Cette nouvelle me réjouit beaucoup, puisqu’elle me permettait d’espérer

rentrer dans peu de temps à Fascher. Je fis annoncer aux Bedejat

que j’étais prêt à une entente amiable avec eux et les priai de se

mettre en route sans retard; en même temps, je leur faisais part de la

déclaration de Salih, affirmant qu’ils reconnaissaient mon autorité.

Les Bedejat et la tribu du Koran ou Tibbu qui les avoisine, sont, avec

les Midob de l’est, les seules tribus du centre de l’Afrique qui,

quoique entourées de musulmans, ont conservé leurs coutumes païennes.

Leurs chefs répondent, il est vrai, lorsqu’on les questionne sur leur

confession par le «Lâ ilaha ill Allah» avec «Mohammed Rasul Allah»;

mais, c’est tout, car ils n’ont aucune connaissance du Coran.

C’est sous les grands arbres touffus nommés hegli (_balanites

egyptiaca_) plantés dans un sol malheureusement recouvert de sable et

soigneusement entretenus qu’ils adressent leurs prières à une force

inconnue, lui demandant de les protéger et de les préserver du malheur.

Ils ont leurs fêtes religieuses; pour les célébrer, ils se rendent sur

le sommet des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux

de leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, élancés

pour la plupart; l’expression animée de leur visage, la forme régulière

de leur nez et la noblesse de leur bouche, les rapprochent plus des

Arabes que des nègres. Parmi les femmes qui se distinguent surtout par

leur chevelure longue et épaisse, on trouve de réelles beautés, qui

ne craignent pas la comparaison avec les femmes du plus haut rang des

tribus libres des Arabes.

Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de bêtes qu’ils portent

nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois portent des

chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour.

Le blé est presque inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se compose

de grains de courge sauvage, écossés, que l’on fait macérer dans l’eau

pour en diminuer l’amertume et que l’on réduit en farine; mélangée aux

dattes, cette farine, cuite avec du lait, forme une bouillie; leurs

nombreux troupeaux leur fournissent la viande ...... et c’est là leur

nourriture.

Leur droit de succession est très originalement conçu. Du lieu

d’enterrement, ordinairement éloigné, les fils qui viennent

d’accompagner leur père à sa dernière demeure, courent à un signal

donné vers la maison paternelle. Celui qui arrive le premier et plante

son javelot dans la maison, est déclaré héritier principal. Il a droit

non seulement à la plus grande partie des troupeaux, mais encore aux

femmes de son père, à l’exception de sa propre mère.

Libre à lui de considérer les femmes comme sa propriété ou de leur

accorder la liberté contre une modeste indemnité.

Le nombre des femmes n’est limité que par la situation de fortune de

l’homme.

La plupart des gens de Salih Dunkousa étaient restés fidèles aux

traditions païennes de leurs aïeux. C’était même chose assez plaisante

que de voir comment le vieux Salih, un très bon musulman, tombait

d’une difficulté dans une autre en essayant de nier l’existence de ces

coutumes.

Il cherchait aussi à excuser ses oncles et ses cousins germains, de

la tribu des Bedejat, en expliquant que, bien qu’ils n’entretinssent

aucun rapport avec des gens civilisés, ils tendaient néanmoins à se

rapprocher de la vraie croyance et à se détacher de plus en plus des

coutumes païennes.

Je m’informai alors de ce que pouvaient bien signifier ces arbres

hegli, que j’avais vus dans ma promenade de la veille, ces arbres

cultivés avec tant de respect et sous lesquels on semait, avec un soin

tout spécial, du sable frais et fin. Salih se tut tout confus, mais

après quelques minutes de silence, il me déclara qu’on choisissait

ces endroits pour tenir des réunions dans lesquelles on discutait les

intérêts du pays et les affaires de famille. Je lui dis que les Mahria

voulaient laisser leurs troupeaux brouter les arbres mêmes, mais que

je l’avais empêché, car leur aspect m’avait fait penser qu’ils étaient

entretenus pour un tout autre but. Il me remercia cordialement de

cette attention. Lui-même, quoique pieux et croyant, faisait respecter

les idées et les habitudes de ses sujets, ce qui, d’ailleurs, lui

valait une certaine popularité.

J’appris plus tard qu’il se vanta à son peuple d’avoir, lui seul

préservé ces arbres sacrés de la destruction qui les menaçait. Je

n’avais, pour ma part, aucune raison de m’opposer aux usages et

aux coutumes de ces tribus; je ne voyageais pas pour convertir les

populations ni pour exciter la défiance de ces Bedejat qui s’étaient

trouvés sur ma route. Aucun blanc jusqu’alors ne les avait encore

soumis et mon intervention dans cette circonstance aurait pu les porter

à revenir sur leurs décisions.

J’avais déjà fait preuve d’impatience, certain jour, que je recevais

un nommé Ali woled Abiadh, qui remplissait à Shakka les fonctions de

vice-cadi (Nâib). Il était venu se plaindre d’Emiliani dei Danzinger

qui l’avait congédié injustement, à ce qu’il prétendait, et qui, ne

sachant qu’imparfaitement l’arabe, se trouvait trop dans la dépendance

de ses domestiques qui n’en faisaient qu’à leur tête.

Il me raconta ensuite, qu’à Shakka, les Arabes répandaient le bruit

qu’un Derviche du Nil prêchait une croisade (djihah) contre les Turcs

et qu’il les avait même battus dans plusieurs combats. J’écrivis

aussitôt à Emiliani qui était à Shakka, moins pour lui faire part de la

plainte d’Ali, que pour l’inviter à empêcher toute jonction entre les

Arabes et les rebelles et à employer tous les moyens pour assurer la

tranquillité dans le pays. Je le priai également de m’envoyer aussitôt

que possible un rapport circonstancié sur la situation.

Il me fallut attendre six jours à Kamo; à la fin Salih Dunkousa vint

m’annoncer que les Bedejat se trouvaient dans le voisinage, et me

priaient de les recevoir; ils me demandaient de leur faire savoir par

l’intermédiaire de Salih, l’heure et le lieu du rendez-vous.

D’accord avec Salih, je choisis l’emplacement des arbres hegli, comme

lieu d’entrevue, et le priai de me servir d’interprète.

Je fis transporter une tente à 500 mètres environ du lieu convenu et y

passai la nuit.

Le lendemain matin, j’avais fait former en bataille sur un front très

étendu mon infanterie et ma cavalerie, quand Salih Dunkousa vint me

demander l’autorisation d’amener les Bedejat.

Je les attendis en compagnie de mes officiers et du sandjak Orner woled

Dorho, à une centaine de pas du front des troupes. Nous étions à pied;

mais derrière nous, les domestiques tenaient nos chevaux en main.

Les chefs des Bedejat parurent, conduits par Salih. Ils saluèrent

plusieurs fois, croisant les bras sur la poitrine, et s’inclinèrent

profondément; Salih leur avait sans doute donné quelques leçons. Leur

interprète me transmit leurs salutations. Je fis alors étendre des

tapis et les invitai à s’asseoir; mes compagnons et moi, nous prîmes

place sur des chaises de campagne. On leur présenta de l’eau sucrée et

des dattes. La collation terminée, les négociations commencèrent.

Les quatre sheikhs Bedejat étaient des nègres, élancés, jeunes et

vigoureux, la figure plutôt sympathique. Ils portaient de larges

chemises rouges et de petits turbans que leur parent Salih, leur avait

probablement prêtés. Chacun d’eux avait une épée munie d’une poignée à

croisillons.

J’ai retenu leurs noms: Gar en Nebi, Bosch, Omer et Kourou Kourou. Leur

escorte était composée de soixante-dix hommes environ et se tenait à

quelque distance derrière eux; les hommes de l’escorte étaient vêtus de

chemises rouges en coton ou de peaux.

L’interprète était assis par terre dans l’espace resté libre entre moi

et les sheikhs. Salih Dunkousa avait pris place près de lui.

Celui qui désirait parler appelait l’interprète, disant «kursi sellem»;

il répondait alors «sellem» déclarant par là qu’il était prêt à écouter

et à traduire.

Après les salutations d’usage, Gar en Nebi, le plus important et le

plus âgé des quatre sheikhs parla ainsi:

«Nous appartenons à la tribu des Bedejat, et sommes comme nos pères,

tributaires des rois du Darfour. Ces rois envoyaient, tous les deux

ou trois ans, leurs délégués pour recueillir ce qui leur était dû.

Aujourd’hui vous, les Turcs, à la peau blanche, vous avez vaincu les

For, et soumis le pays. Mais personne n’est venu dans notre contrée

réclamer les contributions. Comme Melik Salih Dunkousa, notre frère et

ami, nous l’a appris, tu es le maître du pays; en signe de soumission,

nous t’avons apporté dix chevaux, dix chameaux et quarante bêtes à

cornes; c’est à toi de fixer le tribut.»

«Je vous remercie, leur répondis-je; soyez persuadés que je fixerai

d’après la plus stricte équité le taux de votre tribut. Ce n’est

cependant point pour cela que je suis venu jusqu’ici, je viens réclamer

de vous la mise en liberté des prisonniers Mahria et la restitution

des chameaux que vous leur avez enlevés, étant prêt, si cela est

nécessaire, à vous y contraindre par la force.»

Il y eut un instant de silence; puis, Gar en Nebi prit la parole:

«Nous sommes, comme nos pères, en état d’hostilités avec les

différentes tribus arabes. Nous combattons les uns contre les autres

et nous avons la coutume d’échanger les prisonniers de guerre faits de

part et d’autre. C’est ainsi que des prisonniers des Mahria ont été

déjà échangés.»

Le sheikh Hassab Allah qui se trouvait près de moi me confirma

l’assertion de Nebi. Je lui demandai si ces échanges se pratiquaient

depuis que le Gouvernement Egyptien avait conquis le pays, ou s’ils se

pratiquaient seulement au temps des rois For.

«Nous échangions nos prisonniers avant que vous n’ayez conquis le pays,

répliqua-t-il; je rappellerai pourtant qu’il y a deux ans à peine, les

Mahria nous ont attaqués, mais ils furent repoussés et obligés de se

retirer sans butin.»

Le silence de Hassab Allah me prouva que le sheikh disait la vérité.

«Je n’ai aucune connaissance de ces faits, lui dis-je, puisque en ce

temps-là, je n’administrais pas la contrée. J’admets que vous ayez

agi d’après vos anciennes coutumes et vous croyant dans votre droit;

pourtant je dois me prononcer aujourd’hui contre vous et exiger la

mise en liberté des prisonniers qui sont entre vos mains. Quant aux

chameaux, je vous autorise à en garder la moitié; ce sera là la

punition des Mahria qui vous ont attaqués il y a deux ans, mais qui,

grâce à votre courage, n’ont pu vous dépouiller.»

Les sheikhs se concertèrent entre eux; ils parlaient avec vivacité et

ce ne fut qu’après un dialogue assez long que Gar en Nebi me répondit

en ces termes:

«Nous sommes disposés à exécuter tes ordres, mais nous te ferons

remarquer qu’il nous faudra beaucoup de temps pour rassembler les

chameaux qui sont à présent dispersés de tous côtés. Au contraire, il

nous est très facile de te remettre les prisonniers qui se trouvent en

des endroits parfaitement déterminés.»

«Faites votre possible pour terminer au plus tôt cette affaire. Je

vous faciliterai l’exécution de mes ordres et pour cette année vous

abandonnerai le montant du tribut qui va être fixé.»

Visiblement heureux, tous me remercièrent; je les invitai à passer

la journée du lendemain chez Salih Dunkousa, que je chargeai de les

héberger. Je remontai à cheval; mes compagnons firent de même et mes

hommes, pour célébrer l’heureuse issue de notre entrevue, tirèrent

trois salves, au grand effroi des Bedejat auxquels nos armes à feu

étaient inconnues. Je fis rentrer mes troupes et priai Salih de

m’amener au camp le lendemain à la même heure ses hôtes et leur

escorte. Puis je me pris à réfléchir à ce qu’il convenait de faire.

Je ne pouvais prolonger mon séjour à Kamo jusqu’au moment où les

Bedejat auraient délivré les prisonniers et restitué la moitié des

chameaux. Il me fallait donc trouver un moyen de retourner à Dara, sans

compromettre cependant le succès de l’expédition.

Quand Dunkousa arriva le lendemain au camp, amenant les Bedejat, je

les saluai amicalement et leur demandai s’ils avaient expédié l’ordre

de délivrer les prisonniers et de ramener les chameaux. Sur leur

réponse négative, je leur déclarai qu’il m’était impossible d’attendre

l’exécution de mes ordres. Gar en Nebi chercha à me radoucir:

«Maître, dit-il, nous sommes venus pour obéir à tes ordres. Retourne

chez toi. Par l’intermédiaire de Salih Dunkousa, nous remettrons au

sheikh Hassab Allah, qui est son hôte, les prisonniers et les chameaux.»

«Je vous ferai une autre proposition, lui répondis-je. Je suis persuadé

de votre fidélité et de votre franchise; pourtant, je désire vous

connaître un peu plus et plus personnellement.»

«Je vous l’ai dit, mon séjour ici ne saurait se prolonger, eh bien,

tous les quatre, vous et les autres sheikhs des Bedejat, venez avec

moi à Fascher. Le reste de vos gens retournera dans votre pays et y

accomplira mes ordres. Dès que je saurai que tout sera parfaitement

exécuté, vous pourrez partir et retourner chez vous, comblés de

présents. La proposition que je vous fais est très avantageuse

pour vous; vous n’avez encore jamais vu Fascher. En y venant, vous

connaîtrez le siège du Gouvernement et pourrez apprécier la force dont

il dispose. Je suis d’ailleurs persuadé, que, comme Melik Salih, vous

êtes de mon avis et que vous vous rendrez à mes désirs.»

Salih Dunkousa appuya aussitôt ma proposition, déclarant qu’il avait

visité autrefois Fascher. Les sheikhs Bedejat firent bonne mine à

mauvais jeu et, après un conciliabule assez long, se déclarèrent prêts

à partir pour Fascher.

Je les engageai donc à désigner immédiatement ceux qui devaient aller

chercher les prisonniers et les chameaux, et les ramener à Salih; et,

comme il était de leur propre intérêt que tout fut accompli le plus

vite possible, ils désignèrent ceux de leur suite qui étaient le plus à

même de mener à bien cette affaire. Ils ne gardèrent avec eux que six

hommes qui devaient les accompagner à Fascher.

Salih m’informa que chacun d’eux désirait, suivant la coutume, prêter

serment de fidélité.

Je me montrai disposé à recevoir le serment et m’apprêtai à la

cérémonie.

On plaça une selle sur le sol au milieu de l’assemblée; sur cette selle

on déposa une petite cuvette d’argile remplie de charbons ardents et

une lance. Les sheikhs des Bedejat assis avec les chefs de leur escorte

étendirent les mains vers ces objets et prononcèrent l’un après l’autre

solennellement la formule suivante: «Que jamais plus ma jambe ne touche

la selle, que mon corps soit atteint par un fer mortel, qu’il soit

consumé par un feu ardent, si je ne reste pas fidèle à la parole jurée!»

Qui n’eût cru à leurs promesses, après un tel serment spontanément

offert?

Je quittai Kamo, dans l’après-midi, après avoir recommandé à Salih et à

Hassab de m’aviser de l’accomplissement de la mission des Bedejat.

J’avais hâte d’arriver à Fascher, et je laissai en arrière les Bedejat

et l’infanterie, en donnant à mes officiers l’ordre formel de veiller à

ce que les sheikhs fussent traités avec les plus grands égards.

Suivi d’Omer woled Dorho et de ses cavaliers, je me dirigeai à marche

forcée sur Fascher.

Là, j’appris qu’Emiliani dei Danzinger était mort subitement à Shakka.

Il souffrait, à ce qu’il m’avait dit lui-même autrefois, d’une maladie

de cœur; cette maladie devait l’emporter.

Ses gens, surpris d’une mort aussi foudroyante, craignant d’être

accusés de l’avoir empoisonné, transportèrent le corps, à dos de

chameau, jusqu’à Dara où ils arrivèrent en deux jours. Le pharmacien

de l’endroit, qui remplissait aussi les fonctions de docteur, fit

l’autopsie, et constata une mort naturelle. Emiliani fut enterré à

Dara. Je fis ériger plus tard un monument en souvenir de ce pauvre

garçon, enterré en terre étrangère.

Là aussi, me furent remis les rapports sur les troubles qui avaient

éclaté à Shakka; ma présence à Dara devenait indispensable, les

nouvelles du Kordofan et de Khartoum annonçaient également quelques

troubles. On était persuadé pourtant, dans les cercles du Gouvernement,

qu’une expédition militaire suffirait pour étouffer aisément tous ces

mouvements.

Les sheikhs des Bedejat et l’infanterie arrivèrent sans incident,

peu de jours après nous, à Fascher. Je leur fis rendre les honneurs

militaires; on tira même un feu d’artifice. Le moudir avait charge de

les héberger.

Lorsque les hommes et les chevaux furent reposés de leurs fatigues,

je partis pour Dara, escorté par Omer et ses deux cents cavaliers. Le

moudir, commandant Saïd bey Djouma, me remplaçait à Fascher.

CHAPITRE IV.

Soulèvement du Mahdi.

Jeunesse de Mohammed Ahmed.—Tarikas religieux.—Lutte de Mohammed

Ahmed contre son supérieur religieux.—Son séjour à l’île

d’Abba.—Abdullahi et Taashi.—Débuts d’Abdullahi, racontés par

lui-même.—Mécontentement général dans le pays.—La tentative de

faire prisonnier Mohammed Ahmed à Abba échoue.—Fuite du Mahdi

(Higra) au Gebel Gedir.—Il nomme ses califes.—Défaite de Rachid

bey.—Anéantissement de Youssouf Pacha el Shellali et de ses

troupes.—Suites de la victoire du Mahdi au Kordofan.—La révolution

s’étend vers le Nil Bleu.

Les troubles suscités par celui qu’on a nommé d’abord le Derviche, et

plus tard le Mahdi, Mohammed Ahmed ibn (fils de) Abdullahi, troubles

dont la première nouvelle m’avait été apportée par un télégramme cité

plus haut (pages 157 et 158) étaient des plus inquiétants.

Mohammed Ahmed était né dans la province de Dongola, non loin des îles

d’Argo, d’une famille pauvre, et obscure; ses parents se prétendaient

issus du Prophète et réclamaient le titre _d’Ashraf_ (noble), mais

il leur était impossible de justifier ces prétentions auxquelles

d’ailleurs personne n’ajoutait foi. Mohammed Ahmed n’était pour tout le

monde qu’un vulgaire Dongolais. Tout jeune encore, il avait quitté son

pays natal et était venu à Khartoum avec son père, Abdullahi, simple

fakir, qui lui avait appris l’écriture et la lecture du Coran. Pendant

le voyage, le père mourut près de Kerrere où plus tard son fils lui fit

ériger un monument qu’on appelle aujourd’hui Koubbat es Seiid Abdullahi.

Le petit Mohammed Ahmed restait seul, livré à ses propres forces. Ses

maîtres ne tardèrent pas à le prendre en affection, à cause de sa

grande piété; lorsqu’il sut le Coran par cœur et qu’il eût commencé à

étudier la théologie, on l’envoya à Berber chez le célèbre Mohammed

el Cher afin de compléter ses études religieuses. Il y resta quelques

années et gagna l’affection de son maître et de ses camarades, par ses

excellentes qualités; enfin, ayant atteint l’âge d’homme, il retourna à

Khartoum. C’est à cette époque qu’il entra dans la «Tarika de Samania»

dirigée par le sheikh Mohammed Chérif, dont le père et le grand-père

«Nur ed Dâim» et «et Tajjib» avaient mérité la réputation de saints. Le

jeune Mohammed devint un des plus ardents défenseurs de cette doctrine.

Le mot «Tarika» signifie «voie, route» et «sheikh el Terige» «chef ou

guide de la voie.» Le chef rédige pour ses disciples un certain nombre

de prières et d’invocations au Prophète composées le plus souvent

par lui; ces prières et ces invocations sont récitées à des heures

déterminées et indiquent aux croyants le chemin du ciel.

Les doctrines des sheikhs el Terige sont très nombreuses: la Kadmia, la

Gaderia, la Tigania, la Samania, etc.; elles sont propagées par leurs

califes (lieutenants) et leurs hauars (disciples). Les chefs exigent de

leurs disciples une obéissance passive.

Mohammed Ahmed, admis dans la «Tarika de Samania», prêchait la doctrine

de Mohammed Chérif dans lequel il avait une foi aveugle. Il s’était

établi dans l’île d’Abba (Nil Blanc) au sud de Kaua, et vivait avec

ses disciples du produit de l’agriculture et des dons qui affluaient

chez le pieux jeune homme. Quelques membres de sa famille s’étaient

autrefois établis dans cette île: son grand-oncle Ahmed Scherfi, dont

il épousa la fille, ses frères Mohammed et Hamed, qui fabriquaient là

des barques avec le bois de «l’acacia nilotica», d’autres encore, tous

aidaient de leur mieux le pieux fakir qui s’était creusé une grotte au

bord du fleuve et y passait dans la contemplation, des jours entiers,

sans prendre de nourriture. De loin en loin il allait rendre visite à

son maître, le sheikh Mohammed Chérif, pour lui renouveler l’assurance

de son dévouement et prendre ses ordres.

Mohammed Chérif ayant résolu de fêter la circoncision de ses fils,

invita tous les sheikhs dépendant de sa Tarika à prendre part à cette

fête, ainsi que leur maître; les uns et les autres étaient tenus, selon

l’usage, d’aider de leurs deniers.

Ce jour-là, chacun pouvait, avec l’autorisation du sheikh, se réjouir,

comme il l’entendrait, et danser ou chanter suivant sa fantaisie.

Les jours de circoncision devaient pour tous les invités être des jours

de réjouissance, Mohammed Chérif leur accordant d’avance au nom de Dieu

la grâce et le pardon pour les jeux interdits par la religion.

Mais Mohammed Ahmed, le pieux fakir, protesta contre cette tolérance

impie et, ayant expliqué à ses amis et à ses partisans que le chant,

la danse et les autres jeux constituaient une transgression de la loi

divine, il déclara qu’aucun homme, pas même un sheikh et Terige n’avait

le pouvoir de pardonner les péchés qui en résulteraient.

Ces paroles furent rapportées à Mohammed Chérif, qui fit venir

Ahmed; il était très surexcité et en même temps très inquiet de la

protestation de son disciple qui allait peut-être porter une grave

atteinte à son influence.

En présence de tous les califes de la Tarika, Mohammed Ahmed se

reconnut coupable d’avoir parlé comme il l’avait fait et pria son

seigneur et maître de lui pardonner s’il avait été induit en erreur.

Mohammed Chérif l’invectiva, l’appelant traître et séditieux,

l’accusant d’avoir trahi son serment de soumission et de fidélité, et

le chassa de l’ordre de la Samania.

Ahmed se retira profondément humilié; il s’infligea le supplice de la

«sheba» (fourche formée de deux branches d’arbre; on place le cou à

l’intérieur et l’on réunit l’extrémité des deux branches au moyen d’un

morceau de bois passé en travers), se répandit de la cendre sur la tête

et retourna en suppliant, auprès de Mohammed Chérif, pour implorer son

pardon. Celui-ci refusa de le recevoir, et Mohammed Ahmed, la mort dans

l’âme, retourna auprès des siens à Abba.

Il avait tenu, en grand honneur, le descendant des saints «Nur ed Dâim»

et «et Tajjib»; aussi son renvoi de l’ordre lui fut-il d’autant plus

sensible. Mohammed Chérif se trouvant quelques temps après dans le

village d’Abba, Ahmed se présenta devant son maître, le cou dans la

sheba, la poitrine nue, la tête et le corps couverts de cendre; il lui

demanda grâce et le pria de l’accepter à nouveau dans son ordre.

«Arrière, hors d’ici, traître, lui cria Mohammed Chérif, va, Dongolais

qui ne crains point Dieu et te révoltes contre tes seigneurs et tes

maîtres; tu confirmes une fois de plus le dicton: «ed Dongolaui wahed

scheitan, mogelled bi gild el insan» _le Dongolais est un diable qui a

revêtu la peau d’un homme_. Tu cherches, par tes paroles, à répandre la

discorde parmi les hommes. Retire-toi, je ne te pardonnerai jamais.»

Mohammed Ahmed avait écouté ces paroles en silence, la tête baissée,

agenouillé devant Chérif. Il se releva et sortit. Des larmes coulaient

le long de ses joues; non des larmes de repentir, mais des larmes de

rage: il avait du supporter cet affront, impuissant et sans répondre.

Rentré dans sa retraite, il déclara à ses disciples qu’il venait de

quitter pour toujours Mohammed Chérif et qu’il allait demander au

sheikh El Gureschi établi à Musselemie la permission d’entrer dans sa

Tarika.

El Gureschi avait reçu du grand-père de Mohammed Chérif, le saint et

Tajjib, son calife, le pouvoir de propager la doctrine de la Tarika

ez Samania. Et, il y avait, par suite, une certaine rivalité entre le

sheikh El Gureschi et Mohammed Chérif, le descendant direct du sheikh

Et Tajjib.

Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2 · 第 11 / 25 段