el

Melki, l’un des notables les plus importants du pays, fut également

mis dans le secret. Il reconnaissait avec le Mahdi que les progrès

de la religion allaient se ralentissant; cependant il l’engageait à

ne rien entreprendre contre le Gouvernement, qui, suivant lui, était

trop puissant et avait trop de partisans dans le pays. Il ne fallait

pas trop non plus compter sur un soulèvement complet de la contrée,

la diversité de race des tribus étant un obstacle à une entente

générale. Ahmed combattit les raisons présentées par El Melki et lui

fit promettre de garder le secret et de rester neutre pour le moment

du moins, quitte à se joindre à lui plus tard quand l’insurrection

aurait éclaté. Le Mahdi visita ensuite à Tekele, Mek Adam Omdaballo

qui le reçut très hospitalièrement et offrit en son honneur plusieurs

banquets; mais, dominé par le cadi, Omdaballo ne voulut s’engager à

rien. Le Mahdi rentra à Abba, en passant par Sherkela.

Que d’observations faites dans le cours de ce voyage! Avec quelle

pénétration il se rendit compte de l’hostilité sourde qui grandissait

entre la population vulnérable et ceux qui étaient au pouvoir!

La principale raison de ce mécontentement était due à la répartition

inique des impôts, fort élevés du reste, et à la méthode tout à fait

arbitraire qu’employaient pour les percevoir les fonctionnaires et les

soldats, ceux-ci n’ayant d’autre souci que d’extorquer tout ce qu’ils

pouvaient quand l’occasion était favorable.

Dans les derniers temps surtout, les indigènes parvenus à de hautes

fonctions cherchaient, ainsi que leurs proches parents auxquels ils

avaient fait obtenir des postes subalternes, à s’enrichir le plus

rapidement possible. C’est ainsi que Gordon, en nommant le riche

marchand Elias, Pacha et moudir du Kordofan, suscita de nombreux

mécontents. Le successeur d’Elias, Abd er Rahman bey ben Nagi, était

lui aussi un marchand du Kordofan. Ils avaient certes toutes les

qualités voulues pour faire d’excellents gouverneurs, mais l’esprit

mercantile inhérent à leur profession de commerçants les portait à

exploiter le pays à leur profit et au profit de leurs parents. Leur

nomination n’était pas non plus très bien vue par leurs compatriotes,

race d’envieux et de jaloux qui se croyaient aussi capables que les

autres de diriger les affaires du pays.

Aussi, lorsque Elias Pacha envoya lever le tribut annuel auprès de Mek

Adam Omdaballo, celui-ci refusa net de s’exécuter, arguant avec fierté

de son origine royale.

«Je paye aux marchands la marchandise que je leur achète, mais

jamais je ne me reconnaîtrai comme leur tributaire, répondit-il aux

collecteurs de l’impôt.»

Et en même temps, il envoya des messagers à El Obeïd, demandant si les

Turcs et les autres blancs étaient tous morts, puisque le Gouvernement

accordait les plus hautes fonctions à des indigènes, voire à des

marchands, laissant de côté les descendants des anciennes familles

régnantes!

On dut tenir compte de l’opinion publique; Elias Pacha et Abd er Rahman

bey furent destitués et remplacés par des Turcs et des Egyptiens.

Nous-mêmes Européens, bien qu’en petit nombre et peu détestés en

général à cause de notre sentiment inné de la justice, nous fûmes bien

souvent des causes de mécontentement.

Animés des meilleurs intentions, il nous arriva maintes fois d’édicter

des lois et des décrets qui blessaient les usages, les coutumes et les

traditions des Soudanais, ce qui était pour eux une cause sérieuse

d’irritation.

C’est principalement en ce qui touche à l’esclavage que nos lois

blessèrent le plus la population indigène et la proclamation de

«liberté générale» (el Hurria) faite par ordre du Gouvernement fut

prise en très mauvaise part. Le commerce des esclaves, autorisé par la

religion, procurait sans cesse aux habitants des éléments vigoureux

toujours renouvelés et qui rendaient les plus grands services à

l’agriculture et à l’élevage du bétail. Les acheteurs ne se préoccupant

guère des cruautés commises pour se procurer les esclaves ou pour

les amener jusqu’aux rives du Nil où ils étaient vendus; mais on doit

reconnaître qu’une fois l’esclave acheté, il était bien traité par son

maître. Nos ordonnances et leur minutieuse application rendaient à peu

près impossible l’introduction de nouveaux esclaves, et de plus elles

permettaient à ceux qui étaient déjà dans le pays de recouvrer leur

liberté s’ils pouvaient prouver que leurs maîtres les maltraitaient.

Mohammed Ahmed connaissait tous ces griefs et mettait à profit ce

mécontentement général. Il savait fort bien aussi que la religion seule

pourrait servir de lien et réunir pour une action commune toutes les

tribus si diverses et presque continuellement en luttes les unes contre

les autres, aussi n’hésita-t-il pas à mettre en avant la religion,

toujours et partout, et à se donner simplement pour le Mahdi el

Monteser. Une fois assuré du pouvoir spirituel, il se faisait fort de

réussir, grâce au fanatisme de ses compatriotes, à chasser du pays les

étrangers, Turcs, Egyptiens et Européens auxquels il avait voué une

haine indestructible. Comprenant cependant, que son heure n’était pas

encore venue, il attendit patiemment, essayant d’amener les principaux

chefs religieux à travailler au relèvement de l’islamisme.

Au temps d’Abd er Rauf Pacha, le gouverneur qui siégeait à Khartoum,

avait déjà été avisé de ce mouvement par Mohammed Chérif dont

l’irritation contre son ancien disciple était toujours en éveil.

Mais les avis de Mohammed Chérif furent regardés comme provoqués par

sa jalousie contre Mohammed Ahmed lequel, grâce à sa piété, voyait

s’étendre de plus en plus sa popularité.

D’autres informations étant parvenues au Gouvernement par d’autres

voies, on résolut d’en finir avec ce mouvement. Pour y parvenir, Abd

er Rauf Pacha envoya par un vapeur à Abba, Mohammed bey Abou Saoud

dont nous avons déjà parlé; celui-ci était chargé d’inviter le nouveau

Prophète à se rendre à Khartoum pour s’y justifier des accusations que

l’on portait contre lui.

Mohammed Ahmed fut averti à temps par ses amis, qui lui conseillèrent

de ne pas se rendre à cette invitation, car il serait sans aucun doute

retenu à Khartoum, grâce aux intrigues de Mohammed Chérif.

Lorsque Mohammed bey Abou Saoud se présenta devant Mohammed Ahmed,

celui-ci le reçut très amicalement, en présence de ses frères et

d’Abdullahi. Après les salutations d’usage, Abou Saoud bey lui fit

part des bruits qui couraient sur lui, bruits auxquels on ne croyait

pas, mais qui obligeaient le Mahdi à se présenter chez le gouverneur

pour se justifier; après un très long discours, il l’invita enfin à

l’accompagner sur le vapeur. Mais à ces paroles Mohammed Ahmed entra

dans une grande colère et se frappant la poitrine: «Par la grâce de

Dieu et du Prophète, s’écria-t-il, c’est moi qui suit le maître du

pays! Jamais je ne me rendrai à Khartoum pour me justifier!»

Effrayé de cette sortie, Abou Saoud bey chercha à calmer Mohammed

Ahmed; mais celui-ci qui avait arrêté, au préalable, son plan de

conduite avec ses frères et Abdullahi, déclara ne vouloir plus rien

entendre et somma énergiquement Saoud bey de se retirer sur le champ.

Abou Saoud, soucieux d’abord de sa propre sécurité, retourna à

Khartoum où il fit part, au grand étonnement du Gouverneur général,

de l’insuccès de sa démarche et des péripéties de sa visite à Mohammed

Ahmed. Celui-ci convaincu désormais que sa vie ne dépendrait plus que

de son énergie et de sa fortune, expédia des circulaires à toutes les

personnes qu’il pensait lui être fidèles pour les soulever contre le

Gouvernement. Il ordonna à son entourage de se préparer à la guerre

sainte, la Djihad.

Cependant Abd er Rauf ne restait pas inactif. Le rapport de Saoud bey

ne lui permettait plus de douter de la gravité de la situation et pour

en finir d’une façon définitive, il envoya contre Ahmed deux compagnies

commandées chacune par un saghcolaghassi. Le Gouverneur général promit

à celui des chefs qui prendrait vivant le «Fanatique» la promotion

au grade de «Bimbachi» (major). Il espérait par là leur donner plus

de courage et plus d’ardeur. Mais, en fait, il ne réussit par cette

promesse qu’à empêcher une action commune des deux saghcolaghassi dont

un seul, celui qui prendrait le Prophète, devait être promu major.

Les compagnies furent embarquées à bord de «l’Ismaïlia»; le vapeur

armé en outre d’un canon, quitta Khartoum, emmenant le petit corps

expéditionnaire que commandait Abou Saoud bey. Mais pendant le voyage

même des différends s’élevèrent entre les officiers, et entre ceux-ci

et Saoud bey.

Mohammed Ahmed, averti à temps de cette expédition, rassembla ses amis

et donna l’ordre aux tribus arabes des Dedjem et des Kenana établies

dans son voisinage, de se joindre à lui pour la guerre sainte.

Le Prophète, leur disait-il, lui était apparu et lui avait déclaré que

tous ceux qui combattraient, seraient considérés par Dieu comme ayant

le rang d’un Emir el Aulia (Emir des Saints), sheikh Abd el Kadir

el Kalani, fidèles particulièrement vénérés des musulmans. Mais les

choses prenaient une tournure trop grave et quelques fidèles seulement

répondirent à l’appel du Mahdi.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 12 / 25 段